La Grande Île | Partie 1

L'hospitalité n'est pas un choix, une décision, c'est une loi, celle qui ouvre la possibilité de l'accueil. (…) Elle n'est pas le produit d'un raisonnement, on ne la démontre pas, on la déclare. C'est un coup de force, un axiome, l'invention d'un nouveau langage qui peut s'inscrire dans des traditions ou des fidélités mais les déborde, comme il déborde la pensée purement politique ou la langue courante. Tout commence donc par la paix, même si, dès le départ, cette paix, confrontée au tiers, peut être oubliée, rejetée, transformée en guerre, en hostilité.

Jacques Derrida – De l'hospitalité, 1997

Partie I – La glace fond

 

I – Un jour plus vieux

Les courants océaniques, en se réchauffant, vont "attaquer" les barrières de glace par en dessous. Les chercheurs De Conto et Pollard ont mis au point un modèle du climat qui prend en compte la fonte des glaces causée à la fois par ce réchauffement de l'océan, mais aussi par la montée des températures atmosphériques, qui fait fondre la glace par le haut. Selon ce modèle, les étendues d'eau fondue qui se forment sur la surface de la glace vont souvent s'infiltrer par des failles. Cela peut alors entraîner une réaction en chaîne qui va casser des pans entiers de cette glace, et exposer ainsi des falaises glacées à un effondrement sur leur propre poids.

JP Fritz – chroniqueur sciences au Nouvelobs.com

31 mars 2016

Lundi 11 novembre.

C'est férié.

De toute façon, il pleut.

Alors autant rester à la maison.

En vérité, il pleut tout le temps. Ça n'est plus un automne, c'est un seau qui fuit. Les montagnes deviennent des marécages, même les rochers fondent. Ça dure depuis la fin de l'été. Ça n'est pas jardinier que j'aurais dû faire, c'est maître-nageur.

Ma nouvelle vie professionnelle avait pourtant bien commencé, au printemps. Le bouche-à-oreilles, juste le bouche-à-oreilles. Et deux premiers clients pour une remise en état de leur espace vert. Et deux autres clients pour des travaux réguliers. J'avais hésité longtemps à créer mon entreprise, mais là, il fallait y aller. J'ai passé le pas et jusqu'à fin juillet, j'ai bien travaillé. Suffisamment. J'ai appelé mon entreprise "Saxifrage" comme mon premier roman, publié l'an dernier. Comme ces fleurs aussi, qui brisent la pierre de leurs racines, qui recolonisent le béton, les voies ferrées, les friches industrielles.

Restait plus qu'à voir l'automne.

Et l'automne, c'est maintenant. Et c'est mouillé. Les remises en état sont faites, il y a moins de boulot avec ces premiers clients. Le bouche-à-oreilles s'est enrhumé. Et, bien-sûr, la motivation à aller dégueulasser les terrains avec mes bottes et les roues patinantes de mon fourgon a baissé soudainement. Bref, je ne travaille plus beaucoup. Du coup, je me suis remis à écrire.

C'était ça ou regarder tomber la pluie. Et me plaindre du temps qui passe et de la météo qui fout le camp, comme tout bon français qui s'ennuie ou commerçant qui travaille - on peut aussi inverser les propositions…-.

Ça bouge à l'étage. C'est férié aussi pour mes p'tits collégiens à moi. Ils profitent de la grasse mat' offerte, les coquins. Ils vont demander à aller faire des courses pour remplir les placards. Mais si c'est férié, c'est férié aussi pour les courses. Ils ne veulent pas comprendre ça. Je vais plutôt leur proposer d'aller à la cérémonie de commémoration de l'armistice. Ils seront moins motivés, d'un coup. Ça fera un petit chantage pas méchant. Et une piqûre de rappel de l'histoire, ce qui ne fait jamais de mal. Et j'aime bien les embêter. Mais je n'ai pas envie d'aller à la cérémonie moi-même. J'ai plein d'autres choses à faire, ou à ne pas faire. Et puis de toute façon, il pleut.

C'est fou ce que ça agit sur le moral. Si ça continue, à cause de la pluie, on va avoir une vague de suicides, ou un bond dans la consommation des ménages sur internet. Pauvres livreurs. Les gens n'osent plus sortir, avec ce temps, mais ils ont besoin de consommer (fringues, bouffe, électronique, nouveau cabanon de jardin…). C'est l'opium du peuple, la consolation suprême. Et c'est le livreur qui fait le travail, et qui s'embourbe dans les campagnes.

Le pire, c'est que c'est partout pareil. La France, l'Europe, la Russie, l'Inde, l'Afrique, même en Amérique : crues, inondations, effondrements… Depuis deux semaines, les catastrophes s'accumulent à travers le monde. Même la Hollande, chez nous, les pros du niveau de l'eau : ils prennent des mesures pour protéger leurs polders et réguler la montée des eaux sur leurs terres agricoles. Le prix de la tulipe va augmenter cet hiver. De toute façon, ça n'est pas la saison de la tulipe. C'est la saison du poireau et de la patate.

"- Tiens, chérie, un bouquet de patates.

- Oh merci, chéri, c'est trop gentil d'y avoir pensé…"

J'ai les idées qui divaguent. Vague-pluie-eau. J'ai presque la nausée. Un mal de mer à 600m d'altitude, on croit rêver. Ça doit être prémonitoire.

Heureusement, mon fils en pyjama vient me changer les idées. Il râle déjà parce qu'il n'y a plus de pain de mie à glisser sous sa pâte à tartiner. Tant pis. C'est férié. Un bon jour pour se passer de pain de mie. C'est l'armistice aussi pour la pâte à tartiner. Qu'il se débrouille. Il a onze ans, après tout.

"- Papa, si on faisait des crêpes ?"

Au début, c'était des pluies intermittentes. Un coup soleil, un coup nuages, un coup pluie, comme un duvet humide qui noie tout, en douceur, mais avec beaucoup d'insistance. Et puis, les précipitations se sont accentuées.

Ici, c'est le Cantal. La pluie a tendance à s'évacuer très vite, les multiples rivières sont là pour ça. Mais plus bas, plus au sud, plus à l'ouest, ils commencent à avoir des problèmes : les champs sont inondés, des petites routes deviennent impraticables. Les maisons neuves trempent dans leur jus, jolis pavillons tous identiques et tous à la queue-leu-leu dans les anciens marais remembrés, à la périphérie des bourgs. Tous mouillés !

Des évacuations sont en cours, des relogements temporaires dans des gymnases, dans les familles… La situation n'est pas joyeuse.

Et rien ne permet d'espérer l'accalmie. Les satellites eux-mêmes commencent à rouiller dans l'espace tellement ils annoncent d'eau sur le monde. Il pleut en Antarctique, il pleut dans les déserts, il pleut dans les verres de pastis sur la Canebière et les Marseillais demandent : mais d'où elle vient toute cette eau ?

D'après quelques scientifiques bien informés, il semblerait que l'alliance des gaz à effet de serre, du réchauffement climatique général de la Terre, des courants marins pollués et réchauffés par l'activité humaine… Tout ça attaque les banquises et provoquent une "sublimation" de la glace, qui se transforme instantanément en vapeur pour alimenter les nuages, ce qui augmente l'effet de cloche, de serre : le couvercle sur la casserole. Les banquises fondent et s'écroulent dans les océans, mais se dissolvent aussi dans les nuages. L'eau arrive par en haut ET par en bas. C'est une douche avec jets remontant, sauf qu'on n'a rien demandé et que trop de propre fragilise la peau. Je devrais arrêter de me laver, la pluie le fait pour moi.

D'après d'autres scientifiques bien informés aussi, et surtout bien rémunérés par l'industrie et les lobbies financiers, rien de tout cela ne serait vrai. C'est un cycle naturel. On n'y peut rien. Personne n'est responsable, ou alors Dieu, alors, à quoi bon lutter ? Il vaut mieux acheter le nouveau short moulant et coloré Desigual, les comprimés anti-vergetures des laboratoires Filtonfric et les douceurs au tranxène étanche pour voir la vie en rose. Ça va passer, faites-nous confiance…

En attendant, la météo est complètement détraquée et je ne voudrais pas vivre sur une petite île du Pacifique en train de disparaître sous l'océan de la confiance capitaliste.

Je vis sur une crête d'une petite montagne usée jusqu'à l'os dans le sud-Cantal, près du Lot et de l'Aveyron. C'est tranquille et le réchauffement climatique, pour l'instant, c'était surtout des oliviers plantés dans les jardins et les colonies de chenilles processionnaires qui se répandent plus vite que les bonnes nouvelles.

Mais ici aussi, ça va changer.

A la maison, le Monopoly tient la table, et Yvon est distrait. Alors il râle, parce que nous passons chez lui sans payer. Lola se moque, il enrage. Ça va finir en pugilat. Cléa, ma chère et tendre, bosse sa licence, au calme dans le bureau. Elle a repris une formation à distance, avec la motivation d'un lapin devant une saucisse de Francfort.

En fait, je ne suis pas sûr d'aimer jouer au Monopoly avec mes enfants. Peut-être que les jeux d'argent, ça finit toujours par dénaturer les relations. Je me surprends à jalouser ma fille qui pose un hôtel sur Rue de la Paix (mais où a-t-elle trouvé tout cet argent ?) et à ne pas respecter mon fils parce que l'argent lui file entre les doigts : futur chômeur !

Bon, avec ce temps, à part alimenter le poêle à bois, il n'y a pas grand-chose à faire. Surtout un jour férié…

L'après-midi s'étire langoureusement. La pluie remplit le ciel de ses sombres nuées. Le bois crépite.

J'invente un nouveau chantage pour que les enfants fassent leur part de travail ménager : le saladier et la poêle des crêpes ne rentrent pas dans le lave-vaisselle, ils trempent et attendent leur coup d'éponge. Quelle injustice ! Ils devront les laver. Ils acceptent la tâche ardue mais nécessaire puis prétextent une douche, un caca, un chat à caresser, le sac à préparer pour demain, et ils disparaissent. Je me retrouve seul dans la cuisine. Ils m'ont eu. La table est pleine de billets et de petites maisons rouges et vertes, au milieu de leurs jardinets composés des restes du goûter. L'évier déborde. Le seul soutien que j'ai désormais, c'est la chatte sur le banc qui m'observe et espère un truc de spécial à grignoter, genre boulette de beurre, bout de poulet, ou même des pâtes froides. Elle pourrait peut-être essuyer la vaisselle ?

J'allume la radio, ça me fera de la compagnie. Je trempe mes mains dans l'eau stagnante de l'évier tandis que la voix connue d'un journaliste énumère les titres de l'info :

"- Il semblerait que l'accélération de la fonte des glaciers ait dépassé les pires prévisions. Deux blocs de glace de la taille de l'Europe viennent de se décrocher de la banquise au large du Groenland et une masse similaire s'éloigne de l'Antarctique. On n'a jamais vu de glaciers si gigantesques se décrocher si vite, ni en blocs si compacts. La chute de ces mastodontes et leur libération dans la mer a déjà provoqué une série de vagues de près de trente mètres de haut qui se ruent à environ soixante kilomètres par heure vers les continents. L'Europe du Nord, la Russie, l'Océanie, l'Afrique et l'Amérique du Sud passent à l'instant en alerte tsunami. Il ne reste que quelques heures avant que ces raz-de-marée ne déferlent sur des zones à forte densité, des territoires qui ne sont pas préparés à ce type de catastrophe. On s'attend à une panique monumentale. Les autorités transmettent des consignes de sécurité, dont voici la teneur…"

Oups. Je me suis coupé avec un couteau caché sous l'eau sale et remuée de mon évier. Le sang s'étale à sa surface comme une flaque d'huile brune qui part en gouttelettes et en colore les remous.

Prémonitoire, je disais…

II – Un réveil échelonné

"There is no plan B, because we do not have a Planet B."

Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations Unies.

New York, Septembre 2014

Sublimation

Nom féminin (bas latin sublimatio, du latin classique sublimare, élever)

- Passage d'un corps de l'état solide à l'état gazeux

- Littéraire. Transformation des pulsions internes en des sentiments élevés, en de hautes valeurs morales ou esthétiques : sublimation des instincts.

In Larousse.fr

Mardi 12 novembre. Hameau de Pradeyrols. Boisset.

Alt. 576m.

Tiens, il pleut.

A six heures, j'ébouillante mon eau pour le thé, j'allume l'ordinateur pour écrire, j'ouvre aux chattes de la nuit pour qu'elles sortent. Normalement, c'est l'inverse, elles dorment dehors, et je les rentre matin. Mais, depuis que le froid accompagne la pluie, c'est dur pour tout le monde. Elles font leurs besoins dehors. Elles n'utilisent la litière dedans que lorsqu'elles veulent nous embêter, ou alors s'il neige, bref, pas trop.

Je remonte réveiller mes deux collégiens blottis sous leurs draps. Des trucs tout chauds qui ne veulent pas se lever, même à les triturer, les retourner, leur soulever une paupière. Je n'ai jamais aimé réveiller les gens qui résistent. Un blocage, un effroi, quelque chose comme ça. Un mauvais souvenir de ma première vie de couple. La peur du gendarme et d'être celui qui exerce l'autorité. L'horreur de me révéler l'empêcheur de rêver. La capacité de l'être humain à résister. Fuck off, no pasaran ! Et comme disent les Inuits : "- S'il a besoin de dormir, pourquoi l'en empêcher ?" Bref, ça me met dans tous mes états s'il faut insister.

Alors, il ne me reste plus qu'une solution, la ruse ! D'abord, attraper un félidé, qui ne va pas tarder à ramener sa fraise de l'autre côté de la porte vitrée. Il pleut, ils vont rentrer vite. Ensuite, le coller, même mouillé, sur un lit. Et c'est tout. Car l'être boudeur et pelotonné sous sa couette, tel un tendre zombie, sort une main, un bras, et caresse le ronronnant. Bizarrerie de l'enfance (l'adolescence)… Et ça marche aussi bien avec le garçon que la fille.

Mais du coup, ça prend du temps de les réveiller, et il faut encore qu'ils déjeunent, se brossent les dents, se coiffent (Lola), choisissent leur pantalon (Lola), farfouillent la tablette (Yvon) : "- Pas d'écran le matin ! – Attends, juste un truc à vérifier…" S'habillent, se recoiffent (Lola), changent de pantalon (Lola), ferment cette tablette (Yvon) : "- Tu n'as pas le droit, le matin ! – Ouais je sais…" et que je les expulse dans la rue noire et obscure à marcher dans les flaques vers leur arrêt de bus. Sept heures. Fini. Sont partis.

L'océan n'a pas atteint Pradeyrols.

Mais qu'en est-il du reste du monde ?

Les infos se bousculent sur l'écran. Des images d’amateurs et de professionnels se succèdent dans une ronde s'accélérant. Le glacier, des vagues comme des immeubles qui s'abattent sur les terres, des champs et des villes recouvertes. Les hélicoptères filment la transformation du monde, à l'abri dans les airs. Mais j'entends un journaliste déclarer qu'il ne sait pas où il pourra se poser : même les toits des immeubles les plus hauts ont été recouverts. Il lui reste pour moins d'une heure de kérosène. La mer est trop agitée pour s'y jeter, et les rares bateaux encore flottants semblent sans pilote, fétus de paille emportés par le courant.

Mon thé refroidit.

La vague atteint tout juste le nord de l'Europe, après avoir frappé l'Islande et la Norvège (remarquablement protégée par ses montagnes). Le Danemark, les Pays-Bas et tout le sud de l'Angleterre sont noyés. La Belgique va bientôt tremper ses frites à l'eau de mer et Paris est évacuée !

De l'autre côté de l'hémisphère, l'Australie, l'Afrique du Sud, le Chili, l'Argentine subissent les assauts de leurs vagues à eux, encore plus dévastatrices. Les côtes sont rocheuses, moins peuplées pour la plupart, mais les villes sont écrasées par la violence de la submersion, sans parler des petits ports de pêche isolés dans les criques. L'idée même d'évacuation leur est inconnue. Les gens n'ont pas les moyens, ni même le temps de se mettre à l'abri. Les terres sont lavées à grande eau, ménage radical, et gare aux êtres minuscules qui traînent sur le chemin.

Bientôt ce seront la Russie, le Canada, Madagascar, le Brésil, la Malaisie…

Les dégâts sur les côtes et les infrastructures se comptent en millions, voire en milliards, voire les commentateurs ne savent plus très bien quoi dire. En tout cas, ce sont bien des millions de personnes qui sont touchées, dévastées, emportées.

Et je retiens la phrase d'un océanographe qui me fait froid dans le dos :

"- Les premières vagues sont un signe avant-coureur. Contrairement aux tsunamis qui ne font que passer, ceux-là pourraient bien rester : le niveau de l'eau ne redescendra pas. Il va même augmenter sensiblement durant les prochains jours, voire les prochaines semaines, atteindre des niveaux que personne n'avait prévus. Car derrière les glaciers monumentaux qui viennent de s'effondrer, il y a des millions d'années de glace qui attendent leur tour, et qui sont déjà en train de fondre."

Je pense aux enfants. Je n'aurais pas dû les envoyer au collège. Quitte à mourir, autant rester ensemble. Quitte à mourir, je réveille Cléa ? C'est peut-être mieux qu'elle dorme encore un peu. Mais si une vague arrive jusque chez nous ? Je baigne dans mon indécision quand la porte s'ouvre. Des torrents de pluie accompagnent mes collégiens et s'écoulent sur le carrelage, portés par le vent et les enfants frigorifiés.

"- Y avait un barrage des gendarmes sur la route. Nous ont dit de faire-demi-tour. La chauffeuse a dit plein de gros mots, puis elle nous a tous ramenés, un par un.

- Je suis content que vous soyez là. C'est la catastrophe dehors, alors c'est mieux qu'on reste ensemble."

Justement, Cléa descend, ensommeillée, étonnée de retrouver nos deux monstres tout dégoulinants dans l'entrée.

"- Mais qu'est-ce que vous faites là ? Y a eu un accident ?

- Viens, Doudoud, tu vas comprendre…"

Ordinateur sur la table. Internet chauffe sur l'écran. La bouilloire nous rappelle que l'eau n'est pas que catastrophe, et la cafetière à piston qu'on peut la maîtriser.

Mais ça, c'est dans la maison, parce que dehors, dans le monde, les images continuent à affluer sur tous les drames de ce déluge aussi subit que dévastateur. Cléa reste silencieuse, une tartine à la main, dont le miel doucement s'écoule et forme une petite masse gélatineuse sur la table. Son café suit la même route que mon thé à moi : il refroidit sans que personne ne songe plus à le boire. Nous voilà tous les quatre sur le banc, subjugués, horrifiés, hypnotisés.

Les spécialistes hautement qualifiés sont perdus. Personne n'avait osé ne serait-ce qu'imaginer le plus petit bout d'une théorie de ce type. Tout va beaucoup trop vite, beaucoup trop fort. Les océans devaient monter de un à deux mètres au cours des cent prochaines années, pas tout submerger en quelques jours. Mais le phénomène est réel, qui s'étend, et s'aggrave. Car la chute des glaciers, le bouleversement des courants marins, les vagues qui se succèdent entraînent des modifications des masses d'air, du taux d'humidité, des effets de serre sur les pôles.

Et puis un sismologue interviewé nous donne les derniers mots du média le plus ludique et interactif jamais créé par l'homme :

"- Il est à craindre des mouvements des plaques terrestres, et donc des tremblements de terre, des changements de niveaux dans les sols, et une montée des eaux exponentielle."

La connexion s'éteint.

Une vibration sourde comme des fourmis dans les pieds.

Les chats se précipitent dans nos pattes, effrayés.

La vibration s'accentue. Un réflexe d'un autre temps me fait crier :

"- Sous la table, tout le monde !"

Tandis que les pots de confiture et de pâte à tartiner dégringolent de la table, nous nous glissons précipitamment dessous, nous blottissons comme nous le pouvons les uns contre les autres, les enfants attrapent même les chats tout tremblants et un son déchirant nous emplit les oreilles.

Je ne sais plus si c'est mon corps qui tremble ou le monde. Je ne sais plus si ce sont mes oreilles qui hurlent ou le monde. Je pense à mes enfants que je protège tant que je peux de mon corps arque-bouté et une pensée fugitive me traverse l'esprit :

Je ne veux pas mourir dans mon vieux pyjama troué ni avec les dents sales.

Il va donc falloir s'en sortir…

III – Miraculés

1. Le Seigneur dit à Noé : Entre dans l'arche, toi et toute ta maison ; car je t'ai vu juste devant moi parmi cette génération.

2. Tu prendras auprès de toi sept couples de tous les animaux purs, le mâle et sa femelle ; une paire des animaux qui ne sont pas purs, le mâle et sa femelle ;

3. Sept couples aussi des oiseaux du ciel, mâle et femelle, afin de conserver leur race en vie sur la face de toute la terre.

4. Car, encore sept jours, et je ferai pleuvoir sur la terre quarante jours et quarante nuits, et j'exterminerai de la face de la terre tous les êtres que j'ai faits.

Genèse, chapitre 7, verset 5

"- Devant toute cette eau, j'ai décidé d'arrêter d'en boire !"

Témoignages de survivants au Second Déluge.

Mardi 12 novembre. Toujours.

Alt. 576m, aux derniers relevés.

Le jour se lève. La pluie s'est arrêtée. Le soleil surgit entre les nuages et illumine les bordures des volets, vient caresser le sol du salon, de la cuisine, le plafond. La poussière de plâtre recouvre tout d'un voile sale et sec, j'en ai sur les lèvres, sur les paupières. Je respire. Je suis vivant.

Un garçon toussote tout contre mon épaule. Je m'aperçois que ma Lolette a déjà les yeux ouverts, fixés sur le vide, sur la porte ou au-delà. Je remue, ankylosé, et secoue Cléa qui émerge elle aussi d'un brouillard poussiéreux.

"- Ça va, tout le monde ? Rien de cassé ? Je veux entendre vos voix ! Lola ?

- Oui, ça va ! Pourquoi toujours moi ?

On se regarde avec Cléa, les cils encore collés de plâtre, avec la même expression : même après la fin du monde, notre fille continue sa crise d'adolescence contre l'autorité et les contraintes de toutes sortes. 14 ans. L'apocalypse devra attendre qu'elle soit recoiffée !

- Parce que t'es une ado susceptible et un peu parano, mais je t'aime…

- Moi aussi, je t'aime, papa, mais là, on a du retard sur le ménage.

- Moi, je m'occupe de la chasse, clame Yvon, en s'extirpant de sous notre table en chêne.

- Et nous, les femmes, on fait la vaisselle, c'est ça ?

Sa mère susurre et ça devient dangereux. Il le sait. Il hésite.

- Il va bien falloir aller chercher à manger, non ?

Je lui pose très virilement une main sur l'épaule :

- Pas en chassant, pas tout de suite. D'abord, les dégâts. Puis les voisins. On peut peut-être aider. Ensuite, les courses, et après, la chasse, s'il le faut. Mais en premier, vérifiez l'eau, l'électricité, le téléphone, on ne sait jamais. La cuve de mazout aussi, dans la chaufferie. Moi, je vais voir chez Margolette…"

Margot Ellant est notre adorable voisine. Certains ont un croquemitaine à côté de chez eux, qui effraie les enfants. Nous, on a Margolette, qui les rassure. Si on s'en va, elle surveille l'électricité après l'orage, elle nourrit les chats. Et certaines soirées, lorsqu'ils étaient plus jeunes, on laissait les enfants seuls, avec pour consigne de ne pas hésiter à aller la voir si ça n'allait pas. Du coup, ça allait bien, puisqu'ils allaient la voir…

Un chat gratte à la porte. L'autre s'est sauvé je ne sais où.

Je tente une sortie. La porte est un peu dure à ouvrir, le montant a dû vriller. Mais elle était déjà dure avant, ça nous fera une excuse pour la faire changer… S'il reste un propriétaire et des lois de propriété après ça. La chatte se faufile devant moi, pressée de retrouver l'extérieur. Je comprends pourquoi : le ciel est d'un bleu irréel.

"- Venez prendre l'air et voir ça…"

L'herbe brille de toute cette pluie qui est tombée depuis le mois de septembre. Elle est grasse et haute, et s’ouvre de fleurs comme en été. Toute détraquée elle aussi. Ses verts respirent et se piquent d’éclats de lumières rouges, blanches, comme autant de pierres précieuses. Des mini-bombardiers et des voiliers des airs aux ailes majestueuses volettent de fleurs en fleurs, dans un vrombissement pressé et libérateur : les insectes rattrapent le temps perdu. Même en novembre, on peut avoir quelques heures d'été indien, ici dans le Cantal. Et c'est magnifique.

J'observe, figé. Je ne bouge plus.

Ma femme a plus les pieds sur terre que moi, elle me pousse.

"- Loïc, va voir Margot !

- Oui, c'est vrai, tu as raison…"

Je m'absente, parfois… J'ai l'âme rêveuse, un peu distrait, un peu ailleurs. Surtout après ce qu'il s'est passé. J'oublie un instant que…

- Loïc !"

Mais je sais obéir. Alors, j'obtempère.

La maison de la voisine est toujours là, le crépi un peu effrité par les secousses. J'en profite pour observer la mienne, de maison. Même état. Les vieilles bicoques en pierre des temps d'avant, elles bougent, elles vibrent, elles tiennent.

Margot sort justement de chez elle, les cheveux ébouriffés et l'air un peu dépassé. Je la touche comme on caresse une sculpture en papier froissé.

"- Vous allez bien ?

- C'était un tremblement de terre ?

- Oui, je pense. Et ça n'est pas fini. Il y a eu des raz-de-marée, des inondations. C'est un peu une fin du monde dans pas mal d'endroits.

- Et chez vous ? Isabelle, les enfants ?

- On va tous bien. Il y a juste de la poussière et du plâtre dans la maison. Enfin, je crois. Je vais aller voir les voisins.

- Je vous accompagne."

Je réalise tout d'un coup que mes espadrilles et mon pyjama rapiécé ne sont pas une tenue pour l'exploration, mais je ne vais pas faire demi-tour tout de suite. Et puis Margot n'a pas eu l'air de remarquer, toute abasourdie qu'elle est.

Dans le hameau, certains ne sont pas toujours là, entre les maisons secondaires et les compagnes qui vivent à la ville… D'autres travaillent tôt, ils ont dû partir avant que les gendarmes ne coupent la route, ou dans l'autre sens, en amont plutôt qu'en aval ? Peut-on rejoindre Aurillac ? Clermont ? Est-on isolé ? Je mets ces questions de côté pour l'instant. En tout cas, chez le voisin le plus proche, le verrou est mis. Personne.

Par la ruelle qui descend, derrière notre jardin : maison secondaire. Personne.

Derrière encore, l'ostéo. Et un trou béant dans le toit. Les poutres ressemblent aux arêtes d'un gros poisson éventré. J'appelle. Margot appelle. Je me faufile entre un pan de mur et une porte sortie de ses gonds. Découvre un bras, sous une pierre plus grosse qu'une malle. Le sang brille sur la manche, goutte au sol, s'écoule vers une tête, qui n'aura plus à être massée. Ils ont tous les deux été écrasés. Je ressors et manque de vomir sur ma voisine. Je sens mes forces qui disparaissent dans le sol, en même temps que mon déjeuner trop léger. Ça n'est pas bon, le thé régurgité, ça a un goût d'eau de vaisselle faisandée. Margot me laisse reprendre contenance.

"- Ils sont là. Écrasés sous les poutres. C'est trop tard pour eux.

- Alors, venez. Il y a peut-être d'autres gens à aider. On reviendra plus tard pour les sortir de là."

On a toujours besoin d'une femme pour assurer dans les situations compliqués. Les hommes, c'est bravade et compagnie. Ça vomit et ça a envie de retourner se faire câliner par maman. Mais Margolette est déjà repartie, à regrimper la côte. Et je la suis. Parce que je sais obéir. Et aussi parce que c'est la meilleure chose à faire.

La suite est encore pire. L'autre partie du hameau n'existe plus, qu'un champ de boue qui descend jusqu'à la rivière. Il y a la route, sur la crête, à moitié mangée, grignotée, creusée, comme un vieux rempart. Et dessous, tout a glissé. Les maisons avec. Sept maisons, et autant de granges, presque vingt personnes emportées par la nuit. Des monceaux de murs et de madriers surgissent dans la pente. Le reste doit être en bas, dans l'amoncellement d'arbres que l'on distingue au fond du val. Je n'ai pas vraiment la tenue pour descendre cette fois.

Je ne comprends pas que nous ayons eu si peu de dégâts à moins de cent mètres à peine de ce gouffre nouvellement créé. Les rochers dessous cachent bien leur jeu. Ils nous ont protégés. Pas nos voisins. Margot a l'air atterrée. Elle les connaissait bien mieux que moi.

Un autre hameau trône cent mètres au-dessus de nous, à un peu plus de cinq cent mètres à pied. La route de bitume éventrée grimpe comme une ligne de dents cariées sur la crête. Mais je déclare forfait :

"- Je rentre. Je vais me changer. Voir où en est la famille. Venez, Margolette. Il faut s'habiller mieux. Il faut faire l'inventaire pour le bois, la nourriture, les médicaments, les vêtements. Et puis je descendrai voir s'il reste quelqu'un de vivant. Venez. On ne peut rien faire de plus pour l'instant."

Je la raccompagne chez elle et retrouve les miens en plein secouage de couvertures par les fenêtres de l'étage. Je m’écarte des murs pour ne pas rajouter la douche de poussière à ma saleté accumulée ce matin. Je lève la tête. Cléa m'apostrophe :

"- C'est de la poussière et des plâtres abîmés. Rien de cassé, à part de la vaisselle. Plus de bruits que de dégâts. Il faut que tu vérifies la chaudière. On aurait dû faire le plein plus tôt. Là, on va avoir du mal, je crois. Comment c'était ?

- Margolette va bien. Il n'y a plus personne d'autre. La moitié du hameau a glissé dans la vallée. C'est un miracle qu'on soit encore en vie, et que la maison ait tenu le coup. Je vais me changer pour descendre voir. J'imagine que le téléphone…

- Niet. Ni téléphone, ni réseaux, ni électricité. Mais on a encore de l'eau. Yvon aurait préféré l'inverse : l'électricité et la connexion plutôt que les moyens de se laver… C'est vrai que tu es ridicule, mon chéri, avec ta tenue et des cheveux tout blancs.

- Tu sais, la chaudière, faudrait pas qu'elle fuie. Mais sans électricité…

- C'est vrai qu'elle ne servira plus à grand-chose. Je n'y avais pas pensé. Qu'est-ce que tu fais ?

- Je vais m'habiller."

Dans la maison, je découvre le chantier, sans m'attarder sur les détails. Les traces de pas et de poussière collée forment des labyrinthes abstraits sur les sols et chaque meuble. Chacun est occupé à trier ce qui est mettable, et à faire des tas dehors, où les linges et tissus risquent de s'accumuler quelques temps. J'attrape une tenue à la va-vite, sans bien y regarder quant à sa propreté. Je n'ose pas croire qu'il y ait des survivants au glissement de terrain, mais si c'était le cas, chaque seconde pourrait avoir son importance.

"- Je vais descendre. Vous êtes habillés ?

- Ben, oui, hein, quand même…

- Lola, ne sois pas insolente.

- …

- Alors, vous venez avec moi. Si je trouve quelqu'un, j'aurai peut-être besoin d'aide. Et si je dois me faire mal ou être coincé, je ne veux pas avoir à crier toute la journée pour qu'on me sorte de là. La maison peut attendre. Nos voisins, non."

Chaussures de montagne aux pieds, armés de bâtons, de pelles, de sacs, d'une barre à mine, d'eau et de quelques bouts de corde, nous partons en file indienne au secours de nos voisins, avec aussi peu d'espoir que d'envie. Mais j'ai le sentiment que chaque geste, parole, acte à présent, devient décisif et nécessaire. Il n'y a plus d'option. Si l'on hésite, on se le reprochera toute sa vie, aussi courte soit-elle. Il est temps de grandir. Il est temps d'assumer ses responsabilités, ses devoirs d'être humain, solidaire et social. Il est temps de creuser la terre et le béton pour comprendre et découvrir l'horreur et la fragilité du corps humain. Pour comprendre que nous ne sommes que ce que nous faisons de nous.

Nos voisins sont sûrement des crêpes sanguinolentes sous les ruines de leurs maisons. Nous serons des crêpiers bretons intrépides.

IV – Le chien

"- J'étais soudeur. La coque du paquebot était presque achevée. On faisait les 3x8 pour terminer dans les temps. Soudain, un choc. J'ai basculé sur les genoux. Et puis, comme dans un ascenseur, j'ai le ventre qui a fait le yo-yo.

On s'est tous précipité sur la passerelle.

Dans un paquebot comme ça, ça prend du temps, même avec les ascenseurs.

Quand on est arrivés, Saint-Nazaire avait disparu. Les cales avaient disparues. Le monde avait disparu. Il ne restait que des bateaux et mille autres objets autour de nous, à flotter et s'entrechoquer. On était le plus gros et des barques venaient s'écraser sur la coque.

Je ne sais pas s'il faut remercier le sort ou le maudire de m'avoir sauvé, ainsi que les cent vingt ouvriers présents cette nuit-là. Le paquebot, c'est un immeuble, et notre immeuble flottait. Pas nos familles restées au quai.

Témoignages de survivants au Second Déluge.

La matinée est déjà bien entamée, à présent. Descendre dans la vallée s'avère plus compliqué que prévu : les chemins zigzaguant vers les champs en contrebas sont coupés pour la plupart, la coulée est glissante et pleine de ferrailles sur lesquelles personne n'a envie de s'embrocher. Ses bordures sont traîtresses et instables. Il faut faire des détours, enjamber des troncs tombés, franchir des clôtures barbelées.

Et les nuages sont revenus. A croire qu'ils se cachaient derrière la colline et qu'ils attendaient juste que l'on s'interroge sur leur absence. " Coucou, on est là." Il fait lourd, le couvercle de nuée favorise la condensation, et toute la pluie tombée ces derniers jours ressurgit comme dans une serre. L'atmosphère est étouffante. Et l'espoir de retrouver quelqu'un bien maigre.

Cependant, je dois reconnaître à ma petite famille un comportement exemplaire. Pas de plainte, ni de dispute. Pas de grognement. Ils me suivent dans un silence incroyable. Un peu surprenant, d'ailleurs. Je me retourne finalement pour vérifier qu'ils ne soient pas en train de se faire la tête pour une raison inconnue de ma modeste personne. Et justement : personne. Ils ne sont pas là !

Je remonte la piste. Ils sont arrêtés à l'écart du sentier, appuyés contre un tronc de châtaignier retourné. La terre est encore humide sur ses racines dressées vers le ciel.

"- Regarde."

Derrière le tronc, il y a la coulée de boue. Je suis passé sans rien voir, obnubilé à l'idée de me rapprocher. Mais je suis aussi près qu'il est possible. Les maisons et granges s'accumulent là, dans le creux, inaccessibles. A moins d'être mieux équipés en baudriers et cordes. Il y a un dévers monstrueux pour atteindre les premiers pans de ruines. Je m'approche et je crie. J'appelle. Toute la famille s'y met. Puis silence.

Un bruit.

Une pierre roule. Un… jappement ? On voit surgir en rampant un chien. Une bête à moitié berger, à moitié pouilleuse, complètement boueuse. Il bat de la queue et jappe, sautille, tourne en rond, incapable de grimper le dévers. Yvon et Lola ne peuvent s'empêcher :

"- Le chien ! Le chien ! Allez, viens…"

C'est malin ! Il va falloir aller le chercher, maintenant. Je cherche un passage, avise une piste peut-être un peu moins pentue, un peu moins glissante. Notre bout de corde autour de la taille, tenue par six mains motivées, je glisse vers le gouffre mortel jusqu'à sentir les coups de langue du pouilleux sur mes chevilles. Il a l'air gentil. Il a l'air content de me voir. Je ne peux pas descendre plus, à moins de me décrocher de mon sésame pour la sortie. Et de plonger dans la gadoue et les tiges filetées qui doivent s'y dissimuler. Si je lâche cette corde, je ne remonterai jamais.

"- J'ai une idée, je crie à mes fidèles là-haut. Tenez bon !"

Dans un geste fou, je me retourne, tête en bas, pieds en l'air. Je sens la corde qui glisse, un peu. J''attrape le chien fou qui veut me refaire la barbe de sa salive. Je crie :

"- Tirez !"

Et je remonte, mon pull remonté-descendu jusqu'au menton, le ventre traînant contre le sol glissant, les pierres et les racines qui en émergent. Le chien se débat entre mes mains. Je lui parle, comme je peux, le rassure, mais j'ai mes vêtements, les débris du talus et des branches qui me glissent dans la gorge. "Pas Chacil de pa'ler com sa…"

Je sens que l'on attrape mes pieds, me hisse sur le bord. Je lâche le chien qui fait la fête à tout le monde. Je suis épuisé, au bord de défaillir, le ventre parcheminé de cicatrices et de griffures. Sauvé. Je n'irai pas plus loin dans les ruines. Désolé, les voisins. Manifestez-vous. Sinon, sinon, je considérerai qu'il n'y a plus personne de vivant ici. Je ne risquerai pas ma peau là-dedans pour du vent.

J'attends.

Finalement, je me redresse.

Tant pis, nous remontons. Le chien nous suit comme un fanfaron qui ne s'est rendu compte de rien.

On distingue la couleur marron sous sa croûte de terre séchée. Un truc entre setter et épagneul, poitrail blanc, tête et oreilles marrons, plutôt grand sur pattes mais pas trop haut. Il m’arrive au genou.

"- Vous savez à qui il est ? Enfin, était ?

- A Astrid, je crois – c'était une copine de Lola, qui avait été à l'école avec elle, la fille du seul éleveur du hameau -.

- Et comment il s'appelle ?

- "Le chien", répond Yvon, qui n'a pas toutes ses idées en place, ce matin.

- "Le chien", ça lui va bien. Ça lui ressemble, non ?

- Avec la majuscule sur le [L] de Le, pas sur le [C] de chien, confirme Yvon"

Je constate que tout le monde est dans un drôle d'état d'esprit. Je ne conteste pas. Unis, ils sont trop forts pour moi.

Notre famille avait deux chattes et désormais, un chien. Le chien. La fin du monde s'annonce bien…

On retrouve Margolette devant chez elle. Elle a fait le tour de chez elle, rangé ce qui pouvait l'être. Elle nous attend.

"- Il faudrait aller voir aux Castaniers, mais la route me fait peur. Et aller au bourg aussi."

Les Castaniers, c'est le hameau au-dessus de chez nous, au nord. Mais il faudrait prendre le reste de route, comme une rangée de dents cariées, mangée par le glissement de terrain. Ou alors les champs de l'autre côté, peut-être en attente de s'échapper sous nos pieds, eux aussi. Trop dangereux. C'est aussi la voie la plus directe vers la nationale, vers la ville, vers la civilisation.

De l'autre côté du hameau, vers l’est, on descend à travers bois vers le village. Spontanément, nous décidons de commencer par là. Nous y trouverons certainement conseils, aide, informations, ou juste quelques vivants prêts à écouter notre histoire. On se sent seul, finalement, avec tous ces morts écrasés ou descendus à fond de vallée. On a peur de disparaître de la même manière.

On invite la Margot à partager notre table. C'est la première fois en six ans qu'elle accepte d'avaler quelque chose chez nous. Les Auvergnats sont souvent réticents à manger chez les étrangers, même l'apéro. Et comme Margot ne boit pas… Mais là, elle a l'air exténuée. Tous ces événements lui ont mis un coup, à notre charmante voisine. Il vaut peut-être mieux qu'elle reste ici, finalement.

Je passe le message à ma femme, d'un regard. Sans un mot. Juste qu'elle comprenne qu'on ne peut pas laisser Margot seule. Cléa sait prendre ce genre de décision :

"- Les enfants, vous restez avec Margot et Le Chien. Votre père et moi, on va voir au village."

Et voilà comment on a cassé la famille. Voilà comment on fait des choses sans réfléchir aux conséquences.

Terribles les conséquences…

V – Un village et des oiseaux

Le niveau de l'eau est monté graduellement, atteignant son apogée en sept jours, après un premier assaut dévastateur le mardi 12 novembre. Ce même jour, des tremblements de terre ont été provoqués par l'irruption soudaine de ces masses d'eau gigantesques, qui poussaient sur les plaques tectoniques. Ils ont frappé les six continents. Ils ont transformé les reliefs des terres, permettant la résurgence de volcans que l'on croyait éteints (Italie, Sud de la France, Kenya, Inde, Cordillère des Andes…) et facilitant la submersion de toutes les côtes en un temps record.

En résumé, c'est comme si la Terre s'était arrêtée, voire avait tenté de faire sa rotation à l'envers. Imaginez un verre d'eau que l'on secoue de gauche à droite. Une coque de noix dessus. Vous voyez les vagues dans le verre ?

Les continents sont des coques de noix, et la Terre en a été changée à jamais.

Nous l'avons appelé le Second Déluge, en hommage au premier, celui de la Bible et de nombreuses autres civilisations préhistoriques. Mais nous aurions pu aussi l'appeler la Grande Connerie Humaine, parce que ce sont nos comportements qui l'ont provoqué.

Puissions-nous en tirer leçon…

Ce qu'il s'est passé.

Samuel Ravanihoto

Historien

"C'était si rapide. Je l'ai vu à l'œil nu : des masses d'eau se sont répandues de façon centrifuge depuis les pôles, comme les cercles autour d'un caillou jeté dans la mare. On aurait dit qu'un démiurge tout puissant secouait la terre dans tous les sens pour que la couleur grisée des océans recouvre au maximum les autres couleurs : les terres, les forêts, les villes…"

Irina Etarinaskia, cosmonaute

Station Spatiale Internationale (ISS)

Mardi 12 novembre.

Lola prépare des pâtes sur le gaz. Nous, adultes forts et responsables mais complètement perdus, il faut l’avouer, nous préparons la voiture.

Il est temps de retourner vers la civilisation. Je glisse quatre pommes fripées, de l'eau, et puis une pelle, une barre à mine et la tronçonneuse dans notre vieille guimbarde. Cléa prend juste provision de câlins auprès des enfants, mais elle le fait trop bien…

"- Ne laissez pas Margolette toute seule. Elle est peut-être en état de choc. Ce sont ses amis qui sont partis dans la coulée de boue. Vous lui tenez compagnie, et vous en profitez pour ranger un peu, hein ?

Le ciel ressemble de plus en plus à un couvercle gris, épais, impénétrable, mais les nuages restent hauts. Il ne semble pas que la pluie revienne tout de suite. Par contre, il fait de plus en plus lourd. Les manteaux et les pulls finissent sur la banquette arrière avant même que l'on ne prenne la route. Un 12 novembre... La sueur refroidit mon dos comme une piqûre de rappel.

Rien n'est jamais simple ni gratuit.

On dirait du Mahatma Gandhi, ou une imitation…

Je souris à ma compagne, fier de moi. Mais bien-sûr, elle n'a pas entendu mes pensées intimes et apocryphes. Ce qui se passe dans ma tête n'est partagé qu'avec moi et le lecteur, ou la lectrice (clin d'œil). Cléa reste tendue. Elle ne saura rien, pour cette fois, de ma trop grande finesse d'esprit.

Je tourne la clef. Vroum.

J’ai un peu peur de tout ça, je tremble, le cache. Mes pensées, comme toujours dans ces moments-là, partent dans tous les sens.

La route tourne et descend doucement, chapeautée de châtaigniers, de frênes, de chênes, de bouleaux, d'épicéas tout tordus. Des branches, des feuilles sombres, des bogues d'un vert clair la recouvrent et dissimulent son revêtement. Je roule doucement. Cléa, elle, se roule une cigarette. Elle ouvre la fenêtre pour expulser la fumée dehors. Je détourne les yeux un instant pour l'observer. Ses yeux couleurs de sous-bois sont sertis dans un visage de tragédienne grecque et rehaussés par ses cheveux châtains, qui grisent au naturel, et par les frondaisons plus sombres derrière sa vitre.

Et quand je remets les yeux sur la route devant nous, je pile comme un âne.

Cléa crie, manque de se faire mal.

La voiture glisse sur un bon mètre de ce revêtement végétal et détrempé.

Devant nous, le tronc écroulé est aussi large et complexe qu'un nœud routier à Los Angeles. Un foutu vieux châtaignier avec sa base d'au moins trois ou quatre mètres de circonférence et ses branches comme des cuisses qui partent en tous sens. Finalement, je vais moi aussi me faire une cigarette. J'arrête la voiture, étudie le terrain.

Il ne nous reste plus que la moitié du chemin à faire, un bon quart d'heure à pied s'il n'y a pas trop d’obstacles devant nous. Sauf que l'arbre bouche vraiment le passage : en-dessous, c'est à-pic et broussailles. Au-dessus, ronces et talus. Plus qu'à couper un chemin tout droit.

"- Tu crois que c'est la peine que je réfléchisse à ma formation, et au retour à Agen la semaine prochaine ?

- Pas vraiment, non. Je ne suis même pas sûr qu'Agen existe encore la semaine prochaine.

- Et, quand est-ce qu'il va falloir retourner au bureau, d'après toi ?

- Quand les glaciers auront réintégré leur banquise, ma chérie. Dans environ trois mille ou trente mille ans.

- Ah. Ça va.

- Tu ne crois pas qu'il y a des choses plus prioritaires que ton boulot, là, en ce moment ?

- Si, bien-sûr. C'est juste mon boulot après tout. Et l’argent, et de quoi on va vivre. J’y pense, c’est normal, non ?

- Tu voudras qu'on aille sauver ton directeur et qu'on le ramène à la maison, à l'abri des vagues et de la montée des eaux ?

- Hé non ! On a des choses plus prioritaires à penser."

C'est comme l'adolescence, Lola et ses discussions, il y a des choses qui ne changent pas. Apocalypse ou pas, les obsessions restent les mêmes.

Mais notre mission, elle, n'attend pas :

Il nous suffira de dix minutes pour ouvrir un passage, vive le moteur thermique et la chaîne bien affûtée. Je taille, Cléa tire les branches vers le bord, les bascule dans la forêt. Mais avec ce temps lourd, et l'empressement stupide du petit gars qui n'a pas que ça à faire, je termine en nage, soufflé comme après un marathon. Je n'ai libéré que juste assez de place pour un piéton. Voire un chevreuil. Allez, un sanglier, s'il est têtu. Mais en aucun cas un cheval, ou une voiture, ou deux piétons de front… Nous voilà donc marcheurs, équipés juste d'un couteau, d'une gourde et d'un bâton chacun.

L'après-midi est déjà bien entamé. On croque nos pommes. Un peu juste comme déjeuner…

Cléa se permet une blague :

"- Tu as fait un chemin pour une personne.

- …

- Mais nous sommes deux. Par où je passe ?

- Par le même… tu passeras après… Ah, tu m'as eu. C'était nul.

- C'est pour m'avoir fait mal en freinant comme un cantalou.

- Alors passe devant…"

Les oiseaux chantent le retour du soleil dans une cacophonie de début du monde. Les sous-bois exhalent des odeurs de mousse, d'humus et de champignons. L'ombre est fraîche et humide sous les frondaisons. Le bitume penche souvent dans des ondulations glissées vers la vallée, mais il a tenu bon. Nous distinguons les premiers toits du bourg, et la fumée, et des relents de plastiques brûlés.

J'attrape la main de ma belle. Elle est froide. Le sang pourrait avoir figé dans ses veines. Je lui souris :

"- Tu t'inquiètes pour les enfants ?

- Plutôt pour nous tous. L'hiver est là, il va faire froid. Il n'y a plus d'électricité, peut-être des blessés, des malades. Où on trouvera un médecin ? Et la maison sans le chauffage au sol, elle va rester froide. Notre poêle est trop petit pour tout chauffer. Et pour couper le bois, il va falloir de l'essence, pour la tronçonneuse. Et pour manger. Et les autres gens. Tu crois qu'ils seront gentils ou ils voudront prendre sans demander ?

- On verra tout ça au fur-et-à-mesure. Chaque chose en son temps.

- Tu dis toujours ça…"

La discussion se meurt toute seule, mais je sens ses doigts dans les miens se réchauffer imperceptiblement. C'est comme s'ils m'envoyaient le message suivant : "Je vais tenir, ne t'en fais pas. Ça va déjà mieux…" La confiance se nourrit souvent à d'autres signes que les mots, des marques infimes, des traces légères, une pression des doigts, un regard. Une connaissance de l'autre ou une croyance. Parfois, on se trompe. Mais ma Cléa a toujours été plus forte qu'elle ne le croyait. J'ai confiance.

Le village arrive.

Les premières maisons ne sont occupées que durant les vacances, maisons secondaires ou familiales, personnes âgées qui ne reviennent qu'aux beaux jours. Nous passons sans nous attarder.

Des troncs ont été poussés pour libérer la route. Rien d'aussi gros que notre châtaignier, mais la preuve que les gens se sont organisés. Il y a du monde dans le bourg, une agitation un peu désordonnée. Devant la salle des fêtes, une tente a été dressée, et dessous, Monsieur le Maire et son premier adjoint sont assis et reçoivent une foule qui patiente à la queue leu leu. A côté, devant un grand tableau noir piqué à l'école, Jo, le cantonnier, inscrit des nouvelles à la craie, appliqué comme un enfant qui ferait un exercice.

Ce sont les besoins et les propositions des villageois : Toit à bâcher, recherche conteneurs à eau, véhicule à disposition, qui a des nouvelles de Maurice, d’Élisabeth ?

Tout un staff d'urgence s'est monté. La civilisation s'est remise en place.

Ouf.

Nous rentrons dans la file.

"- Oui, je vends du bois.

- Mais tu ne peux pas vendre, il faut partager. La situation est déjà bien assez compliquée comme ça !

- C'est du travail, je ne donne pas le fruit de mon travail. Je le vends.

- Et tu prends les chèques ?"

Je n'ai pas pu m'empêcher de m'infiltrer dans la discussion, qui, pourtant, ne me concernait en rien. Surtout qu'il peut être mauvais de trop la ramener, lorsqu'on est un étranger. Les gens s'en souviennent longtemps, qu'on a marché sur leurs plates-bandes, alors qu'on n'est pas d'ici, qu'on n'était pas à l'école avec eux, qu'on n'a pas vidé les mêmes chopes de bière à l'adolescence, etc... Tout est bon pour développer des inimitiés.

Mais là, c'était trop fort. Le Printanier, je ne le connais pas personnellement, mais il m’incommode. Sa propension à capitaliser sur la situation m'incommode. Et en plus, j'aurais bien une mission à lui confier.

Pour un bûcheron, il n'est pas très grand, râblé, le visage rond et méfiant, un peu bedonnant et assez caractériel, quand même.

"- Seulement, pour livrer à la maison, il y a un arbre à virer de la route. Un gros châtaignier. Si tu nous apportes du bois, je te fais des chèques. Ton prix sera le mien. Pas de liquide, hein ! Ils ont oublié de mettre un distributeur là-haut…

- Et ben, voilà quelqu'un avec qui discuter. T'en veux combien ?"

Le souci lorsque l'on vient de se faire un ami, c'est de pouvoir s'en débarrasser. Il aimerait bien s'appuyer sur notre nouvelle collaboration pour démarcher d'autres clients. J'expédie donc les formalités comme je peux : fendu, sec, en deux mètres, à 65 € le stère (Pfff ! C'est l'apocalypse, mais quand même !). Je suis sûr qu'il va me refiler son bois tendre de l'année, celui qui ne pourra brûler efficacement que dans deux ou trois ans. Quand on sera mort, à ce rythme-là.

Mais ça n'a aucune importance. Il me lâche et va emmerder quelqu'un d'autre.

Cléa me déverse un stère de reproches, à peine fendus, et très frais aussi :

"- Mais t'es c… ! Qu'est-ce que tu fais ? On ne va pas devoir de l'argent à ce type ? Tu ne l'aimes pas ! Et on a déjà du bois pour l'hiver…

- On ne va rien lui devoir, puisque je vais le payer. Pour nous avoir dégagé la route, et nous livrer son bois pourri. Je lui fais tous les chèques qu'il veut, pour ce que ça vaut. Les banquiers ne seront pas premiers à retourner au travail. Sans électricité ni internet, il n'y a plus de comptes en banque. Mais le Printanier aura été utile à la communauté au lieu de nous pourrir la vie avec ses exigences.

- Tu t'attires des ennuis.

- Meuh non…"

Mais elle a raison. C'est plus fort que moi.

C'est à notre tour de faire le point avec Marc, le maire, et Roméo, son adjoint. Le cantonnier pose sa craie pour nous serrer la main, figure longiligne et débonnaire de la vie du village :

"- C'était bien, d'éloigner le Printanier, mais il va se souvenir de toi, lorsqu'il se rendra compte de l'arnaque.

- Ah, tu as tout entendu ? Alors, j'attends qu'il nous débarrasse le châtaignier sur la route, ou il faut que je trouve quelqu'un d'autre ?

- Je crois qu'on ira l'aider. Mais on voulait justement qu'il fasse ce genre de choses. Il a tout le matériel pour ça, et l'expérience.

- C'est bien ce que je pensais…

- Et on lui expliquera que les chèques, ça ne vaut plus rien.

- Comme vous voudrez."

Je raconte ensuite au premier édile du village la destruction du hameau de Pradeyrols, l'état de la route pour conduire aux Castaniers. Mais c'est aussi la route pour Cayrols, puis la nationale, qui est notre cordon ombilical avec le monde.

"- Même à pied, on hésite à grimper sur le ruban d'asphalte qui reste. Le sol a glissé par-dessous. C'est très instable.

- Et, de quoi vous avez besoin, là-haut ?

Le maire est un demi-quintal de muscle, de chair et d'os. Pas trop gros, pas trop gras, un peu quand même. Le nez fort et le menton volontaire. Mais la carrière dans le rugby a dérapé lorsque le dos a fait des siennes. Désormais, il tient la mêlée citoyenne au village.

Je propose, bien qu'en vain :

- D'aide pour nettoyer le charnier, peut-être ? Donner une sépulture aux défunts ? Éviter les odeurs, les maladies ?

- On s'occupe en priorité des vivants. Et on ne manque pas de travail. Les morts, on verra un peu plus tard si on peut libérer du monde. Mais il y a eu des accidents partout. Des maisons écroulées, des arbres tombés, des gouffres qui se sont ouverts. On recense déjà une trentaine de morts au moins, et on n'a pas vu tout le monde.

Par contre, on va ouvrir des maisons, au village, pour se regrouper, s'entraider, le temps que ça se tasse. Vous êtes les bienvenus, et Madame Ellant aussi - votre voisine… -. Il ne faut pas rester tout seul. Il pourrait y avoir des violences, des pillages, ou d'autres secousses et besoin d'un coup de main pour dégager les débris…

- Ça paraît sage. On en parlera avec Margot.

C'est à ce moment que j'ai failli me mettre à croire. Enfin, je veux dire, à Croire, avec la Majuscule. Dieu, Diable, Vishnou, De Gaulle, Patrick Sébastien... Des choses plus hautes et plus compliquées que ma petite vie. Un sens mystique aux événements. Parce c'est arrivé d'un coup, comme un message, une annonce. Un signe précurseur.

La nuit.

Une nuit froide, bruissante, bruyante, stridente, voletante, apeurée, effrayée. Une nuit d'oiseaux qui en un instant a recouvert le ciel. Le vent porté par toutes ces ailes et ces plumes nous a secoué les cheveux, moite et glacé. Plusieurs centaines de volatiles se sont abattus sur le village, nous obligeant à nous protéger la tête avec les bras, à nous abriter. Les autres, de toutes espèces, ont continué. Vers l'est, le nord, vers les montagnes.

Bécasses, corbeaux, milans, hérons, coucous, loriots, mésanges, circaètes, pipits, hiboux, cormorans…Ils sont tous là, à fuir côte-à-côte, pêle-mêle, les uns sur les autres. Les oiseaux fuient depuis l'ouest et le sud.

La vallée de la Garonne. L'Aquitaine, la Charente. L'océan.

Des images de la veille, inondations, vagues, me reviennent en tête.

Je réalise soudain que si l'océan continue à monter, les oiseaux ne seront pas les seuls à venir jusqu’ici.

VI - Communauté

"- J'étais caché dans un tonneau de Banyuls. Y avait encore un peu de vin au fond. Ça sentait fort. J'ai toujours aimé le vin naturel, le soleil qui est emprisonné dans les grains de raisin, la couleur de ses jus, le sucre au goût incroyable qui porte tout le terroir de cette fin de Pyrénées avant de se jeter dans la mer. Mais le niveau de l'eau montait, J'étais loin au-dessus du bourg, j'ai vu les digues et le village être submergés.

J'étais seul, à pied. Je me rêvais Diogène. Je ne voulais pas mourir. J'ai remis le couvercle, avant que les eaux ne m'atteignent. Juste avant.

J'ai été happé, secoué, cogné, aspiré mais le tonneau a tenu.

Si personne ne l'avait ouvert, j'aurai fini par asphyxier complètement. Je dormais lorsque Noah m'a libéré – je ne le connaissais pas encore, c'est mon sauveur… -, j'étais groggy, à moitié ivre. À moitié mort déjà. Et le déluge avait passé. Mon tonneau m'avait emmené jusqu'à son domaine, la plage baignait ses premiers champs en pente. Banyuls avait disparu… Restait que la vigne. Sa vigne. Comme après le premier déluge, non ?"

Témoignages de survivants au Second Déluge.

Mardi 12 novembre. Il fait nuit, mais c'est midi… Les oiseaux cachent la lumière.

On se réfugie dans la salle des fêtes et la nuée de volatiles s'épaissit. Je pense au film d'Hitchcock, et je crois que tous ceux qui ont mon âge ou au-dessus - et ça en fait, du monde, je ne suis pas si vieux, quand même ! - ont la même image qui surgit. Je suis Tippi Hedren et vive le double-vitrage !

Parce que les oiseaux sont affolés et frappent inconsciemment tout obstacle qui se dresse devant eux. Ils frappent et crient, et le bâtiment tremble, les fenêtres soufflent, la nuit se plume et l'air devient irrespirable. Les becs, les serres, les griffes, les os, tout devient danger pour de pauvres êtres humains mal préparés. Je voudrais aider, mais je reste prostré devant les baies vitrées, à regarder ces pauvres bestioles s'écraser sans fin. Cléa a détourné le regard. Le bruit est infini. Je sais qu'on a laissé des gens dehors. Nous sommes bien quatre cent personnes entassées dans la salle à attendre que cet assaut meurtrier et suicidaire cesse. Ça pleure et ça gémit sur le plancher lustré. Je reste muet. Cléa reste muette. Roméo, adjoint, est aussi journaliste. Je le remercie de détendre un peu l'atmosphère lorsqu'il lâche :

"- Je vais faire un sacré article là-dessus. S'il reste un journal pour le publier et des gens pour le lire…"

Cela fait deux heures maintenant que l'assaut a débuté, et soudain, le martellement cesse. Chacun patiente en rongeant son frein, puis Jo ose entrouvrir une fenêtre, à l'arrière de la cuisine, celle qui donne sur le Nord, moins frappé par le vol des oiseaux paniqués.

Le sol est couvert de plumes et de petits corps désarticulés, qui s'agitent faiblement. Le ciel est bleu. On dirait que les oiseaux ont définitivement chassé les nuages. Nous sortons prudemment.

Le village a changé d'aspect, comme si un démiurge gigantesque avait déversé un seau de fientes, de plumes et de petits animaux fragiles sur les toits, dans les rues, à dégouliner partout. Le sang se mêle aux débris. Des tuiles ont volé dans tous les sens, des bouts de béton, d'enduit, du bois, du fer, du verre. La tempête est passée, mais elle a laissé des marques.

Le gros Franck écarte ses bras comme des massues à éléphant et en pose un sur l'épaule de Jo, employé communal dépassé :

"- Tu as un peu de travail en prévision, hein, cantonnier…"

Il éclate de rire comme une forge fond le métal, ça coule et ça brûle.

Aglaé, la femme de Jo, de deux têtes plus basse que lui, et de deux tours de taille plus large, lui attrape la main et pose ses cheveux grisés sur son épaule dans un geste d'une grande douceur.

Cléa s'approche de moi :

"- Les enfants ? Tu crois que…"

Les enfants.

Les parents aussi. Je me rends compte que les miens donnent peut-être à manger aux poissons, à l'heure qu'il est. Ils étaient au niveau de la mer, en Bretagne, les premiers touchés. A moins qu'ils ne soient partis en vacance au Vietnam ? Ce serait pire. Ou en Suisse ? Pas mal la Suisse : altitude, air, monnaie, coffres étanches, bière, fortes poitrines et fromage fondant. Le pays du salut, certainement. Ils risquent d'avoir des embouteillages, dans pas longtemps. Décidément, je ne peux rien faire pour mes parents, ni mon frère ou ma sœur. Ils sont trop loin. Ils sont peut-être vivants. Je ne le saurai sans doute jamais.

Mais Cléa a raison, il est temps de retourner voir les enfants. Eux sont à portée de main, une grosse demi-heure de marche, et notre voiture qui patiente derrière un châtaignier.

Sauf que le village est meurtri par l'assaut des oiseaux, et que tout le monde ne s'est pas réfugié à temps. On ne peut décemment pas passer à côté de la Mère Toumiac sans la secourir, la brave dame, toujours adorable. Elle tenait la boutique tandis que son fils découpait les steaks à l'atelier. Les oiseaux lui ont découpé – vengeance ? - des estafilades sur les bras et le visage. Elle ne nous reconnaît pas. On dégage la volaille blessée, la plume sanguinolente à coups de pied, à grand tours de bras et on ramène la mamie à la salle des fêtes.

Mais il y a d'autres corps, d'autres gens blessés, d'autres gens adorables, ou pas. On ne peut s'enfuir. On ne peut rester. Alors, on s'active. On participe, on aide, on soutient, on ramène. On transporte. On rassure, on déblaie, on constate.

Et les enfants sont seuls là-haut, avec Margolette.

On n'est pas sorti de l'auberge.

Mais cette auberge, c'est chez nous. C'est notre village. Qu'on le veuille ou non, qu'on l'apprécie ou non, c'est un peu notre famille, désormais. Notre communauté.

Et mes enfants ne sont pas si dénués de sens pratique que ça, et Margot a de l'expérience. Et la maison a du double-vitrage aussi, qui peut tenir. Ils vont bien. Ils vont bien.

Ils vont bien…

Tous les secouristes patentés, et même ceux que cela tenterait – joke -, sont sur le pied de guerre à arracher les victimes à la catastrophe qui les a frappées. La salle des fêtes est devenue une antichambre morbide, sa cuisine accueille ceux qui ont passé l'arme à gauche. Et ils ne sont pas si nombreux les cantalous de la campagne prêts à passer à gauche – re-joke, décidément…-.

Effectivement, ils ne sont pas si nombreux dans la cuisine, heureusement. Trois personnes qui n'ont pas survécu au tête-à-tête volatile. René fait tourner le café, avec sa bonhomie en berne, et une cicatrise encore moite et sanguinolente sur la joue. Il ne court plus, le René, alors il a dû faire un gros effort pour échapper à la vague de becs et de plumes. Mais il est là, bénévole, comme toujours. Mériterait une médaille. Je l'arrête dans son élan, alors qu'il verse l'eau bouillante de la casserole vers le filtre posé en équilibre au-dessus du thermos. Je lui applique une compresse désinfectante sur le visage, en le contraignant à ne pas bouger.

Ils viennent d'une autre génération, les anciens, ici. Ne rien faire n'est pas dans leurs ambitions. Même les deux jambes cassées, ils viennent quand même aider à installer les tables pour le concours de belote, ou tenir le barbecue pour la fête du village. Du coup, si on veut les soigner, il faut envisager la contention, voire l'enfermement. Ou alors une infirmière généreuse de ses formes, parce que là, souvent, on touche à l'intime du vieux, et il se calme. On ne sait jamais : des fois qu'elle lui permettrait d'y toucher… Je n'ai pas les arguments poitrinaires pour le René, mais j'ai les bras. Je le retiens. Et Cléa aide à transporter une quatrième victime dans la cuisine. Un enfant. Et je sens mon René qui plonge un peu plus profond dans le désespoir. Malik. Il était dans la classe d'Yvon, en CM2. Il est juste parti dans un autre collège. Il devait traîner dans la rue. Pauvre gosse. Je n'ai plus rien dans l'estomac, mais l'envie de vomir reste très forte. Cléa pleure, à présent. Il va être temps de remonter à la maison.

J'avise Marc qui se démarque. Il reçoit toutes les doléances et les nouvelles, et tente de répartir les tâches, debout devant la porte.

"- On a les enfants et Margot à la maison. On remonte.

- Merci Loïc pour le coup de main. N'oubliez pas, on vous trouvera de la place ici pour vous abriter. Ne restez pas seuls.

- On va y penser, oui."

Aglaé nous tend deux tasses fumantes de ce qu'on appelle café par ici. Les discussions se sont tues, petit à petit. Tout le monde est épuisé. Cette succession de catastrophes viendrait à bout du plus résistant et, bizarrement, ce ne sont pas les plus costauds qui tiennent. Ce sont tous les petits, les gros, les vieux, les maigres, les boiteux. Quelques enfants aussi, qui aident comme ils peuvent, qui préviennent, qui vont chercher le chariot pour transporter un blessé qui n'a plus les forces de marcher. Tous ceux qui sont là, mais dont on ne fait pas les meneurs, les chefs, les grandes gueules, les gros bras. Ils sont là et ils font, tenaces et besogneux. Une communauté. Des humains. Et je me sens petit à côté, moi, le rêveur, l'idéaliste, un peu punk, un peu poète. Je me sens un peu étranger.

On reprend la route, avec Cléa, et je remarque le sang qui tâche ses habits. Et le sang qui tâche les miens. On s'éloigne du bourg. Le pas lourd, le corps fatigué.

Un camion nous rattrape, avec une plateforme et un grand bras articulé. Il s'arrête à notre niveau. Jo se penche par la fenêtre passager :

"- Montez, on va dégager la route."

On s'entasse à quatre dans l'habitacle. Printanier conduit. Il me sourit sans méchanceté :

"- Tu m'a eu, avec tes chèques. Ça te coûtera un apéro, un de ces jours…

Je souris aussi :

- Quand tu veux. Je paierai par carte…"

Le rire qui explose dans la cabine du camion est surtout le fait de la fatigue accumulée, mais il fait du bien partout. Le ciel dégagé a ramené le froid avec lui, ou la fatigue. Il fait bon être entre êtres humains sur cette vieille banquette élimée...

On les a laissé se dépatouiller avec le châtaignier sur la route. On a récupéré ma vieille guimbarde bleue. J'ai fait un demi-tour au cordeau, entre le talus et la descente, et Cléa se roule une cigarette. J'ai déjà vécu ça…

Il n'y a personne à la maison. Personne chez Margolette. Les pelouses trop grasses autour des maisons sont recouvertes d'oiseaux gisant dans leur mort ou leur agonie. Les murs et les fenêtres sont maculés de traces de sang et de plumes collées, mais l'intérieur de notre foyer est intact. Des restes d'un repas traînent sur la table, dans la cuisine. Les placards sont éventrés. Le congélateur vidé. L'alcool, l'ordinateur et tout mon matériel de jardinier ont disparu. Mais pourquoi voler une tondeuse ?

Nous courons à travers le hameau en appelant les nôtres. Seuls des oiseaux effrayés nous répondent, en surgissant des recoins et des branches où ils se sont abrités.

Un horrible 4x4 noir est arrêté au bout du village, ceux avec la benne derrière, un pick-up. Il gît là sur ses quatre roues surdimensionnées, là où la route se transforme en mince ruban dentaire au-dessus du vide et de sa coulée de boue. Mon matériel est là, abandonné tout autour. Même la tondeuse.

Derrière les Castaniers, vers Cayrols et la nationale, la route oblique vers la gauche, sur la crête, grimpe la colline. Et je distingue des silhouettes sombres qui s'éloignent. On dirait un groupe de chasseurs, des bâtons, ou des fusils, accrochés dans leurs dos. Au milieu d'eux, des silhouettes plus petites.

Les enfants.

VII – Poursuite

Catastrophes naturelles, attentats, accidents… ce sont là, bien entendu, des circonstances exceptionnelles qui n’ont rien de banal. Mais en les évoquant dans ce chapitre sur la "banalité du bien", nous avons souhaité mettre l'accent sur le fait que, même dans de telles circonstances, les comportements les plus courants sont l'entraide, le secours et la solidarité, tandis que l'indifférence, l'égoïsme, la violence et la cupidité sont, eux, exceptionnels.

Les plaidoyers de Mathieu Ricard. NiL éditions

"- En fait, c'était pas de chance. Au village d'à côté, ils se sont entraidés. Nous, on s'est déchiré. Alors, dès qu'on a pu, on est parti.

Et pour nos anciens voisins, on est devenu l'ennemi à abattre, des lâches, des traîtres.

Nous, on voulait juste survivre et essayer de le faire à peu près ensemble."

Témoignages de survivants au Second Déluge.

Nos enfants ont été enlevés par des pillards, qui s'enfuient à pied vers le village de Cayrols.

Quelques heures seulement après le tremblement de terre et l'annonce des inondations. Ils ont fait vite, ces gars-là. Des précoces. Des surdoués de la moulinette à pensées. Des génies.

Ils ne devaient pas venir de très loin. Ils ont dû surgir par la route des crêtes, celle qui vient de Maurs, la capitale du canton. Crétins.

Nous avons faim, un peu froid à présent. Et notre seul moyen de communication, c'est nos pieds et nos voix.

Je retiens Cléa qui s'élance déjà à leur poursuite.

"- On ne sait pas qui ils sont, ni ce qu'ils veulent. Ils sont à pied. On a le temps de prendre quelques affaires. Sinon, on va être bien démuni dans deux heures, avec la nuit et le froid…"

Ma douce et tendre acquiesce à contrecœur. Et nous voilà à fouiller la maison pour récupérer des vêtements chauds, du pain, de l'eau, des pommes et des biscuits. J'attrape le grand coupe-chou hérité du père de Cléa, de solides bâtons et des tendeurs.

Nous partirons à vélo. Ça nous donnera une chance de rattraper notre retard sur ces foutus saligauds.

Les tendeurs enserrent bâtons et sacs sur les cadres et porte-bagages, comme la ficelle retient le rôti, et nous poussons nos fidèles VTC (vélo toute catastrophe) sur le bitume éclaté qui mène aux Castaniers. Avec prudence d'abords, puis un peu plus d'assurance en constatant que les restes de route tiennent le coup. Ensuite, le bitume s'améliore, et nous chevauchons nos destriers sans retenue. Enfin, c'est du faux-plat, alors, ça rame. Mais on aimerait bien les retrouver avant la nuit, alors, on se force.

Plusieurs fois, la route est éboulée. Les vélos passent, mais une voiture y basculerait. C'est une chance pour nous, sinon ils auraient pu voler des véhicules dans un hameau ou un mas isolé et disparaître à jamais. C'est une chance aussi pour les habitants du coin : les pillards sont limités dans leurs capacités de transport, ils ne visiteront peut-être pas toutes les constructions dispersées dans les collines…

Au croisement avec la route de Cayrols, nous avons un doute. A gauche, il y a quelques maisons, puis c'est la nationale, direction Maurs. Ils en viennent. A droite, c'est le bourg, et ensuite la direction vers Aurillac. De quel côté sont-ils partis ?

"- Chucky !

Cléa vient de crier.

Je ne comprends pas bien ce qu'elle vient de dire.

"- Chucky, là !"

Elle me montre le bas-côté. Une minuscule poupée pas plus grande qu'une main a été jetée sur le bord. C'est vrai que…

La poupée a des cheveux blonds vénitiens taillés artisanalement en brosse, en une touffe de la taille de son corps. Elle est nue, ce qui ne la rend pas plus excitante pour autant. Elle fait plutôt peur, avec sa coiffe de punk peroxydée, ses bras et ses jambes tout raides. Elle semble nous faire un signe de son bras dressé vers sa bouche. Une expérience ratée de l'esthéticienne Lola vers ses six ans, qui voulait lui faire une coiffure plus jolie. Je crois que la poupée a été effrayée, ses cheveux s'en sont dressés... Mille fois, elle a risqué la poubelle. Mille fois, nous l'avons sauvée : elle sert de jeu. Quelqu'un la place dans un endroit insolite, rigolo, ridicule, et les autres doivent la trouver. Lola ou Yvon aura pensé à nous. Braves petits. La poupée, c'est les cailloux du Petit Poucet, la branche cassée du chasseur indien, le mouchoir tombé de la demoiselle au bal des Catherinettes.

Cléa ramasse Chucky sacrifiée et nous pédalons vers le bourg.

Nous passons le garage, fermé et constellé comme tous les bâtiments de heurts avec les oiseaux paniqués. Nous prenons le virage suivant avec prudence, afin de ne pas surgir au milieu de nos pillards, comme des innocents prêts à se faire détrousser.

Soudain, un vol criard et désordonné s'élève plus loin au-dessus des toits et des arbres.

Désormais, nous savons où ils sont. Ils ont dérangé, ou chassé, ces bêtes à plumes qui se cachent partout, maintenant. Nous posons les vélos derrière un buisson et nous faufilons par les jardins jusqu'au centre du bourg.

Je jure avoir vu des rideaux bouger dans certaines maisons. Mais personne n'est sorti. Pourtant, j'abîme des grillages en marchant dessus et je piétine des parterres de fleurs pourries par les pluies. Où sont les habitants ? Cayrols n'a jamais été très habitée en temps ordinaire, mais on aurait pu s'attendre à trouver tout le monde dehors, comme à Boisset. Au lieu de ça, chacun semble s'être calfeutré chez lui, attendant la fin de l'apocalypse. Ils ne savent pas que ce n'est que le début ? J'ai envie de hurler pour qu'ils sortent et nous viennent en aide. J'ai envie de briser leurs vitres et d'alimenter leurs peurs avec ma colère. Où sont-ils ? Ils auraient pu retenir les brigands, les arrêter, les disperser. Ils auraient pu libérer les enfants. Ils auraient pu exister.

Ils ont choisi de disparaître. Qui je suis pour leur en vouloir ? J'aurai peut-être fait de même, si j'avais habité là… Ou pas. J'habite ailleurs, à cinq kilomètres : ça change tout…

Autour d'une place, et de la rue qui la traverse, il y a la mairie, l'école, et la boutique et l'atelier du charcutier… Je ne sais de quel (ou quels) bâtiment(s) se sont enfuis les oiseaux, mais je parierais que les pillards sont dans le coin. On va se rapprocher discrètement.

C'est d'abord le bruit. Portes brisées, coups de feu, cris. On se jette à terre. Cléa veut se faufiler sous un Berbéris pourpre éclatant. Pas bonne idée. Je lui montre plutôt une haie de Photinia, qui n'ont pas de ces longues épines, eux…

Nous sommes derrière un potager, dissimulés par les arbustes de notre haie champêtre et par les pieds de tomates et de haricots desséchés accrochés à leurs tuteurs, devant nous. Le jardin est mieux entretenu que le nôtre, et il surplombe la place. La vue est impeccable. Quoique désespérante.

Au milieu de l'esplanade, sept enfants et adolescents, trois femmes et cinq personnes âgées sont assises sous la garde de trois hommes armés de fusils et de couteaux.

Autour, d'autres pillards forcent les portes, sortent les habitants, pillent les maisons, rassemblent les femmes et les enfants. Séparent les hommes. Font provision de saucissons et de jambons chez le charcutier.

Assis dans un coin, près de Margolette, Lola et Yvon. Dans les bras de mon fils, Le chien, qui surveille ce qu'il se passe. Certains des enfants viennent des Castaniers, je crois. Je ne connais pas les autres, ni les adultes. Cléa encore moins que moi : ma femme est une sauvage. Elle ne fréquente guère les cercles sociaux des hameaux et des fêtes de village. Elle ne picole pas trop non plus, ce qui réduit les relations à la campagne. Quand même. Non ? Si, un peu…

Nous ne laisserons pas partir nos enfants plus loin que cette place.

Nous ne laisserons pas ces hommes leur faire du mal.

Donc, nous allons devoir agir.

Ben, nous voilà bien.

Je compte douze hommes. Les trois autour de leurs otages. Quatre autres autour des hommes de Cayrols qu'ils ont sortis manu-militari de leurs maisons et mis à part sur la place. Cinq autres qui pillent et forcent les portes.

Trop pour moi.

Aïe !

Le coude de Cléa me fait réviser mon estimation : trop pour nous.

Seulement, ces pillards viennent du pays. Ils se sont investis il y a très peu d'une mission aléatoire et destructrice. Par conséquent, et avec un peu de chance, ils ne sont pas entraînés, ni certainement compétents dans leur volonté d'en imposer.

Nous avons donc notre chance. Surtout si les Cayrolais sont un peu plus volontaires que l'impression qu'ils m'ont donnée jusqu'ici.

Il faut que ça marche.

Nous avons besoin d'une distraction. Voire d'une arme… particulière.

Nous reculons à croupetons de notre position stratégique, et visitons le village. Jusqu'à trouver notre bonheur.

Un tracteur et son godet, qui nous attend sous un hangar. Le genre d'engin tout beau, tout neuf, un géant pour la route. Vive les endettements des agriculteurs qui achètent de ces machines gigantesques sur le dos des générations futures. Ça tombe bien, la bête a encore sa clef dans le neiman, comme pour la plupart des tracteurs. Sinon, il suffit généralement d'un tournevis pour en démarrer le moteur. Enfin, un peu moins avec les modernes qui peuvent même avoir des alarmes et des codes. Mais là n'est pas la question.

Je ne suis jamais monté dans un truc si haut. C'est impressionnant. Yvon serait fier de moi. Il aime les belles mécaniques, ce petit.

En premier, nous collons dans le godet toutes les armes à portée dans la grange : fourche, griffe à quatre dents, pelle-bêche, faux… Puis, sans plus réfléchir, je fais vrombir les 180 chevaux, et j'enclenche la première.

Nous profiterons de l'effet de surprise. Et sinon, je ferai comme dans les films, et j'utiliserai le coupe-chou de quarante centimètres légué par le papy. La lame s'impatiente à ma ceinture, collée contre ma cuisse. Qu'elle y reste, s'il vous plaît. Qu'elle y reste !

Nous trônons dans la cabine vaste et insonorisée du formidable tracteur, le godet positionné à un mètre du sol comme un bélier prêt à défoncer toutes les armées de pillards du monde.

Nous rejoignons la route et fonçons à presque cinquante kilomètre-heure sur nos victimes. Je viserai d'abords le groupe des hommes, les plus aptes à réagir et à prendre les choses en main.

Le bruit fait s'envoler des oiseaux de toutes parts, et certains nous suivent, voire nous devancent à hauteur d'homme sur la route. Le convoi gazole/plumes et becs prend le dernier virage et affronte les desperados qui se sont alignés, à dix, devant nous. Il ne reste plus que deux gardiens pour les otages. Il faut que ça marche…

Les fusils de chasse tonnent dans l'air limpide de cette journée automnale. Les plombs rebondissent sur l'acier du godet. Les oiseaux chargent en même temps que nous et déstabilisent les tireurs. Nous continuons, plus vite encore. La cheminée crache une fumée noire et nauséabonde. Ben oui, je n'ai pas pris le temps de faire préchauffer ce monstre de puissance…

Les pillards sont dans le même temps assaillis par derrière. Nous voyons distinctement la scène se dérouler devant nous. Ce ne sont pas les Cayrolais qui réagissent, les hommes, non, c'est Lola ! Puis Le chien, et Yvon. Et Margolette. Et les autres enfants…

Notre fille se jette sur son gardien et lui frappe les parties de son petit poing de quatorze ans. Yvon lui arrache son fusil des mains. Le chien se précipite sur un autre pillard et le désarme d'une morsure appuyée à l'épaule. Margolette guide les autres enfants qui sautent sur les hommes paniqués et les maintiennent au sol.

Puis Lola et quelques autres se précipitent sur mes tireurs, décontenancés, hypnotisés par mon tracteur, mes oiseaux en vol serré. Ils réagissent trop tard à ce qui arrive dans leurs dos. Ces ados décidés et ces enfants pré-pubères leur choppent les jambes, leur retournent les vestes, leurs bloquent les bras, frappent et mordent, déchirent et écrasent. Le chien saute de l'un à l'autre et ses dents de berger bâtard arrachent chairs et vêtements. C'est un concert de cris, d'aboiements, de hurlements. Puis enfin, les Cayrolais réagissent, ils récupèrent les armes de mon godet et font front, mais déjà les pillards se dispersent, pris entre les deux feux. Lorsque je stoppe le tracteur là où se dressaient une haie d'hommes en armes, il n'en reste plus qu'un, un colosse, les yeux exorbités. Il soulève sa masse bonne à tuer un taureau et s'avance vers moi.

Et c'est là que l'on reconnaît l'âme simple du cantalou opposée à la détermination féminine : au-dessus de moi, posée sur le marchepied, Cléa soulève blouson, pull et tee-shirt et dévoile sa petite poitrine parfaite en hurlant son cri de défi guerrier :

"- Mange ça, connard de mes deux !"

(Je ne l'ai jamais entendue parler comme ça ! Je ne l'ai jamais vue se montrer comme ça non plus…)

Et l'autre s'arrête, mortifié. Il hésite, je le vois bien, entre le rire, la peur, et l'attrait pour ces courbes tendres qui nous manquent tant, à nous les hommes. Mais il hésite trop longtemps. J'ai eu trop peur. J'ai trop forcé sur ma fibre humaine et solidaire. Je ne suis plus tout à fait moi-même. Il ne me reste que mon cerveau primal, reptilien. Et ma femme, mes enfants en danger. Sa massue est toujours dressée au-dessus de sa tête, prête à redescendre et à me fendre le crâne. Je lui enfonce mon grand couteau entre les omoplates. La lame ressort dans son dos. Un bruit écœurant me remonte le long du bras, frottement contre les os, organes percés et vie qui s'écoule, dégouline, s'échappe…

Le colosse s'affaisse, une expression de surprise douloureuse inscrite sur son visage. Son sang vient recouvrir mes doigts. Je ne peux plus lâcher ce manche rougi, ou alors l'autre va s'écrouler. Sur moi. Je ne veux pas.

Les autres pillards sont partis.

Cléa se rhabille en descendant l'échelle du tracteur. Elle pousse l'homme mort qui pèse sur mes bras, sans lui accorder un regard. Il glisse hors du couteau et mon épaule se ramollit. L'homme s'écroule en arrière. Et ma femme m'attrape et m'entoure. Mes enfants se précipitent et me prennent dans leurs bras. Je suis vide. Je suis mort. Mais pas autant que l'autre.

Alors tout va bien.

VIII – Petits récits

Vos enfants ne sont pas vos enfants.

Ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie elle-même,

Ils viennent à travers vous mais non de vous.

Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

Extrait du recueil Le Prophète. Khalil Gibran

Moi, les enfants m'aiment bien. J'en ai jamais eu. Mais ils m'aiment bien. Et moi, j'les aime bien aussi. Sauf qu'y ne t'offrent jamais un coup.

Simon dans "Entre potes à l'Entre-côte"

Boisset

Mardi 12 novembre. Cayrols. Après l'assaut.

Décidément, que cette journée est longue.

Cléa entoure de ses bras tendres - elle le fait trop bien - la Margot qui vient de mener une guerre par enfants interposés. Notre voisine tremble. Je remarque à l'instant la marque violacée qui lui court de l'œil à l'oreille. Je lui dis doucement :

"- Venez, nous rentrons à la maison.

- Je ne crois pas que je pourrais y retourner tout de suite. C'est là qu'ils m'ont agressée…

- Et chez nous, ça vous irait ?"

Elle acquiesce d'un mouvement de tête, un peu piteux, quémandeur. Et nous envisageons de reprendre la route avec un enfant de plus. Une enfant de soixante-quinze ans choquée et malheureuse. Mais les Cayrolais n'en ont pas fini :

"- Attendez. On tenait à vous remercier.

- Oui, on a décidé d'organiser une fête pour vous. Vous nous avez sauvés, et les enfants. Ça n'est pas rien. Ne nous laissez pas...

- Vous pourrez rentrer plus tard. On vous prêtera un véhicule. Vous n'allez pas partir ?…"

Cléa fulmine. Je la sens bouillir à côté de moi. Je distingue presque les jets de vapeur forcer leur chemin vers l'extérieur. Le couvercle est prêt à éclater. Je me souviens tout d'un coup de son geste délibéré, et osé, surtout pour elle plutôt réservée, afin de détourner l'attention du pillard. Et aussi de la terrible violence derrière ses mots. Et comme elle a repoussé le cadavre. Son indifférence, sa colère. J'ai un peu peur, soudain.

Et si elle les assassinait tous, les uns après les autres, là, tout de suite ? Avec ses seins libérés et dévastateurs ? Comme une furie d'un autre temps, un Conan avec des ovaires ? Ces idées loufoques me font perdre le fil, et il est désormais trop tard pour l'arrêter. Elle a commencé sa diatribe, elle se lâche :

"- Vous vous foutez du monde ? On sort d'un tremblement de terre, une inondation monstrueuse est en train de gagner toutes les terres, des pillards vous sortent au bout du fusil de vos maisons, et vous, vous êtes chez vous à attendre ? Puis vous voulez faire une fête ?

- C'est que, les autres sont partis au Rouget chercher de l'aide. On n'a plus d'électricité…

- Vous n'avez plus… ? Mais plus personne n'a d'électricité, mon coco, ni de réseau, ni d'internet. Vous ne comprenez pas ? On a usé la corde, et tout a pété. C'est un nouveau monde, et ça ne va pas être facile. Vous ne pouvez pas compter uniquement sur les autres. Il va falloir s'organiser. Ne pas attendre qu'on vous secoure. Faire le point sur les vivres, sur l'eau, protéger l'essence, les anciens, les enfants. Qui va faire l'école si la maîtresse ne revient pas ? Et croyez-moi, elle n'est pas prête de revenir, parce que chez elle, ça doit être pareil qu'ici. Elle va penser à sa survie, à ses enfants, avant de venir vous rendre service en s'occupant de vos rejetons. Il n'y a plus personne. Que nous. Que vous. Il faut vous défendre. Vous protéger. Ne laissez plus jamais personne vous sortir de chez vous avec une arme. Ne laissez plus jamais des gens enlever des enfants. Et quand quelqu'un a besoin d'aide, ne restez pas derrière vos fenêtres et vos rideaux. La télé est morte. Il est temps de sortir, et de faire quelque chose de votre communauté. Alors, nous, on rentre. Et vous, vous avez du travail. Déjà, on vous laisse ce type - elle montre le géant que j'ai poignardé et ça me remonte à la gorge, un goût acide, un relent de dégoût qui me brûle l'estomac -. Enterrez-le quelque part. Et je vous rappelle qu'il y a une dizaine de pillards qui traînent dans le coin. Si vous ne voulez pas qu'ils reviennent se venger ou violer les mamies, vous feriez bien de vous protéger… Ah, et oui : l'essence va manquer. Faut économiser. Et la route vers Boisset est foutue pour les voitures."

Et sur ce, elle se retourne pour partir.

Waouh ! Je ne la connaissais pas comme ça. Ça lui fait du bien, la fin du monde. Tout d'un coup, ça me reprend, mon esprit repart en roue libre. Je suis fier. Je suis tout excité. Je repense à ses seins qui assomment les villageois, David-s de mes rêves contre Goliath-s patibulaires. Je souris. J'ai la libido qui étincelle, me ragaillardit. Mon coup de mou est passé. Je crois que je pourrai la suivre jusqu'en enfer si elle me refait des coups comme ça.

J'attrape les enfants, mais ils s'esquivent. Ils se précipitent vers un tas de sacs amoncelés sur un bord de la route.

"- Ça, c'est à nous."

Ils repèrent et récupèrent de quoi charger un âne, et ils me confient le tout. Sacs à dos, à main, plastique. Tout pèse. Je fais l'âne. Je charge.

Mon coup de mou revient.

Margolette est déjà partie, à son rythme de septantenaire qui en a déjà trop vu aujourd'hui. Le chien nous suit en sautillant, puis toutes les personnes des hameaux qui se sont fait enlevés par ces pillards, avec leurs enfants qui ont aussi ramassé des sacs... Les Cayrolais restent en arrière. Peut-être ils réfléchissent.

On retrouve nos vélos, je déleste mes avoirs en les accrochant sur leurs deux cadres, et on pousse négligemment, à pas lourds, pour refaire la route. Cléa est toujours en colère.

Pourtant, une fois que nous sommes tous les quatre au même niveau, les enfants entament leur récit, et sa colère se dilue dans l'amour.

Il faut que je précise qu'Yvon a la capacité de raconter sans s'arrêter, sans même vérifier qu'on l'écoute : ça n'est pas son affaire. Sauf que si on a loupé le train, ou qu'on est distrait, ça l'agace, le vexe, l'horripile, et il boude. Et on n'a jamais la fin de l'histoire. Autant se concentrer dès le début, même si c'est long, bourré de détails, si on ne sait pas où il va. Il faut faire l'effort.

Je vois que même Cléa plisse l'oreille (c'est mignon, une oreille qui se plisse sous la concentration). Et Margolette n'en manque pas une miette non plus.

Yvon : On avait vidé les congélo, trié ce qu'il fallait manger tout de suite, ce qui pouvait se garder, etc… Chez Margolette et chez nous. Lola a fait des pâtes et des œufs au plat. Mais le jaune était un peu baveux, je préfère bien cuit. Et les pâtes, par contre, un peu trop cuites, mais la sauce était bonne. Sauf les bouts d’oignon dedans. J'avais même commencé à rentrer du bois, des petites bûches, et quelques grosses, parce que t'as dit que le froid allait venir bientôt. On a mangé. Même Le chien a eu son œuf. Et les chattes se sont cachées, parce qu'elles ne l'aimaient pas trop. Et Le chien a hurlé. Ça faisait peur, comme une sirène, mais malheureuse, tu vois ? On ne savait plus quoi faire, jusqu'à ce que les oiseaux nous attaquent. Le chien a arrêté. Il s'est mis à trembler dans les bras de Lola. On s'est mis sur le canapé, et c'étaient des coups de marteau dehors. Pleins de marteaux en même temps. Margolette disait "ça va aller" mais ça continuait. Et les cris, tout le temps, comme si c'étaient les murs qui hurlaient. Vous les avez vus, vous aussi ?

Cléa acquiesce.

Je crois qu'ils ont fait tomber des pierres et des tuiles. On n'avait pas refermé les volets. J'ai cru qu'ils allaient éclater les vitres. On a eu de la chance. Et puis ça s'est arrêté. Et les fenêtres étaient pleines de plumes, de sang et de bouts d'os, et des oiseaux dehors, assommés, morts, blessés. Plein. Des petits, des grands. Ils recouvraient l'herbe et la terrasse. On n'osait pas sortir.

On a entendu le 4x4. Un pick-up noir, avec un gros bruit. Et on les a vus, par la fenêtre de la cuisine, ils sont entrés chez Margot. Le chien a grogné. Margolette est sortie quand même pour voir ce qu'ils voulaient. Et puis, y en a qui sont venus. Ils sont rentrés comme s'ils étaient chez eux. Trois. Le chien a voulu attaquer, mais ils étaient trop nombreux. Alors Lola l'a tenu fort pour qu'il se calme.

Lola : Il tremblait et il grognait. J'ai eu peur qu'il attaque, qu'il leur fasse mal. Et puis après, qu'ils lui fassent du mal, et à nous aussi.

Yvon : Ils ont rigolé. Ils ont dit : Qu'est-ce que nous avons là ? Un mignon et sa mignonne. C'est bien, ça. On va pas vous faire de mal si vous êtes gentils.

Ils avaient un fusil et des couteaux. On n'a pas bougé. Ils ont fouillé la maison. Tout mis par terre. Ils ont pris les bouteilles dans le coin, et celles dans la souillarde à l'étage. La viande congelée posée sur la table, l'ordi, même ma tablette.

Lola : Ils nous ont sortis. Dans la rue, y avait aussi Margot. Ils l'avaient frappée, elle avait du sang et une grosse marque sur la joue. Ils nous ont fait marcher derrière la voiture, eux dedans. Avec les fusils vers nous. Et les sacs et tout ce qu'ils avaient piqué. Il y avait aussi une dame, plus jeune, et un garçon, avec nous.

Yvon : Jérôme.

Lola : Oui, Jérôme. Alors, j'ai pris le bras de Margot, et Le chien s'est collé à moi.

Cléa : On a trouvé Chucky.

Yvon : Oui, c'est moi. J'avais pris des choses dans mes poches. Chucky, mes petites voitures, des crayons. Je les ai jetés sur le bord, pour que vous nous retrouviez. Vous les avez vus ?

Cléa : Juste Chucky.

Yvon : C'est une fille bien, je l'ai toujours dit…

Lola : Ils me regardaient, moi, l'autre dame, et puis Margot, et c'était pas le même regard. J'ai eu très peur. Ils étaient fous, ils pensaient au sexe, ça se voyait. Je crois qu'ils voulaient se débarrasser des vieilles et des petits. Pourtant ils ont pris tout le monde aux Castaniers. Ils devaient pas être tous d'accord. Ou alors, ils craignaient qu'on les suive. Ça commençait à faire du monde à marcher. Une caravane. Avec des méchants Raïs pour nous surveiller. Oui, je me suis rappelé Ellana, vous voyez le livre ? Et je me suis redressée. Tant pis pour la peur.

Yvon : Ouais. Je t'ai vue. J'ai fait pareil.

Margolette : Ils m'ont bien aidée, vos enfants. Ils ont été solides. C'était bon d'être avec eux. Qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ?

Yvon : On va faire un plan.

Lola : Et un repas.

Cléa : Et une bonne nuit.

Loïc : Il nous reste pas du whisky ?

Yvon : Y en a sûrement dans un des sacs. Ben oui, on a pris tous ceux qu'on pouvait. On n'allait pas les ouvrir pour trier, non ?

Les filous.

Je les aime.

On a des chances de s'en sortir, finalement. J'espère.

IX – Chitine et crocs

Les oiseaux furent les premiers à fuir. L'instinct était vif, ils avançaient plus vite.

Puis les insectes, en vols serrés, ont cherché aussi la terre ferme.

Enfin, les mammifères, ralentis par leur poids et les obstacles naturels de terrain.

En situation de survie, en risque d'extinction, trois réflexes gouvernent les espèces : se nourrir, se protéger, se reproduire.

Les insectes ont ravagé les plantes, se sont introduits dans les greniers, ont pondu dans le grain.

Les mammifères ont attaqué : les herbivores pour limiter la concurrence et se préserver un espace de vie suffisant ; les carnivores pour combler leurs besoins en protéines. Dans une telle situation, même un chevreuil peut devenir fou et très dangereux.

Et nous étions des proies mal préparées.

Ce qu'il s'est passé.

Samuel Ravanihoto

Historien

Mercredi 13 novembre. Presque huit heures. Le ciel est clair et froid. Les étoiles s'éteignent une à une.

Alt. 576m. A moins que ça ait changé depuis le tremblement de terre. En tout cas, nous sommes à la maison. Pour l'instant.

Hier au soir, nous avons bien fermé les volets, fait un lit à la voisine, et puisé dans les "courses" des enfants pour préparer un repas de "survivants": nous avions le droit à tout, considérant que ce serait peut-être la dernière fois que nous en mangions.

On a surtout fait cuire tout ce qui allait se perdre : viandes grillées, vapeur, poêlées... Une orgie de plats, mais on n'en a pas beaucoup mangé. Le repas a été plutôt sage. Pas d'appétit véritable. Trop choqués. Des céréales pour Lola, des biscuits pour Yvon. Et pour eux, tout plein de bonbons dégueulasses à la gélatine de porc et au pétrole, issus des sacs des voleurs. "Mais oui, vous avez le droit." Pour les adultes, un potage, et de la viande, un peu. Personne n'avait réellement faim.

J'avais bien trouvé du whisky, mais de piètre qualité. Bon à désinfecter un membre amputé, mais pas pour le gosier.

Le soleil rasait encore l'horizon lorsque nous nous sommes séparés avec les autres otages des hameaux. Je leur ai transmis les recommandations de Marc concernant les maisons ouvertes au village, et la sécurité relative de vivre à proximité les uns des autres. Et ils sont rentrés chez eux.

Nous avons décidé de descendre au bourg, nous aussi. Bientôt. Nous ne sommes pas en sécurité ici. Pourtant, que c'est beau, le matin, lorsque les brumes viennent noyer la canopée et faire briller les pâtures, lorsque les chants d'oiseaux sont des gammes sur les lignes de la vie, que la fraîcheur nous vivifie la peau et que nous avons presque envie de partir marcher pieds nus dans les feuilles mortes. D'être un champignon, une limace, une scolopendre.

Je divague sérieux, ce matin.

En vérité, je n'ai pas envie de vivre au village. Une maison abandonnée depuis des années ? Humide et poussiéreuse ? Alors, qu'ici, le panorama s'ouvre vers le sud à l'infini, qu'une source coule à cent mètres, et que son débit malingre nous apporterait le nécessaire ? Et 576m d'altitude quand même ! M'étonnerait que l'océan nous recouvre !

J'ai peur de ne pas supporter la proximité des gens, pénibles et envahissants en général. Du genre à se pencher à ta fenêtre pour vérifier que tu termines bien ton assiette de trufada : "Vous ne mangez pas votre saucisse ? Mais ça va se perdre !"

Et puis j'aime faire pipi dans mon jardin, sous la lune et l'éclatant soleil, en slip ou en doudoune informe. J'aime mettre la musique à fond quand je fais le ménage ou la vaisselle. J'aime ne pas être observé, épié, jugé, sortir et rentrer quand je veux.

Peut-être que j'ai juste peur, en fait. Pas des gens, mais de changer. Pas de la proximité, mais de la sollicitation. Que j'ai peur d'être utile, ou pire, d'avoir besoin des autres ?

En tout cas, je n'ai pas peur de réfléchir dans le vide. Ça, c'est sûr.

Un 4x4 noir assez gigantesque trône désormais devant la maison. De sa malle arrière, ouverte et surdimensionnée, surgissent des vélos et des instruments de jardinage. Même une tondeuse.

Clope au bec – autre chose dont l'approvisionnement va devenir délicat -, je libère les flots de ma nuit sur la pelouse sauvage, la tête dans mes pensées, les pieds dans la rosée. Mon bas de pantalon se trempe jusqu'au mollet. C'est froid. Ça accélère mon débit. Petit moment de solitude, et la réflexion à vide, et il faut se préparer pour la suite…

Il ne gèle pas, mais dans quelques jours…

Et d'autres animaux vont migrer, et des gens aussi, certainement. Des gentils, ou des pillards. Il faudra être prêt, cette fois.

Je ne remarque pas tout de suite la nuée qui emboutit l'horizon, comme une vague sombre. Je profite de mes derniers instants de liberté, avant le réveil de mes naufragés. Avant d'envisager de déménager au village. Avant de repartir dans l'action.

Mais le nuage mangeur de lumière s'agrandit, se rapproche. Vite.

Trop vite.

Je me prends des insectes en pleine gueule. Ils volent à tire-d'ailes. Il y en a de plus en plus. Je remballe tout ce qui sort de la protection dérisoire de mon survêtement et me rapatrie au plus vite. Ils s'accrochent à mes cheveux, glissent dans mon vieux sweat-shirt. Le bruit des frottements de leurs ailes grimpe et emplit tout.

Les volets sont encore fermés. Une chance. Après les oiseaux, c'est au tour des insectes de nous assaillir… Mais on ne sera jamais tranquille ?

Le bruit est assourdissant, comme si des biscuits secs se précipitaient d'eux-mêmes sur les volets. Ça crépite, ça martèle, ça recouvre tout. Il ne faut pas cinq minutes pour que toute la maisonnée se lève et descende me rejoindre. Le chien gémit et se blottit sous la table. Les chattes s'agitent en tous sens, l'une se réfugie au sommet de la bibliothèque tandis que l'autre se glisse dans le cartable d'Yvon.

Je crie presque pour me faire entendre par-dessus ce brouhahas d'apocalypse :

"- Bon, qui veut du café ? Un jus d'orange ?"

Comme si l'essaim de millions d'insectes était une tradition quotidienne et qu'on n'y faisait plus attention. Ça ne marche pas. Personne ne répond. Ils ne voient pas ce qui se passe dehors, redoutent le pire. Ils attendent, figés.

Il reste du gaz. Je fais chauffer de l'eau.

La cheminée du four à pain, dans la cuisine, est fermée, mais pas très étanche : des cendres, de la poussière, des bouts de plumes et des insectes mal en point dégringolent directement sur la table aux fruits et légumes, une table pliable orange qui sert de présentoir et de rangement. Pareil dans le tubage du poêle, ils finiront tout de même par entrer. C'est statistique, numérique, mathématique, catastrophique. Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ? J'en ai marre. Ils peuvent tout péter, ce ne sont que des insectes. Je les écraserai. En attendant, je pousse la table orange, je m'assoie sous la cheminée, avec ma casquette de travail, et je fume. Na !

Ça continue à me tomber dessus, mais je signifie par la fumée qui monte que les insectes ne sont pas les bienvenus ici. Je résiste. Je serai le gardien de la maison. La frontière chimique et symbolique pour stopper l'invasion. Cléa se moque de moi en découvrant son homme, fier et clope à la main, sous un nuage de vieille cendre et de chitine qui le colore de gris, inexorablement. Elle attire les enfants et la voisine, et les voilà tous qui commencent à pouffer.

Et ça dégringole en fou-rire général. Même Margot se plie en deux. Et j'en rajoute dans l'attitude snobe et guindée, en mimiques et grimaces et le dos droit et le bras plié qui tient la cigarette comme un pinceau précieux. Je crois que ces accès d'hilarité sont une bien meilleure protection contre les agressions du monde. Je crois que l'on vient de se donner de la force pour ne pas désespérer. Et c'est Cléa qui a l'idée géniale, qu'elle crie presque dans le vacarme ambiant :

"- Et si on en profitait pour faire les sacs ? Dès qu'on le peut, on file au village, où on sera moins seuls. Mais ça n'est pas une raison pour laisser traîner tes chaussettes partout, Yvon. Ni pour ne pas débarrasser la table du p'tit déj' !"

Une heure durant, la nuit insectoïde carapace et crépite dehors, et nous entassons quelques affaires dans des sacs à dos. Puis nous sortons la piste de dés et lançons un grand concours de Yam's, que Yvon remporte, une fois de plus. Le jeu lui réussit, souvent. On devrait le jeter dehors, ça lui passerait l'envie de gagner.

Justement, le bruit diminue. La pluie de cuticules se fait sporadique. La lumière revient petit à petit alors que l'on découvre que nous ne sommes pas encore sourds.

Finalement, nous tentons une sortie, et marchons sur un tapis de coquilles, qui craquent et grésillent comme des œufs secs. De rares libellules parcourent encore les éthers, mais le gros de l'invasion est passé. Il est plus que temps de se tirer. On se méfie tout de même, il reste des amas d’insectes sur la pelouse, accroché au mur, et une colonie gigantesque de fourmis, comme un fleuve brillant au soleil, traverse le champ des voisins, au milieu des bois.

Margot ne veut pas trop retourner chez elle, mais elle accepte que Cléa l'y accompagne. Elle aussi réunit quelques affaires.

On entasse tout dans le pick-up, plus pratique que mon fourgon. Il pourra s'avérer utile au village, où il faudra partager les biens et les compétences.

On abandonne les chattes dehors. Elles se débrouilleront. Ou elles nous rejoindront si le cœur leur en dit. Les prendre avec nous serait trop compliqué. On fait sauter Le chien dans la benne. Sauter les enfants aux côtés du Chien. et sauter Margot, heu, hisser doucement Margot seule sur la banquette arrière, à peine assez grande pour ses petites jambes.

Je fais vrombir le moteur.

Belle mécanique quand même. Siège cuir, confortable au possible, moteur ronronnant, boîte automatique, et j’en passe des caractéristiques techniques de ce monstre à gazole et à consommation. Je crois qu’il me faudrait travailler un an juste pour me payer un de ses pneus, mais puisque j’en ai quatre à présent sous les fesses, gratos, j’en profite !

Et je glisse dans l’auto-radio la clé USB ramassée pour cela, avec une play-list de fou, préparée à l’époque où on organisait un festival sur Maurs.

Smoke on the Water, pour commencer...

We all came out to Montreux

On the Lake Geneva shoreline

To make records with a mobile

We didn’t have much time*

On dirait que les Deep Purple sont mes frères d’apocalypse.

Ça me botte…

Ritchie Blackmore et Jon Lord poussent les aigus dans un final d’anthologie qui a donné naissance au rock moderne et je pile exactement là où un châtaignier nous barrait la route la veille. À la place, il y a désormais une vingtaine de chiens en train de se disputer une proie déchiquetée. Des ombres, silhouettes, sillonnent les bois. Ils ne nous ont pas encore vus. Ils sont nombreux, partout. De plus en plus nombreux. Je recule doucement, m’éloigne de l’attroupement, mais nous serons bientôt submergés. Nous rentrons les enfants et Le chien à se serrer contre Margolette. Nous fermons les vitres.

Je monte le son.

It’s a death trap, it’s a suicide rap

We gotta get out while you’re young

Cause tramps like us, baby we were born tu run*

Bruce Springsteen a souvent les mots qui collent à la situation, même si là, il est en dessous de la réalité. J’accélère.

Je traverse l’assemblée des chiens aux museaux sanguinolents. Le 4x4 frémit à peine et j’en écrase deux ou trois. Mais d’autres surgissent des sous-bois. Partout.

Soudain, le bitume s’assombrit et vibre en-dessous de nous tandis que j’avale la petite route à près de 80 kilomètres/heure. Cléa a un cri d’horreur en réalisant que ce sont des souris, des rats, des belettes, des serpents, tous les rampants et les sautillants de la création qui nous passent sous les roues. Devant nous, une horde de cerfs jaillit, des chiens continuent à viser les pneus de leurs dents et à tenter de sauter dans la benne. Des chevreuils, un âne, des chevaux, des chiens, des souris, des blaireaux, des martres, des cerfs, un élan… On glisse dessus, ça tente de renverser le véhicule, je tiens bon, ralentis, vise le bas-côté. Je bloque le 4x4 contre un talus et j’éteins le moteur.Les mammifères à quatre pattes s’écoulent. Après les oiseaux et les insectes, c’est une troisième invasion. Les sangliers surgissent devant le nez du pick-up, le poussent même un peu. Je suis content que l’on ait choisit ce deux tonnes de grosse mécanique plutôt qu’une plus petite voiture. C’est ce qui nous sauve. Nous baissons la tête lorsqu’un cerf précipite ses bois sur la vitre de Cléa, qui éclate dans l’habitacle. Un chien aussitôt se rue sur le cerf, un autre dents en avant par l’ouverture créée dans notre havre. Il tente de mordre ma femme. Je lui empale la tête aux crocs luisants contre le plafond avec la lame du grand-père. Il bloque l’accès pour les autres. Qui commencent à lui dévorer l’arrière-train. Nous sommes tous maculés de son sang mêlé à sa salive.

Derrière, les enfants et Margolette ne disent plus rien, tête rentrée dans les jambes. Même Le chien ne se prononce plus, roulé en boule au plus profond sous le siège. Le déluge de poils, de sabots et de crocs continue durant un temps infini.

J’ai le temps d’empaler un autre chien contre la housse de la portière de Cléa, qui vient remplacer le premier déjà arraché par ses congénères. J’ai le temps de prier pour mes enfants. Pour ma femme. Pour tous les enfants et toutes les femmes du monde que je ne connais pas.

Le talus contre lequel nous sommes positionnés et la carrosserie de notre véhicule nous préservent.

Le flot s’amenuise finalement. Mais les bois restent peuplés d’un nombre incroyable d’animaux. Une concentration irrationnelle. Absurde. Effrayante. Tiens, un buffle. Il faudra se méfier de toute sortie dans les bois, à présent. Ces chiens errants sont plus dangereux que des loups. Et ils n’ont pas peur de l’homme.

Le pick-up est cabossé, tâché, rayé.

Je crois bien que des singes, échappés de quelque réserve, sont passés dans la benne et nous ont piqué quelques sacs.

Nous sommes saufs. Le 4x4 démarre au quart de tour.

Continuons.

X - Déménagement

Considérons les ports, les terminaux méthaniers, les centrales nucléaires, les dépôts chimiques, les déchetteries à ciel ouvert, les cimetières, les hangars de transit, les cuves de mazout… L’homme a laissé sous les eaux de quoi polluer et tuer plusieurs fois la planète.

Et pourtant, la planète est toujours là, et l’homme aussi.

Alors, on pourrait se plaindre que la montée des eaux ait été trop rapide, le réchauffement climatique trop soudain, les prévisions des scientifiques trop vagues, les protections trop fragiles.

Ou alors on pourrait se réjouir que l’océan ait conservé assez de micro-particules et de bactéries pour absorber toutes ces pollutions et tous ces poisons, pour les diluer.

On pourrait se réjouir que les mutations et maladies qui ne manqueront pas d’arriver soient des morts lentes, et que nous disposions d’un facteur d’adaptabilité. Oui, certains survivront, et ils engendreront les générations futures.

On pourrait se réjouir qu’il y ait eu autant de survivants après un séisme aussi dévastateur. Ça n’était pas donné.

On pourrait même se réjouir de tous ces chapelets d’îles apparus là où il n’y avait que collines. Les paysages sont magnifiques, n’est-ce pas ?

Et ce climat ! L’air est saturé d’iode, d’oxygène tellement les plantes et les algues explosent de vigueur et concentrent le carbone. Les gens recommencent à marcher pieds nus et des cultures de riz se sont développées autour du Massif Central, même des bananes dans les Cévennes.

Un port de pêche s’est créé au pied de mon village, là où avant, il n’y avait que prairies et vaches placides. Désormais, les goélands font partie de mon quotidien. Le poisson de mer est entré dans mon régime alimentaire, au même titre que le fromage et la viande de la montagne. Je vis dans un paradis. Le Massif Central ressemble à la Corse d’avant. Moi j’aime. Sauf les pillards et la fin anticipée de Game of Throne.

Mais tout cela a coûté tout de même bien cher.

Si on pouvait éviter de recommencer les mêmes conneries ? Se réjouir, à présent, et réfléchir à faire mieux.

Faire preuve d’optimisme et de volonté.

Il ne reste pas grand-chose de l’héritage de nos parents, à part cette grande plaie rouge dans les mémoires, toutes ces morts et ces destructions, et nos irradiations et cancers futurs, bien entendu. Mais à eux, nous ne leur devons plus rien. Nous sommes libres.

Alors, si nous nous décidions à penser un peu à nos enfants : à leur construire un jardin dans ils pourront être fiers ?

Théo Marignac

Discours d’ouverture

de la 1ère Conférence des Terres Émergées

Clermont-Ferrand, le 26 juillet 2021

Mercredi 13 novembre, deux jours après les premiers raz-de-marée. Lendemain des tremblements de terre. Jour de notre déménagement au village.

La route devient folklorique. Nous cherchons du regard les animaux incongrus qui se dissimulent par les bois ou prennent le soleil au milieu des champs.

Nous avons donc des singes, un buffle visible de loin, deux autruches qui courent après une bande de petits chiens frisés, moult biches et cerfs, des échassiers, des putois, des chats, des brebis par dizaines, dispersées de partout. C’est une ménagerie affolante qui s’est réfugiée chez nous, et j’imagine un peu partout sur les hauteurs. À quelle altitude ces animaux se sentiront-ils assez en sécurité pour s’arrêter ? Les oiseaux et les insectes semblent avoir passé, mais peut-être une partie de leurs espèces s’est-elle déjà installée dans nos arbres ou sous nos touffes d’herbe ? Les mammifères vont poser plus de problèmes : la raréfaction des ressources, les maladies, la promiscuité, l’agressivité. Un sanglier affamé est capable de rentrer fouiner dans une maison, alors une horde de chiens ? Même des chevreuils ou des hérissons ? Des souris ? Sans parler de ces trucs échappés de quelques zoos : fauves, singes, buffles, girafes, crocodiles ? Tout est possible. L’homme est une espèce sans limite pour transporter des animaux là où ils n’ont rien à y faire, par curiosité, défi, prestige… Quant aux êtres humains, c’est plus compliqué, on ne voudrait pas qu’ils salissent la moquette, n’est-ce-pas ? Une panthère noire, c’est exotique. Un homme de la même couleur, ça fait tâche. Vive les frontières !

Bon, maintenant, je crois que les frontières sont sous l’eau. Cela va-t-il permettre aux hommes de ne plus se défier et se jalouser, cela va-t-il apaiser les tensions raciales, les différences économiques, les sensibilités religieuses ? Cela va-t-il éloigner l’homme de ses pulsions prédatrices ? Non, certainement pas. Alors, ne nous réjouissons pas trop vite, il y a encore du travail.

Le pick-up roule doucement sur une route drôlement peuplée de bêtes à poils et à plumes. Les toits de Boisset émergent entre les arbres dénudés par deux mois de pluie, tels des doigts crochus cherchant à griffer le ciel devenu azuréen. L’atmosphère semble figée. Plus un pet de vent, presque plus de bruit. Le monde attend. Mais quoi ?

Que nous arrivions, pourquoi pas ? La dernière portion de route grimpe le long du coteau, et des gens nous observent depuis le talus en amont et la barricade de fortune dressée devant nous.

On ne reconnaît pas grand monde…

Mais un cri de joie bondit parmi ces têtes fatiguées et inquiètes.

" - Yvon, Lola ! "

Aussitôt, une bande de gamins de sept à treize ans désescalade un muret au-dessus de nous et déboule devant notre véhicule.

" - Venez. C’est trop cool que vous soyez là. Vous venez habiter ici ? Chouette. On vous fait la visite, il y a plein de gens nouveaux…"

Les enfants nous interrogent du regard, mais nous ne voyons aucun inconvénient à ce qu’ils s’enfuient avec leurs camarades. D’autant qu’ils pourront éventuellement y recueillir des informations utiles sur notre nouveau foyer. Des choses que nous, adultes, n’aurions pas apprises…

Je stoppe devant la barricade. Elle est formée de chariots du charcutier encastrés dans des barrières Vauban, le tout couvert de planches et de palettes et encastré dans une remorque qui peut coulisser à volonté pour ouvrir, ou fermer la voie. Cette fois, ça s’ouvre. Margolette descend du siège arrière et s’étire. Aussitôt, deux femmes se faufilent dans l’entrebâillement et viennent la saluer.

Elle aussi nous demande du regard l’autorisation de partir.

"- On se retrouvera plus tard, Margot. On vous garde vos affaires en attendant. Vous êtes toujours la bienvenue avec nous, n’hésitez pas."

Notre adorable mamie s’enfuit avec ses copines, et nous voilà tous deux face au comité d’accueil du bourg de Boisset. Ils sont derrière la barricade, ou dans les jardins et aux fenêtres des maisons qui nous surplombent. Il y a des fusils, des bâtons, beaucoup de méfiance dans les regards, surtout de la part de gens que je n’ai jamais vus et qui doivent, comme nous, être venus se réfugier ici. Ils ont peur qu’on leur prenne la place ? Il va falloir s’y faire, les gonz’, c’est l’apocalypse !

Heureusement, je reconnais Paul-vin, l’épicier, en grande discussion avec Rom. Ces deux-là nous feront meilleur accueil que les rombières dans leurs jardins, à observer et juger avant même d’avoir eu le temps de respirer. Ce qu’elles font de moins en moins, respirer, ceci-dit en passant. Le temps leur coupe le souffle plus vite qu’à nous. Il suffit d’attendre, et on pourra entrer, non ?

Paul-vin et Rom. Deux poignées de main, un coup d’œil encourageant et solidaire, un sourire. Voilà qui met du baume au cœur. Ou du beurre dans la trufada, du miel dans le coq. Bref, j’ai faim et il est temps qu’on se pose. C’est l’heure de déjeuner...

"- Bonjour, les gars. On est venu participer à la fête. Vous croyez qu’on peut passer avec le 4x4 ? Il est plein de bouffe, et nos affaires aussi…On s’est fait agresser par des chiens et d’autres animaux, tout un zoo dans la forêt, alors, si on pouvait se poser ?

- Bien-sûr, Loïc. Entrez, entrez.

- C’est toi, le gardien, Rom ?

- Ben oui, j’habite là, alors c’était facile. Je vois le passage depuis ma cuisine. Tant que j’ai à manger, je peux surveiller…"

Il ne mange pas trop, Rom, mais il est bien enveloppé. Par de la chair, et par une incroyable couche de gentillesse, plus quelques poils en touffes diffuses et complexes autour du visage (le reste du corps, ça n’est pas mon terrain de jeu…). C’est encore un jeune homme, nouveau papa, et désormais gardien du village. La progression sociale fonctionne mieux au niveau communal que national. Il finira maire, ou dictateur du monde ! Ou électricien, ce qui est son métier…

La porte en bricolage fer-bois sur remorque coulisse sur ses roues et nous ouvre un peu plus grand le passage. Cléa a disparu. Elle est rentrée toute seule…

Ils m’ont abandonné, femme, enfants, voisine. Je prendrais bien un verre, tiens, dans ma solitude, avant de passer aux choses sérieuses. Mais déjà Paul-vin grimpe à mon côté :

"- Viens, rendez-vous devant la mairie pour les nouveaux arrivants. On vous attribuera de la place dans une maison et on mettra la bouffe au pot-commun. Comme toutes mes marchandises, hein, ça n’est pas que pour toi. Puisqu’on ne sait pas quand on aura de l’approvisionnement, on a fait un magasin collectif.

- C’est comme si on était des hippies dans la montagne, alors ?

- Un peu. Mai 68 avec des gens de droite et des chasseurs plutôt qu’avec des étudiants en lettres…"

On rit bien, avec Paul. Il est débonnaire et socialisant, comme un épicier, mais fort sympathique. Bref, depuis qu’ils sont arrivés, avec Barbara, sa femme, je ne crois pas qu’il se soit passé un jour sans qu’ils se fassent un nouvel ami.

D’un autre côté, ça tombe bien : place de la mairie, c’est là qu’il y a l’Entre-Côte, le bistrot du village. Je vais peut-être pouvoir mêler l’utile à l’agréable, finalement...

Place de la mairie. Des véhicules, une queue devant l’établissement public. Des gens des hameaux. Je confie le pick-up à Jo, qui passait par là.

"- Il y a de la viande, dedans. Cuite, mais à préserver…"

Je me faufile jusqu’au lieu de débauche.

Après tout, j’ai faim, j’ai soif, et ma famille n’a pas l’air si pressée que ça de s’installer dans un dortoir avec d’autres réfugiés. Alors, je peux faire une pause.

Petite salle. Propre. Un écriteau sur la porte renseigne :

Restrictions : pas plus de trois verres par personne. L’argent n’a plus de valeur. Préférez la gentillesse.

Ô ben ça, si je m’attendais !

Au comptoir, un vieil ami que je ne vois qu’une fois l’an, lorsque quelque chose va mal dans ma vie. Simon.

La dernière fois, les meurtres pleuvaient autour de moi et mes amis. Je les ai narrés dans un livre, qui a été publié*. C’était bon. Même si ça ne m’a pas consacré écrivain, il a fallu encore que je travaille, hé hé hé... Cette fois-ci, c’est pire : un tremblement de terre, les invasions d’animaux et l’exode de notre maison sur la colline. Mais je l’aime bien, le Simon.

Il cause, le Simon, son apéritif anisé à la main. Il dit :

"- Trop d’eau, ça monte au nez, comme la moutarde ! Alors, faut lutter contre. Contre la moutarde, il y a la saucisse. Contre la montée des eaux, il y a le Ricard !"

Il est alcoolique, certes, sale, collant, hirsute, mais aussi débrouillard, brut de décoffrage, il sait garder un secret et c’est la meilleure distraction qu’un bout du monde comme Boisset pouvait me proposer, surtout dans notre situation.

Je m’assois à côté de lui et commande la même chose.

La fin du monde pourra attendre. Vive l’humanité !

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