La Grande Île | Partie 2

Partie II – Le verre est plein

XI – Vie collective

Pas de Calais. - Lorsque la vague est arrivée, elle roulait comme pour un parcours de fête foraine. J’ai eu le temps de larguer les amarres, et notre petit six mètres s’est laissé porter. En quelques secondes, le paysage avait complètement disparu et on devait déjà être à plus d’une dizaine de mètres au-dessus du quai. Les autres navires sont remontés, certains comme des bouchons, retenus trop longtemps par leurs amarres. D’autres avaient fait comme nous, ils ont juste glissé sur l’onde. Tout le reste a été enseveli.

Hérault. - On avait chargé la voiture et on est parti dans la nuit, vers la Lozère et la maison de Mamie. Je savais qu’on avait très peu de temps devant nous avant que la Méditerranée ne recouvre Montpellier. Les dernières images annonçaient plus qu’une crue. Un déluge. Mais très vite, les routes ont été bloquées. Autoroutes au pas autoroutes, tout le monde avait eu la même idée. Alors, on a trié un minimum ce qu’on garderait, et on a continué à pied. J’ai essayé d’avertir les gens, qui, comme sur la route des vacances, patientaient, s’énervaient, klaxonnaient, s’engueulaient, mais attendaient que les bouchons se résolvent d’eux-mêmes. "Sortez ! Ne restez pas là ! Dans quelques heures, ce sera envahi !" Mais ils ne voulaient pas perdre leurs voitures, leurs affaires, leurs bijoux ou leurs ordinateurs.

Avec une pince coupante, on a tranché le grillage et on est parti vers la bartasse. On a grimpé le causse une partie de la nuit. On s’éloignait des lumières des feux et des bruits de l’autoroute bloquée, des gens. Une grande solitude s’est emparée de nous lorsque leurs bruits ont cessé derrière la colline, lorsque nous avons été assez loin.

On s’est arrêté au lever du soleil. La mer était là, derrière nous. Gignac baignait dedans, notre voiture aussi. D’autres rescapés grimpaient le causse. Quelques uns. Pas tous. Si peu finalement.

Témoignages de survivants au Second Déluge.

Mercredi 13 novembre.

Je suis assis sur la terrasse de l’Entre-Côte, mes godillots ouverts à côté de mes pieds, qui respirent à l’air exceptionnellement chaud de ce mois de novembre. Je n’ai toujours pas mangé, et les deux Ricard partagés avec cette arsouille de Simon s’associent au soleil pour me monter agréablement à la tête.

D’où je suis, j’observe la queue devant la mairie. Elle s’est rétractée, jusqu’à presque disparaître. Je peux aussi discerner la queue devant la salle des fêtes en contrebas de la place. Elle augmente, elle. Une soupe populaire attire l’exilé, le réfugié, plus efficacement qu’une opération de don du sang. Et ces odeurs de ragoût qui flirtent avec le soleil, dans les rues du bourg… Il n’y a rien de mieux pour rassembler le monde.

Je craque. Mon estomac craque. J’ai faim.

Par contre, mes jambes sont endormies, engourdies, éteintes.

Je bougerai plus tard. La fin du monde est pleine de choix à faire. Je choisis de lutter, rebelle, contre l’estomac, et de fêter la fainéantise du genou.

Bien-sûr, Cléa, qui me rejoint, accompagnée des enfants, n’est pas de cet avis :

"- Alors, où on dort ?

- Chais pas.

- T’as pas été voir ?

- Nan. Y avait trop de monde.

- Mais y plus personne maintenant.

- Ouais, mais maintenant, j’ai un coup de barre. Alors, j’hésite.

- Tu as bu ?

- Juste un peu.

- Et nous, alors ?

- Tu veux boire ?

- Non, savoir où on va dormir.

- Vous avez qu’à y aller. Ou attendre. Ou faire la queue pour un repas. Je suis sûr qu’ils y ont mis le veau qu’on a cuit hier. On pourrait au moins le goûter.

- Bon, toi, tu vas chercher un logement avant qu’ils fassent la pause. Nous, on réserve des repas."

Et voilà, c’est comme ça. Une fois de plus, ma confrontation avec ma belle se résout pacifiquement : elle a raison, et j’obéis. C’est le plus simple. C’est vrai qu’elle a raison, en plus, comme souvent. Mais moi aussi, de profiter un peu, non ? Qui sait quand un moment aussi agréable reviendra ? Et si dans dix minutes, ce sont des fourmis qui ravagent la contrée ? Ou des tigres ? C’est peut-être mon dernier apéro au soleil ?

Je me glisse péniblement dans mes chaussures et rampe presque pour traverser la place. Mérédith m’accueille avec son air goguenard de secrétaire de mairie. Elle accuse la fatigue d’une longue journée qui s’éternise, mais ne me fait pas le reproche de retarder sa pause déjeuner.

Je lui explique nos besoins, nos ressources, et Margolette qui traîne pas loin.

"- Margot Ellant. Elle a une place au presbytère. Avec une de ses amies. Elle connaît bien les lieux, et elle a proposé d’aider aux cérémonies. Parce que dès cet après-midi, il faut s’occuper des gens qui sont morts. Avec le tremblement de terre, les oiseaux, les insectes, et même des attaques de chiens maintenant. Ça n’arrête pas. On a plus de quarante-cinq corps, dont cinq enfants !

- Et nous, alors ? On est quatre. On veut bien aider aussi.

- Il doit rester de la place chez Simone, derrière l’église, au niveau du petit jardin, vous voyez ? Deux pièces, ça vous ira ?

- Ô ben, on s’en accommodera. Et pour nos affaires ? Elles étaient dans le 4x4 que j’ai laissé à Jo en arrivant.

- Alors, elles doivent être dans une des salles de l’école. Il faut aller voir…

- D’accord. Je vais aller manger d’abord, puis on reviendra…"

Je ne connais pas Simone. Mais je connais Cléa et les enfants. S’ils ont faim, il vaut mieux que je ne sois pas trop loin, sinon, ils pourraient bien provoquer du grabuge.

Je redescends donc de mon pas lourd et désordonné vers la salle commune où habitants et réfugiés partagent la table. Tiens, je n’ai pas demandé de nouvelles du monde, ni même des communes environnantes.

Peut-être sommes-nous les derniers humains sur terre ? Ça craint…

Mais les premières discussions entendues autour des tables me rassurent : ça parle des cousins, des autres villages, de la belle-sœur qui habite de l’autre côté du bois. Ça évoque des problématiques de chauffage, de nourriture, des invasions d’animaux, de maisons détruites. Des relations perdurent avec les autres communautés environnantes. Les familles sont très liées, par ici, au moins parmi les autochtones, et ces événements dramatiques ont réveillé la solidarité et le devoir d’assistance. Comme nous l’avons fait à Pradeyrols, les gens se sont inquiétés, se sont croisés, se sont associés. Nous ne sommes pas seuls. Les autres villages aussi s’organisent.

Cléa arrive en bout de file. Elle a déjà son assiette fumante dans les mains et je me faufile derrière Yvon qui hésite entre patates au veau, ou veau à la patate.

"- Ne trie pas, mange tout ! On ne sait pas quand on aura un bon plat chaud comme ça.

- Mais y a des navets !

- Tu me les donneras, en échange de mes carottes. D’accord ?

- Et je pourrai avoir ton dessert ?

- Ne me cherche pas trop, petit padawan !"

De toute manière, le dessert, c’est de la tarte aux pommes. Yvon n’aime pas ça…

Nous prenons place aux côtés du second cantonnier, Tony. Un bonhomme jovial, brun jusqu’au sourire, toujours armé de ses lunettes, pas plus grand que ça, mais des jambes de footballeur qui le rendent très dynamique. Un peu suractif, en fait. Et comme tout enfant de la région, c’est une source de renseignements :

"- À Leynhac, ils ont fait des barricades aussi, pour filtrer les pillards et bloquer les chiens.

- À Mourjou, la moitié du village a glissé dans les champs ou s’est écroulé sur lui-même, alors les gens qui s’en sont sortis se sont rassemblés dans les maisons qui restent.

- La nationale est encore fréquentable. On enverra une ambassade à Aurillac cet après-midi. Ils auront peut-être des infos sur le reste du pays.

- Les réserves, si on fait attention, devraient permettre de passer l’hiver. Sauf si il y a d’autres réfugiés. Ou qu’il faut partager avec d’autres villages. Alors, il faudra chercher d’autres choses. Ou manger des châtaignes…"

Nous racontons à l’assemblée ce qu’il nous est arrivé à Pradeyrols, puis à Cayrols. Les pillards et l’apathie apparente d’une partie du village. Et une réponse à ceux qui s’interrogeaient sur la provenance du saucisson : lorsque nous avons récupéré notre butin, il s’était mélangé avec tous les autres larcins des voleurs, dont le stock de saucissons de la charcuterie du Cayrolais, dépouillé quelques minutes auparavant…

Chacun débarrasse sa gamelle et la lave de façon sommaire dans une bassine. Je découvre qu’un groupe de ménage et de vaisselle est déjà constitué, en grande partie par les femmes du village. Elles n’hésitent jamais et ne laissent pas traîner ce genre de tâches, alors que les hommes renâclent, hésitent, philosophent. On est un peu vieille France, ici. Force est de constater que ça marche sans besoin de discussion préalable. Mais j’imagine que s’il faut se farcir toute la vaisselle de la communauté chaque jour, il faudra bien que les chromosomes XY se débarrassent de leurs vieilles habitudes patriarcales et mettent la main à la pâte. M’enfin, du coup, pour nous, c’est l’heure de s’installer chez Simone. Je réfléchirai à la révolution sexuelle plus tard. Sauf que Simone, elle est à la vaisselle, et il faut l’attendre...

Nous fumons nos miettes de tabac sous le soleil de novembre, assis dans le petit jardin derrière l’église du village, les enfants se sont enfuis par les rues après avoir repéré notre refuge. Le père René passe sur la ruelle au-dessus de nous, s’interroge sur notre présence, descend pesamment les trois marches qui permettent de nous rejoindre sur le petit banc. Ils s’assoit tout contre Cléa, comme d’un fait exprès.

"- Et alors, les jeunes, vous ne trouvez rien à faire pour vous rendre utile ?

- Nous attendons Simone. Elle doit nous héberger.

- Venez donc avec moi, alors. J’ai du travail pour vous."

Et aussi sec, il se relève et, d’un pas détaché de toute contingence temporelle, nous le suivons par le sentier qui s’éloigne des habitations, directement vers la forêt.

René est fait d’un bloc, mou et lent de partout, désormais, mais on sent qu’il a dû participer à bien des batailles, ses poings sont plus larges que ma tête, et ses avant-bras plus épais que ma cuisse. La lippe boudeuse, il ne cause pas beaucoup, mais les gens du village lui accordent un grand respect. Alors, mimétisme communautaire, nous faisons de même.

Derrière les arbres, le sentier bifurque et longe une grange dissimulée par les frondaisons. Le père René en pousse la lourde porte de bois vermoulue et nous invite dans la pénombre. Nous distinguons tout juste des planches, des roues, des bâches. Un fourbi de vieux paysan.

"- Il faut tout débarrasser, les jeunes. Là-dessous, j’ai l’ancien bus du village, à traction animale. Il va servir, je pense ; et une surprise qui pourrait s’avérer utile : une montgolfière."

Là, je fais le mec sérieux qui écoute l’aîné, et je commence tout de suite à me retrousser les manches, puis, dès que le père René tourne la tête, je stoppe tout.

"- Ma Doud, tu ne voudrais pas aller nous chercher du monde ? Parce qu’il est bien gentil, l’ancêtre, mais j’en ai jusqu’à ma retraite, à déblayer tout ce fourbi. Et si c’est bien une montgolfière qu’il y a là-dessous, on n’y arrivera jamais tout seul, ça c’est sûr.

- Mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse d’une montgolfière ?

- Repérage et signalétique, ma belle. En plus, j’ai toujours rêvé de monter dans un de ces trucs. Alors, puisque c’est la fin du monde, on ne va tout de même pas s’en priver, non ?

- Ouais, ben, sans moi. Montgolfière, parachute, deltaplane, c’est pareil. Dès que tu quittes le sol, t’es en danger. Mais je vais te chercher du coup de main…"

En vérité, je crois qu’elle est contente de faire autre chose que fouiller la poussière et le métal rouillé.

Elle met longtemps à revenir.

Je finis par dégager tout seul la carriole à bancs promise par le papé. Elle est lourde comme un cheval mort, mais elle pourra s’avérer utile, s’il nous reste quelques chevaux un peu plus vifs que moi pour la tirer. Je suis harassé. Mais cet effort m’a fait le plus grand bien. Je m’assieds sur une grosse pierre à observer le ciel rougir dans une mer de cumulus. j’ai soif. Je fume un bout aussi maigre que mes espoirs de voir arriver du soutien. Mais je suis bien.

Justement, Lola pointe le bout de son nez, une bouteille sous le bras :

"- Tiens, papa, je t’ai apporté de l’eau. On s’est installé, chez Simone. Ça va, c’est propre. Il y a du monde qui vient. Avec des lampes. Maman leur a dit qu’il était temps qu’on vienne t’aider, alors, ils ont écouté. Tu crois qu’elle pourrait être un bon chef ?

- Elle ne veut pas l’être, alors, oui, elle pourrait. Mais comme elle n’a aucune confiance en ses capacités, si tu lui en parles, elle dira que non. Laisse-la faire, ça vaut mieux. Je sais juste qu’elle fera ce qu’il faut pour nous. Même si elle ne sait pas ce qui est bon pour elle, tu vois ? Elle doute d’elle. Mais quand elle s’occupe des autres, elle est douée. C’est déjà pas mal, non ?

- Peut-être. Qu’est-ce que tu fais, au fait ?

- Je sors un bus sans essence de cette grange, et après, un ballon pour aller dans le ciel.

- Sérieux ?

Je hoche la tête avec un sourire.

- Trop classe, alors !"

Des voix, des halos lumineux de lampes torche et des pas cadencés se rapprochent. Guidés par une Cléa en pleine discussion avec des femmes que je n’ai jamais vues, toute une partie du village s’amène vers nous.

Je ne sais trop ce qu’il s’est passé durant cet après-midi au bourg ou ailleurs, mais l’ambiance est douce et pleine de camaraderie. Les lumières à bout de bras dessinent des fleurs sur les arbres et les pierres du sentier. Des rires s’échangent. Je ne sais d’où me vient cette idée, mais j’ai l’impression de rencontrer des amis. Ou une famille.

XII – Veillée inquiète

Le phénomène de sublimation des glaces était prévisible. Des veines d’eau gelée moins compacte dans la banquise se sont soudainement transformées en nuages de vapeur. Des blocs se sont décrochés. Des vagues se sont formées qui ont à leur tour attaqué la banquise. Les températures se sont brutalement réchauffées sur l’ensemble du globe, accélérant de fait la fonte des glaciers. La couche nuageuse au-dessus des pôles a favorisé la condensation. Les courants marins se sont détournés de leurs routes habituelles. Les plaques tectoniques ont vibré de ces bouleversements à l’échelle de la planète...

C’est la rapidité du phénomène qui a surpris. Les spécialistes les plus alarmistes parlaient de centaines d’années et restaient prudents sur les conséquences d’une telle évolution.

Il aura suffit de quelques jours.

Et le niveau des eaux a augmenté de près de deux cent mètres sur l’ensemble du globe en moins d’une semaine.

L’océan a de nouveau baigné des zones qui n’avaient pas connu de ressac depuis le crétacé.

Les côtes ont été envahies, les plus grandes villes du monde noyées. Les maladies et la malnutrition ont frappées les dernières colonies humaines mal préparées à un désastre d’une telle ampleur.

Extrait du discours

de Philippe Claudel, journaliste à La Montagne

donné lors de La Conférence des Archipels, à Mende

du 25 au 31 août 2023

"La sublimation, c'est quand t'as des paillettes dans l'anisette. Ça fait comme du tapioca. T'as mis les glaçons avant un peu d'eau. Faut pas. C'est p’us vendable."

Simon dans "Entre potes à l'Entre-Côte"

Boisset

Mercredi 13 novembre. Tard. Ou tôt, c’est selon…

La salle des fêtes bruisse encore de quelques accords de guitare et de voix bizarrement éraillées, comme d’avoir trop chanté…

Plus tôt dans la soirée, enfin, la fin d’après-midi de ces jours si courts de novembre, nous avons tiré la charrette. Elle est énorme. Six bancs s’y succèdent, qui peuvent accueillir chacun quatre à cinq fessiers. Avec quatre chevaux ou bœufs, cet outil devrait pouvoir transporter jusqu’à trente personnes. Pas mal ! On n’ira pas vite, mais on pourra voyager ensemble.

Certes, une restauration de l’objet sera nécessaire, mais en récupérant ce vieil engin, c’est le progrès qui vient frapper à notre porte. La civilisation. Voire : le service public ! Oubliez les histoires de fin du monde où tout le monde s’entre-tue, redevient sauvage et primal. Chez nous, la fin des temps coïncide avec le retour aux services publics, le respect des usagers et les devoirs de solidarité de la société elle-même.

Oui, ce ne sont plus les chômeurs qui ont le devoir de chercher du travail, les pauvres qui ont le devoir de s’enrichir ou tant pis pour eux, les malades qui ont le devoir de guérir vite et de ne pas coûter trop cher en frais médicaux – société capitaliste de consommation et de culpabilisation de chacun, souvenez-vous, c’était il y a quelques jours, avant que les glaciers ne se transforment d’un coup en vapeur et en vagues mortelles...-. Désormais, ici, le groupe soutient l’individu et lui permet de s’épanouir, se déplacer, se nourrir, se protéger, trouver sa place. Youpie ! Vive la société égalitaire et utopiste du XXIème siècle ! Vive moi ! À bas le capitalisme et la finance ! Profitons des changements. Soyons le changement !

Heu…

Pardon. Je m’égare.

Nous avons donc sorti cette charrette. Quant à l’autre surprise du père René, elle a à peine émergé du fond de la grange que Marc, maire du temps d’avant et par conséquent maire du temps de maintenant, a ordonné le cessez-le-feu.

"- Bon, assez travaillé. Il est temps de manger. Et pour fêter ce premier jour de travail en commun, et célébrer aussi nos disparus, la mairie offre le pot !"

Alors nous sommes rentrés tous gaiement vers le village, ou moins gaiement pour certains, mais je n’ai pas bien remarqué. Je ne suis pas toujours attentif...

Et maintenant, à la lueur de lampes à pétrole ressorties des greniers, c’est la fête. Manger, boire, survivre, ensemble.

Chanter, danser. Rêver. Oublier. Construire.

Certains parlent de la cérémonie qui s’est déroulée dans l’église, sans prêtre, mais avec ferveur. Les familles touchées par le deuil n’ont pas communiqué, très peu parlé, mais d’autres s’en sont chargées, qui ont partagé, évoqué, consacré ce temps à la mémoire, et à la vie. Dans des situations de catastrophe naturelle de ce type, l’empathie est simple et spontanée : ça aurait pu être nous... Je pense à Margolette qui connaît tout le monde. Elle y était pour nous...

Plus tard, je me balade dehors. Le froid n’est pas très vif. La soirée est douce et l'ambiance agréable. On se croirait au printemps, les cols sont ouverts sur les vestes et les seuls feux qui brûlent servent à la cuisine et à la lumière. Nul besoin de chauffage. Je surprends une conversation entre Marc, Roméo, Jo et Tony, ainsi que quelques conseillers municipaux dont je ne connais pas le nom. Ils font le cercle autour d’un brasero aménagé dans un vieux tonneau d’huile. Le cercle des conspirateurs… Je les sens surtout inquiets.

Ils parlent du groupe parti à Aurillac dans l’après-midi. Qui n’est pas rentré. Cinq personnes.

En temps ordinaire, la capitale du département est à une grosse demi-heure de voiture. Avec la situation actuelle, on peut rajouter une bonne marge de fluctuation, mais pas jusqu’au milieu de la nuit. Où sont-ils ? Qui sont-ils ? Je n’ose demander. Ma curiosité est forte, peut-être aiguillée par cet excellent muscat sorti d’une cave voisine en un lot magnifique aux contenus dorés. J’écoute, je tends l’oreille, presque jusqu’à basculer sur le Conseil Municipal qui a bien remarqué mon manège. Ils écartent légèrement leur cercle, me font une place :

"- Loïc, t’es discret comme une vache dans mon salon. Et je sais ce que ça fait, ça m’est déjà arrivé… On n’a pas de secret, juste des inquiétudes. Viens écouter franchement."

Je suis piteux d’avoir été si facilement découvert, mais toujours intéressé. Alors j’entre dans le cercle. Je me fais l’effet d’être un hobbit au Conseil des Elfes d’Elrond. J’en ai les poils des pieds qui palpitent. Mais la situation est grave. Notre récit des pillards qui ont enlevé les enfants ne peut que les inquiéter. Ils comprennent que la situation en-dehors de la commune leur échappe. Que l’ambassade envoyée jusqu’à Aurillac était peut-être mal préparée, pas armée, trop peu sur ses gardes.

Monsieur le maire prend la décision qui s’impose :

"- Demain, au lever du jour, il faut envoyer un autre groupe. Avec des fusils, un 4x4 solide, le plein, et des gens prêts à tout. Je vous laisse choisir et prévenir ceux qui partiront. En attendant, il faut organiser des patrouilles pour la nuit et la surveillance des portes du village. Tous les autres, au lit."

J’admire la concision des ordres. Le conseil se disperse. Je reste auprès du brasero. Marc est là aussi. Il sort une cigarette tordue d’un paquet écrasé au fond d’une poche, qu’il me tend :

"- Loïc, tu as affronté ces gens à Cayrols. À quoi il faut s’attendre, d’après toi, sur le reste de la route ?

- Sérieusement ? À tout. Des gens qui ont peur, certains qui veulent en profiter, des voleurs. Des accidents de terrain, des arbres tombés ou des coulées de boue. Les animaux. Des chefs qui veulent tout diriger aussi. C’était qui, ceux qui sont partis cet après-midi ?

- Il y avait un jeune couple. Ils avaient de la famille à Aurillac. Ils ont pu être tentés de ne pas rentrer. Mais pas JJ, Charles ou Printanier. Ils seraient revenus. Ils ont peut-être juste préféré passer la nuit à l’abri avant de rebrousser chemin. Tu irais, demain ? Tu viens d’ailleurs, tu as déjà combattu. Ça rassurerait les autres.

- Ouais, peut-être. C’était un coup de chance, et c’étaient mes enfants qui étaient menacés. Je ne suis pas un guerrier. Il vaudrait peut-être mieux demander à Cléa. C’est elle la chef. Et elle a une arme secrète…

- Pardon ?"

Je lui raconte la brève échauffourée sur la place de Cayrols, et comment Cléa a détourné l’attention du gorille et de sa massue. Tout d’un coup, ses petits seins reviennent flotter dans ma mémoire et je crois que l’image est suffisamment saisissante pour que Marc la visualise aussi : on part tous les deux dans un fou-rire irrépressible.

Pourvu que Cléa n’en entende jamais parler. Elle me tuerait.

D’un coup de téton.

On rit encore plus fort.

Je retrouve Cléa attablée avec une famille que je ne connais pas. Elle écoute ce qui lui raconte une femme à la peau cuivrée et au physique impressionnant, un petit garçon la tête sur ses cuisses plus larges que le Nil un jour de crue. En glissant ma main sur l’épaule de ma compagne, je surprends quelques mots. Un regard qui en dit long. Un tremblement dans le cou et la voix. Cette femme est en deuil. Je saisis tout d’un coup la chance que nous avons eue depuis le début de la catastrophe. Notre famille est toujours unie, saine et sauve. Ce n’est pas le cas de nombre de gens dans cette salle. Je scrute et j’observe. Les gens ne font pas tous la fête. Certains ne veulent juste plus aller se coucher, plus se retrouver seuls, plus laisser leurs cauchemars remonter. Certaines tables ont clairement des vides entre les convives. Je devine des absences, des enfants, des maris, des mères, des femmes… Combien de décès ces deux derniers jours ? Mérédith me le dirait, mais je n’ose pas en fait le lui demander. Cette compréhension est comme un souffle chaud et violent, je sens enfin et soudain la tragédie qui s’insinue dans la collectivité depuis trois jours. J’en prends la mesure. Je vacille. Je n’avais pas prévu ça. Je n’avais pas réfléchi à ça, pris par l’action, et les vivants. Mais à cette heure avancée, un peu ivre, un peu épuisé, dépassé en tout cas par les événements, je prends ce brutal retour de bâton mortifère. Je retiens un haut-le-cœur et m’éclipse dehors. Je relâche toute cette pression au pied d’un catalpa décharné, près du muret qui longe la route. Je perds nourriture et alcool, le tout dans un dégoût de moi-même assez prononcé.

Le déluge, les tremblements de terre, les pillards, les oiseaux, les insectes, les mammifères. Bientôt les hommes. Et les morts, ceux des littoraux, ceux de chez nous. Mes parents ? Les gens qui restent, ceux qui ont mal, plus que moi. Et moi je ris et je picole alors qu’ils ont besoin d’aide. Et peut-être moi aussi.

Un deuxième catalpa prend sa dose de vomi à deux mètres de moi. Avec beaucoup plus de bruit et moins de distinction. En tout cas, moins de dégoût de soi, puisque Simon se redresse, hilare et fier de lui. Moi, j’ai des remords. Lui, ce sont juste des remugles, et des philosophies soudaines :

"- Au moins, je n’aurai pas laissé la fin du monde gâcher le goût du pastis ! Savouré deux fois : un coup dans un sens, un coup dans l’autre...

Il lève la tête vers le ciel, vers les étoiles, en s’essuyant la bouche d’une revers de manche. Sa voix porte haut et loin. Je jurerai qu’il s’adresse à Dieu lui-même :

"- Et chaque seconde qui passe, chaque instant où je suis vivant, je t’emmerde, foutue crasse de vie. Je t’emmerde, la mort, jusqu’à ce que tu viennes pour moi. Je vous emmerde, les bien-pensants qui me jugez. Et je jouis, et je bois, et je ris. Et je continuerai tant qu’il me reste des forces, tant qu’il fera jour demain. Tant qu’un ami m’apportera une serviette pour m’essuyer la bouche, bordel !

- Très beau, un peu ampoulé, mais très beau. C’est exactement ce qu’il me fallait.

- Je sais. Va me chercher cette serviette, avant que je ne m’en mette encore sur les manches. Et va te coucher."

La nuit est claire, un peu froide. Les gens sont rassemblés dans la lumière rassurante de la collectivité, ou couchés à rêver à des lendemains meilleurs, ou à boire pour contrer le sort qui n’a plus rien de raisonnable. Si l’avenir se construit maintenant, est-ce que je saurai y participer ?

Au vu de mon état émotionnel lorsque je prends congé, rien n’est moins sûr.

Au vu du squat chez Simone lorsque je pénètre dans ce foyer nouveau, je doute encore plus - et dire que je ne connais toujours pas cette Simone - :

Les enfants sont étalés sur un matelas dans la pièce principale, des draps et couvertures plus ou moins artistiquement disposés autour de leurs corps, et un chien allongé entre eux. Le chien ronfle doucement, comme une machine cassée et qui grince. Mais surtout, il pète. L’infection, comme une fleur de méthane qui m’emplit le nez, me fait oublier ma mauvaise conscience. Je ressors jusqu’au robinet qui perce le mur à côté de la maison, alimenté par les sources. Je fais mon topless sous la lune. Je me baigne le haut du corps, les dents, les mains, les cheveux, le torse. Je grelotte et m’essuie d’un tissu chipé au hasard sur un sac. Une chemise de Cléa. Tant pis pour elle. Les absents ont toujours tort… Je me glisse dans un lit un peu moite, froid, tiré serré dans la pièce à côté. Je perçois encore les ronflements du chien. Ils me bercent. On va s’en sortir.

Je m’endors.

XIII – On the road

Dès qu’on a eu les nouvelles, on a rassemblé des pulls et de la nourriture dans des sacs. Ça n’était même pas la peine de prendre la voiture, ça bouchait de partout. Le mardi matin, on est parti par les champs. Droit vers les collines, vers la montagne. Au début, les enfants prenaient ça pour une aventure, mais marcher toute la journée ne leur a pas plu. Et les tremblements de terre ont achevé de les paniquer. Les deux grands voulaient retourner à la maison, attendre des secours qu’ils disaient. J’avais beau expliquer qu’il n’y aurait plus de secours, ou alors débordés, ils ne voulaient pas me croire. On s’est réfugié dans une grange à la tombée de la nuit. On a dormi un peu. Et Gaétan et Odile n’étaient plus là quand on s’est réveillé. Mon aîné a vingt-deux ans. Sa sœur dix-neuf. Ils ne croyaient pas que ça serait si terrible. Ils sont repartis vers leurs amis, vers Montauban. On a continué avec les deux plus petits. On a fait que marcher, manger, dormir. Marcher. On croisait de plus en plus de gens. À chaque fois, les mêmes questions : jusqu’à quand ? Jusqu’à quelle altitude ? Jusqu’à où ? On rentrait dans les maisons, forçait les portes pour trouver à manger, pour dormir. On évitait les grandes routes où des fous conduisaient comme des sauvages et tiraient des coups de feu. Des pillards, des cinglés. Après quatre jours, on s’est arrêté. Devant Maurs. Après les contreforts de la basse-montagne, des vallées longues et dodues. Le Cantal. En priant qu’on serait assez loin de la montée des eaux.

Témoignages de survivants au Second Déluge.

Jeudi 14 novembre. Boisset.

Cléa est venue me rejoindre dans la nuit. Elle s’est glissée, corps chaud et doux, tout contre moi. Je l’ai à peine sentie. Juste j’ai replongé avec délice dans le confort des miens, avec moi, bien vivants, et du lit, bien réchauffé enfin.

Les premiers rayons du soleil filtrent par les volets en traits luminescents. Malgré moi, je réveille Cléa en fouillant nos sacs pour y trouver une tenue propre.

"- Tu t’en vas ?

- Il y a le groupe qui repart vers Aurillac. Je t’en ai parlé hier.

- Ouais, je viens avec toi.

- ???

- On ne se sépare plus. Tu te souviens ?

- Et les enfants ?

- Ils sont d’accord. Je le leur ai expliqué, hier. On doit juste les réveiller avant de partir. Ils nous attendront en se rendant utiles. Ils s’occuperont des plus petits, ils ont dit, et Lola sait cuisiner.

- Alors, debout femme. On a du pain sur la planche.

- Oui, homme qui ronfle et qui pète. Tu as fait concurrence au chien, cette nuit.

- Il ne m’arrive pas à la cheville…"

La brume est froide sur le village. Alors que nous fermons la porte, Le chien se glisse dans l’entrebâillement pour nous suivre. Nous sommes donc trois à rejoindre la place de la mairie où déjà un véhicule chauffe en dégageant une vapeur acre et blanche. Le pick-up noir qui nous a descendu de Pradeyrols déboule doucement lui aussi, sa fenêtre brisée est colmatée avec une planche de contreplaqué. Jo en surgit, la gueule dans le pâté.

"- Qui conduit ?

- Moi."

Je n’ai pas hésité. Je sais que ma clé USB doit toujours être branchée sur l’auto-radio. Je n’ai pas bu tant que ça, hier soir. Ça me tiendra éveillé.

La benne est chargée en fusils et en barres de fer. Je reconnais aussi ma tronçonneuse collée contre des bidons d’essence et d’huile. J’observe les volontaires levés à potron-minet.

J’y reconnais mon Simon. Il tire une gueule de serpillière mal essorée. Pas bavard ce matin... Tony, le cantonnier brun et trapu, et Daniel, son frère. Le gros Franck. Paul-Vin, l’épicier, qui a aussi été militaire dans une vie oubliée. Bien entendu, Cléa. Le chien. Et la femme brune et cuivrée qui parlait de son deuil la veille au soir, et qui est encore plus impressionnante debout qu’assise. Elle doit être trois fois forte comme moi. C’est ma copine, spontanément, parce que je n’ose imaginer l’inverse. Elle n’a plus l’expression égarée et attristée que je lui ai vue hier. Plutôt l’air décidé de quelqu’un qui a une revanche à prendre. Cléa lui pose une main sur l’épaule, et je sens que ces deux-là ont trouvé des choses à partager. Nath, elle s’appelle.

Ça nous fait donc huit personnes et un canidé, à répartir dans deux véhicules. C’est Nath et Daniel qui nous accompagnent. Les quatre derniers s’entassent dans l’autre 4x4, moins volumineux.

Les pleins sont faits. Nous avons de l’eau et, ô merveille, des talkies-walkies - Quatre (enfin, trois, il y en a un qui reste ici) - !. Cadeau de Daniel, qui travaille, heu, travaillait pour le département, sur les routes. Cela nous permettra de rester un certain temps en contact avec le village – en hauteur, on peut communiquer à plus de quarante kilomètres ! - et surtout entre nous si nous sommes séparés.

Je pose mon popotin sur le siège cuir vachette virilisante, sous le volant "conduis toi-même ton vaisseau Star-Trek" – je le jure, cet engin m’évoque ce genre d’images ! -. Contact. Ronronnement de la puissante machine. La musique s’enclenche, et on s’éloigne du bourg vers la solitude d’un monde en pleine transformation au son d’un bon vieux Canned Heat , avec cette voix venue de l’espace qui répète :

Well, I’m so tired of crying

But I’m on the road again

I’m on the road again

Well, I’m so tired of crying*

Le moment est grave, alors on se retient de chanter à tue-tête, mais tout le monde connaît la chanson, et l’harmonica criard nous berce sur les premiers kilomètres vers Aurillac. On the road again. Cet air qui vient de notre adolescence nous rassure, nous file son entrain...

Jusqu’au barrage de voiture carbonisées.

Au hameau de Manhes, juste avant la nationale. Juste devant l’ancien hôtel-restaurant.

On pile presque en parallèle, les portières s’ouvrent, oubliant toute prudence. On sort la tête, les épaules, le corps. Daniel pousse un cri :

"- C’est le fourgon de Printanier ! C’est pour ça qu’ils ne sont pas revenus…"

Merci Daniel, ça, on l'avait compris tout seul.

Et le coup de feu éclate. Rebondit sur la carrosserie. Daniel crie et glisse au sol. Nath réagit avec promptitude. Depuis la banquette arrière, elle attrape le col de l’infortuné, qui fait tâche sur le bitume et m’empêche de rouler sans lui passer sur le corps. Elle le tire et l’étale sur le siège à côté d’elle. Daniel ne semble pas peser bien lourd dans sa main. Elle crie :

"- Roule !"

Position route. J’accélère. Droit devant. Tony dans l’autre véhicule comprend la manœuvre et fait de même, se glissant à ma suite. Il y a un espace libre entre les voitures qui fument encore, je pousse les carcasses fondues à même le bitume et nous extrais de l’amas de tôles. Un nouveau coup de feu, mais nous sommes dehors, déjà soixante kilomètres à l’heure et le hameau reste en arrière.

Daniel peste :

"- Ça fait mal !

Nath nous rassure :

- C’est l’épaule. C’est pas trop grave. Tire-toi d’ici !

Pourtant, après deux virages, je me gare sur le côté. C’est Cléa qui réagit :

- Ce sont des fous ! Mais il faut savoir ce qu’il s’est passé. On doit y retourner.

- Mais ça va pas !

- Et s’ils sont encore vivants ? Tu veux qu’on les abandonne ?

J’éteins le moteur et je sors. Je rejoins nos compagnons garés derrière qui ouvrent aussi leurs portières.

- Mais qu’est-ce que vous faites ? On s’est fait tirer dessus !

- Et on va aller chercher nos amis."

J’attrape mon coupe-chou posé dans la benne du pick-up. Le gros Franck réagit aussi vite et le voilà armé d’une carabine assez grosse pour aimer dézinguer du sanglier. Paul-vin vérifie le pistolet qu’il avait glissé dans sa ceinture et se saisit d’un fusil au canon tout fin, comparativement à l’engin du gros Franck. Simon a sa propre carabine. Je jurerai qu’il la reconnaît à l’odeur. Ça ressemble à des traces de vomi sur son canon et à un décapsuleur soudé au bout de la crosse...

Je n’ai jamais aimé les armes à feu. J’en ai un peu peur, je crois. Trop de bruit, trop de dégâts, trop d’odeurs. Mais les autres ont appris à s’en servir. Même Cléa hésite. Je la vois tentée par la tronçonneuse. Pas bonne idée. Je lui tends un talkie-walkie et une barre de fer.

Nath nous observe à la dérobée :

"- Vous voulez vraiment faire ça ? Parce que ça risque de ne pas être très joli, si on y retourne."

Cette femme est dangereuse, j’en suis persuadé. Surtout à sa façon d’attraper le dernier fusil qui traîne dans la benne. On dirait un cure-dent entre ses mains. Elle le vérifie avec le professionnalisme d’un Robert de Niro dans Heat. Glisse des cartouches dans sa poche ventrale, kangourou mortel. Voir le gros Franck et cette femme au moins aussi baraque que lui côte-à-côte me file les jetons. On se croirait dans un Mad Max au Cantal. Et ça ressemble peut-être à ça, en fin de compte.

Paul-vin nous apostrophe :

"- On ne peut pas y retourner par la route. Ils nous y attendent sûrement. Il faut se séparer et passer par les champs. Vous connaissez des gens qui habitent ici ?

- Ben oui, un peu, répond Tony. Sont pas méchants, normalement…

- Quelqu’un pourrait nous aider ? Nous renseigner ?

- Georges. Il habitait à Boisset avant d’acheter ici. Sa maison est à l’écart de la route, pas loin de là où il y avait le bouchon.

- Tu nous guides. Les autres, vous passez par l’autre côté. Il y a des granges, vous vous cachez derrière pour avancer. On reste en communication avec les talkies.

- Pourquoi c’est toi qui donne les ordres, maugrée le Franck du haut de ses cent vingt kilos.

- Parce qu’il faut bien quelqu’un, je réponds. Est-ce que ce sont de mauvais ordres ?

- Heu, non.

- Alors, go, mon Franckie. Écoute le monsieur…"

Je n’aurais jamais osé lui parler comme ça avant, mais là, le stress me donne des ailes. Et puis, il m’agace. On a d’autres chats à fouetter qu’un conflit d’autorité, là, maintenant, sur le bitume d’un trou perdu alors qu’on s’apprête à jouer les mexicains face à Fort Alamo.

Je me colle à Cléa et à Nath. Le chien se glisse dans nos jambes.

Daniel tend juste la tête par la porte ouverte du pick-up.

"- Vous voudriez faire quelque chose à mon épaule ? Un p’tit pansement ? Avant de partir ? J’ai l’impression que je me vide de mon sang…

Cléa se détache de moi :

- Je vais rester avec lui, et avec un talkie. Si il y a besoin, vous appelez, on déboule avec le pick-up."

Me voilà donc avec Big Nath et P’tit Tony, à traverser un champ détrempé au sud de la route, Le chien courant sur les bordures, tandis que Paul-vin, Gros Franck et Simon s’approchent par le nord. C’est Tony qui tient le talkie-walkie. J’avoue, je me cache derrière Big Nath : elle est la cible la plus visible et la mieux protégée naturellement, même si la chair n’est pas un gilet pare-balle... C’est cruel et mesquin, n’est-ce pas ? Pas plus que le Tony qui reste derrière moi. On croirait les Daltons, sans Averell, le plus grand. Ou alors, il aurait été avalé par Jack, ce qui expliquerait sa corpulence.

On vise la grange droit devant, puis une autre grange, un peu plus loin. La terre est encore gorgée de la pluie de ces derniers mois. Nos pas sont lourds, nos chaussures devenues plus larges que des poêles à frire avec toute cette gadoue que l’on transporte.

Un bref message retentit dans la main du Tony :

"- On approche de chez Georges. Tout est calme pour l’instant.

Ce à quoi il répond succinctement :

- Nous aussi. Tout va bien."

Et il glisse dans une rase, s’étale dans la flaque boueuse, en commençant par les jambes qui partent devant, puis les fesses, le dos, la tête. Il ne reste que son bras dressé vers le ciel azuréen, le talkie au sec dans un geste de protection admirable. Avec Nath, on pouffe. Et lui peste.

"- Chhht ! Nous fais pas repérer.

Mais une autre voix pouffe aussi. Sous la haie qui nous sépare d’un jardin, une petite fille nous observe.

- Mon papa a des vêtements qui servent pas. Si vous voulez venir ?

- Il est là, ton papa ?

- Non, y a ma maman. Mais on ne sort plus, à cause des autres. C’était drôle, ta chute…

- Je m’appelle Tony.

- Moi, c’est Léa.

- On te suit, et on veut bien parler avec ta maman…"

Léa nous montre un trou sous les cyprès, de quoi laisser passer un chien, ou un Loïc. Un Tony à la rigueur. Mais une Nath, là, faut pas rêver.

"- Je fais le tour…

- Tu ne passes pas par la route, on est trop près des tireurs.

- Ben j’attends, alors. Magnez-vous.

- Le chien, reste avec Nath."

Bien-sûr, Le chien nous suit, à la grande joie de la petite Léa. Elle traverse le jardin en le caressant, pousse une porte vitrée. Et demande :

- Elle ne vient pas, la dame ?

- L’est trop grosse pour passer sous la haie.

La petite pouffe à nouveau.

- Vous êtes trop drôles, vous…

- Pas si sûre… Fais une voix autoritaire et décidée depuis l’intérieur."

Une femme nous tient en joue. Elle est un peu ronde, aux cheveux anciennement teintés d’orange, ou une couleur approchant. Et les deux canons de son fusils nous visent inélégamment les parties.

Le chien vient se frotter à ses jambes en battant de la queue : bon ou mauvais signe ?

"- Vous êtes qui ?

- Tony Volhiac. Votre fille a proposé de me prêter des vêtements.

- Loïc, on vient de Boisset et on a des amis retenus un peu plus loin, là. On ne vous veut pas de mal.

- Et il y a une dame, aussi, elle est grosse. Elle passe pas sous les arbres…

- Tony. Vous travailliez pour le Conseil Général ? Sur les routes ?

- Oui. Je vous ai déjà vue, non ?

- Mon mari. Il travaillait avec vous. Robert Cagnac. Il était sur les routes, au moment du tremblement. Il n’est toujours pas rentré. Et comme il n’y a plus de téléphone… Et maintenant, ces voyous...

- On partait vers Aurillac, pour les nouvelles. Mais qu’est-ce qu’il se passe ici ?"

Scritch du talkie-walkie.

"- Y a personne chez Georges. Vous êtes où ?

- À peu près en face. Chez les Cagnac. Nath est restée dans le champ. Je change de vêtements. La dame et sa fille nous cachent, pour l’instant.

La dame en question s’approche, pressante, et murmure dans l’appareil de Tony :

- N’approchez pas de l’hôtel. Ils sont dangereux. Ce sont des enfants ! Mais ils n’ont pas peur. Il y a mon fils dedans…

Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris. À voir son expression, Tony non plus.

- Il a dix-sept ans. Il en avait marre de l’école, marre de tout. Quand tout ça a commencé, il était en virée, avec ses copains de Maurs et St Mamet. Ils ont trouvé des fusils et des pistolets, ils ont cambriolé des maisons. Ils m’ont menacée ! Ils occupent l’ancien hôtel. Ce sont des gamins, mais ils sont devenus fous. Il ne faut pas y aller…

Tony coupe court à ses explications :

- Prêtez-moi des vêtements de Robert. On avait à peu près la même taille. Votre fille avait raison. Ça devrait m’aller. Et vous lui direz qui les lui a pris, quand il reviendra. Ne vous inquiétez pas trop. Il est débrouillard.

- Ben, pas trop, non…"

Commentaire sans suite. Tony me confirme du coin de l’œil. Après tout, hein...

Cinq minutes plus tard, nous rejoignons Nath qui scrute les environs depuis son champ verdoyant.

Un message par talkie-walkie avec le reste de la bande et nous décidons de rebrousser chemin. Nous tiendrons conciliabule avant d’attaquer, car nous savons désormais qui nous affrontons, et ça n’est pas fait pour nous tranquilliser.

Conciliabule… Quel mot ridicule, tout de même.

XIV – Fuck les vieux

Transgresser, c’est expérimenter, faire ses preuves, chercher à être reconnu, même rassuré. La provocation permet de tester : si les règles tiennent bon, alors je pourrai m’appuyer dessus, je ne suis pas complètement seul.

C’est pour ça qu’il faut une réponse des adultes. Sinon, c’est l’escalade chez l’adolescent. Il cherche les limites, les règles, et ne pourra se construire que lorsqu’il les aura trouvées. Si il n’y a pas de limites, ça peut aller jusqu’aux transgressions ultimes : meurtres, viols, torture gratuite.

Cléa.

Conciliabule au coin du bois...

Les fils, à l’époque de la vie sauvage où les primitifs étaient regroupés par hordes, frustrés de ne pas pouvoir jouir des richesses de la tribu, en l’occurrence des femmes, au même titre que leur ascendant, auraient souffert d’une haine grandissante à son encontre. La horde fraternelle aurait mis au point un complot visant à tuer le Père. Ainsi ligués pour mettre un terme à la tyrannie, les frères adjoindront à l’acte du meurtre celui du cannibalisme en dévorant la dépouille afin de s’en approprier les pouvoirs. Réalisant leur faute après-coup, ils décideraient d’ériger un totem à la mémoire de leur défunt père, instaurant ainsi une religion, prohibée aux femmes du totem, ce qui ouvre à l’interdit de l’inceste.

Les trois tabous : celui de la dévoration, de l’inceste et du meurtre. Le passage de l’adolescence confrontera dangereusement tout individu à cette résurgence pulsionnelle qui exigeât que, dans le passé, ces tabous soient marqués du sceau de l’interdit.

Bout de réflexion autour de Totem et Tabou de Freud,

par Philippe Givre, psychopathologie et psychanalyse.

Conseil de guerre sur le bord de la route, à la sortie du hameau où des adolescents ont pris le pouvoir à la force du fusil et du relâchement des adultes.

Appuyée sur la carrosserie rutilante du pick-up, Cléa nous fait sa spécialiste de l’adolescence, la psychologie et les explications fumeuses du pourquoi ils sont tous cinglés. Elle est éducatrice, formatrice. Ça se sent : c’est assez convainquant.

Sauf pour certains...

"- J’ai pas tout compris. Si ce sont des gamins, on leur fout une baffe et ils pleurent, non ?

- Non, Simon. À l’âge qu’ils ont, ce sont des gamins qui peuvent te tuer, te manger, et violer ta femme ou ta fille pour continuer à te posséder et tester leur pouvoir sur toi. Ils sont complètement désaxés, ils n’ont plus de limite. Ils cherchent la peur, mais continuent à la repousser. Ils peuvent tout aussi bien chercher la mort, comme un jeu. On ne peut pas vraiment savoir quelles seront leurs réactions.

- Comme dans The Walking Dead, demande Nath ?

- Comme dans The Walking Dead*, répond Cléa.

Le gros Franck reprend :

- Alors, qu’est-ce qu’on fait ? On entre et on leur tire l’oreille ?

- Aucune idée. Cléa hausse les épaules. On les menace de les priver de tablette ?

- On les bute, propose Simon ?

- Ce sont des gamins, réplique l’éducatrice.

- Ce sont des assassins, rappelle Tony.

- Ils sont combien, demandais-je ?

- Merde. Aucune idée. On devrait peut-être aller chercher du secours.

- En prenant des routes qui sont peut-être éboulées, ou en retraversant leur barrage ? Non, il faut choisir maintenant.

- Et les talkies ? On ne peut pas joindre le village , avec ?

- Déjà essayé. Trop de collines. On est seul.

Paul-vin est notre plus haut gradé. C’est lui qui met en place le plan.

Les autres sont sensibles à l’autorité. Ils se sentent appartenir à un clan, je sens leur désarroi compensé par l’assurance de notre ex-épicier, ex-militaire. Il est bon d’avoir un guide. Tandis que moi, objecteur de conscience, individualiste, nihiliste, je doute toujours de ma place dans le groupe, alors, l’autorité militaire et tout ça… Je l’écoute, parce que je n’ai rien d’autre à proposer. Et puis il parle bien, alors...

- Ils sont dans l’ancien hôtel ? On attaque par devant et par derrière. Un assaut concerté. On oublie que ce sont des ados. On charge et on tire jusqu’à ce qu’on trouve JJ, Charles, Printanier et les autres. Après, on réfléchit. Avec un peu de chance, ils vont prendre peur et s’enfuir, ou se rendre.

- On les fait pisser dans leur froc une bonne fois pour toutes, se réjouit le gros Franck !

Et Nath intervient :

- Moi, je connais la maison de correction. J’en suis sortie. Je n’y retournerai pas. Plutôt mourir libre que vivre dans ces conditions…"

On la regarde tous avec surprise. Elle a les yeux un peu dans le vague, mais l’air sûre d’elle. Mais qu’est-ce qu’elle raconte ?. Est-elle saine d’esprit ? Tant pis. On comprendra plus tard…

Paul nous détaille son plan.

On devrait peut-être l’appeler Paul-plan, à présent ?

Je suis avec Simon et Cléa cette fois. Nous nous glissons par les champs vers l’entrée principale de l’hôtel. Il y a des habitants dans les maisons. Certains nous ont vus. Ils pourraient nous apporter assistance. Mais nous n’avons pas le temps d’aller frapper à chaque porte et négocier avec ces peureux pour qu’ils risquent leur vie. C’est une constante de l’homme moderne : on sait ce qu’on a, on se protège, on ne prend pas de risque. Pour obtenir du meilleur, il faut risquer, lâcher, ouvrir les mains, sortir des chemins balisés, créer. Il faut perdre et ne plus rien avoir. Un temps. Pendant un instant. C’est cet instant de vide qui effraie. C’est l’histoire de notre société. De notre consommation. Du réchauffement climatique, même : qui aurait accepté de ne plus avoir de voiture ? De téléphone dernière génération et ses métaux précieux et polluants ? De pizzas congelées et de bières au frais ? De yaourts aux fruits provenant de l’autre bout du monde ? Qui était prêt à risquer son confort pour éviter une catastrophe pourtant mille fois annoncée ?

Je suis un peu un médisant tout de même ("Médisant / Je sais que c’est pas vrai / Médisant / Laissez-moi rêver / Médisant… chantait Alain Souchon. J’aime Alain Souchon. Est-il sous les eaux, à présent ? Il est si maigre, peut-être il flotte comme une brindille. Il en ferait une chanson : Houle sentimentale / On a soif d’idéal / Attiré par les étoiles, les voiles / pas des choses dans le Cantal...).

Je délire à nouveau. Ça doit être des radiations nucléaires, où le basculement des pôles, ou le muscat d’hier. Ou la maladie de Nath qui est contagieuse.

En tout cas, pour les habitants du hameau, comme souvent, j’ai parlé trop vite.

Un homme sort de chez lui. Il a une batte de base-ball à la main. Il nous fait un signe et prend la même direction que nous, plié en deux pour éviter d’être vu. Son voisin surgit aussi, avec un sabre ! Et sa femme, avec une carabine à chevreuil.

Les habitants n’attendaient que l’étincelle. Tout n’est peut-être pas perdu…

Dans le plan de notre général-épicier, Nath pilote le gros 4x4 noir, Daniel à ses côtés. Ils arriveront en dernier recours en faisant du bruit et en tirant dans les fenêtres. Simon, Cléa et moi approchons par devant et tentons d’attirer l’attention des sauvages retranchés dans le bâtiment. On négocie, ou on charge… Simon assure qu’il peut tuer une souris accrochée à un milan en vol. Quand il a bu, peut-être… Mais là, il est sobre. Il butera le milan, à la place. Le résultat sera le même… Tony, le gros Franck et Paul-Vin sont le commando de choc. Ils s’infiltrent par derrière, évaluent et interviennent. Ils libèrent nos compagnons s’ils sont vivants. Ou ils les vengent, a dit Franck.

Après tout, c’est pas nous qu’y avons commencé…

Avec le renfort du hameau, nous arrivons à sept devant la porte de l’hôtel. Ça s’appelait Le Cantou. C’est chaud…

Nous sortons des jardins et des haies qui nous protégeaient jusqu’ici, traversons la route, passons derrière les trois véhicules brûlés qui bloquent, en partie, le passage. Dont la fourgonnette de Printanier, merci Daniel.

C’est OK Corral à Manhes. Nous sommes les frères Earp et nous venons désarmer les frères Clanton. Dont Billy the Kid. Un ado. L’histoire se répète…

Sous le porche du bâtiment, deux personnes. Pas beaucoup de poils sur les mentons, mais des fusils dans les bras. Et des bières vides éparpillées autour de leurs jambes… Ils nous attendent d’un air fier, voire insolent. Par une fenêtre de l’étage, je vois briller un éclat métallique. Leur sniper. Vue la bouille derrière le canon, c’est un gamin de treize ans, pas plus. Mais qu’est-ce qu’on a fait pour en arriver là ?

Je distingue le 4x4 en haut de la route, à une centaine de mètres. Nath et Daniel attendent un signal.

Cléa s’avance de deux pas devant nous :

"- Nous sommes venus vous désarmer et récupérer nos amis qui étaient dans le fourgon. Vous allez vous rendre et sortir un par un. Sinon, nous devrons ouvrir le feu."

(Petit aparté : généralement, les westerns, ça n’est pas sont truc, parce qu’elle préfère quand même les comédies romantiques ou les thrillers avec suspense et action. Mais je découvre tout d’un coup que j’ai bien fait de la forcer à en regarder, parfois. Elle a tout retenu. Elle est mon John Wayne à moi, mon Stewart Granger. Ma Calamity Jane ! Fin de l’aparté.)

Les gosses éclatent de rire. Avec tout de même un certain doute dans la voix… Seraient-ils sensibles à l’autorité discrète mais affirmée de Calamity John Wayne Cléa Granger ?

Je me place à côté d’elle, mon coupe-chou sur l’épaule comme un boxeur pose sa serviette humide, ou un homme du monde sa veste un jour de soleil dans le parc. Un dandy décontracté et, j’espère, dangereux :

"- Hé, c’est qui Billy ?

- Billy, répond le boutonneux ?

- Ouais, Billy, votre chef. Quand des morveux jouent aux bandits, ils ont forcément un chef. Avec un peu plus de poils…"

Le plus grand se rebiffe et sort de l’ombre du porche en armant bien distinctement son fusil, tendu dans ma direction. Il descend les quatre marches qui nous séparent avec l’allure menaçante d’un roquet affamé. Je perçois les murmures derrière les fenêtres. Je suis en train de rassembler toute la bande de dégénérés autour de bibi. J’échange un regard que je veux sûr de moi avec Cléa. Je ne sais pas si elle a compris ce que je fais. En tout cas, elle n’a pas l’air très rassurée. Mais elle m’épaule, et surenchérit. Elle s’adresse au meneur qui me menace :

"- Donne-moi ton fusil. Tu n’es pas blessé. Tes amis non plus. On peut tout arrêter tout de suite.

- Fuck, les vieux. Vous ne ferez plus la loi ici. Et si tu te moques encore de moi, connard, c’est moi qui tire !

- Mais oui, Billy."

Je suis vraiment en forme, tout d’un coup, et je m’approche encore de lui. Il est plus grand que moi. Un peu poussé à la va-vite. Ses yeux injectés témoignent de son état – alcool, drogue, manque de sommeil...-. Son haleine menace mon courage plus efficacement que son fusil.

"- Tire, mon coco, et tous mes amis tirent aussi. Ceux-là (je montre le petit groupe les pieds dans la poussière de la route), mais aussi ceux qui sont derrière, et dans le 4x4, et vous êtes tous morts dans (je fais semblant de regarder ma montre)… Ah tiens, je n’ai pas de montre. On dit : MAINTENANT !"

J’ai crié le dernier mot, tout en me jetant dans les pattes de l’escogriffe encore boutonneux. Un coup de feu me brise les tympans. Je ne sais pas si je suis touché. Derrière moi, ça réplique déjà. Nath doit être en train de foncer. Et j’espère que Paul, Franck et Tony sont déjà à l’intérieur à faire leur loi.

Je précise que tout ce qui vient de se dérouler a été minutieusement mis en place par notre colonel à la retraite et jeune épicier au chômage, Paul-plan. C’est un même gars avec plein d’anciennes professions. Comme beaucoup de gens désormais.

Je n’aurai jamais osé faire ça sinon.

Lorsque je relève la tête, la diligence est garée devant le saloon et Daniel mitraille les fenêtres. Simon mitraille le rez-de-chaussée. Cléa décoche un coup de pied phénoménal au gars que je tente de maîtriser avant qu’il ne tire à nouveau et tous les gars, tous les gars du village se ruent sur le perron pour enfoncer la porte de l’ancien hôtel.

J’adore quand un plan se déroule sans accroc...

Il suffit de deux minutes pour que Paul et Tony passent la porte et viennent nous rejoindre. À l’étage, la face rougeaude de gros Franck nous fait signe par la fenêtre. Il a dû courir… à ses côtés apparaît Simon, une bière à la main. Je le soupçonne de n’avoir participé à cet assaut que pour trouver leurs réserves…

Paul-plan-pour-le-vin s’adresse à moi :

"- Mais qu’est-ce qui t’a pris ? On n’avait pas du tout prévu ça ! Tu as eu une chance !"

Oups.

Tony nous transmet le bilan :

"- Printanier et Charles vont bien. Sylvain et Magali sont morts. JJ a un bras en moins, cautérisé au feu. C’est pire que tout. Tu avais raison Cléa : ils ont bouffé son bras !

- Il y a un congélo plein dans la cuisine, pas encore dégelé ! Alors, ils avaient de quoi manger. Et puis, ils auraient pu venir nous demander de l’aide. C’est complètement…

L’éducatrice répond :

- Ils ne cherchaient pas à se nourrir. Ils se valorisaient. Ils marquaient l’esprit des plus jeunes. Ils créaient leurs propres règles. Qu’est-ce qu’ils sont devenus ?

- Il ne reste que celui-là. Paul-Vin montre le gars au nez éclaté qui gît sous mes godasses. Et trois gamins d’à peine plus de dix ans qui ont l’air effrayés, dans tous les sens du terme. Par eux, par nous, par tout. Il y en a quatre qui sont morts. Et au moins deux en fuite.

Le voisin à la batte de base-ball nous rejoint :

- Je voulais vous remercier. Sans vous, je n’aurais jamais osé passer à l’attaque. j’étais tout seul. Ce gamin – il montre lui aussi la loque étalée à mes pieds -, je le connais. On va s’en occuper. Le surveiller, le faire travailler. Le faire réparer. Déjà, il va creuser les tombes de ses potes.

- Et ben, si vous y arrivez, j’admire…

- Mais les plus petits, je ne sais pas d’où ils viennent. Et on n’est pas sûr d’avoir assez de nourriture pour l’hiver, surtout qu’ils en ont gaspillé tout plein. On ne les connaît pas. On préférerait ne pas les avoir avec nous.

- Vous voulez pas les manger ? C’est une proposition de Simon, qui est redescendu avec justement les gamins en escorte… Qui hésitent à fuir lorsqu’ils entendent ses propos.

- Je blague. On va les ramener au village, avec Daniel et JJ qui sont blessés. On verra là-bas ce qu’on en fait. Ça nous dit pas pour la suite : et Aurillac ? On y va ou pas ?"

XV – L’heure de Cléa

Elle est à toi cette chanson

Toi l’auvergnat qui sans façon

M’a donné quatre bouts de bois

Quand dans ma vie il faisait froid

Toi qui m’a donné du feu quand

Les croquants et les croquantes

Tous les gens bien intentionnés

M’avaient fermé la porte au nez

Ce n’était rien qu’un feu de bois

Mais il m’avait chauffé le corps

Et dans mon âme il brûle encore

À la manière d’un feu de joie

Georges Brassens.

Extrait de Chanson pour l’auvergnat.

Ce jeudi 14 novembre s’écoule à rebours dès cet instant.

Il y a eu la route, la peur, la tension, puis l’action, un déchaînement de violence et le soufflé retombe, tandis que les habitants de Manhes sortent un à un de leurs refuges pour s’avancer vers la fin de leur cauchemar.

Simon, Nath, Paul, Cléa et moi restons assis, hébétés, sur le perron de l’ancien hôtel.

Un gars que je ne connais pas nous a rapporté le deuxième 4x4, qui patientait après le hameau, et le gros Franck y fait monter Daniel et JJ, ainsi que les trois enfants terrifiés qu’il entasse comme il peut.

Franck est ressorti de cet affrontement aussi livide qu’une plaquette de beurre, et pas beaucoup plus ferme… Son pote JJ manchot, la mort d’adolescents, rien n’est plus facile désormais, et le gros fanfaron vengeur et vindicatif est devenu un vieux type triste et désabusé. Humble et serviable. Il en deviendrait presque sympathique. Presque.

Les gens retirent les corps du bâtiment, un à un, dans un cortège désolé. Je saisis une larme qui glisse sous l’œil rougi de ma compagne. Je la palpe de la pulpe des doigts en m’interrogeant sur le sens de tout ça. Mais la larme n’a rien à ajouter. Elle se faufile et se disperse, et je reste seul avec mes doigts sales.

Je reconnais la maman de la petite Léa qui vient chercher le corps de son fils. Manque de pot, ou coup de chance, il n’est pas là. Il s’est enfui. Son histoire à elle ne se terminera pas tout de suite…

Déjà Paul et Simon entassent dans la benne du pick-up l’arsenal utilisé. Printanier tremblote en regardant dans le vide. Son compagnon de malheur, Charles, a les yeux fermés, comme en prière, debout, inerte, au milieu de la chaussée. Sans se concerter, nous nous levons, Cléa et moi. Nous en prenons chacun un par le bras, doucement, et les menons à la banquette du pick-up. Nous ne savons pas ce qu’ils ont vu et vécu mais je crois qu’ils ont plongé profond dans ce qui ne devrait jamais exister. Et qui pourtant se dissimule au plus près de nous, peut-être parfois en nous...

Tony retourne vers les habitants du hameau, échange quelques paroles sur un ton doux, revient vers nous et, sans un mot, s’installe au volant. Nath se glisse à ses côtés.

Tout est long, lent, trop lent, comme si le temps avait ralenti. Le deuil est un voile qui retarde la vie, la fige dans une pâte informe et collante. Une toile d’araignée. Un cocon. Et l’on en sort vidé, renouvelé, ou marqué à jamais. C’est l’empreinte de la vie, chose fragile et insouciante en même temps que fardeau épais et douloureux. Une empreinte sur nous, et je sais que je suis vieux, assez vieux pour comprendre que mes jours décroissent, à présent. Je sais que je verrai plus d’horreurs ou de stupidités que de merveilles. Car l’émerveillement est un sentiment de jeunesse, et je ne le ressens plus.

Je serre des mains aussi vieilles que les miennes, aussi marquées et désabusées. J’escalade la benne. J’y aménage un espace pour quelques fesses pas trop dodues. Je tends la main vers Cléa. Elle réfléchit tout de même. Banquette ? Benne ? Je la vois hésiter. Je vous jure ! Quand même !

Je sais que lovés l’un contre l’autre dans la solitude de l’arrière, nous apprécierons l’air et le ciel comme un lavement de l’âme. Un truc comme ça. Je lui explique ce sentiment et cette attente avec mes mots, enfin ceux qui sortent, ça donne :

"- Allez, viens…"

Ce sont des mots simples.

Ça ne lui fait pas trop d’effet.

Mais Paul agit plus vite. Il a compris mon intention. Il se glisse sur la dernière place de libre dans la cabine en lâchant un sympathique :

"- Trop tard."

Même le chien a compris et il saute dans la benne.

Alors Cléa vient enfin s’encanailler contre moi, inconfortablement alanguis sur le fond métallique de la benne, coincés entre des fusils qui sentent la poudre et le métal brûlé, des armes blanches tâchées de brun. C’est la rouille de l’hiver. Le sang sur l’acier sèche plus vite que la peur ou le désarroi.

Seuls, enfin, côte-à-côte. Une pause à nous deux. Bon, j’avais oublié Simon : il se met dans le sens de la marche, appuyé contre la ridelle, une main sur la tête du chien. Il profiteront eux aussi du vent et du ciel qui lavent l’âme. Et puis, Simon, c’est une surprise permanente. Il s’assoit en face de nous et sort une fiole de sa veste. Il la tend à Cléa qui ne dit pas non. Cela veut dire qu’elle est marquée, ma chef de meute. Elle aussi a mal, mon éducatrice, ma Calamity Jane. Sinon, à l’idée de boire un alcool inconnu, fort de surcroît, au même goulot qu’un Simon qui ne doit pas avoir connu de brosse à dent depuis le siècle dernier… Elle avale une lampée sans rechigner, et change de couleur. Ça monte comme une vague, rouge, violet, vert, rose. C’est joli. Je lui chipe la bouteille avant qu’elle ne la gaspille dans ses mouvements désordonnés mais elle se contient. Sourit. Je renifle le rhum du Simon, partage moi aussi ce calumet liquide, qui chauffe de l’intérieur. Simon est content de lui, content de nous. La voiture démarre. Nous rentrons à Boisset.

La route, c’est juste dix minutes de pause, pas plus. Manhes et Boisset ne sont séparés que de neuf kilomètres. Mais c’est comme si on traversait la moitié de la France. Cela ne fait pas trois heures que nous sommes partis, ce matin. Mais c’est comme si une génération s’était écoulée. On n’est plus très sûr de l’âge que les gens vont avoir là-bas, ceux que nous avons laissés. Lola et Yvon seront adultes lorsque nous arriverons et ils nous reprocheront d’être partis sans donner de nouvelles, si longtemps. C’est l’histoire du pêcheur qui attrape une femme-poisson, ou phoque, et qui la suit dans son royaume. Lorsqu’il revient, après quelques années d’une vie paisible et amoureuse, son village natal est devenu une grande ville laide et polluée, son nom de famille est oublié depuis des siècles de la mémoire des hommes et lui vieillit à allure accélérée jusqu’à redevenir poussière.

Nous sommes des pêcheurs, aujourd’hui, et nous ne savons plus en quelle année, en quel siècle nous voyageons.

Pourtant, au village, ça ressemble à hier, à ce matin. La barricade au bas du cimetière est renforcée avec un tractopelle mis en travers et une remorque à bestiaux accolée. De partout, des gens circulent avec des remorques pour centraliser matériels et nécessaires de toutes sortes. Le village accueille une communauté qui s’étoffe rapidement.

Devant la salle des fêtes, nous rendons compte à Roméo, l’adjoint qui coordonne cette fébrilité inquiète. Il nous apprend que déjà une cinquantaine de personnes sont arrivées ce matin. À pied pour la plupart. Ils fuient la plaine, ils fuient les eaux. Accessoirement, ils fuient aussi les cinglés et les congelés du ciboulot qui sont devenus fous, là-bas, derrière nos petites montagnes. Au prétexte que c’est la fin du monde, une catégorie de population s’est "mad maxisée" et entend terrifier, voler, violer, tuer jusqu’à ce que noyade s’en suive. Ils ont des véhicules, des armes et sont imprévisibles. Je repense aux ados de ce matin et je comprends que ça n’est pas un problème lié à l’âge. C’est notre société toute entière, notre humanité même qui n’a pas grandi, qui se comporte de façon égoïste et destructrice. Nous sommes des enfants capricieux. Mère Gaïa, Père Dieu, Allah, La Grande Roue du temps, Krishna et tous les autres ont décidé : "- C’est l’heure du bain." Et nous voilà à poils et à trembler, à nous disputer et à nous battre sur notre beau carrelage acheté à crédit en attendant les eaux, le déluge, la fin du jeu...

"- Pour l’instant, on les a invités à continuer vers les terres, poursuit Roméo. Mais certains se posent ici. Il va falloir gérer. Et les gens ont peur des voleurs. Ces rumeurs de bandes organisées sont inquiétantes. Et on n’a toujours aucune nouvelle du Pays, du département ou des gendarmes. On est tout seul et ça empire.

- On repartira vers Aurillac. Il fallait d’abord ramener les blessés et tout ça. Il faudrait aller à Maurs aussi. Ils sont les premiers sur la route qui vient du sud, les premiers à accueillir les réfugiés. Il faudra peut-être s’organiser avec eux.

- Marc est parti avec Jo faire le tour des hameaux proches et expliquer les consignes, prendre des nouvelles… Si le passage est libre, ils iront jusqu’à St Etienne et Maurs. Allez manger un bout et on se retrouve tout à l’heure pour voir ce qu’on fait."

Dans le village, je découvre plein de têtes nouvelles. Mais deux têtes sont bien connues : l’une d’elles porte une perruque rouge frou-frou en boule frisée et mime un danseur asthmatique tandis que l’autre distribue des bouts de pain à une ribambelle de gamins assis sur les marches qui montent vers la place de la mairie. Yvon et Lola occupent et nourrissent un essaim d’enfants qui se plient de rire devant les facéties du garçon, sous la protection de la fille. Ils ont fait ce qu’ils avaient promis. On se glisse parmi les marmots, Cléa et moi, pour assister à la fin de la représentation. Nous acceptons de bon cœur un bout de pain. Ces rires et cette détente mettent du baume sur notre âme malmenée. Les enfants font plus de bien qu’un fusil ou une barricade. Les nôtres et tous les autres. Ils justifient les efforts et la peur. Ils sont la joie et l’espoir. L’humanité fleurit en eux, et à travers leur jeunesse, en nous.

Je ne comprends pas pourquoi, ni comment, mais je me retrouve en larmes soudainement, sans un bruit, sans un sanglot. Presque heureux. Mais en larmes. Et les enfants s’en aperçoivent. Les miens aussi. Et voici perruque rouge frou-frou et sa grande sœur qui m’entourent, nous entourent. Me câlinent.

"Voici venu le temps / de l’île aux Enfants…"

Je suis con, des fois… Mais tant pis.

C’est bon, d’être con…

Conciliabule devant la mairie.

- pfff… Conciliabule ! -

Début d’après-midi.

Le soleil de novembre est toujours aussi exceptionnellement doux pour la saison. Les cerisiers à fleurs sur le parking sortent leurs premiers pétales.

On se croirait en février, en mars, avant la sortie des feuilles, lorsque le printemps vient nous redonner des couleurs et que les journées rallongent. Mais non, c’est novembre, la nuit, le repos. Pas vraiment le repos : c’est novembre, la nuit, et les plantes s’épuisent, et nous aussi, mais nous survivons. Grosse fatigue pour tout le monde, en fait.

Marc n’est pas rentré. Roméo mène la danse. Aglaé passe entre les gens avec un grand pot de café et des gobelets.

Nous restons à l’écart, famille parmi les familles, les vieux célibataires, les étrangers au village qui s’y sont arrêtés, les femmes des hameaux soucieuses pour leurs enfants, les hommes qui se tiennent fiers entre eux, la barbe sincère et l’œil autoritaire. Une vie de village dans le Cantal.

Une douzaine de volontaires a formé un nouveau groupe pour atteindre la capitale du département. Ils n’ont plus besoin de nous. Ils savent désormais les risques qu’ils encourent : tout, ou rien. Il n’y a plus de règles en-dehors des nôtres, de celles que l’on se crée dès à présent. Il faut s’armer. Il faut être solidaire entre nous. Que tout le monde revienne sain et sauf.

Ils se sont réservé le pick-up noir. Avec trois autres 4x4, et les canons des fusils qui sortent par les fenêtres, ils ressemblent vraiment à un convoi de l’ère Mad Max, ou La Caravane de Feu. Décidément, je m’enfonce de plus en plus dans les références cinématographiques. Pourquoi pas La Petite Maison dans la Prairie ? Non, pas vraiment le style… En fait, ils se tapent l’épaule et promettent de tirer du brigand. Ils sont fanfarons, sûrs d’eux. On dit "la fleur au fusil", non ? Inconscients...

Ils partent en faisant plus de bruit qu’un rassemblement de Hell’s Angels. En mon fort intérieur, je les nomme les "fangios". Je ne suis pas sûr qu’ils cherchent la paix, ou la solidarité. Je dirai plutôt, vus les énergumènes, qu’ils ont envie d’en découdre. Je leur souhaite bien du courage. Après ce qu’on a déjà vu dans ce tout petit bout de territoire, je ne suis pas sûr que l’aventure reste longtemps à leur goût.

Les nouvelles du sud, et de la plaine, sont alarmantes, portées par ces réfugiés qui continuent à se perdre dans les montagnes, suivant les petites routes qui serpentent, qui montent, qui éloignent des flots. Car l’océan serait déjà aux portes de Figeac, peut-être plus haut encore. La montée des eaux dépasse toutes les prévisions. Certains racontent :

"- On la voit monter à l’œil nu. Vague par vague. Mètre par mètre.

- On a couru parce qu’elle nous rattrapait. Jusqu’aux collines. On a pu souffler un peu. Mais on a continué à marcher encore, on ne sait jamais.

- Le temps est clair. De haut, on voit la mer à l’infini. Et tout ce qui dépasse fait des îles, et il y a des gens dessus, qui agitent des grands draps pour se signaler."

Il est clair que la vague de réfugiés n’est pas prête de se tarir. Quand les gens cesseront de venir, c’est qu’il n’y en aura plus. Alors nous pourrons faire les décomptes, et nous apercevoir qu’une grande partie de l’humanité a disparu sous les flots.

C’est Barbara, la femme de Paul, qui appuie là où ça fait mal :

"- Nous avons ré-ouvert des maisons, aménagé des dortoirs, organisé le rationnement et des repas en commun. Mais les gens vont continuer à arriver. Même si ils ne restent pas, il faudrait pouvoir les accueillir. Et veiller aussi à notre sécurité. On devrait aménager des lieux pour un afflux beaucoup plus grand que ça, parce que ça n’est que le début.

Un homme ventripotent s’écrie :

- Y’z’ont qu’à aller ailleurs. Ça n’est pas notre affaire.

Une femme à la voix haut perchée surenchérit :

- Il faut les empêcher de passer par là. Faire des barrages sur la route. Il faut protéger notre village. Ils n’auront aucun respect pour nous. Ils prendront tout, et après ils iront ailleurs. Et nous, on n’aura plus rien.

Et puis une voix plus sage, plus modérée soudain surgit. Une voix de femme qui frôle la colère, au moins l’exaspération, mais se contient, en professionnelle. Une voix qui m’accompagne depuis des années mais que je n’ai jamais entendue si volontaire, si décidée. Décidément, les événements l’ont bien changée, ma Cléa :

- Mais vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Vous proposez d’envoyer les réfugiés vers d’autres villages ? Mais ils en auront déjà à ne plus savoir qu’en faire. Vous voulez faire des barrages ? Ils les contourneront. Ils n’ont pas le choix. Sinon, ils meurent. Là-bas, c’est les eaux qui montent. Ici, c’est le froid, la faim, la haine et la peur. La solitude. Les armes pour les repousser ? Mais ils vont devenir hargneux, je vous le dis. On leur refuse de vivre ? Vous allez les rendre méchants. Ils n’ont pas le choix ! Dites-vous bien ça. Alors, nous non plus, on n’a pas le choix. Faisons en sorte que ça se passe au mieux, parce que sinon, nous serons responsables. Vous serez responsables. Nous tous. Et vous aussi, madame, et vous, monsieur. Vous avez de la famille qui vivait près de la côte ? Vous n’avez pas envie qu’ils soient accueillis ? Vous avez des amis dans la plaine ? Vous leur tirerez dessus parce qu’ils cherchent un refuge ? Si vous étiez à leur place, qu’est-ce que vous feriez ? Vous n’y êtes pas, vous allez me dire. Non, vous êtes ici, et vous avez peur. Mais vous allez vous retrousser les manches. Et transformer cette peur en énergie. Barbara a raison, il faut prévoir beaucoup plus large. Monter des tentes, des lits, rassembler des couvertures, apporter des chauffages, et l’eau et l’hygiène, creuser des chiottes. Si on ne les accueille pas, on ne mérite plus vraiment ce qu’on a ici. Et il faut qu’ils s’adaptent aussi. Qu’ils participent. Qu’ils aident. Qu’ils partagent. Ce sont les règles. Ce sont nos règles à présent. Ils auront besoin de toute notre motivation pour apprendre ça, et nous aussi. Alors, arrêtez avec vos discours faits pour se battre, s’entretuer et pleurer sur ce qu’on a perdu. Ce n’est plus le moment. C’était le temps d’avant. Maintenant, nous avons presque tout perdu. Et des gens arrivent qui, eux, ont tout perdu. Alors, on va partager. Et ensemble, nous affronterons ce qui nous attend. Ensemble."

Un grand silence suit le discours. Une réflexion. Des regards baissés. Un peu de honte. Beaucoup d’idées qui tournent.

Car d’autres regards se croisent qui brillent d’une lueur nouvelle. Une envie, un but. Un projet. Il manquait un projet à ce village pour affronter le déluge, les tremblements de terre, les pillards, les bêtes redevenues sauvages, les enfants anthropophages, les peurs et les replis.

Un projet, ensemble.

Alors un applaudissement jaillit d’un coin de la place. Suivi d’un autre… En une poignée de secondes décisives, toute la place vibre sous les claquements de mains, les cris, les hourras. Cléa tente de me rejoindre, en larmes, il faut traverser la foule. Son expression me dit qu’elle n’a pas fait exprès. Pas vraiment. Elle était colère, Elle était fatiguée. Ça lui a échappé…

Je croise le regard de Lola. Elle est fière. Je murmure juste pour ma fille :

"- Tu vois, c’est quand elle ne sait pas qu’elle peut être chef qu’elle le devient. Il ne fallait surtout pas lui en parler..."

Cléa n’a pas le temps d’approcher qu’elle est entourée et acclamée. Nous, nous nous écartons.

C’est son heure. L’heure de Cléa.

XVI – Veillée des espoirs

O moi ! O la vie ! Les questions sur ces sujets qui me hantent

Les cortèges sans fin d’incroyants, les villes peuplées de sots,

Moi-même qui constamment me fais des reproches, (car qui est plus sot que moi et qui plus incroyant ?)

Les yeux qui vainement réclament la lumière, les buts méprisables, la lutte sans cesse recommencée,

Les pitoyables résultats de tout cela, les foules harassées et sordides que je vois autour de moi,

Les années vides et inutiles de la vie des autres, des autres à qui je suis indissolublement lié,

La question, O moi ! si triste qui me hante – qu’y a-t-il de bon dans tout cela, O moi, O la vie ?

Réponse ;

Que tu es ici – que la vie existe et l’identité,

Que le puissant spectacle se poursuit et que tu peux y apporter tes vers.

Walt Whitman – Les Feuilles d’Herbes, 1ère éd. 1855

Jeudi 14 novembre. Nuit.

Les fangios ne sont pas rentrés de leur exploration vers Aurillac.

Par contre, Marc, Jo, et les deux gars qui les accompagnaient sont finalement rentrés, eux. Épuisés par leur périple vers la capitale du canton : Maurs.

Ils sont attablés dans la salle des fêtes, et les assiettes d’aligot sont depuis longtemps finies, léchées et reléchées sur la table. Par contre, les verres ne désemplissent pas et on sent que la chaleur humaine, le contentement des estomacs et les retrouvailles les ragaillardissent drôlement. Ils parlent. Et nous tous, autour, nous écoutons leur récit. Il a commencé de manière organisé, puis ils en sont venus à rajouter chacun leur grain de sel…

Pour résumer :

Jo est blessé. Une morsure de chien à l’entrée de Leynhac, alors qu’ils déblayaient la route bloquée par des bouleaux arrachés à la glaise du talus. Il montre ostensiblement son bras enturbanné d’une bande encore suintante, mais propre, dixit l’intéressé… Ils étaient une trentaine de canidés agressifs et déterminés :

Le travail se terminait. Les chiens ont surgi et l’un deux s’est accroché au bras du cantonnier qui tenait la tronçonneuse. D’un coup de bûche, la bête s’est écroulée et ils se sont tous bien vite réfugiés dans leur voiture. Ils ont poussé les bouts de troncs qui bloquaient encore, confirmant la puissance du SUV de monsieur le Maire. Les chiens leur ont fait cortège d’aboiements, grondements et autres attaques des griffes sur les portières. Joseph a pissé le sang sur la banquette jusqu’à ce qu’un bandage de fortune en réduise le débit. Ils étaient alors devant les barricades de Leynhac et les habitants les ont secourus en tirant sur la meute. Durant plus de dix minutes ! Les chiens tombaient, mais cela n’effrayait pas les autres, pris dans une frénésie incroyable. Les bêtes se sont finalement éloignées, emportant les cadavres de leurs congénères pour les déguster au calme, certainement.

Après des soins plus appropriés au cantonnier et le coup de gnôle d’un papy, ils ont repris la route vers Maurs. La route avait déjà été dégagée. Ils ont atteint la capitale du canton, pour découvrir une ville presque assiégée. Par une marée de tentes… Les champs aux alentours de la petite ville étaient parsemés de réfugiés installés à la qui-mieux-mieux sous des toits de toile, dans les hangars et granges, sur les places, en ville… Une invasion.

C’est là que le récit est devenu plus animé, nos explorateurs s’étaient détendu petit à petit. Ils avaient pris des couleurs, négligé leur dessert, trop occupés à nous transmettre...

"- À Maurs, ils sont désemparés. Ils gèrent comme ils peuvent. Mais ils sont au bout de la route depuis Figeac ou Decazeville. C’est un carrefour. Il y a trop d’afflux. Croyez-moi, ici, c’est calme à côté. Sauf qu’ils prévoient d’envoyer des cortèges de réfugiés plus haut dans les terres, pour désengorger la ville.

- Et les animaux, là-bas : pareil.

- Des chiens. C’est le pire. Mais ils ont aussi abattu un lion ! Affamé, le lion, et pas vaillant apparemment. Mais quand même ! Il avait dû s’échapper d’une ménagerie ou d’un zoo ? Les abords des camps sont attaqués plusieurs fois par jour. Les tentes sont déchirées. Les chiens visent les enfants, les plus vieux... Ils ont ouvert un hôpital dans le collège, en ville, et des blessés arrivent tout le temps. Mais il n’y a pas assez de médecins et d’infirmières. Que les élèves de l’école d’aides-soignantes. Pas toujours très efficaces…

- Et pour la nourriture ? Ils ne craignent pas ?

- Pour l’instant, non. Il suffit de se mettre sur le bord du chemin et d’attendre. Les moutons, les lapins, les biches, les sangliers… ça passe en troupes. Ils forment les enfants au tir et ils rapportent du gibier. Le problème, c’est plus la primoscui-, la prascuimi-, la promiscotée… Bref, trop de gens, et les maladies et les déchets. En ville, on se croirait au moyen-âge.

- Ça commence à puer. Il y a les rats aussi, qui sont arrivés.

- Des cartons et des tissus, des gens qui dorment dans tous les coins. La merde et la pisse. Et des brasiers sur les places, pour faire cuire la viande, à peine boucanée. C’est une sacrée foire !

- Et les gendarmes sont super mobilisés, surtout sur des barrages filtrant vers Bagnac ou Decazeville, pour éviter des bandes organisées…

- Pour une fois qu’on leur trouve une utilité.

- Arrête, c’est pas le moment.

- Ouais, n’empêche !

- Ensuite, on est revenu par la nationale, pour voir comment elle est. Il y a plein de monde dessus, maintenant. Des petits groupes. Tous ceux qui n’osent pas aller par les petites routes.

- Et puis, rester groupés, c’est mieux, contre les chiens, et les pillards. Les réfugiés n’ont souvent pas grand-chose, que leurs vêtements, et des trucs glanés par-ci, par-là. Alors, quand ils trouvent quelqu’un avec un fusil...

- On a entendu plein d’histoires. Des voleurs, des fous. Il y en a qui brûlent les maisons !

- Et on est passé par Quézac, quand même. C’est comme ici, mais comme ils sont visibles de la route, alors ils ont encore plus de gens qui s’installent.

- Par contre, leurs barricades, ça vaut rien. Ils attendent les secours.

- Oui, ils ont dit que la préfecture ne tarderait pas à remettre de l’ordre partout. Alors, ils ne veulent pas trop s’inquiéter.

- On leur a dit qu’il ne fallait pas trop y compter.

Et là, Marc a eu un air désolé…

- Grégory, le maire, il m’a dit que j’en faisais toujours trop et que j’avais toujours rêvé de diriger le pays. On n’a jamais été d’accord sur grand-chose au niveau comcom ou politique, mais quand même !

- Et à St Julien de Toursac, même situation, mais ils se défendent bien. Et comme ici, ils prévoient pour plus de réfugiés. Ils sont bien solidaires. Ça a toujours été. Mais ils ont surtout des vieux. Ils manquent de bras.

- Enfin, ils manquaient. Parce que les bras, il y en a pleins qui arrivent, maintenant…

- Ensuite, Le Rouget.

- On n’a pas pu approcher.

- Ils ont fait des barricades bien avant le village. Sur les quatre routes. Ils bloquent tout le monde. Il paraît que les gens de Cayrols sont arrivés en parlant de bandes organisées qui enlevaient les femmes, alors ils se sont repliés sur eu-mêmes. Ils nous ont tiré dessus !

- Ils ont toujours cru qu’ils étaient les meilleurs.

- Bon, c’est pas le moment…

- Ouais, n’empêche !

- Et les gens de Cayrols sont réfugiés au Rouget. On n’a vu personne au village...

- Il était tard, déjà. Presque nuit. On a fait le tour par Manhes, puisque la route de Pradeyrols est éboulée.

- Ils ont bien vu le groupe pour Aurillac passer. Dans un sens. Il n’est pas repassé...

- Et ils ont choppé les deux gamins cannibales qui s’étaient échappés ce matin. Ils les font travailler.

- Ils s’organisent pour défendre juste quelques maisons et granges, comme une ferme renforcée du moyen-âge. Eux aussi sont solidaires, finalement.

- Ah oui, à Serrières et à Boissadel, ils préparent les maisons secondaires pour accueillir du monde. Ils préfèrent rester autonomes mais en soutien. Eux aussi, ils refont des murs entre les bâtiments, contre les bêtes et ces saligauds de voyous. S'il y en a qui veulent déménager, ils ont de la place, de la nourriture et du travail.

- On n’en sait pas plus. Il y a encore des routes fermées par des arbres ou des éboulements un peu partout. C’est ce qu’on a entendu.

- Et il ne faut pas attendre des secours de Maurs. C’est plutôt eux qui auraient besoin d’aide."

La suite de la soirée ressemble à un brouhaha de vie et de voix, tout le monde reprenant la parole en même temps, qui pour s’adresser à son voisin, qui pour appeler quelqu’un à l’autre bout de la salle. Une vie de village, quoi.

Je suis assis en face de Simone, notre "logeuse". Nous faisons enfin connaissance. Cléa pique du nez à mes côtés. Les enfants errent je ne sais où, avec d’autres enfants, certainement. Une vie d’enfants. Le chien est couché sur mes pieds, sous la table. Lui aussi a aimé l’aligot, surtout la saucisse qui allait avec. Comme je ne mange pas le cochon depuis un vieux souhait d’il y a plus de vingt ans, je me retrouve souvent avec des trucs comme ça que je donne à celui qui veut. Le chien voulait. Du coup, il m’aime particulièrement bien, ce soir…

Simone. Je découvre un petit bout de femme très bavard, très aimable. Très saoule. Elle parle, elle boit. Pas trop, mais du haut de ses soixante-quatorze ans, ça lui monte sacrément au ciboulot. Alors, elle me raconte une histoire du village d’il y a cinquante ans, mais je ne l’écoute plus vraiment. Je sais juste que le bourg était alors bien plus vivant que maintenant – enfin, qu’il y a quelques jours – et elle est contente de voir du monde. Il y avait quatre cafés, deux boucheries, des artisans… Et tout le monde vivait bien, enfin, les commerçants. Simone était repriseuse. Mais ses mains comme ses yeux n’y voient plus trop. Roméo lui a demandé ce soir si elle ne voudrait pas transmettre son savoir. C’est pertinent. Il va falloir retrouver les vieux métiers, parce qu’on ne pourra plus commander des chaussettes neuves sur internet avant longtemps. Voire jamais.

Tandis que Simone raconte, je pense à tous ces vieux métiers qui avaient disparu, et qui risquent bien de revenir : le travail du tissu, du bois, du métal, des roues, des murs… Je pense aux clôtures défensives contre les bêtes, avec des arbousiers, des épinettes, des églantiers… Le printemps pourrait être occupé pour un jardinier. Sans parler des potagers, des récoltes, parce qu’il va falloir penser à se nourrir. On ne pourra pas vivre sur nos réserves pendant des années, ni compter sur un approvisionnement extérieur. Au moins, si la mer monte jusqu’à nous, nous aurons du poisson.

Tout à mes pensées, je n’ai pas remarqué que Simon est monté sur l’estrade. Il y a posé un tabouret haut, un tabouret de bar, et le silence se fait petit à petit dans la salle. Car Simon raconte.

Il décrit notre expédition du matin, pour libérer Printanier et les autres. Il fait des grands gestes et sa voix s’échauffe. Il narre l’assaut contre le Cantou où se retranchaient ces jeunes paumés. Les coups de feu. Mon action contre leur chef, qui n’était pas prévue et qui a pris tout le monde au dépourvu, aussi bien Paul-vin que les gamins cannibales qui recréaient une religion païenne et sauvage. Il parle de Paul-vin qui dirigeait, de Nath qui n’avait peur de rien, de Cléa qui convainquait. Il explique les habitants de Manhes qui sortaient un à un de chez eux pour participer. Je découvre un Simon conteur et, comme il a certainement un peu bu, et qu’il ne réalise pas encore ce qu’il est en train de faire, il est spontané. Génial, en fait.

Nous buvons son récit, applaudissons, frémissons, rions. Les gens nous regardent, Cléa et moi, avec un œil neuf. Paul-vin, le gros Franck, Nath, Tony et Daniel aussi. La salle est pleine d’autochtones et de réfugiés, et tous de partager ce moment. Ce temps où l’on découvre les autres. Où se forgent des héros, des repères, des références. Je repense au projet évoqué par Cléa cet après-midi, et je me rends compte qu’il manquait encore ça à ce projet : des personnages.

Et Simon est en train de créer les personnages de notre histoire, les héros de notre projet, des fondations pour notre destinée.

Ça n’est pas vraiment l’heure de Simon : c’est notre heure à tous. Et je repense aux vieux métiers qui pourraient bien revenir au goût du jour. Il me semble que celui de conteur est primordial. Même Simone a cessé de parler. Elle écoute et opine du chef, un demi-sourire aux lèvres, plein d’images et de sons, plein de cette histoire qui se crée pour nous, avec nous, devant nous.

Je crois que notre avenir s’écrit maintenant.

Et c’est avec une énorme boule d’espoir chaude dans tout le corps que se termine cette soirée.

Que commence vraiment notre nouvelle vie.

XVII – Maurs-sur-Mer

Je travaillais dix heures par jour, et j’engrangeais les bénéfices. Et les dettes. Parce que je réinvestissais toujours. Pour plus tard. Pour les enfants. Pour ma retraite que j’aurai bien méritée. Je travaillais la nuit, dans mon sommeil, dans mes rêves, en faisant l’amour à ma femme. J’étais l’exemple parfait de la réussite. J’avais de l’argent, j’avais du pouvoir. Et pour maintenir tout ça, et éponger les dettes, et prévoir pour le lendemain, je travaillais encore plus.

Et puis il y eu la catastrophe. La fin du monde. D’un coup, j’ai été coupé de mon entreprise, noyée sous les vagues. Coupé de mes investissements, de mes bénéfices. Coupé de tout ce qui faisait ma vie. Je suis entré dans une profonde dépression, tandis que les gens autour de nous, nos voisins, s’organisaient collectivement pour survivre. Je n’étais pas là pour eux. Je ne l’avais jamais été.

Je n’ai dû ma survie qu’à mon désir d’alors de tout dominer : j’avais fait construire notre villa sur les flancs de la montagne, avec vue sur le soleil levant. Et la mer. Par temps clair. Au-dessus de l'inondation.

Et puis, il fallut bien sortir, et faire. Alors, j’ai réappris à couper du bois, à chasser, à cultiver des légumes, à faire connaissance avec mes voisins, pour s’entraider. J’ai redécouvert ma femme, celle qui m’avait séduit lorsque nous avions vingt ans, celle que je ne voyais plus. Elle était toujours là, mais c’est moi qui n’avait plus le même regard. J’ai redécouvert mes enfants, déjà ado. Ils avaient grandi sans moi. Je n’étais pas un père, j’avais trop à faire avec l’entreprise.

J’ai redécouvert le soleil levant, sur la mer. Je ne l’avais jamais vraiment regardé. Je voulais le posséder. Là, c’est lui qui me caressait, et la mer était venue jusqu’à nous…

J’ai tout perdu ce qui faisait de moi un entrepreneur, un gagnant. Et j’ai ressenti ce qui palpitait en moi depuis mes jeunes années et que j’avais étouffé : j’étais un homme, au milieu des hommes. J’étais une âme, au milieu du monde. J’étais un cœur au milieu des êtres.

On n’aurait pas pu remettre ça à plat avant qu’il ne soit trop tard ? Je ne regrette rien, parce que je vis maintenant, que je sais que je suis fragile, parce que nous sommes ensemble, une famille, un village, un pays, une culture, un projet de vie, parce que chaque aube est un baume sur mes chagrins. Mais quand même, on aurait pu s’organiser avant, non ?

Pierre Duvignac

maire de Los Masos, Pyrénées-Orientales

survivant au Second Déluge, désormais poète et paysan au "Collectif des Pyrénées Émergées"

Mardi 19 novembre.

Une semaine depuis les tremblements de terre et les raz-de-marée à travers le monde. Une semaine depuis notre installation chez Simone, au village de Boisset.

Une semaine de soleil et de températures frôlant les 20° Celsius le jour, et les 12° la nuit. Un printemps épuisant et déboussolé pour les plantes, avec un coucher de soleil à 17h...

Une semaine d’arrivées quotidiennes de réfugiés, de travaux collectifs, d’aménagements, d’expéditions vers les communes environnantes, de chasse, d’assauts de prédateurs dès que l’on met le pied en-dehors des barricades.

Une semaine de troc, d’échanges, de reconnaissance. Une semaine de repas partagés, de tâches partagées, de risques partagés, de disputes aussi. Qu’est-ce qu’on peut se bouffer le nez, parfois. Personne n’a choisi d’être là, les uns sur les autres. Mais des gens nous guident, nous apaisent, nous forment même, à cette nouvelle vie.

Cléa en fait partie. Elle se débrouille bien, et les gens l’écoutent naturellement, spontanément. Ils la croient forte et sûre d’elle. Ils ont confiance, ils commencent même à l’aimer. Elle est un pilier pour notre communauté.

Elle, elle continue à douter. En privé, c’est une petite fille apeurée. Avec les enfants, on la redresse par des paroles encourageantes chaque soir. Et Simone se joint à nous désormais, quand elle n’est pas dehors à refaire le monde avec ses copines à moitié sourdes et souffreteuses comme elle, les punkettes du troisième âge (je les soupçonne de fumer des joints à base d’hosties en cachette)… Puis chaque nuit, Cléa ne dort pas, cauchemarde. Au matin, elle râle, se plaint. Elle reste préoccupée à chaque instant, quand je la touche, quand elle chie, quand elle rit. Et puis, elle croise quelqu’un et redevient la Cléa à qui l’on parle, à qui l’on demande conseil, qui guide et fait ressortir le meilleur de chacun, au service du collectif. C’est un peu schizophrène. C’est très moderne, en fait. Vous saviez que Churchill ou Napoléon étaient bipolaires, une forme particulière de schizophrénie ? Non pas que Cléa le soit, bipolaire ou schizophrène, mais elle est complexe, oui...

Moi ? Je suis un électron libre, pas assez sérieux pour montrer l’exemple, trop pour recevoir des leçons. Et puis, je m’isole de plus en plus souvent. Je ne supporte pas toujours les autres. J’ai besoin de rêver, d’écrire dans ce carnet qui a remplacé l’ordinateur. Et je prépare un projet avec quelques autres olibrius comme moi. Nous avons réservé une grange pour notre propre usage. Simon, le père René, Nath et Tony. De temps en temps, Cléa ou Roméo viennent y jeter un œil. Les autres patientent, respectent notre demande de secret. Ils ont tellement à faire. Trop pour s’occuper de notre folie.

La compagnie partie pour Aurillac a fini par revenir. Enfin, une partie. Sept personnes sur les douze fangios d’il y a quatre jours. Le Cantal est devenu dangereux, en-dehors de quelques zones bien tenues. La capitale du département se remplit elle aussi de nouveaux arrivants. Ils ont eu des affrontements, des pillages. Nos défenseurs boissetois du monde libre et démocratique, armés jusqu’aux dents, sont tombés en plein dans une guerre civile : les gens se battaient pour savoir où situer les barricades, avant ou après tel quartier ? Pour trouver un toit. Pour revendiquer son appartenance à la cité (mais oui, Mohamed est là depuis cinquante ans, et ses enfants y sont nés…). Toutes les peurs et tous les racismes ont ressurgi d’un coup, avec la catastrophe. Comment gérer près de trente mille habitants lorsqu’il n’y a plus ni électricité, ni téléphone, ni gazole, ni infos sur le reste du monde ? Comment faire travailler ensemble ces fainéants de chômeurs, ces nantis de fonctionnaires, ces salauds de patrons, ces profiteurs d’immigrés, ces casse-couilles de femmes, ces machos d’hommes, ces pénibles enfants, ces abuseurs de gros, ces psychotiques de maigres ? Tous les prétextes sont bons pour se plaindre de l’autre.

Du coup, nos fiers guerriers sont revenus la queue entre les jambes. Ils ne savaient plus qui était l’ennemi, en qui avoir confiance. Là-bas, ils se sont séparés. Certains ne sont jamais revenus. Et pourtant, ils n’ont pas tiré un seul coup de feu. N’ont participé à aucune bataille. Mais ils ont vu des gens s’acharner sur un type, sur le boulevard qui traverse la ville Nord-Sud. Un véritable lynchage. Ils ont vu des groupes se réunir et attaquer ensemble un magasin d’électronique. D’électronique ! Ils sont revenus piteux, parce qu’ils ont saisi que l’humanité n’a que faire des discours et des actions simplistes, des bien-pensants, des héros la fleur au fusil. L’humanité est un bouillonnement de complexités, d’absurdités, d’immaturités. Un foutu bordel. Une foutue connerie.

Autant dire que la préfecture n’est plus. Ça doit être le premier bâtiment à avoir brûlé. Alors les secours ne sont pas prêts d’arriver. Mais on s’en doutait un peu.

Enfin, ils ont croisé quelques élus de la ville qui souhaitaient justement avoir des nouvelles des campagnes. Et des gens plus positifs, plus constructifs : les collectifs de quartier, les associations culturelles, sportives, religieuses, les crèches, les écoles, les centres de formation : tous sont en train de reprendre la main, discuter, convaincre, proposer, organiser. Tous ceux qui ont une notion de ce que veut dire société, éducation populaire, partage, échange. Ils se retrouvent et agissent. Et nos fangios sont revenus avec ce message de la ville : ce sera compliqué, mais l’ordre reviendra, parce qu’il le faut bien, et que les habitants, en ville comme à la campagne, ne laisseront rien passer. Ils ne veulent pas que le chaos détruise le vivre ensemble et la solidarité. Ils ont dit :

"- Revenez bientôt. Nous aurons besoin de vous. Vous aurez besoin de nous."

Les fusils des fangios sont tout froids de n’avoir pas servi. Leurs cinq disparus dans quelque coup fourré ou bataille de quartier leur pèsent plus qu’ils n’osent le dire. Ils ont l’impression de ne rien comprendre à leurs frères humains. Alors, depuis, ils se fondent dans le village, ils travaillent et ne se glorifient plus de rien.

Ça n’est pas vraiment une guerre. Ça n’est pas comme dans les films.

Et pour eux, ça n’est pas plus mal…

Il y a eu un pillage en règle au bourg de Quézac il y a trois jours. Des gens passés par les collines pour éviter les barrages de nos derniers gendarmes. Ils ont tué trois personnes, vidé quelques frigos branchés sur les groupes électrogènes, volé deux véhicules et ils sont repartis en faisant crisser leurs pneus de gangster sur l’asphalte et en tirant en l’air pour effrayer le paysan. Sans vérifier les jauges. Ni prendre la précaution de lire une carte… Ils voulaient disparaître dans la campagne, ils se sont perdus. Ils sont tombés en panne sèche près d’une ferme désaffectée aux Bessonies. Un cul-de-sac. Ils ont été attrapés le lendemain de leur forfait. Une coalition de Quézac, St Julien de Toursac, Parlan et Boisset leur est tombée dessus au petit matin. Je ne crois pas qu’ils en aient laissé partir un seul vivant. Mais Grégory, le maire de Quézac, a officiellement remercié Marc et Boisset, ainsi que les autres communes, et a avoué qu’il avait eu tort de faire route tout seul en attendant une hypothétique aide extérieure.

Il n’y a toujours aucun contact constructif avec Le Rouget. Ils continuent à tirer sur tous ceux qui approchent. Je crois que tout le monde a été un peu trop occupé pour s’en soucier…

Mais à part cette enclave caractérielle, c’est tout le territoire qui petit à petit est sécurisé, repris sur la sauvagerie et la peur, réapprivoisé.

Désormais, des navettes permettent de passer d’un village à l’autre, qui guident aussi les nouveaux arrivants vers leurs lieux d’accueil selon les capacités de chacun : villages, fermes, hameaux. Tout le monde s’y est mis, faisant contre mauvaise fortune bon cœur. On compte à peu près deux mille deux cents habitants au bourg de Boisset, alors qu’il y a tout juste une semaine, la commune entière, avec tous ses hameaux, ne dépassait guère les six cents péquenots.

Appuyés par des gardes armés qui repoussent les troupes de chiens, et éventuellement de brigands - mais on en croise de moins en moins -, ces voyages quotidiens permettent aussi d’être plus réactifs et solidaires entre les différentes communautés. Bien entendu, les dernières réserves d’essence et de gazole sont réservées aux urgences, aussi tous ces transports se font à traction animale ou à pied. Le bus du père René est amplement utilisé... Par contre, c’est long. Terriblement long. Heureusement qu’il fait bon, le ciel ne décolore pas de son bleu d’azur... Et ça n’est pas une mauvaise chose : ce rapport aux distances bouleverse le rapport au temps, introduit une nouvelle temporalité qui avait disparu de la vie trépidante et moderne du XXIème siècle. Le temps d’observer, de parler, de réfléchir. Le temps de faire ensemble.

Petite anecdote : puisqu’il n’y a plus de réseaux pour les portables, on ne peut plus savoir où sont nos proches à la minute même. Il faut donc attendre leur retour, avec tous les impondérables que cela provoque. Les gens commencent tout juste à s’habituer à attendre, à penser à autre chose qu’à : "- T’es où ?" Et en même temps que la patience, ils redécouvrent les vertus de la confiance, ce sentiment d’appartenance à l’instant et au lieu. C’est presque une cure de méditation pour tout un chacun. Une vague de zen sur les survivants de l’apocalypse. Une surprise qu’aucun roman ou film, ni même l’école soit dit en passant, ne nous avait préparé à découvrir. Un peu de maturité émerge de toutes ces épreuves déstabilisantes. En ressortira-t-on grandi ? Pas sûr, mais on peut toujours espérer...

Et la mer est arrivée.

Au pied de Maurs.

Les derniers réfugiés à errer dans le pays sont là depuis quelques jours. S’il en venait d’autres à présent, ce serait à la nage…

Sans bruit, doucement, irrésistiblement, les flots sont sortis de la vallée et ont recouvert en petites vaguelettes les champs les plus bas, baigné les frênes qui les bordaient. Seule la voie ferrée sur son ballast tente encore de résister, sur quelques dizaines de mètres, mais elle aussi est avalée.

C'est un grand lac avec des marées, et des chenaux qui partent vers la plaine, le large, en serpentant par les vallées.

Ce matin - enfin, il est plus près de midi -, nous sommes au-dessus de Maurs, à quelques kilomètres. Nous surplombons les arbres dénudés et le val qui plonge doucement vers la ville, vers ce bassin d’alluvions : la Rance et ces multiples affluents descend du Cantal pour y croiser le plus gros Célé qui frôle, lui, l’Aveyron et, ensemble, main dans la main, ils repartent vers le Lot…

Sur la nationale, il y a notre bus hippomobile et quatre charrettes de Boisset, mais aussi des remorques des autres villages. Nous nous sommes donné rendez-vous là où le point de vue sur la petite ville est le plus intéressant.

Une centaine de personnes sur l’asphalte.

Nous sortons les paniers, les bouteilles, les tables, tréteaux et bancs glissés dans les remorques, et nous nous préparons au premier pique-nique avec vue sur la mer du Cantal. En bas, c'est la ville du bout du monde. Enfin, de notre bout du monde. Et l’ambiance est plutôt chaleureuse.

Alors que le son des bouchons qui s’extirpent des goulots rythme la mise en table, Simon grimpe sur une charrette et demande l’attention, au détriment des quelques élus présents, toujours avides de discours…

"- Ici, Maurs-sur-Mer, capitale du bout du monde - oui, on en avait parlé ensemble sur la route…-. Le Cantal a toujours été éloigné de tout. Aujourd’hui, c’est tout qui est éloigné de nous, sous des mètres et des mètres d’eau. Ayons une pensée pour ceux qui y sont restés. Ils ne reviendront pas. Alors réjouissons-nous pour ceux qui sont encore là. Nous partageons les derniers territoires non immergés. Nous sommes l’humanité. Nous sommes l’espoir. Et puisque les usines à pastis sont noyées elles aussi, je lève mon verre de Salers et déclare la liqueur de gentiane apéritif officiel du nouveau monde. Vive la montagne ! Vive les amis ! Et vive la bonne bouffe ! À table !"

Et le voilà qui saute de son piédestal. Il donne une bourrade à Marc et quelques autres maires qui hésitaient à prendre la suite des parlotes, les fait asseoir de force avec un sourire carnassier et s’empare d’une assiette pleine de charcuterie qu’il leur pose sous le nez.

Et puisque tout le monde rit de leur déconvenue, ils n’insistent pas.

Le repas débute et qu’il est bon d’être ensemble, survivant ET vivant, sans discours, sous la lumière de la convivialité...

Le paysage est singulier : la colline descend doucement jusqu’aux premiers bâtiments de St-Étienne-de-Maurs, puis Maurs elle-même avec ses immeubles très dix-neuvième siècle, ses lotissements, ses toits de tuiles et d’ardoise comme un patchwork hasardeux. Ensuite, on distingue quelques arpents de vert et des tentes, petites tâches de couleur parsemant les prairies, puis les ondulations rases, marron, des flots qui clapotent doucettement et brillent de la lumière vive du soleil. Autour de cette étendue se dressent d’autres collines parsemées d’arbres et trouées de pâtures et de champs sombres, labourés depuis le début de l’automne.

Ce sont les bordures d’un archipel gigantesque qui doit avoir la taille du Massif Central et dont on ne voit qu’une infime parcelle. Une île au milieu d’un océan comme la terre n’en a plus connu depuis des millions d’années.

Des crêtes émergentes et des canaux, des hauts-fonds pleins encore de végétation terrestre, certainement déjà parcourus par des poissons marins. La terre, la chlorophylle, l’iode, les corps charriés, le sable, le métal, le plastique, le pétrole, tout se mêle dans un bouillon sale et malodorant qui mettra des semaines à se décanter. Les effluves de cette soupe de mer nous parviennent sur les maigres brins du vent qui souffle presque tiède sur le Cantal. C’est beau et c’est écœurant. Ça file le vertige. Je plains les maursois, il leur faudra quelques temps avant de respirer l’air du large.

En attendant, nous avons de l’oxygène sur notre piédestal de bitume, de la lumière, et de la société. Le banquet prend des allures de fête de quartier, ou plutôt de village. La campagne reprend ses rites et traditions. Je suis sûr que cette date du 19 novembre servira de commémoration dans les années à venir : le jour où nous avons découvert l’océan à nos pieds.

Quelques gens de Maurs viennent aussi partager un bout de repas, ou juste respirer loin du ressac qui chatouille la ville, observer de haut leur nouvel environnement.

La nuit tombe vite en cette période. Il serait déconseillé de rester dehors après le crépuscule, aussi le banquet se termine-t-il rapidement, mais avant de tout replier, je demande la parole :

"- Mesdames, Messieurs, c’est le moment de vous informer. Nous avons sorti et restauré quelque chose d’une grange au village, et demain, nous nous proposons de l’essayer pour la première fois.

C’est gros, ventru, ça souffle et ça prend des airs.

Non, ça n’est pas le gros Franck.

- Rires discrets dans l'assemblée...-

C’est une montgolfière.

Elle servira à repérer le terrain, à observer la mer et les routes principales. Elle permettra de transmettre des informations aux villages grâce à des drapeaux et à des codes de couleur, grâce au morse, et aux talkies-walkies. Elle servira de relais pour communiquer d’un bourg à un autre. Et on espère qu’elle sera un signal fort pour tout le monde, disant qu’ici, nous nous sommes organisés. Que nous sommes plus forts que jamais, accueillants et débrouillards. Que la vie continue.

Accessoirement, je suis pressé de découvrir notre nouveau monde vu d’en haut.

Nous la gonflerons demain matin sur le terrain de foot au village. Si parmi vous certains veulent assister à ce premier décollage, ils seront les bienvenus dès ce soir à Boisset. On a prévu d’accueillir des visiteurs. Le logement sera spartiate, comme partout, mais l’accueil à la hauteur.

C’est tout. Merci."

XVIII – De l’intérêt de s’élever un peu

J’ai la nostalgie d’une de ces vieilles routes sinueuses et inhabitées qui mènent hors des villes…

une route qui conduise aux confins de la terre…

où l’on puisse oublier dans quel pays on voyage…

sur laquelle on chemine comme un pèlerin, n’allant nulle part…

où l’on ne rencontre que de rares voyageurs…

où l’esprit est libre…

qui vous conduise jusqu’aux régions les plus éloignées de la terre…

elle est assez large…

aussi large que les pensées qu’elle vous inspire…

H. D. Thoreau

Alors, qui sait ce qui nous passe en tête

Peut-être finissons-nous par nous lasser

Si seulement nous avions

Le courage des oiseaux

Qui chantent

Dans le vent glacé

extrait de Le Courage des Oiseaux

Dominique A – album La Fossette, 1992

René surveille toute l’opération avec l’œil avisé d’un bosco de la marine anglaise affrontant l’Invincible Armada. Les trois cent kilos de toile, de nacelle, de brûleurs doivent être manipulés comme s’il s’agissait de la fleur innocente de sa petite fille : douceur et respect, si l’on veut voir s’épanouir tout le potentiel de sa progéniture. La comparaison est osée, mais quand on pense que l’on va chauffer le dessous de ses jupes pour qu’elle grimpe au ciel, et nous avec… Et René est jaloux comme s’il s’agissait de sa femme, son enfant, sa mère. Enfin, quelque chose de féminin qui semble beaucoup lui manquer et qu’il n’est pas sûr de vouloir laisser s’éloigner, surtout entre nos mains maladroites et vulgaires. Une histoire d’amour entre un vieil homme et un ballon. Mais lui n’y montera pas, n’y montera plus.

"- Je n’ai plus les réflexes pour ça, ni la vue. Je ne servirai à rien. Vous devez apprendre et plus tard, si vous êtes gentils, vous m’offrirez un dernier voyage. Quand je serai sûr que vous n’allez pas nous jeter dans les arbres ! Prenez soin de mon Alice."

Alice ? Le ballon s’appelle Alice ? Sa mère ? Sa femme ? Sa petite-fille ? Ce René est plein de surprises.

Sauf qu’en ce petit matin, avant le lever du jour, Alice est lourde à sortir de la grange et à tirer dans le champ. Nous ne poursuivons pas un lapin ni une reine de cœur, mais ce sont des chimères du même genre qui nous animent. Et au lieu du pays des merveilles, c’est un pays laborieux et encombrant que nous découvrons. Le soleil franchît la crête à l’est et vient refroidir nos dos en sueur alors que nous déplions le ballon de nylon et de polyuréthane. Les premiers spectateurs se rassemblent sur les pourtours du terrain de foot et je sens que les paris vont bon train sur nos chances de réussir, ou de nous nous scratcher lamentablement.

La toile dépliée remplit presque la moitié du terrain. Elle se dressera dans quelques minutes à plus de vingt mètres du sol. Pour l’instant, elle fait plutôt penser à une baleine fatiguée et asthmatique posée sur un tapis de verdure. Une baleine rouge et jaune, les couleurs occitanes… Avec le vert de l’herbe, on pourrait se croire à un festival rasta. René veille à chaque détail dans le montage des brûleurs, vérifie l’altimètre, place le ventilateur devant l’embouchure de l’enveloppe. Dans une pétarade aux odeurs d’essence, il propulse l’air sous la jupe d’Alice, qui se gonfle. La baleine asthmatique respire, et grandit. Alice soupire. Son vieil amant, le père René, semble rajeunir à la voir se cambrer sous son souffle.

"- Carol.

- ...

- Carol. Me femme s'appelait Carol. Comme Lewis Caroll. Et elle était fan de l'histoire d'Alice au pays des Merveilles.

- Ah...

- C'est pour ça que j'ai appelé le ballon Alice. Pour elle.

- J'ai rien demandé...

- Menteur. T'arrête pas. Avec tes yeux. Je vois que tu y penses.

- En fait, je pensais que pour toi, c'était une femme, on souffle sous ses jupes, on chauffe, et elle grimpe au ciel, tu vois, ce genre d'idée...

- T'es vraiment con, Loïc.

- C'est vrai.

- T'as pas besoin de moi ou d'Alice pour planer.

- C'est vrai.

- Va te faire foutre..."

René emploie parfois un langage plutôt cru, mais avec parcimonie. On chauffe Alice avec Délicatesse et on s'insulte avec Parcimonie... ça fait du monde. On n'est jamais seul ici.

Cela fait trois jours qu’il nous initie à la manipulation de l’engin, Tony et moi. Les seuls volontaires pour monter dans cette petite boîte en osier accrochée à un bout de plastique. Nath n’a pas voulu, Cléa encore moins. Simon a prétexté l’absence de buvette là-haut pour décliner la proposition. Roméo bien entendu a trop de responsabilités au sol pour se risquer à jouer les monte-en-l’air – on ne sait jamais, hein ? -. Et puis, je crois que le père René a un faible pour moi. Il aime m'insulter, avec bonhomie et néanmoins courtoisie - encore des copines... -.

Il est très fier de transmettre son savoir, et de voir son Alice remonter dans les éthers.

Puisque nous resterons en stationnaire, reliés au sol par deux grosses cordes interminables, il n’a pas insisté sur la navigation, les courants ascendants, les thermiques… Il a préféré nous faire répéter inlassablement les gestes qui font monter le ballon – j’actionne le brûleur, enflamme le propane -, le stabilisent – lorsque les pressions intérieure et extérieure sont les mêmes -, le font redescendre – ouvrir la soupape en faîte du ballon, ou le laisser se refroidir doucement -, et poser en douceur bien entendu - là, je n’ai pas tout compris -. Je sais que tout est histoire de différences de température et de pression. L’air chauffé est moins dense, sa masse volumique moins importante, plus léger donc, il pousse vers le haut. Le ballon monte.

Il doit faire 7°C ce matin, un peu frais comparé à l’habitude. Ça prendra vite...

Nous pénétrons dans la cathédrale de toile vérifier son gonflement et son homogénéité, Tony, René et moi. Et Le chien, bien que René lui crie dessus de son langage fleuri, à cause de ses griffes. La lumière traverse le tissu et colore nos visages ébahis. C’est une toute autre dimension, un cocon surdimensionné, comme des vitraux mous et circulaires. Une mosaïque de couleurs qui baigne nos yeux, teinte notre peau. À chaque pas, René explique, raconte, détaille. Il a rajeuni de vingt ans et son énergie est contagieuse. Je suis comme un enfant devant un arbre de Noël gigantesque et lumineux, traversé par les anges. Je vois que Tony suit les mêmes chemins, la mâchoire pendante. On pourrait faire entrer un convoi de tracteurs dans sa bouche sans qu’il s’en aperçoive, tellement elle bée depuis que la toile frémit et se gonfle.

Puis c’est à nous de réchauffer l’air contenu dans l’enveloppe, mission des pilotes… Une flamme, deux flammes pour aller plus vite. Quatre mètres de feu brut qui jaillit avec force. La ballon se redresse, la nacelle suit, solidement arrimée au sol - on a vu des ballons s’enfuir tout seuls, précise René -.

Vingt mètres de rondeur généreuse, de rouge et de jaune éclatant. Alice a une robe étincelante sous le soleil levant.

J’embrasse Cléa, qui n’ose pas trop s’approcher. Yvon et Lola ont une lueur envieuse dans le regard.

J’ai un instant d’hésitation avant de coincer ma chaussure dans le marche-pied pour me hisser par-dessus la margelle de rotin. Et hop ! Me voilà sur le sol souple de la nacelle. Tony à mes côtés. On renvoie un coup de chaud et Jo détache les amarres.

Les gens s’éloignent. Le sol s’éloigne. L’inquiétude s’éloigne. Ça n’est pas nous qui bougeons, la nacelle est stable, comme si elle était encore posée sur le sol. Ce sont les autres qui partent. Ils doivent avoir le vertige, pas nous. La terre s’en va. Nous ne bougeons toujours pas. C’est presque décevant, cette absence de sensation, d’ivresse ou de peur. C’est trop sage. Mais le paysage nous rappelle que nous ne sommes plus sur le plancher des vaches.

Le village de Boisset rapetisse, son église même s’écrase sous l’altitude, les collines autour de nous se transforment, s’adoucissent, deviennent des vagues buissonnantes. On distingue les vallées qui serpentent. La ligne sombre du chemin de fer.

Au-dessous, le public applaudit, petites silhouettes sombres sur l’herbe brillante.

Autour, la Châtaigneraie s’ouvre comme une fleur. Collines et vals encaissés, entrelacs de branches sombres des frênes, des chênes et des châtaigniers, plus claires des bouleaux et des saules. Ramures chargées des conifères. Mince filet du Moulègre qui serpente en contrebas du bourg. Le ciel est vertigineux de bleu, pas un pet de vent.

D’ailleurs, Tony flatule. Un bruit prolongé. Il rit.

"- Ça nous fera avancer plus vite…"

À cette altitude, de si bon matin, l’air est cristallin. Le parfum de mon co-pilote tranche, aussi net que s’il avait actionné un aérosol. Je pousse un cri de protestation.

Aussitôt, la voix de Jo dans le talkie-walkie :

"- Qu’est-ce qu’il se passe ? Vous avez un ennui ?

- Non, répond Tony, au bord du fou-rire. C’est Loïc qui a ses vapeurs. Il ne supporte pas la musique qui me vient de l’intérieur."

- Dois-je préciser que Tony est fan de Bernard Lavilliers ? "De n’importe quel pays, de n’importe quelle couleur, la musique est un cri qui vient de l’intérieur..."-

Un très léger choc lorsque l’amarre se tend sous nos pieds, et nous équilibrons la pression dans le ballon. Nous sommes stabilisés. Environ cent cinquante mètres au-dessus du sol. Je distingue des gens sur des routes, qui nous saluent du bras. Tony sort de sa besace son appareil photo numérique, un autre argentique, ses jumelles, et une bouteille de muscat qu’il a bien pris garde de dissimuler devant Simon. Moi aussi, je fais des photos avec un smartphone qui ne peut plus téléphoner à personne. Nous mitraillons le paysage. On pourra peut-être s'organiser une soirée diapo ?

Nous nous tournons alors vers ce qui nous intéresse et que nous redoutons, vers le sud d’où vient le changement, vers l’océan qui baigne à présent le Cantal.

Les vallées convergent vers la plaine où trône Maurs. Croisement des rivières, des routes vers le Lot et l'Aveyron. Vers Toulouse, vers la vallée de la Garonne. À présent un bras de mer, qui vient lécher notre pays, s'infiltre dans la vallée du Célé, baigne les champs autour de Maurs.

Nous distinguons clairement les toits et leurs fumées qui montent droites, paresseuses en ce matin calme. Des replis et des sillons parsemés de bosquets, de prairies, de hameaux. Des sinuosités creusées par les ruisseaux, les rivières. Des lignes tranchantes des routes, à moitié cachées par les ramures désossées des haies de frênes et de pommiers. Et derrière, la masse étale et brillante et déjà des oiseaux fuselés qui jouent dans les airs au-dessus d’elle. Et chaque repli de montagne devient contrefort d’une île. Chaque vallée assez large devient lagune. Chaque arpent du territoire participe à la géographie d’un archipel nouveau et magnifique. On se croirait à survoler le Vietnam ou quelqu’île perdue du Pacifique. Le Massif Central est devenue une grande île.

La Grande Île.

Une goulée de muscat me rappelle qu’on est bien en France, pays où l’alcool à neuf heures le matin est une tradition et permet même de célébrer la fin du monde sans remords… Et puis, après tout, demain, un lion ou un ours ou un cinglé de la gâchette peut bien me faire taire à tout jamais. Autant profiter de maintenant.

Il fait frais là-haut, mais rien d’insupportable.

Tony s'empare des jumelles, et moi d'un carnet pour noter ses remarques : il me décrit l'état des transformations et les évolutions du paysage qu'il observe. Il cherche les routes, les éboulements, les pans de forêt tombée. Le niveau de l'eau, les communes ensevelies, mais on ne voit pas assez loin pour cela. Plus tard, si l'on ose défaire les amarres et partir avec le vent, nous pourrons peut-être suivre les hordes de cerfs, les troupeaux errants, les bandes de chiens affamés, voire les gens perdus dans quelque coin de forêt.

Ensuite, nous testons la portée des talkies-walkies. Nous découvrons que nous pouvons mettre en relation Maurs et Quézac, Parlan, Leynhac, Mourjou. Nous n'avons personne pour faire le relais à Aurillac, mais on doit pouvoir atteindre la capitale, j'en suis persuadé. Avec quelques autres montgolfières, des relais sur quelques points de vue et pics bien placés, on devrait pouvoir quadriller tout le pays et s'entraider beaucoup plus efficacement.

Enfin, nous sortons le miroir et un petit livret de morse. Tony en a quelques notions datant de son service militaire, mais le livret est nécessaire pour les réveiller Moi, j'étais objecteur de conscience. Plus long, mais pas de morse ni de défilés en rangs ni d'armes à feu ni de coupe en brosse ni de sergent-chef autoritaire. Je faisais découvrir l'histoire et le patrimoine de la ville aux enfants nantais. Nantes certainement sous les eaux maintenant. Et moi dans les airs. La vie est pleine de surprises...

Le morse, c'est un test. Nous communiquons quelques minutes avec Jacquenard et son fils, remontés jusqu'à leur ferme sur la colline. Le soleil est dans son dos. Nous avons prévu un jeu. On veut voir si c'est pratique, voire rigolo, de faire du morse.

Je fais le transcripteur : tic-tic-taac, tic, taac-taac... et Tony exécute :

"- Tes moutons vont bien ? - Jacquenard est berger, il en a profité pour aller voir ses bêtes dans la grange -

Il répond :

- Un peu de suspect pour ma maman.

Moi :

- Pas bien compris.

Lui :

- Un vélo c'est tard.

Moi :

- Pardon ?

Lui :

- Bien-sûr. Un pétard"

Et là, j'abandonne. Le morse, c'est bien, mais il va falloir s'améliorer...

Une part du village s'est rassemblée sous nos pieds, petits vermisseaux qui s'agitent et se retrouvent. Ils voudraient certainement qu'on descende, qu'on leur raconte. Mais on n'est pas pressé.

Tandis que l'astre monte doucement sous les éthers azuréens de ce mois de novembre exceptionnel, nous profitons de l'air et du calme. Un peu du muscat aussi, mais il ne faut pas le dire...

Nous réfléchissons, et je prends note :

Besoin de gaz pour alimenter le ballon. Besoin de former d'autres aéronautes. Établir des protections autour du terrain de foot. De toute manière, beaucoup de gens ont envahi l'espace et le camping attenant parmi les réfugiés. Mais il serait dommage qu'un malotru vienne couper l'amarre ou que des chiens sauvages nous attendent à l'arrivée. Mettre en place un code simple de communication pour tout le pays : s'il l'on voit des brigands, une couleur. Si c'est un troupeau de biches, une autre, etc...

Puis l'envie d'une cigarette me prend. Et Tony a envie de pisser. "- Tu pouvais pas y aller avant le décollage ? - J'y ai été..." Bref, il est temps de redescendre. Il est temps de préparer le monde nouveau. Nos amis nous attendent en bas. Un océan nous attend près de Maurs. Il faudra construire des quais, rapporter des bateaux qui peuvent tenir la mer, même si on n'aura jamais ici des vagues suffisantes pour renverser une barque, protégés par les défilés zigzaguant des vallées. Faire encore du nettoyage dans les forêts pour éliminer petit à petit les menaces des carnassiers. Ré-ouvrir les routes. Nettoyer les charniers sous les décombres. Construire des refuges plus confortables pour tous ces nouveaux habitants. Gérer la nourriture, sa recherche, sa production, sa conservation, sa distribution. Enfin, primordial : trouver une place et un rôle pour chacun. Hors de question de laisser les gens inactifs, dans l'attente, livrés à eux-mêmes. Cela pourrait conduire à l'ennui, au ressentiment, à la surconsommation de tout et de rien. Aux séditions, aux mensonges, aux manipulations. On aura besoin que chacun se sente utile et accepté. Motivé. Participatif. De toute manière, on est coincé ici. Au moins pour un certain temps. Naufragés chez soi. Robinsons de la fin du monde. Il va falloir s'y faire. On peut rêver qu'on va s'entendre et travailler ensemble. Reconstruire un présent, envisager un avenir.

Nous, les habitants de la Grande Île...

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