La Grande Île | Partie 3

Chapitre XIX - Sur la crête

Les Accords de Paris pour le climat, en 2016, prévoyaient, sans contrainte réelle pour les états signataires, de limiter la hausse des températures à + 1,5°C à l'échéance de 2025.

Mais le processus de fonte des glaces, les vagues monumentales, les mouvements des plaques tectoniques ont chamboulé ce vertueux programme :

Nous assistons à une hausse des températures de + 12°C, la libération des glaciers et l'envahissement des côtes provoque une concentration en CO2, qui favorise le métabolisme et la photosynthèse des plantes. Le Massif Central est désormais sous climat tropical et la végétation s'épuise à devenir plus luxuriante au naturel que la vitrine d'un fleuriste avec tous ses engrais chimiques Ça tombe bien, il y a du monde à nourrir. Nous pourrons bientôt manger des bananes et des arachides à Mende ou à Rodez...

En contrepartie, et nous en avons déjà été témoins, nous nous attendons à des modifications météorologiques importantes : vagues de froid soudaines, pluies diluviennes, sécheresses, canicules. Tout est possible. Aucune prévision ne saurait nous préparer aux prochaines saisons, aux prochaines années, aux prochaines décennies... Il va falloir être prudents, prévenants et solidaires.

Théo Marignac

Discours d’ouverture

de la 1ère Conférence des Terres Émergées

Clermont-Ferrand, le 26 juillet 2021

Vendredi 20 décembre. Boisset.

Le froid va finir par frapper, c'est sûr. Mais il reste discret pour l'instant, remplacé par cet automne souffreteux, gris la plupart du temps, ou brillant comme ce jour où nous avons inauguré la montgolfière. Il y un mois déjà.

Aujourd'hui, nous sommes remontés avec Yvon jusqu'à Pradeyrols, voir la maison, et les chats. Les volets sont toujours en place, la clé aussi. La maison est froide d'avoir été vide tout l'hiver, mais sinon, rien n'a vraiment changé. Enfin, les plantes, si. Elles ont un peu... mouru.

Cela fait plus d'un mois que nous sommes partis, et nos deux chattes doivent faire leur vie. Ou elles sont mortes. En tout cas, elles ne viennent pas râler de notre absence et réclamer qu'on leur frotte le dos. On leur laisse des croquettes, comme un petit mot pour ne pas qu'elles s'inquiètent pour nous. C'est mignon ? Dire que c'est pour elles que nous avons laissé Le chien au village...

J'en profite pour remplir un sac de livres. J'ai des demandes, au village. Yvon appelle au dehors après l'espèce Félidae, qui boude ou chasse ou moisit. La vie, quoi. Puis nous nous remettons en route. Ce ne sera pas long, mais je m'en voudrais de croiser une horde de bêtes errantes. Il est temps de partir.

J'envisage de revenir vivre ici. À Pradeyrols.

Les meutes de chiens sont de plus en plus rares. Bien-sûr, il faudra se méfier. Et les bandes de brigands, pour l'instant, ont été contenues. Le pays est sécurisé. Il s'est renforcé par besoin, à tel point que nul ne circule sur ses terres sans être vu ni autorisé. Des tours de guet complètent la montgolfière pour surveiller les routes et les cols, et le réseau de communication s'est rodé au cours des quelques semaines écoulées.

Dans cette maison, on y serait plus à l'aise, et on pourrait petit à petit accueillir des voisins et reformer un hameau. Margolette nous suivrait. Sa tranquillité et sa maison lui manquent.

La civilisation a du bon, car il n'a suffi que d'un mois pour retrouver un semblant de société. L'inconnue dans l'équation, pour presque tout le monde désormais, ce sont les migrants. Les installer dans des camps ou les loger à la maison ? Les surveiller ou les intégrer ? Et si ma fille tombe amoureuse d'un de ces... ? Il a beau venir d'à peine un peu plus loin que Figeac, il n'en reste pas moins un étranger.

Où je découvre que la peur de l'autre trouvera toujours un prétexte pour s'exprimer. En plus, parmi nos réfugiés, il y en a qui sont noirs. Imaginez si certains sont homosexuels, voire, voire,... des communistes ! Où va-t-on ma petite dame ?

Bref, ça jase et ça cancane. D'autant que ces préjugés, parfois, profitent et engraissent, en s'appuyant sur des faits réels :

À Maurs, un assassin se cachait parmi les réfugiés, qui a réussi à tuer trois personnes âgées avant d'être surpris, poursuivi, attrapé, et jugé. Jugé à la va-vite, c'est vrai, par la famille et les voisins de ses victimes. Lorsque les gendarmes et le maire sont arrivés, l'assassin nourrissait déjà les poissons par sa gorge ouverte...

À Parlan, une femme prétextait s'occuper des orphelins pour négocier le prêt d'une maison avec les autochtones et la commune. Une ferme un peu à l'écart du village. Elle accueillait bien les enfants, mais aussi et surtout les jeunes filles. Et elle nourrissait tout ce monde en échange de services particuliers donnés à des gens extérieurs. Sa maison close a duré deux jours. Une paire de gamins plus dégourdis que les autres se sont échappés et ont dénoncé leur tortionnaire. La mère maquerelle a été expulsée un jour de grand vent. On dit que les chiens sauvages aiment les jours de grand vent : on ne les entend pas arriver lorsqu'ils encerclent une proie...

Il y a des monstres parmi les réfugiés. Il y en a aussi chez les indigènes : les pillards qui avaient enlevé Margolette et les enfants, les gamins anthropophages de Manhes... Les migrants aussi sont victimes de gens du cru :

Un homme de Leynhac passait ses soirées à boire, puis à visiter les tentes des réfugiés autour du village. Ses victimes n'osaient rien dire. Monsieur était au Conseil Municipal, un proche, très proche du maire... Il violait impunément des femmes ayant tout perdu, puis menaçait de les chasser en-dehors de la commune en conseillant sur le pays de ne jamais plus les accueillir, où que ce soit. Les gens sont naïfs. Il n'aurait pas pu mettre cette dernière menace à exécution. Mais sa femme l'a suivi, qui l'a dénoncé, a exigé son bannissement. Il a été banni... du conseil, juste. Si, si ! Une simple mise à pied. Il a tenté de continuer, il est tombé sur un os. On ne sait pas trop qui ou quoi, mais l'homme a été retrouvé il y a deux matins, devant la mairie, avec ses parties fautives dans la gorge et un bulletin de vote des dernières élections, dépassant de ses lèvres, posé par-dessus...

La grande nouvelle, c'est que nous avons l'électricité. Le lundi et le mardi matin. À tour de rôle selon les cantons...

Aurillac est désormais pacifiée. Les communes du Cantal initient une nouvelle collaboration. Et des techniciens et des ingénieurs sont partis remettre en route le barrage de St Étienne-de-Cantalès, à charge pour eux de répartir l'électricité produite, couplée avec les diverses et multiples usines éoliennes et solaires, dont chaque site est désormais occupé. La propriété privée n'existe plus lorsqu'il s'agit de survie. Le besoin crée la ressource, et nous n'en manquons pas, de ressources, dans ce département montagneux parsemé de lacs, de rivières, de prairies, de forêts. Une véritable abondance. Un certain paradis. En apparence.

En tout cas, ces évolutions post-catastrophes nous incitent à reprendre notre liberté. Et puis, chez Simone, on est un peu à l'étroit, et Simone, elle cause toujours autant. Elle consomme tout l'oxygène avec ses mots et son débit irrépressible. On étouffe...

Sur le retour de Pradeyrols, nous quittons la crête et nous glissons dans la forêt. Nous discutons de tout et de rien, comme un père et son fils. Comme il a grandi, mon fils, en si peu de temps ! Nos bâtons claquent sur le bitume. Les poings dans mes poches crevées. Mon paletot aussi devient idéal ; Je vais sous la muse ! Et je suis son féal ; Oh ! Là ! Là ! que d'amours splendides je rêverais*, si Yvon ne m'avouait pas que Lola a décidé de profiter de mon absence pour se faire faire, enfin, la coiffure qui correspond à son état d'esprit.

"- Hein ! Quoi ? Mais pourquoi ? Comment ?

- Où ? Qui ? Que ? Toutes ces questions, papa ! De toute façon, c'est trop tard...

- Mais qu'est-ce que je vous ai fait ? Je suis si méchant ?

- Non, tu es moqueur. Elle ne voulait pas de toi dans ses pattes.

- Et sa mère ?

- Pas pareil. Elle est occupée, avec Nath et Aglaé, elle est de cuisine aujourd'hui.

- Ah, d'accord. C'est une cabale.

- Une... ? Un truc genre... cheval ?

- Non, genre : complot.

- Genre "coupe-l'eau" ?

- Arrête ou je te renie !

- Tu me René ?"

Voilà à quoi ressemblent de plus en plus les discussions sérieuses avec mon fils. Je lui ai transmis mon gros défaut pour les jeux de mot laids, l'humour qui pédale, la pique qui a du sel (mollets-pédale-selle), le champ lexical audacieux et tiré par les cheveux. Et du haut de ses 11 ans et quelques, il me bat ! J'en ai marre.

Mais je l'aime, alors, je le jette dans les feuilles mortes sur le bas-côté, et c'est à ce moment-là que j'entends un bruit-roulement-frottement-moteur-grondement-caoutchouc-sur-l'asphalte. Par réflexe, je me jette tout contre mon fils insolent et je nous recouvre à la va-vite de feuilles rousses et jaunes, sèches et craquantes. Elles volent un peu en tous sens. Avec un peu de chance...

Le convoi passe à deux mètres de nous. Cinq, non, six véhicules, pleins d'hommes en armes. On dirait des véhicules de transports de fonds, mais aux couleurs camouflage de l'armée, dont quatre ont la benne ouverte à l'arrière pour le transport des troupes. Ils n'ont pas l'allure d'officiels. Plutôt des mercenaires. Vu que la route derrière Pradeyrols est toujours coupée, c'est qu'ils viennent des crêtes, du côté de Maurs. Comme les pillards il y a plus d'un mois. Il doit y avoir un nid par là ! En tout cas, ça ne me dit rien qui vaille. Ce que je distingue à travers les feuilles brisées qui me recouvrent le visage annoncent des ennuis : des jeunes, armés, l'air décidé. Des anciens, allures de baroudeurs et muscles saillants, regards de meurtriers. Ce sont des conquérants, j'en mettrais ma main à couper au feu de la certitude. Je veux dire : pas de doute. Je sens une pulsion, honteuse et coupable, me serrer le ventre et visant à améliorer le taux d'hygrométrie de la couche humifère sous mes fesses, et mon pantalon par la même occasion. Autrement dit, je me pisserais bien dessus, puisqu'il faut tout expliciter.

Je me retiens au dernier moment. Et je crois qu'Yvon fait de même, à la crispation de sa main dans la mienne.

Ces six fourgons passent lentement, sur le qui-vive, dans un bruit sourd de blindés au diesel, prêts à faire feu au moindre mouvement. Mais ils ne regardent pas à leurs pieds, là où nous sommes. Ce qui est trop visible est souvent le plus discret. C'est notre cas. Ils s'éloignent enfin.

Je me redresse.

"- Prêt, Yvon ?

- Prêt."

Et nous coupons à travers bois, toute prudence enlevée. Nous avons une chance sur dix d'arriver avant eux et de prévenir tout le monde. Il ne faut pas la louper.

Ça commence par une descente vertigineuse pleine de branches tombées et d'un matelas de feuilles mortes. Nous rejoindrons le sentier en bas, qui longe la voie ferrée, puis la route qu'ils doivent emprunter, mais par des virages et des détours. S'ils se méfient à l'approche des premières maisons du village et ralentissent encore, nous passerons peut-être avant eux.

Nous, nous filons tout droit. C'est presque comme une couche de neige, mais la poudreuse est cassante et couleur rouille. Nous adoptons la position du skieur, jambes fléchies, en appui sur l'avant du corps. Du saute-mouton. Du glissement. La couche de feuilles amortit, vole en flocons. Les branches sont des pièges, glissantes sous les pieds, attrape-chevilles. Il faut être léger, rebondir, descendre encore plus vite, caler une trajectoire qui évite les obstacles mais permet de garder la vitesse. L'air emplit nos yeux, nos cheveux, l'ivresse du hors-piste, de faire nos traces dans la pente. On dirait deux gros sangliers qui découvrent le surf. Nous avalons la pente comme des professionnels du Super G et déboulons sur le vieux sentier en contrebas. Dans une horde de chiens maigres et encore plus surpris que nous. Ils piaillent et s'écartent. Nous soulevons les genoux et continuons la course sur le plat. je sens Yvon qui rame à se maintenir à mon niveau. Il lui manque encore vingt centimètres de jambes. Mais les chiens ont réagi, senti la viande stressée. Ils nous poursuivent, aboient, se mettent en chasse. Je crie :

"- Allez !"

Et un sursaut de fierté, de vie, de colère, de l'adulte qu'il sera un jour, peut-être, une force nouvelle inonde mon fils qui me rattrape. Concentré, tout à ses pas, son souffle, ses bras qui battent la mesure, il tente même de me dépasser. Si l'on veut tenir jusqu'au village, il ne faut pas aller plus vite. Ne pas trop vite s'épuiser. Je me colle à son rythme, juste un pas devant pour décider de la vitesse et continuer à l'entraîner.

Les chiens nous pourchassent. Ils vont nous rattraper. Les militaires doivent approcher par la route, la route qui n'est plus si loin. Si nous parvenons à l'atteindre...

"- Derrière moi, Yvon !"

Nous donnons un coup d'accélérateur. Les premiers camions passent de leur lent convoi.

"- Suis-moi."

Je suis un filou, je crie à l'adresse des mercenaires :

"- Aidez-nous ! Des chiens !"

Et je m'infiltre entre deux blindés, Yvon collé à mes semelles. Nous louvoyons entre les engins tandis que les soldats, à bord, hésitent. Nous ? Les chiens ? Mais les canidés représentent une menace immédiate et connue. Les véhicules s'arrêtent. Ils font leur choix et le premier coup de feu éclate, qui brise la gueule écumante du gros clebs qui déboule en tête.

Nous donnons nos dernières forces dans la dernière côte.

Devant, la barricade est gardée par Rom et sa barbe rassurante. Pas besoin d'explication. Ils ont entendu les coups de feu. Ils nous voient arriver, à bout de souffle.

Le comité d'accueil se met en place. Hommes et femmes, fusils, couteaux, et même un tracteur et sa herse à ras du sol, derrière la remorque qui barre la route.

Nous franchissons la porte, exsangues.

Je m'écroule au pied du monument aux morts, colonne carrée posée au croisement derrière la barricade. J'entends Yvon qui s'écrase à mes côtés et qui dit :

"- Je suis mort."

Bravo !

Les camions militaires s'approchent doucement de la barricade. Un homme d'une cinquantaine d'années sort son torse par la portière ouverte. Il ressemble à un méchant dans un film de guerre des années 80. Un ruban autour du front, une barbe soigneusement mal rasée - tiens, la mienne, d'ailleurs, ça fait quelques temps que je la laisse me gratter le menton.... - et une cicatrice épaisse et brutale de pirate sur la joue, comme s'il s'était suturé tout seul, à la main, dans le noir d'une tranchée, avec une aiguille en corne de vache.

"- Je suis le Major Lincaid de la Compagnie de l'Ordre. Nous rétablissons l'ordre et la sécurité sur les terres émergées. Vous êtes à présent en sécurité. Laissez-nous entrer et nous nous occuperons de tout."

Autant de répétitions en si peu de phrases.

Il répète un discours appris et pas très original. Je me dis que si ce type rentre dans la ville, nous sommes foutus. Ils vont tout prendre et tant pis pour nous. Je me dis aussi qu'il est temps que je me mêle un peu de politique et que j'aille partager mon opinion avec nos édiles qui justement arrivent à la barricade. Voici Marc, Roméo, Maurice et Séverine, l'équipe municipale, qui passent devant les deux essoufflés que nous sommes, Yvon et moi.

"- Marc !

Le maire prend à peine le temps de se retourner, mais il me reconnaît. Je suis celui par qui le changement arrive, il faut toujours se méfier des nouvelles que j'apporte...

- Je n'ai pas le temps, là, Loïc.

- Ô que si, tu as le temps. Parce que ce Lincaid est un imbécile. Il n'a pas pu penser à ce discours tout seul. Il n'est pas là pour nous protéger. S'il entre en ville, il va tout prendre. Et c'est un imbécile dangereux, parce qu'ils sont mieux armés que nous. Notre seul avantage, c'est le temps, justement, le nombre peut-être, et cette barricade. Ne l'ouvrez pas !"

On peut reconnaître une chose à notre élu en chef, il comprend assez vite les choses. Il opine de la tête. Il franchit en deux enjambées l'espace qui le sépare encore des chariots du charcutier, renforcés et emboîtés sur la remorque qui nous tient lieu de porte :

"- Vous voulez nous sauver ?

- Oh que oui ! Nous avons les armes et la force avec nous. Vous ne craindrez plus rien.

- Et qui va nous sauver... de vous ?

-..."

Ça cogite sec dans la calebasse du baroudeur. La tension grimpe d'un cran.

Marc voit à qui il a affaire.

Maurice a déjà placé des gens en surplomb de la route. À cet endroit, elle passe sous le talus, et donc sous la maison de Rom, puis d'autres jardins. Dans chacun, il y a désormais plusieurs habitants armés. Je soupçonne les adhérents à la chasse d'être les meneurs, à l'affût. Après tout, c'est leur passion. Une passion qui n'a jamais autant servi que depuis un mois, mais je n'épiloguerai pas plus sur ma piètre opinion des chasseurs en général. Toujours est-il que je suis bien content qu'ils se trouvent là, aujourd'hui.

J'attrape Yvon par la manche et je l'écarte du lieu d'un plausible affrontement. Derrière le monument aux morts, protégé par les pierres cimentées, je respire. Soudain, Le chien est dans mes pattes, Cléa et Lola sont à nos côtés. Enfin, Lola... n'est plus tout à fait Lola.

Elle a une grande crête souple qui fait une ligne ondulante entre le haut du front et la nuque, et tout le reste de ses cheveux a disparu.

Elle n'est pas plus grande, pas plus mûre, pas plus âgée, mais elle n'est plus l'adorable et gentille adolescente "collège et rigolades entre copines". Je m'aperçois que je ne connais pas la personne qu'elle va devenir. L'adulte en train d'émerger. La femme qui pointe et s'affirme. Ça me ferait presque encore plus peur que le Lincaid et ses cinglés de la gâchette à nos portes. Voici à quoi ressemble son "état d'esprit" selon le petit frère. Le haussement d'épaule de ma moitié m'apprend qu'elle non plus n'était pas au courant. Lola, quatorze ans, s'est punkisée toute seule. Ça lui va, en fait. Plutôt bien. Et puis, c'est encore mon bébé, et je suis si fier d'elle, tout d'un coup. Je l'attrape par les épaules et la serre dans mes bras.

"- C'est cool, ça te va bien, en fait.

- Papa, ça va, le câlin, là... Mais, c'est vrai, tu trouves que ça me va bien ?

- Oui, mon Papillon. Tu grandis bien. Allez, on se débarrasse de ces congelés du ciboulot, puis on va rentrer à la maison, sur la crête. Avec les chats, et Margot, et l'espace tout autour."

Justement, Major Lincaid vient enfin de trouver une réponse subtile et débonnaire, comme il en rêvait depuis l'enfance, certainement, et qui prouve que sa capacité de réflexion en a gardé des engelures :

"- Si vous ouvrez, tout se passera bien. Sinon, on fout le feu !"

La qualité des dialogues est à la ramasse. Il doit manquer de vitamines, le gros méchant...

Cependant, l'inquiétude transpire dans nos réactions, franchissant des crêtes de niveau insoupçonnées. On serait mieux à la plage dans une crique en Crête, tiens. (ça y est, je crois que j'ai fait le tour des synonymes...)

Et là, tombant comme un cheveu rebelle dans la soupe de poix éternelle de l'autorité abusive, une voix hilare lui répond. Depuis la fenêtre de la cuisine de Rom. Où se tient un Simon guilleret, un fusil dans une main, posé sur le rebord, une bière qui se-crète sa mousse dans l'autre :

- Le feu ? Ça tombe bien, blaireau, c'est l'hiver. On avait peur de prendre froid."

Aux autres fenêtres surgissent Paul-vin, Paul-pain, le boulanger, le gros Franck, Nath, et plus loin, derrière les cyprès, encore d'autres gens.

Et ils ouvrent le feu.

Chapitre XX - Douce brise, tout se brise

Ce 20 décembre, minuit heure française, les conséquences des inondations, vagues et tremblements de terre ont eu de nouvelles répercussions, surprenantes et... impressionnantes :

Comme un aimant qui changerait ses polarités, l'attraction de la Terre a subi un rééquilibrage. Une heure de secousses et de vibrations qui n'ont pas produit de dégâts trop graves au sol, du moins, chez nous. Mais par contre, la lune a été frappée par les variations brutales de champ magnétique. Elle a stoppé sa course dans le ciel, puis l'a reprise. Avec un morceau en moins.

Environ un huitième de notre satellite s'est détaché et s'est écarté de son astre de quelques centaines de kilomètres. Le phénomène est visible à l’œil nu, et très impressionnant. Comme si un démiurge gigantesque avait frappé notre bonne vieille lune de sa masse. Les morceaux détachés continuent leur voyage sur la même orbite.

Nous avons donc désormais une lune morcelée dans le ciel.

C'était imprévisible. Nous n'avons aucune idée des changements que cela pourra introduire dans les marées, la météo, ou même l'inspiration des poètes ou le comportement des amoureux...

Chronique sur France Bleu Pays d'Auvergne

Jacques Desplates

Un vacarme explosif, répercuté, tournant et renouvelé.

Il nous fait ployer les oreilles et rentrer nos organes habituellement les plus expansifs chacun dans sa coquille.

Mais peu d'efficacité. Les Boissétois tirent en l'air.

Des chasseurs et des tireurs du dimanche.

Pas vraiment des tueurs ou des revendicatifs. Le cantalou n'est pas un révolutionnaire, en général. La dernière révolte en date remonte à 1792, à Boisset, où le maire, Hugues Lac - véridique - dirigea les révoltes populaires contre les nobles et aristocrates parce qu'il y avait disette de pain. Même en mai 68, ça clamait "Vive De Gaulle" à Aurillac...

Aucune intention de nuire ou de détruire. Juste impressionner, effrayer. Que ces crétins méchants et surarmés s'enfuient.

Les mercenaires aussitôt se mettent à couvert, dans les véhicules, dessous, derrière le muret du Barthélémy, le patron du café. Il habite juste en-dessous.

Ils répliquent.

À tir tendu.

Les salves des armes militaires déchirent les haies, percent les murs, brisent les fenêtres. Touchent des êtres humains. Un cri, deux, trois. Je vois Maurice s'écrouler. Séverine se penche vers lui. Nous sommes tous à couvert, à présent. Mais nous ne tirons quasiment plus, trop préoccupés à nous protéger de cette vague de plomb meurtrière. Paul-vin réplique, avec Simon et Paul-pain. Leurs canons ne visent plus les oiseaux, mais nos adversaires. Les camions sont criblés, des mercenaires tournoient comme des toupies.

ça tourne mal...

Roméo s'écroule à son tour. Certains des nôtres s'enfuient et se retrouvent à découvert. Les mercenaires profitent de la panique. Ils redoublent leurs tirs.

Avec Cléa et les enfants, nous nous blottissons derrière le monument aux morts tandis que des balles en réécrivent sa plaque sur l'autre face.

Alors, le tracteur démarre.

Fume, crache sa fumée. Les blessés allongés derrière la barricade sont tirés sur les bords de la route. La remorque est décalée à la force des bras à l'écart du passage. Les tirs nourris de nos agresseurs pétaradent en tous sens. Le tracteur, la herse baissée, accélère et fonce sur le premier fourgon, qu'il empale dans un froissement de tôles incoercible. Il pousse encore et les six véhicules, un à un, s'emplafonnent, reculent dans un crissement de leurs freins à main tirés. C'est la débandade chez les mercenaires. Ils se retrouvent à découvert. Le tracteur poursuit sur sa lancée et le dernier fourgon bascule derrière la maison de Barthélémy, un second commence à pencher. Les Boissétois dans les jardins en surplomb, enfin, ceux qui restent, se redressent et reprennent leur tir de barrage. Les mercenaires sont touchés, un à un.

Le tracteur s'arrête.

La Compagnie de l'Ordre tente une fuite, à pieds, dans le plus grand désordre. Marc hurle de cesser le feu. Mais certains tentent encore d'atteindre la quinzaine de types qui courent sur la route, qui repartent vers les bas, vers la forêt. Les coups de feu sont sporadiques, désormais. J'ose lever la tête. Le spectacle est effrayant.

Au moins cinq personnes gisent au sol de notre côté, certains pleurent de douleur. D'autres ne sont plus. Et sept mercenaires ne réclameront plus jamais rien aux villageois des campagnes. Cléa prend les enfants et s'éloigne en remontant la rue vers la salle des fêtes. Je m'approche de Roméo, couché sur le trottoir. Il respire encore mais une large tâche sombre assombrit son pull. Il a le regard vitreux, fixé sur les nuages. Je m'agenouille à ses côtés, retire ma veste et presse sur sa plaie à son flanc, doucement, fortement, pour diminuer l'hémorragie.

J'entends des cris plus bas sur la route. Je crois qu'il reste un mercenaire vivant. Deux hommes que je ne connais pas s'acharnent sur lui. J’attrape une femme qui erre entre nous et lui ordonne sans ménagement de me remplacer. Elle hésite à foutre ses mains dans le sang, mais une fois qu'elle a commencé, elle comprend qu'elle ne peut plus faire machine arrière : elle contient une vie sous ses paumes. Je me précipite vers les deux colériques qui tapent sur le chef des mercenaires à coups de pied en l'insultant. Je suis en colère. Je les écarte avec violence.

"- Ça suffit ! Il y a eu assez de morts comme ça. Allez vous rendre utile. Il faut transporter les blessés à la salle des fêtes. Trouver des infirmiers, des docteurs, des bandages. Faire bouillir de l'eau. Tout ce que vous pourrez.

- Mais on ne va pas le soigner, quand même !

- Bien-sûr que si ! Au moins jusqu'à ce qu'il nous dise combien ils sont. Vous croyez que ce crétin est tout seul ? Qu'il a créé sa propre compagnie comme un grand ? C'est un sous-fifre. Comme vous. Alors allez-y !"

Déjà des civières arrivent. Depuis l'attaque des oiseaux, elles sont prêtes. Nous sommes prêts. Enfin, pas à ça...

Deux hommes attrapent le Major Lincaid sous les épaules. Il gémit. Du sang dégouline sur son treillis. Il a la moitié de la cuisse perforée de plombs et la gueule contusionnée.

"- Il faut le garder en vie jusqu'à ce qu'on l'interroge. Surveillez-le !"

Je retiens une envie de vomir de plus en plus forte. je n'ai pas le temps. je ne veux pas. On évacue les blessés. On fouille les mercenaires tués et les entasse sur les gravillons au bord de la chaussée.

Marc est au pied du tracteur. La tête baissée. Je m'approche. L'homme appuyé sur le volant ne bougera plus jamais. Je reconnais sa casquette vissée sur ses maigres cheveux blancs. Il ne grimpera plus dans sa montgolfière.

René.

Avec Marc, nous le faisons descendre tout doucement de la cabine. Il a de multiples impacts sur le torse. Il a continué jusqu'au bout, jusqu'à ses dernières forces.

Dix minutes.

Il a fallu dix minutes pour composer un groupe chargé de nettoyer les abords du village, chercher les mercenaires blessés ou dissimulés dans quelques maisons.

Le reste sera plus long.

Nous avons huit blessés graves, qui ont perdu beaucoup de sang. Dont Maurice et Roméo. Et nous n'avons pas de docteur. Le plus proche doit être au Rouget. Mais mieux vaut demander de l'aide à l'Afrique du Sud, ce serait plus efficace.

Cléa est là, qui aide, parle aussi, écoute beaucoup. Il y a les blessés, et il y a la panique qui s'insinue chez les autres. Il faut rester ferme, rassurant. Il est hors de question de perdre nos moyens, il y a trop à faire.

Nous avons aussi trois morts. Deux réfugiés qui tenaient la barrière et un des tireurs embusqué derrière une haie au-dessus du carnage. Trois corps disposés à même le sol devant la salle des fêtes.

Pour les mercenaires, ce sera certainement un bûcher. Pour nos défenseurs, une inhumation. Plus tard.

Simon est là, Marc, Jo, Aglaé, et moi. Lincaid est entravé sur une table, avec de la grosse corde, plusieurs tours serrés forts sur le torse. Un bandage rapide a été posé sur sa cuisse, mais il est déjà entièrement brun. Je serai totalement incapable de dire s'il peut s'en sortir. Ça n'est pas vraiment important. Si ?

C'est Aglaé qui entame l'interrogatoire. Elle a cette bonhomie qui inspire la confiance, une voix et un physique rassurant, une grosse mère comme les déesses des temps premiers, toute en formes, sans limites.

"- Comment tu t'appelles ?

- Gilles... Gilles Lincaid.

- Tu viens d'où, Gilles ?

- Decazeville.

- Comme toute ta compagnie ?

- Arh... Vous voulez savoir, hein ? Je ne dirai rien.

- Tu vas mourir, Gilles. C'est ça que tu voulais ?

- Non, je voulais... une maison... une femme... Mais j'aime pas trop les enfants. Ils font du bruit. J'ai jamais eu tout ça.

- Les autres, ils sont où ?

- Ailleurs. Ils vont venir.

- Peut-être. Mais toi, tu ne pourras plus les aider.

- Putain, ça fait mal ! J'ai été légionnaire. Dix ans. Jamais eu aussi mal.

- Tu veux qu'on diminue la douleur ?

- Oui.

- Alors, dis-nous qui ils sont, où ils sont.

- Ils sont trop forts. Le colonel... me faisait peur.

- Le colonel, il vient de Decazeville ?

- Oh non. C'est un vrai colonel. Il a reformé l'armée. Il a repris Villefranche, puis tous les villages. Après les côtes, ce sera l'intérieur...

- Vous êtes nombreux, alors ?

- Plus que vous...

Il rit en gémissant.

- On engage tous ceux qui veulent, partout où on passe. On rétablit vraiment l'ordre.

- Je te crois. Mais tu vas mourir quand même.

- Oh non, je... ne veux pas. Je n'ai jamais eu d'enfants...

- Je croyais que tu ne les aimais pas ?

- Mais ma femme, elle en aurait voulu. Alors, peut-être... que ça aurait été bien... quand même.

- Aide-nous, Gilles.

- Allez à Maurs, lui dire que vous obéissez.

- Oui, on va faire ça.

- Il voudra des femmes, l'argent, l'alcool, les armes. Et vous serez en sécurité.

- Oui, Gilles. On va faire ça.

- La Compagnie vous protégera. Si vous obéissez."

On se retrouve dehors.

Une brise tiède souffle sur nos drames. Mais elle n'apaise pas l'inquiétude :

"- Il va survivre, si on le soigne.

- Est-ce qu'on va le soigner ?

- Je ne sais pas.

- Il n'a rien dit.

- Oh si. Plein : le colonel. Il est à Maurs. Ils ont une armée avec plein de gens du pays, qui viennent des villages qu'ils prennent. Ils agissent comme des soudards. Et il fait peur, ce colonel. Alors, ses soldats, ils ont peur. Et ils sont bien armés et bien entraînés.

- On ne peut pas lutter.

Mais Aglaé ne s'en laisse pas compter :

- On n'a pas le choix."

Un peu à l'écart des autres, je retrouve ma Cléa-infirmière-qui-n'a-rien-demandé tirant convulsivement sur son clope. Je l'enlace tendrement. Le chien débarque en agitant sa stupide queue de bâtard content. Lola la punk et Yvon le suivent.

Je leur raconte tout. Mon projet de remonter à Pradeyrols, mais l'armée qui attend à nos portes, qui a déjà peut-être commencé à conquérir le pays.

Je sais que des messages sont partis, via la montgolfière, via les talkies-walkies, via les voitures qui rassemblent les villages et les hameaux. Un médecin ou quelqu'un de compétent va bien nous être envoyé ?

Je sais que la Châtaigneraie rentre dans une période encore plus sombre que le mois passé. Le séisme humain est pire que les colères de la nature, parce qu'il vient de nous, et qu'on est vraiment l'espèce la plus conne de la terre. J'ai envie de pleurer. J'ai envie d'un câlin. J'ai envie d'être un enfant et qu'on me rassure.

Yvon me colle d'office une main sur l'épaule :

"- On va s'en sortir, papa. Comme toujours. Et ce sera mieux après, parce que nous, on peut encore croire et rêver. Et c'est comme ça qu'on change le monde. C'est toi-même qui le dit.

- Tu crois ?

- J'en suis pas sûr, t'a pas dit ça ? Bref, ça serait bien, non ?

- Oui, je crois."

Ma larme qui coule tout d'un coup est chargée de moins de renonciation ou de désespoir. C'est une larme d'émotion brute. C'est de la fierté. C'est l'enfant rassuré par son propre enfant.

Je souris et l'enlace.

Et ma fille pose la question à dix mille boules :

"- Alors, qu'est-ce qu'on fait ?

C'est Cléa qui lui répond :

- Je ne sais pas. Je ne sais vraiment pas. Je crois que c'est la guerre, cette fois."

Finalement, un convoi débarque de Parlan. Un médecin, cinq hommes et trois femmes, tous armés. Le docteur n'est plus de première jeunesse mais il a l'air compétent. Il annonce tout de go qu'après les blessés, il fera le point sanitaire avec tout les habitants actuels du village. Il a apporté des médicaments aussi, de quoi renouveler quelques ordonnances... Bonne initiative.

L'après-midi est exceptionnellement chaude, lourde, même pour cet hiver hors-normes.

Pas de nouvelles de Maurs. mais personne d'autre dans aucun village n'a annoncé d'autre visite de militaires. Il va falloir y aller voir. Zut. Pas vraiment envie.

Une brève cérémonie est donnée dans le cimetière lui-même, avant l'inhumation de nos quatre défunts. Un ami du gros Franck n'a pas survécu à ses blessures. Cette journée coûte cher.

Les mercenaires enfuis n'ont pas été retrouvés. Enfin, si, quelques uns, je crois, mais ils n'ont pas été ramenés. Les vengeurs partis à leurs trousses ont agi comme le font les êtres humains apeurés : d'abord, je tremble. Ensuite, je me mets en colère. Après j'exprime ma violence. Et enfin, peut-être, je regrette. Je pleure. Ou j'en deviens fier. Et con. Difficile de leur en vouloir.

À leur retour, parmi les vengeurs, il y en a un de fier. Les autres sont plutôt au bord de la dépression. Je soupçonne l'horreur perpétuée. Je soupçonne la vengeance. Je soupçonne un traumatisme. Je le signale à Marc. Il hausse les épaules. Pas son affaire, pas le temps. Tant pis pour eux ? Je ne sais pas. Il hausse les épaules...

Du coup, combien de ces mercenaires restent-il dans la nature ? Dans quel état ? Il va falloir encore plus se méfier dans les jours à venir dès que l'on sort du village.

Aussi, il est décidé de renforcer les défenses en priorité, avant d'entreprendre toute expédition vers l'extérieur. Et demain, un groupe partira espionner Maurs pour en savoir plus.

Maintenant que le village compte plus de deux mille habitants, il n'est pas difficile de trouver de la main-d’œuvre. D'autant plus que cet affrontement a agi comme un déclencheur sur beaucoup de réfugiés, qui, jusqu'alors, ne participaient aux tâches qu'avec réticence, parcimonie, parce qu'il le faut bien... Certains, aujourd'hui, sont morts pour eux, et notre situation reste fragile. Avant le soir, les patrouilles de surveillance sont doublées et des gens qui restaient entre eux sont venus proposer spontanément de l'aide, s'excusant d'être restés à distance.

"- On ne pensait pas rester ici. On n'a pas choisi. Mais maintenant, ça doit être partout pareil. À quoi bon aller plus loin ? Vous nous avez accueillis. Alors, puisqu'on est avec vous, on ne peut plus rester à l'écart."

La mort de René a touché beaucoup de gens aussi. Cette vieille tête de mule avait réussi en un mois à rencontrer et à échanger avec la plupart de ces nouveaux arrivants. Il passait son temps à circuler au milieu des tentes et des caravanes installées au camping, à expliquer comment on fait la meilleure trufada aux groupes de cuisine, à raconter des anecdotes sur le village, avant. Nos migrants ont perdu un grand-père. Ils ont gagné une volonté de s'intégrer. Et la communauté a gagné un nouvel élan.

Néanmoins, la soirée est triste.

En famille, nous retournons très tôt chez Simone pour tenter de trouver l'apaisement dans le sommeil.

Le chien ne pète même plus ce soir. Lola et Yvon restent silencieux. Cléa est épuisée. Je couche mes ouailles puis m'extirpe dehors. Je croise Simon et un jeune homme du nom de Basile. Un beau brun à la mèche folle et au regard intelligent. Il a un sourire sympa. Et il a apporté de l'herbe qu'il conserve depuis sa vie d'avant, chômeur un peu musicien. Simon a échangé contre de l'eau de vie de poire - mais où trouve-t-il toutes ces bouteilles ? - et le joint comme la bouteille tournent. Et la lune est belle, amoureuse, croissant effilé dans le ciel de décembre.

Lorsque je me lève pour retrouver mon lit, les paupières plus lourdes qu'un semi-remorque, tous les chiens du village se mettent à hurler de concert. Puis le sol se met à trembler. La forêt bruisse de milliers d'oiseaux qui prennent leur vol en même temps. Les volets claquent, les portes vibrent. Il suffit de de quelques minutes et tous les habitants du bourg surgissent devant leurs portes. Cléa vient se blottir dans mes bras. Lola et Yvon se serrent un peu plus tous les deux. Les vibrations dans le sol et les murs perdurent, atteignent un mouvement continu. Le bruit emplit tout l'espace, presque palpable. Si toute la population n'était pas dehors avec nous, effrayée, je croirais à un mauvais trip. Mais c'est bien réel. Et ça dure. Puis nous manquons de basculer vers le couchant. Un instant. Comme si la terre s'était arrêtée de tourner. Puis elle reprend sa révolution, et l'on bascule dans l'autre sens. Le bruit s'arrête. Les vibrations s'estompent.

Nous distinguons clairement le morceau de la lune qui se sépare du satellite, de sa face sombre. Il s'éloigne de l'arc éclairé par le soleil caché, et se met à briller lui aussi. Il se stabilise à une main de lui, laissant une traînée de nuit entre le croissant brisé et ses débris épars.

La lune a perdu un morceau.

Et le froid arrive.

Chapitre XXI - L'hiver

On a retrouvé le président !

Notre jeune président qui allait bouleverser la politique et remettre le pays sur le droit chemin.

Et la moitié du gouvernement, de gauche, de droite, tous unis. L’État français est sauvé !

Ils se sont enfuis avant que la Tour Eiffel ne baigne dans l'océan. Ils ont été évacués dans une demeure secrète au cœur du Puy de Dôme, près du Mont-Dore, un bunker préparé à l'avance, sur des prédictions gardées secrètes, qui parlaient d'inondations record... Comme quoi, tout le monde n'a pas été surpris par le Second Déluge.

Il paraît qu'ils ont continué à communiquer avec les autres états dans le monde et qu'ils préparaient l'après-catastrophe. Il y avait des banquiers et des assureurs avec eux. Pas des maçons. Des assureurs !

Ce qu'il n'avaient pas prévu, les corniauds, c'est que la fin du monde, de leur monde, rebattrait les cartes. Lorsqu'ils sont sortis de leur forteresse enfouie sous la roche et deux mètres de béton, capable de résister à une attaque nucléaire, plus personne n'avait besoin d'eux.

S'il avait fallu les attendre...

Le Massif Central a vu sa population multipliée par cinq ou six. L'électricité, l'eau potable, l'instruction, la sécurité : tout a manqué. Nous avons dû nous réorganiser, nous protéger des pillards, partager la nourriture et les moyens de subsistance. Ensuite, le froid a frappé. Un grand hiver, soudain et meurtrier.

Et lui, il est sorti, avec sa blonde, tous bien rasés, en costumes impec. Et il a dit :

"- Ne vous inquiétez pas. Nous allons redresser le pays."

Tout le monde a ri. Puis s'est détourné.

Il y a juste un vieillard qui s'est approché doucement, qui lui a tendu une pelle.

"- Si vous commenciez par nous aider à creuser ces latrines..."

Témoignages de survivants au Second Déluge.

Nuit du 20 décembre. Boisset.

Le Géant de l'Hiver a dû surgir au-dessus du village, et il souffle son haleine glacée sur nous. Je tremble, et ça n'est pas à cause de la lune. Tout le monde est saisi. Les gens se précipitent avec des monceaux de couvertures et de laines pour apporter aux gardes et aux patrouilles qui resteront dehors quoi qu'il arrive.

J'entends Jo, Tony et Daniel qui clament dans les rues : "- Rallumez les poêles, couvrez les enfants. Nous avons besoin d'aide au camping pour distribuer des couvertures..."

Et pendant ce temps, la lune ressemble à un fromage sec croqué par une souris indélicate. La nuit est limpide. Il gèlera avant le matin. Et fort. Ça commence déjà.

Je ressurgis de la maison de Simone pour allez faire ma part, Le chien dans les talons, et j'ai la surprise d'être suivie par Lola, toute emmitouflée.

"- Tu n'es pas obligée. Tu peux rester au chaud.

- Le chaud, ici, c'est étouffant et ça pue. On est trop nombreux dans cette maison. Et puis, je veux être utile, moi aussi.

- À quelqu'un en particulier ?

- Tu ne le sauras pas..."

Oh ! Ce regard plein de sous-entendus ! Depuis quand ma fille est-elle capable de revendiquer ses décisions avec tant de naturel ?

"Il ne faut se justifier de rien. Il ne faut même pas convenir de ceci ou de cela avec élégance. Il faut tout revendiquer avec passion." Je me souviens de cette citation qui colle pile poil à ma fille. Piaget ? Prévert ? Mamie ? Qu'importe. Nous voilà sous la lune morcelée à délivrer une remorque de couvertures et de bûches fendues aux gens du camping, et tout d'un coup, d'autres nous aident, que je ne connais pas. Dont un grand jeune homme à la peau aussi sombre que la nuit et au regard comme deux étoiles, qui rit avec Lola en déballant les couvrantes. Ben voilà autre chose !

Mon sang de père s'échauffe. Mon sang de père est fier. Mon sang de père s'inquiète. Mon sang de père veut contrôler. Mon sang de père fait chier. Je redouble de vaillance dans mes tâches pour oublier cette Héloïse et son Abélard qui fricotent sous mon nez. Et me retrouve face à l'Abélard en question, les mains sur la même couverture :

"- Bonjour.

- Bonjour monsieur.

- Tu fricotes avec ma fille ?

J'entends Jo qui pouffe dans mon dos et sa femme Aglaé donne une tape complice dans celui de Lola. Elles se liguent...

- Oui monsieur.

- Tu avoues, en plus ? Tu es aussi insolent qu'elle ?

- ... Peut-être, monsieur.

-...

- Très bien. Moi c'est Luc. Tu peux me tutoyer, ce sera aussi simple.

Je lui tends une poigne aussi franche que je peux le faire, il y pose une main solide, en me regardant dans les yeux. Qu'il a presque noirs. Comme Lola. Il me plaît. Un peu.

- Kamel."

C'est le premier garçon que je vois fréquenter ma fille. Je voudrais dire plein de choses, le sonder, lui faire comprendre que je ne suis pas un méchant, qu'il n'a rien à redouter de moi. Mais que je protégerai Lola quoi qu'il arrive. Mais ça serait inutile, ou déplacé. Je répète juste :

"- Très bien."

Et je lui arrache la couverture des mains d'une façon un peu bourrue...

Les braseros sont allumés, les couvertures distribuées. On se retrouve, tous les bénévoles en question, autour d'une tisane à l'ancienne buvette de la pétanque, devenu centre de distribution de la zone camping. Il y fait désormais un froid polaire. Dehors, et dedans. Jo nous rappelle à la réalité :

"- Il va y avoir du travail demain. Le gel va nous embêter, il faudra s'occuper du bois et du charbon, de l'essence qui reste, protéger les arrivées d'eau sur le camping et les maisons réouvertes. Et il y a toujours la Compagnie de l'Ordre à Maurs. Un groupe partira tôt demain matin pour aller voir. Alors, à part ceux qui sont indispensables, tout le monde au lit."

Lorsque nous sortons de l'abri sommaire de la casotte, une brume glacée nous cache la lune et ouate le camping autour de nous. Nous remontons en silence les quelques deux cent mètres qui nous séparent encore de nos oreillers.

Les températures sont presque remontées. De petits papillons légers, givrés, nous encerclent, nous font plisser des yeux. Ils grossissent et prennent leur temps pour fondre sur nos vêtements. Lorsque je pousse la porte de chez Simone, derrière l'église, il y a déjà un fin duvet de neige sur les pavés de la rue et les branches nues du petit jardin. Dehors, on ne voit qu'étincelles blanches et longues, et lentes, et froides. Elles éblouissent tout autant que le feu et mangent l'espace, cachent le monde, le couvrent de silence.

Lola sourit dans son regard, flocons brillants dans les lacs de ses pupilles noires. Je ne peux m'empêcher de faire de même. Nous avons toujours aimé la neige dans cette famille.

Samedi 21 décembre.

Je hais la neige.

Vingt centimètres. Ça a commencé après deux heures du matin et à neuf heures, il y a déjà vingt centimètres ! C'est lourd et froid et humide dans les pieds. Je n'ai pas assez dormi. Je n'ai pas l'équipement. Je déteste ça !

Qui a dit qu'il fallait aller jusqu'à Maurs aujourd'hui ? Mais il a fallu qu'un corniaud d'employé communal, d'ex-employé communal - qui se croit encore fonctionnaire de nos jours ? - décide de partir aux horreurs, pardon, aux aurores.

Jo est fringant, lui. Il a même pris le temps d'aller nourrir ses vaches rassemblées comme tant d'autres dans les granges autour du bourg. Il pète la forme. Peut-être qu'il est un cyborg ? Qu'il n'a pas besoin de dormir ? Heureusement, nous emprunterons le pick-up communal, équipé de pneus neige, qui chauffe déjà devant la salle des fêtes. Dans les cuisines, les volontaires s'activent. Il reste du café, du pain, de la confiture. Ils épluchent les patates pour le midi. Ça me dépasse, toute cette agitation. Je me force à manger. Je ressors dans le froid et Simon me colle d'office un joint dans les lèvres. Son pote Basile sourit. Avec ça, je vais refaire une sieste dans le 4x4...

Paul-vin complétera l'équipe. Il vérifie l'armement. Toujours pas d'arme à feu pour moi, mais j'accepte de récupérer mon grand coupe-chou, héritage du beau-père. Celui qui m'accompagne depuis l'expédition punitive à Cayrols, il y a plus d'un mois déjà. Avec la surprise d'y découvrir un fourreau !

"- Il y a quelqu'un qui travaille le cuir chez les réfugiés. Ils ont entendu ce que tu avais fait à Cayrols et à Manhes et pour Alice, le ballon de René... Alors, ils ont tenu à protéger ta lame. Une marque de respect. Tu peux accrocher le fourreau à ta ceinture..."

Les autres se munissent des armes récupérées sur les mercenaires, la veille. On a même des gilets pare-balles. Et de nouveaux talkies. Quand cette folie s'arrêtera-t-elle donc ?

Le ciel est chargé de nuées sombres. Il reneigera sûrement avant ce soir.

Le pick-up est blanc-presque - si l'on peut considérer la rouille comme du blanc - et cabossé. Mais il est haut et puissant. Il avale la neige sous sa carlingue sans patiner. Le chauffage est à fond. Il étouffe ma résistance. Je somnole aux côtés de Simon et Basile. Paul et Jo surveillent la route. Nous descendons par les gorges, la route la plus courte et la plus horizontale pour rejoindre Maurs.

C'est joli, les gorges de la Rance sous la neige. Je pourrais me croire en vacances. J'ai un coup de blues...

Un sentiment d'innocuité. Je ne dis rien à Simon, il croirait que j'ai trop bu - jeu de mot, cherchez pas...-.

Je me sens inutile, ballotté dans la chaleur de la cabine tandis qu'un monde blanc et silencieux défile derrière ma fenêtre.

Je crois que c'est une sensation que je porte depuis des années. Quelque chose qui s'approche de l'ennui, peut-être de l'ennui de moi. Un vague à l'âme qui m'étreint depuis l'adolescence. Je n'étais pas sportif, pas musicien, juste un peu poète. J'avais souvent du mal à me trouver des copines, ou les mauvaises avec qui ça ne durait pas. J'aspirais tellement à d'autres choses. Des choses que j'ai trouvées parfois en travaillant, lorsque le rythme et l'accomplissement prenaient le pas sur mes pensées. Que j'ai trouvées en montagne, devant l'immensité, au sommet d'un pic grimpé au petit matin, devant la douleur dans les jambes et l'éblouissement de paysages trop grands pour être décrits. Que j'ai trouvées en faisant l'amour, lorsque les corps se parlent loin des pensées, s'épousent et jouissent dans la chaleur l'un de l'autre, plénitude et cri spontané. Que j'ai trouvées à la naissance de mes enfants, jaillissement d'amour si puissant dans ces petits bouts de chair rose. Un accomplissement. Oui. J'aspire à un accomplissement. Et tout le reste de ma vie n'a été qu'une tentative d'attendre le prochain bon moment, alors que l'âge et les odeurs du corps et la fatigue du dos me marquaient de leurs griffes de plus en plus aiguisées.

Peut-être que la drogue douce prise en douce ce matin y est pour quelque chose. Je n'avais plus fumé au lever du jour depuis mes vingt ans. J'avais que ça à faire, apprenti chômeur, futur écrivain sans lecteur, amoureux malheureux et solitaire. Ces dernières années, j'ai trouvé de l'accomplissement dans mes tâches de jardinier, lorsqu'un arbuste taillé prend une nouvelle forme, SA forme que j'ai retrouvée, lorsque le chantier se termine et que l'ordre se fait, déchets nettoyés, haies épurées, pelouses adoucies. Lorsque mon corps se muscle et que ma tête se vide.

Et là, à côté de Basile qui sourit tout seul, de Simon qui ronfle doucement, de Jo et Paul attentifs devant, je rêve et j'ai presque envie de pleurer. À tout ce que je n'ai pas accompli. Ma vie sert-elle à quelque chose ? Ai-je attaché mon nom à quelque chose de beau ? Suis-je une bonne personne ?

Aïe !

La voiture s'arrête et je me frappe la tête contre la vitre.

"- On continue à pied, si on ne veut pas être repéré. Tout le monde dehors..."

Le froid me saisit. Il est pur. Il est sain. L'air me pénètre les poumons et m'éclaircit le regard. La neige craque épaisse et compacte, elle lave le pays, le vêt d'un manteau de nature plus grand que le travail de l'homme. Je retrouve mes marques. Ces années passées dans les Pyrénées où j'étais le plus proche de moi-même, le plus croyant dans ma vie. Le plus abouti. La neige occupait une bonne partie de l'hiver, comme une compagne exigeante et magnifique.

Nous sommes au dernier croisement avant St Étienne-de-Maurs, qui jouxte la petite ville. Un kilomètre ou deux et c'est la nationale, l'agglomération. Les gens. La Compagnie de l'Ordre ? La mer, désormais.

Nous enfonçons les mains dans les poches et les pieds dans la couche immaculée. Les fusils sont dissimulés sous les manteaux, les têtes sous les capuches. Nous progressons en file indienne le long de la route, puis, aux premières maisons, nous nous détournons et pénétrons dans les champs. Le détour nous rallonge mais nous assure la discrétion. Jusqu'aux premières tentes...

Tous les abords de la commune sont parsemés de campements, de braseros, d'une population déjà active à se protéger du froid et de l'humidité, à rapporter du bois et à alimenter des marmites sur le feu. La neige est foulée et boueuse, glissante, sale, creusée, amoncelée sur les bords. Les gens pellent et soufflent. Nous nous mêlons à eux.

Un rapide conciliabule avant le pont qui sépare les deux communes. Le petit pont, au milieu des lotissements. Ici aussi, il y a des tentes et des baraquements de fortune, sur les bords de la chaussée, dans les jardins des pavillons. Les garages sont ouverts et rassemblent les gens, comme des grottes où l'on peut s'abriter du vent et laisser sortir la fumée des poêles qui réchauffent, un peu, les mains tendues des réfugiés. Aucun poste de garde. Nous décidons de nous séparer. Rendez-vous ici-même dans deux heures. Nous devons connaître la situation en ville, l'emprise des mercenaires sur les gens, leur nombre. Les capacités de résistance des habitants, leurs projets : se soumettre ou résister ? La peur ou la liberté ?

Paul et Simon remontent par la route principale, la nationale, à notre droite. Jo va tout droit. Il a ses relations et ses repères ici, de la famille, des cousins... Basile reste avec moi et nous partons à gauche, vers les quartiers résidentiels, pour remonter sur le bourg par un autre chemin.

"- Tu faisais quoi, Basile ?

- École de commerce à Montauban. Mes parents habitaient à Nègrepelisse. J'ai essayé de les rejoindre, mais il n'y avait plus personne à la maison. Juste un mot disant qu'ils ne pouvaient plus attendre, qu'ils se dirigeaient vers la montagne. Ils étaient avec ma petite sœur. Je faisais de la moto. J'ai récupéré celle de mon père dans le garage. J'ai essayé de les rattraper. Et puis, avant Figeac, on m'a piqué la moto. J'ai terminé à pied. Avec d'autres réfugiés. Jusqu'à Boisset...

- Tu as quel âge ?

- vingt-et-un ans. Et toi ?

- Quarante-deux. Ça te plaisait le commerce ?

- Pff ! Je savais pas quoi faire. Je me faisais chier. C'était peut-être mieux que rien. Mais j'y allais pas beaucoup. Je préférais la musique, avec des potes. On faisait un mélange de Pink Floyd et de Nirvana. On répétait, puis on fumait. C'était une chouette vie...

- Ouais, c'est sûr..."

On rigole tous les deux, comme des cons. Il n'y a plus rien de sûr, ni même peut-être de chouette dans la vie. Il reste le rire...

Nous croisons de plus en plus de gens, et de plus en plus de gens armés. Ils devraient être sur les bords de la commune, à protéger et surveiller, mais ils sont en ville, et ils ont l'air menaçants. Nous nous faisons discrets, regards sur nos chaussures. Nous atteignons sans encombre le tour de ville. C'est Babylone !

Des toiles tâchées par la boue sale et fondue, des stands de bouffe ou d'armes ou de vêtements, des animaux en liberté, chevaux, ânes, vaches, moutons... Même une autruche et un dromadaire ! Maurs était "plus beau marché de France"... Là, c'est la Cour des Miracles. On se croirait dans une reconstitution du film Notre Dame de Paris. Ou Excalibur, de John Boorman. Les déchets et les déjections remplacent la neige au sol. Des patrouilles de mercenaires surveillent et se servent dans les stands. Ils parlent et rient fort, bousculent sans gêne. Basile se retrouve au sol d'un coup d'épaule même pas volontaire et je l'aide précipitamment à se relever : le fusil caché sous sa cape de laine s'est dévoilé un court instant. Mais l'homme ne s'est pas retourné. Il n'a rien vu. Ils sont les maîtres. Nous ne sommes que quantité négligeable, fongible. Du bétail pour ces arrivistes trop puissants.

Je cherche quelqu'un que je connaîtrais, mais il y a trop de gens. Trop d'inconnus. Nous faisons le tour du centre-ville. Des goélands se disputent des restes avec des chiens. Le ciel est parcouru de toutes sortes d'oiseaux, du passereau au cormoran...

Nous descendons vers le sud, route de Figeac. Après les dernières maisons, nous découvrons la désolation des champs il y a peu encore recouverts des flots océaniques. Il n'en reste que de la boue et des déchets, des troncs squelettiques dressés vers un ciel impuissant. Plus trace de l'eau. Juste l'odeur pestilentielle et le bruit des travaux.

Ça martèle et ça coupe. Ça pointe et ça visse. Une vingtaine de personnes bravent le froid et l'humidité qui règnent ici pour bâtir un quai. Une route de bois et de métal qui s'avance au-dessus des prairies, sur pilotis les premiers mètres, puis portée par de grosses chambres à air de tracteurs qui reposent à présent sur le fond fangeux.

J'interpelle un vieil homme assis sur une caisse retournée.

"- Où est la mer ? Elle est repartie ?

- Oui. Il pouffe d'une voix cassée. C'est la marée. Elle va revenir. Elle monte jusqu'à ma caisse, ici. Puis elle repart si loin qu'on ne la voit plus. Les marées étaient petites, gérables, puis depuis que la lune s'est cassée, elles sont devenues plus grandes. Il y a même des vagues. Mais on l'attend, parce que c'est mieux que cette gadoue. On prévoit d'aller à la pêche. Maurs, port de pêche, ça sonne bien, non ? Sauf que les derniers qui sont partis, ils ne sont pas revenus. Peut-être avec la prochaine marée, qui sait ? Ou alors, ils ont trouvé un meilleur endroit pour vivre. Si je n'étais pas si vieux...

- Ils sont arrivés quand ?

- Trois jours. Ils ont tué le maire. Ils ont chassé les gendarmes. Enfin, pas tous. Y en a qui sont avec eux. Ils sont mauvais. Ce n'est pas bon, ce qu'il se passe ici.

- On a repoussé une de leurs compagnies à Boisset.

- Bien joué, petit. Mais ne le dis pas trop fort. Les murs ont des oreilles...

- Merci de ces renseignements. Vous devriez rentrer. Vous allez prendre froid.

- Il y a des soldats chez moi. Je n'y suis plus le bienvenu."

Nous laissons l'ancien à ses regrets et retournons vers la ville. Basile ne dit plus mot. Il a l'air épouvanté. Je le comprends, la situation est pire que dans nos prévisions.

Je souhaite m'approcher de la mairie. J'aimerais bien voir ce colonel. Alors nous nous asseyons sous l'auvent de l'ancien PMU, aux vitres recouvertes de papier journal et de peinture. Le cul sur une carcasse de frigo abandonné là, nous observons la mairie, en face, les allées et venues des mercenaires, des soudards qui répandent la terreur ici.

Une demi-heure passe. Nous nous apprêtons à retourner au point de rendez-vous, et soudain, un bataillon sort de la mairie, en ordre de marche, rangés comme les oignons dans une cagette.

Il prend la grande porte comme s'il s'agissait du perron d'un château et observe la crasse ambiante comme si c'étaient ses jardins de Versailles à lui. Il est grand, le cheveu clair et ras sur le crâne. Il porte une veste rembourrée aux couleurs militaires, ouvertes sur sa poitrine, comme si le froid n'avait pas d'effet sur lui. Une arme à la ceinture, une autre sous le bras dans un holster. Je suis trop loin pour bien distinguer, mais je dirai que son regard est de l'acier, gris, imperturbable. Il marche comme un pugiliste en manque d'adversaire. Je croise ses pupilles métalliques un court instant et je saisis le message.

J'attrape l'épaule de Basile et lui désigne le mur, derrière nous. Passer derrière les stands. Rester discrets. J'insiste du regard. Je me lève, ployé comme un vieillard et il me suit sans comprendre.

Nous sommes en danger. Le colonel nous cherche. C'est ce que j'ai compris à son regard. Non seulement, il doit être au courant de l'échec de ses hommes à Boisset, mais en plus, il doit savoir que quelques uns d'entre nous sont là, à espionner, à comprendre. À lutter. Il ne nous laissera pas faire.

On est mal barré...

Chapitre XXII - Pour suite

Des pluies diluviennes sont tombées sans discontinuer durant trois longs mois sur quasiment tous les continents, provoquant inondations, affaissements des sols et évacuations record de millions de gens vivant trop près des fleuves, des rivières, des lacs... Jusqu'à la date du 11 novembre.

Alors les glaciers se sont détachés des banquises pour provoquer, par répercussion, les plus grandes catastrophes que l'humanité ait connues.

Dès le lendemain, des tremblements de terre frappaient de nombreuses zones partout dans le monde, alors que les eaux montaient, par vagues gigantesques sur les côtes. Une crue planétaire. En moins d'une semaine, le niveau de stabilité des mers s'était élevé de deux cent mètres.

La planète a alors connu une accalmie, et des températures d'ordre équatorial aussi bien dans l'hémisphère nord que dans l'hémisphère sud.

Les estimations évoquent la disparition de plus de deux milliards de personnes sur l'ensemble de la terre. Les villes de New York, San Francisco, Buenos Aires, Rio de Janeiro, Pékin, Paris, Londres, Amsterdam sont sous les eaux. Entre autres. Sans compter la famine, les maladies, les pillages...

Le 20 décembre, nouveau tremblement de terre planétaire ! La lune subit des modifications de son orbite. Elle se fractionne, perdant près d'une huitième de sa surface. C'est très joli. Mais le climat se transforme encore : dans la nuit, les températures chutent de 12 à 25°C selon les zones. La vague de froid recouvre les terres émergées : neige, gel, isolement, canalisations éclatées, famines, épidémies... L'hécatombe continue.

Ce Noël verra la disparition de plus de la moitié de l'humanité sur terre. Et vous nous parlez de relancer l'économie concurrentielle ?

Réponse de Charles Deguau, maire par intérim de Riom-es-Montagne, au délégué du gouvernement français en campagne d'adhésion peu après le Second Déluge.

Maurs, un long samedi 21 décembre froid et neigeux. Noël attendra, on a plus pressé...

Du coin de l’œil, je crois apercevoir deux mercenaires quitter la compagnie stationnée devant la mairie et se diriger vers nous. Deux balèzes qui en ont après les discrets fuyards que nous sommes. Crétins ! Crétins ! Crétins ! Je n'ai aucune envie de rencontrer ces soudards de plus près. Avoir vu le colonel me suffit. J'accélère le pas et bifurque dans la rue qui longe la poste et s'éloigne du centre.

"- Vite ! On est repéré. Au moins deux soldats..."

Basile ne discute pas. Je l'en remercie sincèrement. Ce jeune homme sait quand il faut s’exécuter. On se met à courir comme des dératés. La neige est traître, creusée, écrasée, durcie, fondue. la plaie ! De quoi se briser une cheville ou s'étaler de tout son long. Et ces mamies qui s'enlisent et occupent l'allée dégagée du centre ! Mais poussez-vous les ancêtres ! On doit zigzaguer entre le troisième-âge et les congères. Il faut sortir d'ici, de suite !

Je pénètre dans le premier jardin ouvert, sur notre gauche. Campement de fortune occupée par des migrants faisant cercle autour de leurs feux. La maison est plus loin, nous courons vers elle. Si nous traversons, nous pourrons ressortir de l'autre côté et profiter d'un temps de répit. Mais il faudra passer chez les gens. Accueillir des réfugiés dans son jardin ne veut pas dire qu'on est prêt à les voir traverser son salon avec des bottes boueuses, poursuivis par des tueurs surarmés, non ?

Tant pis, on tente.

Autour de la maison, il y a comme un cercle symbolique de deux mètres de rayon où les réfugiés n'ont pas planté de tente, ni posé un objet, un piquet ou laissé traîner un vêtement. À moins que les occupants du bâtiment ne nettoient régulièrement cette zone. En tout cas, ils ont gratté la neige qui forme une congère sale à l'écart de cette ceinture de confort. Nous frappons nos pieds. Nous poussons la baie vitrée. La salon est... cantalou : table sous nappe plastifiée, cadres de paysages et de la famille sur les murs, grand écran de télévision au fond, éteint (hé, hé, hé...). Carrelage imitation terre cuite, sombre, mais glacé. Murs imitation vieillot. Une fenêtre donne sur le nord, en face de nous. Et une femme nous observe avec surprise.

Madame porte une robe-tablier et un gros pull de laine qui gratte. Ses cheveux sont d'un joli blanc, à la racine, puis ils virent vers le orange, et enfin le noir avant de se crêper en filaments trop fins pour avoir encore une couleur. Elle met la table. C'est vrai que ça sent bon, dans ce salon. Un potage qui mijote ? Le monde peut s'écrouler, le cantalou passe à table.

Nous saluons bien gentiment avant que Madame ne se ressaisisse et ne se mette à hurler.

"- Bonjour. Nous ne faisons que passer...

- Ça sent très bon, chez vous. Très jolis chaussons..."

Tout en nous précipitant sur la fenêtre qui donne dans le jardin du voisin, nos godillots laissent des traces glissantes et sales sur le carrelage.

"- Désolé pour les sols. Vous refermerez derrière nous ?"

Et hop, nous enjambons, sautons, atterrissons mais pas chez le voisin. Avant, il y a une arrière-cour, un potager ou un dépotoir. ici, la neige est intacte, heureusement, elle nous cache ce qu'il y a dessous. Mais c'est mou sous la douceur blanche et craquante. Voir boueux, ou mort. Je ne veux pas savoir. Il reste un muret encore avant le voisin, avec un grillage bien entendu. Il faut grimper dans un équilibre précaire, enjamber sans se trouer les fesses. D'ailleurs, Basile râle. Ah, il a glissé sous la fenêtre. Ses fesses trempent dans le bouillon. Ses mains ont été plus loin que mes pieds pour découvrir le fond de la souillarde. Vu son expression, c'est peu ragoûtant. Ses gants dégoulinent d'un truc sombre. Nous ne saurons jamais ce qu'il y avait vraiment sous la neige à cet endroit-là. Et c'est très bien comme ça !

Ce nouveau jardin est une surprise : il est vide !

Il faut dire qu'il est bien caché au milieu des autres habitations. Quelques traces de pas sur la neige témoignent d'un peu de vie. Une oasis en dehors du temps, en dehors du monde. La maison trône dans son écrin immaculé, villa toute propre. De la fumée monte d'une cheminée, paresseusement vers les nuées grises. Une vieille femme nous observe depuis son perron. Elle est grande et fine. Digne et autoritaire. Vêtue pour l'hiver, manteau et bottes rembourrées. Sa carabine dirigée vers nous n'a rien d'une imitation :

"- Bonjour. Nous ne faisons que passer. C'est très beau chez vous. Vous savez par où on peut sortir ?

- Par là d'où vous êtes venus. Le portail est juste à côté de la maison que vous avez traversée. Vous avez fait exprès de passer par leur salle à manger ?"

On se retourne. C'est vrai. Le portail, et l'allée qui y mène, sont derrière nous, le long de la maison que nous avons saccagée de nos bottes sales. Je pouffe, et Basile aussi.

"- Ah oui, tiens.

- Quand je pense que j'ai glissé dans ce... truc (il désigne l'arrière-cour mystérieuse et peu ragoutante, et ses gants encore poisseux) alors qu'on aurait pu juste... marcher par là.

- Et, vous n'auriez pas un autre passage ? Parce que, vous voyez, par là, nous ne sommes pas forcément les bienvenus, avec tous ces hommes en armes partout, qui ne nous connaissent pas.

- Vous avez besoin d'aide ?

Je réponds : - Non.

Mais Basile dans le même temps, dit : - Oui !

- Suivez-moi."

Le terrain est encastré entre d'autres habitations, pavillons avec jardins occupés par le bidonville de réfugiés, tentes, feux, tonneaux dressés... et les bâtiments collés les uns aux autres qui donnent sur le tour de ville, de l'autre côté. La vieille dame nous guide derrière sa propre maison, dans un coin du jardin où, sous une glycine défeuillée, un vieux portail mène à une petite route à la neige toute lisse. Personne n'emprunte cette voie. Par contre, nos traces n'y seront pas discrètes. Les mercenaires parviendront-ils à nous suivre jusqu'ici ?

"- Merci, madame. Les soldats qui nous suivaient, ils ne sont pas cléments. Vous ne devriez pas rester ici, pour l'instant.

- Ne vous inquiétez pas pour moi, je me débrouillerai... Mais, dites-moi, vous avez fait exprès pour mes voisins ?

- Ben, pas vraiment.

- Parce qu'il faut que vous sachiez : c'est en partie pour ça que je vous aide. J'aurai adoré voir la tête de cette infâme grue lorsque vous avez traversé son salon. Je ne les supporte pas...

- Et, pour votre jardin, vous n'avez pas... de campement.

- Non, mais j'ai un fusil. Mon mari a construit cette maison il y a quarante-cinq ans. Il s'est occupé de ce jardin depuis, jusqu'à sa mort. Ce n'est pas la fin du monde qui va m'empêcher de protéger sa mémoire. J'aide au village, je donne de mon temps. Mais si on ne garde pas d'espaces protégés, on va perdre toute dignité. Ici, c'est comme une réserve naturelle. ils me remercieront plus tard. Au printemps, les enfants pourront venir jouer ici, les gens feront des pique-niques. Ailleurs, ce ne sera que boue et déchets. C'est vraiment mal géré. Je résiste.

Je lui attrape les mains.

- Alors encore mille mercis. Méfiez-vous de ces hommes. Au village, on les a affrontés. Ils ne sont pas commodes. C'est pour cela que nous sommes ici, pour en savoir plus.

- Quel village ?

- Boisset.

- C'est de là que venait mon mari ! Vous y retournez ?

- Heu, on essaye, là...

- Alors, vous tombez drôlement bien. Passez le message : ça concerne tous les villages environnants. Nous sommes tout un groupe et demain, nous ferons sauter la mairie avec tous les mercenaires qui seront dedans. À midi, lorsqu'ils se retrouvent pour prendre leurs ordres. Nous avons besoin de vous pour attaquer à ce moment-là.

- Vous dites ?...

- Qu'il est hors de question de laisser faire ces brutes. Je suis Hortense Cabres. Mon père était résistant. Ma mère syndicaliste. Et mon mari a été maire de Maurs pendant plus de dix ans. Nous n'aurions jamais laissé la situation en arriver là. Passez le message. Allez ! Filez !"

Ben ça ! Si je m'attendais... Je souris à l'ancienne mairesse - la femme du maire, c'est la mairesse. - et nous filons tous deux par la ruelle déserte. Je vois que Dame Hortense part dans l'autre sens, vers le bourg lui-même, avec les petits pas d'une femme âgée et sûre d'elle. Je crois que je suis amoureux. Enfin, elle pourrait être ma grand-mère, mais je me sens l'âme gérontophile d'un coup.

Nous courons.

Tout en ahanant, j'avoue mon béguin tout neuf à Basile.

"- Ah, c'est bien que tu me le dises, parce que je ressentais la même chose, et j'avais un peu honte. C'est pas grave, dis ?

- Ben non, tant que c'est moi qu'elle préfère..."

Nous rions encore en déboulant au croisement de rues qui nous ramènent vers le pont où nous avons rendez-vous. Nous rions un peu moins devant le pont. Nous sommes essoufflés. Le froid a pénétré nos poumons et ça brûle. La sueur nous coule dans le dos. Et trois soldats sont appuyés sur la rambarde de métal, surveillant Jo, Simon et Paul assis désarmés sur la chaussée.

Basile me retient par le bras.

"- Si j'arrive à passer derrière la haie du jardin, là, je peux viser et en abattre un ou deux. Au moins, les distraire le temps que vous les attaquiez.

- Tu sais tirer ?

- J'ai fait du ball-trap. Et beaucoup de jeux d'arcade...

- Bien. Alors, je vais faire diversion. Ne me tire pas dans le dos."

C'est dans ces moments-là où je regrette de ne pas avoir assez fait d'études, choisi une vie de commercial avec une grosse maison, une grosse voiture, une femme plantureuse et un peu idiote, et des enfants avec la mèche bien plaquée sur le front qui ne disent jamais un mot plus haut que l'autre et me vouvoient avec respect. Mais je ne peux laisser nos amis dans cette situation sans rien faire.

Heureusement qu'il fait froid, sinon, je me pisserais dessus, définitivement. Mais là, mon petit escargot et ma vessie demandeuse sont aux abonnés absents, retirés très loin à l'intérieur de moi, là où il fait encore chaud, et où la mort reste une notion abstraite.

Autour, les gens qui vivent dans leurs tentes et leurs baraques de fortune ne s'approchent pas du pont, ils se tiennent loin de ces hommes menaçants.

Seul, je m'approche. Comme si de rien n'était. Bien-sûr, les gardes m'observent, méfiants. Jo manque de me héler, mais Paul-vin le fait taire d'un regard appuyé. Simon me sourit et s'apprête à se lever. Les soudards se mettent en travers de mon chemin, tous les trois. Ils tournent le dos à nos amis toujours au sol. C'est le moment ou jamais. Pourvu que Basile...

Un coup de feu éclate dans l'air cristallin. Je sens le souffle du projectile qui passe près de mon épaule, touche un soldat à la poitrine, comme une fleur chaude et métallique qui s'épanouit sur sa veste. Son expression de surprise est supplantée en un instant par la douleur, puis, plus rien. Il s'écroule en arrière. L'adrénaline monte en fusée et supplante tout le reste. Je fais un pas sur le côté en sortant maladroitement ma grande lame de son fourreau accroché à ma taille. Simon se relève. Paul-Vin saute dans les jambes d'un mercenaire. Les deux soldats ont à présent redressé leurs carabine, mais Paul prend le sien par les jambes, comme au rugby. Simon se jette sur l'autre aux épaules. Et ma lame décrit un grand arc de cercle sous son menton, qui découpe dans le même temps un bout de la joue et ripe sur l'os de la mâchoire. Le mouvement meurtrier continue vers le premier garde à terre, empêtré dans les bras de Paul. Comme on fend une bûche, je frappe son cou de haut en bas, brisant, coupant les cartilages, et la jugulaire.

Je réalise que je viens de tuer deux hommes. Déjà le sang coule en un bouillon sombre sous leurs corps, que la neige absorbe avec avidité. Le dégoût passe. Je suis encore boosté à l'adrénaline. Et puis, il s'est passé déjà tant de violence. On s'acclimate... Mais je jure que je trouverai le moyen d'épargner ça à mes enfants. Il le faut. Il ne peut y avoir d'amour ou de projet viable dans ces conditions.

Basile arrive en courant.

"- Je ne pouvais plus tirer, vous bougiez trop...

- Tu as fait exactement ce qu'il fallait.

- Ils attendaient du renfort. Il faut filer."

Paul ramasse Jo encore hébété de cette sauvagerie. Simon et Basile emportent toutes les armes qui traînent autour des mercenaires. Nous nous éloignons au petit trot.

Un bruit de moteur se rapprochant vient nous mordiller les fesses, comme un chien haineux. Nous courons de plus belle.

La route est toute droite jusqu'aux champs. Mais si ces balourds nous voient, ils nous rattraperont en deux temps trois mouvements. Paul a dû avoir la même idée, parce qu'il bifurque soudainement et rentre dans le jardin entourant un pavillon. Pas de réfugiés ici, mais des carcasses de voitures et du métal amoncelé dans tous les sens. Nous nous faufilons au cœur de cette mini "casse". Derrière, une prairie toute blanche. Plus loin, des arbres. Un bosquet de frênes et de chênes dégarnis. Je n'ai jamais couru aussi vite dans la neige. Un coup de feu retentit dans notre dos et une explosion de neige s'élève à moins de deux mètres de nous.

"- On se disperse ! crie Paul. Ne courez pas droit !"

Nous voilà comme des lapins à zigzaguer dans la poudreuse. Un véhicule arrive par notre gauche, à la lisière du champ. Il faut atteindre les arbres !

Un autre coup de feu. Le 4x4 plus loin s'arrête et deux hommes en sortent, armés de fusils longs. Plus qu'une dizaine de mètres avant le sous-bois. Paul s'arrête et s'agenouille en se retournant, le fusil en appui sur la jambe pliée. Basile fait de même. Ils nous crient de continuer. Notre épicier-commando vise le pick-up une trentaine de mètres sur notre gauche, Basile les hommes au niveau des carcasses de voiture, une cinquantaine de mètres derrière nous. Leurs carabines tirent, tirent. Simon, Jo et moi atteignons le couvert des arbres. Simon et Jo couvrent nos deux amis qui ont repris leur course. Deux coups aussi. Les armes de chasse ont rarement plus de réserve que ça. Paul s'écroule à mes pieds.

"- Tu es touché ?

- Non, j'ai glissé.

- Ah, tout va bien, alors ?

- Ouais, on pourrait le dire comme ça..."

Les mercenaires se sont cachés. Ils ont cessé le feu. Ils ne nous distinguent plus, dissimulés par la neige et les branches. Ils attendront qu'on sorte, ou alors du renfort. Nous ne pouvons pas rester là.

De gros flocons légers et délicats comme des anges se mettent à voleter dans le champ.

En moins de deux minutes, la visibilité a baissé de moitié.

Simon a alors une réflexion d'une pertinence absolue et magnifique que je lui envierai longtemps :

"- Soit ils en profitent pour approcher et nous attaquer, soit on en profite pour partir d'ici. Alors ?

Paul aussi a remarqué la fine intelligence de notre ami.

- Tu as raison. On file !"

Nous ressortons de l'autre côté du bosquet. D'ici, on ne distingue plus le 4x4 des tueurs à nos trousses, ni les maisons du quartier qui ne sont pourtant pas à plus de cent mètres. On reste baissés et on traverse la prairie.

Il neige si dru que nos traces seront très bientôt recouvertes. Après dix minutes dans le silence entrecoupé de nos respirations laborieuses, nous débouchons sur un sentier. Jo prend la tête, lui qui connaît le mieux le pays. Nous laissons un rideau blanc nous séparer de nos poursuivants. Il nous suffit de vingt minutes pour rejoindre notre véhicule, vraiment blanc, cette fois.

Chapitre XXIII - La femme est l'avenir de l'homme

Je me lègue à la terre pour pouvoir renaître de l'herbe que j'aime,

Si tu veux me revoir, cherche-moi sous la semelle de tes souliers.

Tu ne sauras guère qui je suis ni ce que je signifie,

Mais je serai pourtant de la santé pour toi,

Je purifierai et fortifierai ton sang.

Si tu ne réussis pas à m'atteindre du premier coup, ne te décourage pas.

Si tu ne me trouves pas à un endroit, cherche à un autre,

Je suis arrêté quelque part et je t'attends.

Walt Whitman - Song for Myself

Samedi 21 décembre. Il n'y a plus d'heure, la neige qui tombe est trop épaisse. Mais il fait jour, même si on ne distingue pas plus loin que le bout de son nez.

C'est une fois dans la cabine, chauffage à fond et fenêtres entrouvertes pour évacuer la buée, que nous faisons chacun le récit de nos espionnages à Maurs. Jo avance doucement dans la purée blanche qui nous entoure. Raisonnablement, il faudrait quelqu'un assis sur le capot pour surveiller les bords de route et éviter de sortir de la chaussée, mais raisonnablement, ça serait le condamner à finir congelé, les paupières collées par le gel, et il ne serait plus d'aucune utilité.

Jo : Je voulais voir Roger, un pote depuis le lycée. On avait été à l'internat ensemble. Sa femme m'a expliqué qu'il a été le premier à mourir quand la Compagnie de l'Ordre est arrivée. Il a refusé de les laisser entrer en ville avec leurs armes. Ils l'ont tué, puis ils ont attaché son corps sur le capot d'une voiture pour faire le tour de la ville avec des haut-parleurs qui expliquaient aux gens ce qu'il fallait faire.

Simon : Ouais, avant, ils avaient choppé les p'tits hommes bleus sur la départementale. Ça a été un massacre. Comme ils étaient en militaires, les gendarmes les ont laissé approcher, contents d'avoir du soutien. Presque toute la brigade y est passée. Les autres se cachent quelque part... Ou pleurent la fin de leur autorité.

Paul : Ils sont plus de trois cent rien qu'à Maurs, sans compter les brigades qu'ils ont envoyé vers les villages. Pour Boisset, on sait ce qu'il s'est passé, mais ils en ont envoyé d'autres ailleurs. D'après ce que j'ai entendu, ça fait près de cinq cent mercenaires.

Jo : Mais la plupart ne sont pas des militaires. Juste des gars ramassés sur leur route. Certains ne demandent qu'à retourner chez eux. D'autres à piller et à violer.

Simon : Et d'autres à pisser dans leur froc si on leur fait peur. En attendant, il y a une vingtaine de gamines, des ado et des jeunes femmes, à la mairie. Et je ne crois pas que ce soit pour leur raconter des histoires de fées et de princesses...

Loïc : Merde ! La mairie ! Ils doivent la faire sauter demain, à midi. Ils ont besoin qu'on attaque en même temps, avec tous les villages. Mais si il y a ces gamines, on ne peut pas laisser faire ça.

Jo : Attends ! Comment tu sais ça, toi ?

Loïc : Hortense Cabres. Une vieille dame un peu snob et plutôt courageuse. Elle nous a aidé quand des Compagnons de l'ordre/soldats/trous du cul/mercenaires ou tout ce que vous voulez nous couraient après. Ils veulent faire sauter la mairie à l'heure où les soldats se retrouvent pour les consignes et tout ça. Comment ils peuvent ignorer qu'il y a des innocents dedans ?

Paul-vin : Ils ne l'ignorent pas.

Tous : ... - avec des airs franchement égarés sur la face, genre les mâchoires qui tombent aux genoux et les yeux qui s'extraient des orbites avec des ressorts... -

Paul-vin : Réfléchissez. Pourquoi mettre toutes ces filles à la mairie ? Ce sont des otages.

Simon : Et des objets sexuels...

Paul-vin : Peut-être. En tout cas, pour le colonel, c'est une protection. Et c'est justement pour ça qu'ils frapperont là : les mercenaires se croient en sécurité à la mairie, ils sont moins vigilants. Et tant pis si ça coûte la vie de quelques réfugiées. C'est la guerre. C'est pour ça que je pense qu'ils savent très bien ce qu'ils font.

Loïc : Qu'ils aillent se faire foutre. On ne peut pas participer à ça.

Simon : Oc, Loïc. Sinon, on est comme le colonel. Et je pense que j'ai beaucoup plus d'humour que lui, et une meilleure descente.

Jo : On rentre et on en parle avec Marc et les autres.

Paul-vin : Il faut abattre le colonel. C'est lui, le nœud. C'est lui qui tient tout. Ce sera aussi lui le mieux protégé. Mais s'il tombe, on a des chances pour que tout le reste s'écroule. Sans tuer les innocentes.

Simon : Ou alors, juste quelques unes !

Tous : Simon !!!

La neige nous isole du reste du monde. Jo conduit le pick-up à la limite de caler. Il ne peut rouler plus vite dans ce blizzard éreintant. Ça papillonne devant les yeux, ça brûle la rétine à force de fixer le vide blanc et lumineux. Les flocons sont un éblouissement permanent.

Seuls les piquets de bords de route tous les cinq ou six mètres permettent de ne pas quitter le bitume.

Paul joint le village par talkie. Lorsqu'il a quelqu'un en ligne, il lui fait changer trois fois de fréquence. Il nous explique que les mercenaires à Maurs peuvent très bien espionner nos conversations, puisque le réseau était prévu avec eux, et non contre eux...

"- Il va falloir jouer serré, et communiquer dans des codes qu'ils ne peuvent comprendre ou sur des fréquences aléatoires pour qu'ils ne nous entendent pas."

Boisset nous attend et se prépare. En outre, ils informent tout le réseau des communes environnantes. Le pays se soulève contre l'oppresseur. Moi qui croyais que dans le Cantal, on l'aimait, l' o-presseur, à fromage... Hem...

L'après-midi s'écoule dans l'habitacle surchauffé. Discussions sans fin sur la meilleure option pour combattre le colonel et ses hommes, silence rythmé par le bruit des pneus sur la neige qui croûte sous le poids, rêveries et siestes des passagers et... Pause pipi. Enfin.

Jo a les paupières plus exorbitées qu'une tome de Cantal, "o-pressée" bien-sûr. Il a besoin d'être relayé.

On est au milieu de nulle part. Enfin, pas trop loin du village normalement. Même les pare-chocs commencent à accumuler leurs monticules de matière blanche, qui cachent jusqu'aux feux du véhicule. Nous en profitons pour nettoyer tout ça et nous dégourdir les jambes. Faire des dessins jaunes au pipi au milieu de la route. Simon arrive à écrire [Sim] et moi [Lo]. Il gagne. En moins de deux heures, c'est près de dix centimètres de neige toute neuve qui s'est déposée doucement sur le paysage.

Je reprends le volant.

Et quand arrive le bourg, nous sommes tous dans un état d'hébétude avancée. Je laisse les plus motivés d'entre nous rendre compte de visu avec Marc et Roméo, toujours alité suite à sa blessure. Je m'éclipse et retrouve Cléa à la salle des fêtes, au milieu d'une assemblée de femmes plutôt remontées.

"- Ah Loïc. Je t'attendais. Nous avons décidé de participer à cette bataille, en tant que femmes.

- Euh, oui ? C'est-à-dire ?

- Nous allons investir la mairie de Maurs et libérer tous leurs otages.

- Bien-sûr. Et comment vous allez faire ?

- C'est ce que nous discutions. Mais nous sommes des femmes, alors, ils ne se méfieront pas de nous. Nous pourrons y entrer sans trop de problème, je crois. C'est pour en sortir que c'est plus compliqué...

- Ah. Oui. Vous avez raison. Vous pourrez y entrer.

- Dis-nous ce que tu as vu. Comment c'était. Combien ils sont. Tout ça. On ne va pas laisser ces brutes faire du mal à des gamines ou à des femmes juste parce qu'on a peur. On veut leur montrer !

- Ben, vous en avez parlé avec les chefs, Marc et les autres du conseil municipal ?

- Ils ne veulent rien savoir. Ils disent qu'il est hors de question que nous risquions nos vies là-bas. Mais certaines sont mortes ou ont été blessées hier sur la barricade. Nous ne pouvons pas rester comme si de rien n'était à la maison à préparer la soupe. Les temps ont changé. Vous avez besoin de nous !

- Oui, j'en suis persuadé. Mais j'aurai préféré, heu, ne pas participer à cette bataille. Tu vois, m'occuper des enfants, apprendre à chasser. Prévoir de remonter à Pradeyrols et organiser la vie là-haut. Faire un gâteau. Prendre enfin mon tour de ménage et de cuisine à la salle des fêtes. Vivre, et arrêter de me battre.

Mais Nath intervient :

- Tu ne peux pas.

Et Aglaé enfonce le clou :

- Tu as sauvé les enfants à Cayrols. Tu as participé à libérer Printanier, JJ et Charles. Tu nous a averti pour la Compagnie de l'Ordre qui arrivait. Tu as été à Maurs et tu as tué des soldats pour sauver Jo, Paul et Simon. Nous avons besoin de toi.

Je regarde ma femme et comprends qu'elle est dans leur camp. Mais qu'est-ce que j'ai fait pour ça ?

- Et comment vous savez tout ça, d'abord ? On vient juste de rentrer et vous savez déjà tout ?

C'est Barbara qui me répond, la femme de Paul-vin, un sourire sardonique sur le visage :

- C'est le Cantal, ici. Tout se sait si tu as les bonnes relations. Et en plus, nous sommes des femmes. Tu vois que vous avez besoin de nous.

- Mais je suis bien d'accord avec vous ! Mais seulement, pourquoi moi ?

- Parce qu'avec tout ce que tu as fait et traversé jusqu'ici, tu es encore vivant."

Merci Aglaé. Merci Cléa et toutes les autres. On se reposera quand on sera mort, selon le dicton.

Et zut !

Je baisse les bras.

"- Bon, OK. Je vous aiderai à les convaincre. Et on va trouver un moyen de sauver ces filles et de libérer Maurs. Mais d'abord, je veux manger quelque chose de chaud et me reposer."

Là, j'ai parlé de manger, c'est sacré par ici. Trois minutes plus tard, une jeune femme accorte et timide que je n'ai jamais vue m'apporte une assiette de soupe, un verre de vin, une large tranche de pain. Quatre minutes plus tard, Lola et Yvon arrivent comme par miracle et viennent se coller à moi.

Câlin.

"- On est fier de toi, papa.

- Ah, vous aussi, vous êtes dans leur camp ?

- Avec maman ? Toujours."

Bon, si c'est comme ça...

"- Marc, nous avons un plan.

- Et Merde ! Loïc, qu'est-ce tu viens foutre le bordel, encore ? Tu crois que c'est pas déjà assez compliqué ?

- Je me demandais, moi aussi, d'où provenait cette virile attirance que nous éprouvons toujours l'un pour l'autre. C'est la tension ? L'excitation ? La trufada de ce midi qui n'est pas passée ? Tu... tu crois qu'on devrait en parler ?

- Qu'est-ce que tu veux ?

- Sacrifier notre dame, enfin, nos dames. Échec et mat en trois coups !

- Mais qu'est-ce qu'il raconte ?

- Heu, pardon, je manque de sommeil. Je vous explique ce qu'on va faire..."

Dimanche 22 décembre.

La neige s'est arrêtée en début de soirée hier. Les nuages se sont dispersés, la nuit s'est éclairée et les températures ont chuté fortement. La lune morcelée s'est rappelée à nous. On dirait un bout de parmesan ou un reste de crottin de chèvre bien sec, posé sur la nappe noire de l'espace.

Ce matin, le soleil n'est pas pressé de se lever. Je le comprends. Mais nous, nous avons du travail. Depuis le milieu de la nuit, nous nous enfonçons sur les routes encombrées du sud-Cantal, sous la luminosité ensorcelée de la neige et des étoiles, qui semblent faîtes de la même matière. Tracteur et pelle à neige devant, trois 4x4 derrière, le bus hippomobile ensuite et toutes sortes de courageux piétons.

Surtout, de courageuses piétonnes : plus de cent femmes, de treize à soixante dix-sept ans, font le voyage avec nous. Rendez-vous est donné à St-Étienne-de-Maurs avec St Mamet, Parlan et Quézac. Nous estimons notre offrande féminine totale à plus de mille individu(e)s, mille personnes du sexe faible qui convergent vers Maurs pour écraser trois cent mercenaires du sexe fort persuadés d'avoir tout compris à la vie. S'ils avaient demandé conseil à leur mères, à leur femmes, à leur filles, il ne se seraient pas retrouvés dans cette position. Na.

Ah oui, avec ces cent terribles guerrières motivées et décidées, nous sommes plus de cent cinquante serviteurs mâles prêts à mourir pour elles. Et pour celles qui sont retenues en otage à la mairie de Maurs.

La répartition dans les véhicules s'est faîte calmement. Les plus vaillants, et vaillantes, marchent. Parfois, il y a échange de place entre les véhiculés et les piétons. Lorsque le jour se lève, notre convoi arrive sur les premiers contreforts à Saint-Étienne. Le froid devient si vif que la vapeur se givre en sortant de nos bouches et nos écharpes et foulards ressemblent à des camisoles de glace.

Nous croisons les caravanes de volontaires de Quézac et d'autres hameaux environnants, les premiers à arriver. La route nationale se noircit de monde. Les chefs tiennent conciliabule - pfff, conciliabule... - en mots hachés et douloureux sous la froidure et le vent qui se lève doucement. Mais le plan est déjà arrêté.

Il n'y plus qu'à l'appliquer.

Le soleil caresse, donne un écrin doré et scintillant au défilé de miséreuses portant manteaux et couvertures, écharpes et bonnets, robes de laine et anciennes tenues de ski.

Marchent nos mères, nos femmes et nos filles, sans armes apparentes. Elles prennent la route de Maurs, seules. Le dernier kilomètre. Pour défier, au petit matin, les mercenaires de la Compagnie de l'Ordre.

J'ai confié Le chien à Cléa, qui marche en tête aux côtés de Nath et d'Aglaé. Et de Lola, ma petite. Il y a intérêt à ce que ça se passe bien.

Les hommes divisés en petits groupes s'égaillent par les rues, les champs et les bordures.

Je cours avec Simon, Jo et Basile. Nous sommes l'avant-garde, puisque nous avons déjà repéré les lieux. Nous devons arriver à la mairie avant le convoi féminin. Nous devons nous mettre en place au plus vite. Notre plan ne fonctionnera que si tout se coordonne à la perfection.

Autrement dit, il y a peu d'espoir...

Nous faisons le détour par chez Hortense. La vieille résistante n'est pas étonnée de nous trouver devant sa porte.

"- Je savais que vous reviendriez. Alors, les troupes sont aux portes de la ville ?

- Oui, et non. Nous avons changé le plan.

- Comment ?

- Nous allons libérer les otages. Et vous allez nous aider. Après, vous ferez sauter tout ce que vous voulez. Si tout se passe bien, ce sera terminé avant midi. Alors, on n'aura pas bouleversé grand chose dans votre plan...

- Mais qui vous êtes, bon sang, pour vous permettre de nous donner, de me donner des ordres ? Ah, les mecs, toujours à décider et à revendiquer, à croire que tout passe par votre bite ! Ça vous gênait que ce soit une femme qui mène la guerre ?

- D'abord, Hortense, nous ne savions pas que c'était vous qui teniez la barque. Vous ne nous l'avez pas dit. Ensuite, ça n'est pas vraiment une histoire de mecs. Nous ne sommes là que pour assurer les arrières. Alors, si vous voulez vous la prendre féministe, vous feriez mieux de nous écouter. Ça devrait vous plaire..."

Hortense est partie prévenir ses alliés. Les rues encombrées reprennent vie doucement sous la froidure du petit matin. Les mercenaires s'éveillent aussi.

Un convoi innombrable de femmes apparaît au croisement.

Chapitre XXIV - Putsch et pâtisseries

Tous les cris les S.O.S.

Partent dans les airs

Dans l'eau laissent une trace

Dont les écumes font la beauté

Pris dans leurs vaisseaux de verre

Les messages luttent

Mais les vagues les ramènent

En pierres d'étoile sur les rochers

Et j'ai ramassé les bouts de verre

J'ai recollé tous les morceaux

Tout était clair comme de l'eau

Contre le passé y a rien à faire

Il faudrait changer les héros

Dans un monde où le plus beau

Reste à faire

Et je cours

Je me raccroche à la vie

Je me saoule avec le bruit

Des corps qui m'entourent...

Extrait de "Tous les cris les S.O.S." - Daniel Balavoine

Album Sauver l'Amour - 1985

Dimanche 22 décembre. Maurs.

C'est le matin, le soleil froid fait briller la ville et son bidonville amarré à chaque pavé de rue.

Je vois Cléa en tête, Lola à sa droite, Le chien trottant fièrement à leurs côtés. D'autres femmes du village les entourent, puis la gente féminine de tout le pays, autochtones et réfugiées, sans distinction d'âge, de couleur, de corpulence, toutes vêtues de nombreuses couches de vêtements contre le froid et l'air décidé. Elles forment un front d'une vingtaine de personnes, et les rangées se succèdent, qui avancent sans fin vers la fontaine qui trône au milieu de la place au-dessus de la mairie.

"- Qu'elles sont belles !"

Le murmure m'a échappé, mais un vieil homme qui passait près de moi pour mieux voir se retourne :

"- Je n'ai jamais vu autant de femmes ensemble depuis la fin de la guerre et notre retour à la maison. C'était la plus belle vision que nous puissions avoir. Elles nous attendaient. Mais là, que viennent-elles faire ? Se livrer ?

- Nous dé-livrer."

Je disparais aussitôt par derrière le bâtiment municipal et retrouve Simon, Jo et Basile, occupés à fracturer la serrure d'une porte de service.

Ils comprennent que le timing est enclenché. D'ailleurs Jo sourit et lève une main en signe de victoire. Le verrou fait CLIC. Nous voilà dans la place. Nous nous glissons rapidement dans l’entrebâillement et visitons les lieux sur la pointe des pieds.

Il y a du bruit de l'autre côté du bâtiment, des commentaires, des voix bourrues qui s'interpellent, qui rient. Puis deux ordres brefs qui claquent et nous entendons la troupe qui se dirige vers la grande porte. Ils sortent accueillir les femmes. À nous de jouer.

Paul et Simon descendent. Basile m'accompagne à l'étage. Tout est couloirs et bureaux, ici. Fonctionnel, mais bien peu convivial. Je suis sûr que les otages sont en-dessous, ou alors au grenier ? Basile s'arrête devant une lourde porte de chêne barrée au bout du couloir. Il y a encore le petit écriteau : "Monsieur le Maire" un peu de guingois sur le mur. Dernière chance... La poignée tourne. La porte glisse sans bruit. Elles sont là !

De dix à quinze ou seize ans, une dizaine de jeunes filles, - de jeunes femmes ? - se prélassent dans un bureau qui fait près de cent mètres carré. Un poêle irradie sa chaleur devant le manteau d'une cheminée repeint en faux marbre. Il fait chaud, très chaud pour la saison, et l'époque que nous vivons. Du luxe. Des canapés, des fauteuils, des tapis, des houris légèrement vêtues, détendues, et des plateaux débordant de pâtisseries, de sucreries, de miels, de fruits secs. Des saladiers de verre sont emplis de boissons vertes, roses, avec des glaçons et des bouts de fruits qui baignent. L'antichambre du paradis version viking. Basile ne bouge plus, sa bouche bée et ses yeux papillonnent comme des lampadaires de fête. Je pourrais presque lui relever le menton tellement il pend, inutile, sous sa mâchoire.

"- Basile !

- Hein ? Heu, oui. Quoi ?

- Nous sommes là pour les libérer. Tu profiteras du spectacle dans tes souvenirs de vieux garçon, plus tard !"

Les filles nous regardent comme si l'on faisait partie du personnel et que l'on apportait d'autres sucreries à déguster. Je me précipite vers la fenêtre. On est du mauvais côté. Je ne vois pas la place, ni la rencontre entre les mercenaires et les femmes du pays. Ma femme. Ma fille. Vite ! Il faut sortir d'ici.

"- Mesdemoiselles, il est temps de partir. Allez, tout le monde debout !

- Mais pourquoi ça ?

Elle doit avoir un peu plus de quinze ans. Son regard effronté nous défie, alanguie sur un canapé recouvert de velours.

- On est bien, nous ici ! On n'a pas l'intention d'aller où que ce soit.

- Où sont vos vêtements ?

- Pour quoi faire ? Il fait bon, ici."

La moutarde ne tarde pas à monter. J'ouvre à la volée tous les placards de la pièce, déniche quelques manteaux et couvertures, que je leur jette pêle-mêle. Je force certaines à se relever. Leurs mouvements sont gourds, détachés de leurs pensées et de la panique qui s'insinue petit à petit dans leurs regards. Elles ont été droguées.

Basile enfin est sorti de sa léthargie. Ensemble, nous rassemblons le troupeau de péronnelles qui proteste, mais sans y mettre plus de force que ça. Nous les poussons dehors. J'entends une voix masculine dans le couloir :

"- Mais qu'est-ce que..."

Puis un coup de feu retentit dans les niveaux inférieurs. J'attrape alors le fusil de Basile qui ne sait pas vraiment où donner de la tête et je tire dans le plafond. Les filles se mettent à crier et à courir pour s'éloigner. Le mercenaire surpris ne peut tout de même pas leur tirer dessus. Je vois à travers la débandade qu'il braque un pistolet sur nous, cherche à nous atteindre, mais une fille le bouscule et déjà je suis sur lui. Je projette un coup d'épaule dans son torse et il vole vers le mur, lâchant son arme.

Nous voilà dans l'escalier. La porte est ouverte sur l'arrière de la mairie et Simon fait évacuer toutes les filles qui passent. Il y a déjà des femmes dehors, plus âgées, à peine mieux couvertes que nos ados. Ils avaient séparé leurs otages en deux groupes. Jo déboule par l'escalier des caves, essoufflé. Tout le monde est presque dehors. Un nouveau coup de feu. Basile hurle. Il bascule. Je le ramasse. Son épaule est traversée de petits trous rouges qui s'élargissent. Les mercenaires accourent depuis la grande porte. Jo fait feu dans leur direction. Simon se joint à lui. Ils stoppent leur progression. j'évacue Basile et nous voilà dehors au milieu de la vingtaine d'otages qui se blottissent dans les bras les unes des autres.

Déjà, des hommes arrivent des rues adjacentes. Je reconnais Marc, le gros Franck, Tony. La cavalerie !

"- Allez ! Il ne faut pas rester là. On se tire d'ici !"

Les femmes plus âgées s'occupent des adolescentes. Tant mieux. Que quelqu'un s'occupe de toute cette chair droguée et mécontente qui, je le vois bien, occupe fort l'esprit de Basile, le coquin... Elles les câlinent et les éloignent de la mairie. Je soupçonne des liens familiaux. En tout cas, elles se connaissent.

Deux hommes restent en retrait autour de la porte, prêts à faire feu si les mercenaires surgissent. Avec les autres, nous contournons la mairie.

Pour admirer la prise de pouvoir la plus singulière que j'aurais pu imaginer.

Si je reconstitue :

Le colonel et ses hommes sont sortis sur le perron de la mairie, pour admirer/haranguer/huer (?) ces femmes qui venaient se jeter d'elles-mêmes dans la gueule du loup.

Durant ce temps, nous pénétrions par derrière dans la mairie afin de libérer les otages.

Coup de feu contre Jo ou Simon dans les sous-sols. Les mercenaires s'aperçoivent qu'ils sont en train de se faire rouler, pour ne pas dire "pénétrer par derrière" parce que, bon, ça pourrait porter à confusion et diluer l'intrigue dans des considérations sans intérêts. En tout cas, ils comprennent qu'ils l'ont profond.

Nous évacuons les otages. Les mercenaires tentent de nous rattraper.

Et là, je l'ai vu après avoir fait le tour, puis on me l'a raconté, alors c'est véridique :

Elles sont restées silencieuses devant le colonel et ses hommes, jusqu'au coup de feu et à la précipitation chez les mercenaires. Jusqu'à ce que j'arrive et que je vois par moi-même...

Cléa lève la main, qu'elle abaisse vers l'avant. Toutes les femmes avancent, silencieusement, et rentrent à leur tour dans la mairie.

Sans arme. Sans cri. Sans agressivité.

Elles rentrent et passent entre la soldatesque embusquée, éberluée, si bien qu'ils ne savent comment réagir. Et les femmes jeunes, âgées, grosses, grandes, froides, osseuses, chaudes, girondes, chevelues, à moitié chauves désarment les mercenaires et ceux-ci ne font rien !

Plus de 1500 personnes du sexe dit faible se déversent faiblement sur une trentaine de surpuissants mâles blindés à la testostérone et les désarment avec leur douceur ! Il est temps de redéfinir la terminologie des sexes.

En tout cas, c'est beau, exemplaire, merveilleux.

Jusqu'à ce que le colonel s'échappe.

La brute rue, donne deux coups, marche sur quelques femmes qui ne s'écartent pas assez vite, suivi de deux de ses hommes. Ils s'emparent de mitraillettes qu'on venait tout juste de leur confisquer et tirent à l'aveuglette, font voler les plâtres du plafond. Tout le monde se baisse et reste prostré en attendant l'accalmie. Lorsque nous relevons la tête, le colonel a disparu.

Il doit rester près de 400 mercenaires dispersés dans la commune et dans le pays, alors, avec le colonel en liberté, rien n'est fini.

C'est là que la coalition des villages doit jouer. Ils vont leur donner la chasse. Je laisse les hommes poursuivre notre dictateur. Je vois Hortense donner des ordres, Marc et d'autres élus organisent leurs troupes. Il nous reste une trentaine de soudards désarmés dans la mairie et l'émergence d'une guerre civile sur les bras. Cool !

Je préfère retrouver mon héroïne à moi, que j'enlace, embrasse et fais suffoquer. Avec Lola toute fière et Cléa, nous grimpons à l'étage. Nous y retrouvons Simon et Basile affalés sur les canapés, des profiteroles dégoulinantes entre les doigts. Une femme aux cheveux courts, mais aux bras longs, et larges - on dirait Nath en plus méchante - est en train de terminer son bandage sur l'épaule :

"- Il faudra retirer les plombs, mon coco, mais comme ça, tu ne vas pas te vider tout de suite de ton sang."

Elle prend congé.

Je montre la pièce chaude et les tables remplies de victuailles :

"- Voilà, mes chéries. Je crois que nous avons gagné le droit à une petite douceur. Pourvu qu'ils ne fassent pas sauter le bâtiment pendant qu'on est là."

Ah, elles étaient soignées, les péronnelles ! Et on a tellement manqué de tout, ces derniers temps, que le délice nous monte à la tête comme une liqueur forte. Je dévore, nous dévorons, c'est trop bon. Je réalise soudain que l'apathie de Basile et Simon n'est peut-être pas causée uniquement par le jus de fruit et l'abus soudain de sucre. Je sais comment les pucelles étaient droguées ! Et nous suivons gaiement le même chemin.

"- Heu, les filles, les gars, je crois que la drogue est dans la nourriture..."

Mais les corniauds éclatent de rire ! Et moi aussi. Même si je n'en ai pas vraiment envie. Je le fais quand même. Et c'est si... libérateur, naturel. C'est si bon ! C'est comme une deuxième nature cachée sous la première et qui ressurgit. Et ce canapé est trop confortable ! Qu'il fait bon ! Je n'ai jamais senti des choses aussi douces sur mon palais ni sur ma peau. Je... Je crois que je m'assoupis.

"- Hé, Loïc !

- Hein ?

- Loïc !

- Mmoui ?

- Il sont stone. Mais qu'est-ce qu'ils ont pris ?

Je réponds, encore à moitié dans les vapes :

- Les pâtisseries, ou le jus, ou les deux... C'est que de la drogue, et de la bonne, hi hi hi...

- Ouais, on en tirera rien pour l'instant. Il va falloir qu'ils redescendent. Alors, on fait tout sauter avec eux dedans ?

- Ben non, la maison est prise, maintenant.

- Ouf."

Nous sommes acagnardés les uns sur les autres. Ça doit être le premier trip de Lola, et peut-être de Cléa aussi. Elles dorment tout contre moi. J'aperçois Basile qui peint une fresque débile sur un rideau. Simon est torse nu et il fait une pyramide de pâtisseries sur la table. Quand elles ne tiennent pas toutes seules, il en écrase sous ses mains. Ça fait de meilleures fondations.

Je me rendors.

L'après-midi est bien avancée lorsque nous reprenons le chemin du retour. Nous avons le droit, mérité, de grimper dans un 4x4, Simon, Cléa, Lola et moi. Basile recherche quelqu'un pour lui retirer ses plombs de l'épaule. La came aura calmé ses douleurs. Mais ça ne fait rien contre une possible infection. Il restera donc un peu plus longtemps à Maurs...

Marcher nous aurait aéré l'esprit, mais nous sommes si fatigués !

Jo fait le chauffeur - "Jo le taxi, c'est sa vie", pourrait-il chanter... -

Il nous narre les derniers événements : Le colonel est toujours en fuite. Mais il n'a plus qu'une centaine de mercenaires avec lui. La plupart de ses hommes ont saisi l'occasion pour déserter, qui pour retourner vers ses pénates, qui pour s'engager aux côtés de la coalition de villages afin de prouver leur bonne volonté et, peut-être, être acceptés ici, dans une communauté. Il faut dire que la vision de nos femmes qui prennent d'assaut la mairie sans violence ni cri en a remué plus d'un.

Le récit de cette action est en train de faire le tour du pays, plus vite que nous, encore alanguis dans le 4x4 qui rentre à Boisset. Il est sûr que déjà toute la Châtaigneraie commente et discute de l'événement.

Selon les premières rumeurs au "talkie-téléphone-arabe", Cléa devient une icône, les gens de Boisset des stratèges incroyables, les gens de Maurs des durs-à-cuire.

Et moi, je suis une loque sur la banquette arrière. Je ne serai jamais quelqu'un d'intéressant dans les légendes urbaines et rurales, sauf si c'est moi qui écris les histoires. Quelle bonne idée...

Le village n'a pas changé. En fait, si, il est presque désertique. La plupart des femmes et des hommes vaillants sont partis sur l'assaut de ce matin, et beaucoup sont encore sur la route pour rentrer.

Nous cherchons Yvon.

L'un de ses camarades nous indique une grange sur les hauts, à l'écart du village, plus loin que celle du père René, dans un hameau désert. Mais qu'est-ce qu'il peut bien fabriquer par là ?

Lorsque l'on s'approche, la musique nous accueille.

Primo, nous n'écoutons plus de musique, sauf certains soirs à la salle commune, alors, c'est surprenant, et intriguant. Secundo, d'où vient le courant ? L'endroit est isolé en pleine campagne et le son est amplifié, de la lumière filtre sous les bardeaux du toit. Tertio, la musique est forte, rythmée, c'est du rap ou un truc comme ça, avec des basses et des mélodies électroniques remixées. C'est décalé et presque agressif au milieu de la neige et des étendues frigorifiées. Mais ce son est bien foutu quand même : les pieds voudraient presque battre la cadence, sauf que trente centimètres de poudreuse glacée les en dissuadent. Quarto, j'entends des cris, des ordres, portés par une voix encore juvénile. On se croirait à l'organisation d'un défilé. Nos regards expriment la même incrédulité : mais qu'est-ce qu'ils font ?

Je vois à la multitude d'empreintes creusées et gelées autour de la large porte que, soit la salle est pleine de monde, soit elle est très régulièrement fréquentée. J'hésite. Et si c'était dangereux ? Mais Cléa et Lola n'ont pas ces pudeurs de pucelle. Elles tirent sans vergogne la lourde porte de bois. Une lumière chaude nous accueille, suivie par une vague de tiédeur un peu rance, mélange de vieux bois, de sueur, de vêtements mal séchés et de kérosène.

Sur le plancher, des tapis. Sur les tapis, des gosses, dix, douze, quatorze, seize ans même. Une quinzaine. la plupart inconnus. Six filles, huit garçons. En rythme, ils se déhanchent, lèvent les bras, tournent, cassent les coudes, glissent les pieds, saluent, roulent et recommencent. La chorégraphie est bien rodée, chacun avec son physique et sa souplesse suit le mouvement, l'ensemble est cadencé et accompagné par un p'tit bonhomme qui tape de son bâton, dressé sur une chaise. Tac. Tac. Tac. Et qui crie et exhorte, et reprend. La musique est forte et emporte le rythme, elle cache les vibrations du groupe électrogène qui doit tourner sous le plancher. Il fait drôlement bon, ici ! Ils sont en tee-shirt, les gamins ! Et bien entendu, le maître de cérémonie sur sa chaise, le chorégraphe de l'apocalypse, c'est Yvon.

2 Commentaires sur “La Grande Île | Partie 3

  1. Désolé pour les quelques boulettes. Dont confondre le nom de l’auteur avec celui du narrateur. Alors, celle-là ! Et pourtant, que de relectures… Mais ça ne suffit jamais. Jamais. Il faut toujours revérifier, par quelqu’un d’autre, autre œil, autre analyse. Bien à vous… Luc

  2. J’aime bien cette histoire mais bien que je sache que tu es un spécialiste du second degré, je trouve que tu y vas fort avec les bourges et les femmes ! Par, les méchants, je suis d’accord pour ne leur accorder aucunes circonstances atténuantese. Plus ils sont méchants et plus il faut les éliminer. Continues comme ça, le récit me passionne.

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