La Grande Île | Partie 4

Ensemble

Chapitre XXVI - Préparation de la fête

Contrairement à ce que l'on redoutait, le premier hiver ne fut pas si meurtrier dans les territoires émergés de l'ancienne France.

Bien-sûr, la mort frappa, emportant son lot de malheureux : l'afflux de populations nouvelles, la promiscuité, les conditions d’hygiène douloureuses, la disparition ou raréfaction de l'électricité, le froid et la neige, les guerres de clan, la panique, les maladies, sans compter ce début de génocide dans le Gard, les effondrements dans les Pyrénées, les avalanches à répétition dans les Alpes... Tout concourait à faire de cette période la pire que l'humanité ait connue.

Et pourtant, la capacité de résistance aux épreuves et la solidarité permit d'épargner de nombreuses vies : les greniers étaient pleins, les troupeaux abondaient dans ces zones de montagnes, l'eau ne manquait pas et les hommes savaient un peu mieux comment survivre aux privations, au froid et à la solitude. Question d'habitude...

Ils mirent en place très rapidement des conditions exemplaires de gestion et de partage des ressources : techniques, nourricières et humaines. Les véhicules à moteur thermique et les réserves d'essence furent réquisitionnés pour les urgences. Les compétences furent mises à disposition, que ce soit vétérinaires, médecins, mais aussi couturiers, chaudronniers, vanneurs... et administratifs, car il fallut gérer et prévoir, organiser, en un mot : optimiser.

Tout pouvait être utile.

Surtout le sentiment d'être utile.

Parmi les réfugiés qui avaient tout perdu dans les plaines et les zones de basse altitude, il y avait aussi d'anciens réfugiés des zones de combats et de dictatures du monde : Syrie, Yémen, Birmanie, Afghanistan... Il y avait aussi des Rroms, des gens du voyage en mobilité perpétuelle et en conflit continuel avec les sédentaires.

Ceux-là ont été la bouée de sauvetage de l'humanité. Ils avaient tout perdu deux, trois fois, ou plus. Ils savaient les gestes primordiaux, repéraient vite le superflu, avaient besoin de peu pour sourire et remercier. Ils devinrent des exemples. Ou presque. Parce qu'il n'est jamais facile, au début, d'accueillir une autre famille dans son foyer, qui plus est une famille d’Érythréens ou d'autres gens du désert...

Ce qu'il s'est passé.

Samuel Ravanihoto

Mardi 24 décembre. Ce soir, c'est Noël.

Non pas que ça change grand chose à notre situation, mais ce sera l'occasion de se retrouver et de fêter dignement notre survie. Pour l'instant.

Le village est décoré. Trois jours de travail et de rigolade pour conjurer le sort et les habituelles mauvaises nouvelles ; trois jours de coupe de branches de pin, de houx ; d'accrochages de tout ce qui brille ou colore le quotidien. Trois jours de confection de pâtes, de bouillons, de purées, de rôtis. Trois jours de chasse aussi, autour du village, afin de nettoyer ses abords, sécuriser le périmètre, et engranger un peu de réserves. Parce que les agapes ont prévu d'être somptueuses à défaut d'être apaisées. Même Alice a été costumée, la belle ronde aux couleurs occitanes trône dans le ciel azur vêtue d'un habit de paillettes, des guirlandes de bouts de miroirs accrochées à ses filins.

Hier, le colonel et le major Lincaid ont été envoyés à Aurillac avec tous leurs fidèles les plus récalcitrants. La prison y a été récemment vidée par décret communal. Il y a de la place. Les vendeurs de haschich, les tricheurs aux impôts et les voleurs de voiture sont dehors. Il paraît que Madame la sous-préfète et Madame le Maire leur ont juste dit, en sortant :

"- On passe l'éponge. Rendez-vous utiles."

Depuis, la prison accueille quelques assassins et... la Compagnie de l'Ordre. Qu'ils les gardent ! De toutes façons, nous ne rendrons jamais les pâtisseries au LSD ! Elles sont toutes mangées, depuis le temps...

Nous ne rendrons pas non plus les armes ni les véhicules militaires, ils sont bien trop pratiques à la collectivité.

Pour le réveillon, l'hipopocalypse nous fera sa "choré" dans la salle commune. Même Lola et son ami, le gentil et insolent Kamel, y participent. Ils ont rejoint le groupe tout de suite après l'arrestation du colonel. Lola ne s'en sort pas trop mal, mais pour Kamel ça a été une révélation. Il est doué et il fourmille d'idées. Il fait concurrence à Yvon, mais comme ils s'apprécient, je crois que ça leur plaît de se tirer la bourre pour inventer des mouvements déstructurés les plus fous et les gestes qui colleront au mieux à chaque danseur.

Demain, il est prévu de descendre au marché à Maurs. Un marché spécial et nouveau, puisque la mer commence tout juste à décanter, et donc à sentir meilleur, et les pêcheurs rapportent des surprises de leurs expéditions. Outre les soles, les bars et les crabes qui s'invitent petit à petit dans les régimes alimentaires, certains hommes se sont mis à la plongée ! Ils ont trouvé scaphandres et tenues d'hommes-grenouille. Ils ont monté de petites grues sur des barges. Ils plongent et ils explorent. Du coup, ils rapportent des boîtes de conserve, des bouteilles, des outils, des câbles, des lots entiers de matériels et de matières premières, des caisses pleines de produits lyophilisés emballés sous plastique. Après le départ précipité de la Compagnie de l'Ordre, une frénésie de débrouillardise a déferlé sur les habitants des côtes.

Ce qui était l'ennemi, le destructeur, le puant, le vaseux, le traître, le mouillé, est devenu l'océan. Tout simplement. Et l'océan a toujours été, de tous temps et partout dans le monde, une ressource en même temps qu'un danger, une bouffée d'oxygène en même temps qu'un horizon. Le travail a commencé à Maurs et dans les communes côtières. L'océan devient un partenaire et les gens jouent avec. Barques, cotres, radeaux, les familles se mettent à apprendre la voile et la rame, la perche et le cabotage. Et les marées donnent à découvrir un nouvel univers qui commence tout juste à se peupler : crabes, vers, petits poissons, modifications végétales... Chaque marée basse découvre un pays modifié, transformé, toutes les six heures, et la nature a horreur du vide, alors ça va vite. Un nouvel écosystème se développe et déjà des spécialistes l'étudient de près, espérant bientôt pouvoir en tirer des ressources vivrières importantes.

Bien-sûr, la radio-activité est plutôt haute, dans les eaux, dans les animaux marins, les algues, dans les pluies, partout. Nul n'ose ne serait-ce qu'imaginer les conséquences sur l'organisme, sur les enfants à naître, sur le long terme. De tout façon, on n'y peut plus grand chose, à notre niveau. Heureusement que nos techniciens en électricité sur le pays sont plutôt spécialisés dans l'éolien et l'hydroélectricité. C'est moins dangereux. L'homme a bousillé la nature, il s'est bousillé aussi. Maintenant, il n'y a plus qu'à s'adapter et tenter de sauver les meubles pour, peut-être, faire mieux dans l'avenir.

Au moins, faire bien pour Noël. Que chacun y trouve un peu son compte. Ou son conte. Parce que ce monde nouveau, c'est une histoire que l'on s'invente, une mythologie que l'on se crée, une trame de sens et d'événements que l'on tisse, jour après jour, ensemble.

Et donc, demain, nous irons fêter Noël avec nos sœurs et nos frères de la côte, dans le nouveau grand bazar qu'est devenue Maurs, un carrefour du commerce et des trouvailles. Nous y ferons achats de cadeaux, de produits rares. Nous y troquerons des nouvelles, des anecdotes, des patates, du fromage, des peaux. Nous y raconterons notre version des faits, notre légende à nous.

Ce soir, la fête commence en intime, au village. Mais il est prévu qu'elle dure plusieurs jours, parce qu'après Maurs, il est possible que certains aillent à Quézac, ou Parlan.

Pas le Rouget. Ils commencent tout juste à accepter que le monde a changé et à renouveler des relations diplomatiques avec leurs voisins. Au moins, lorsque la Compagnie de l'Ordre a frappé chez eux, ils ont su les recevoir : à coups de fusils.

D'autres viendront certainement chez nous. Il faudra pouvoir les accueillir.

Ainsi, ce Noël d'après le Second Déluge s'annonce comme une fête durable et mobile sur le pays.

Les réfugiés ne sont pas les derniers à s'en réjouir, puisqu'ils pourront à cette occasion profiter des convois pour glaner de village en village des informations sur leurs familles, sur l'état du monde, ou chercher meilleure habitation ou utilité quelque part. Parce qu'on ne vit pas bien en campement de fortune ou en dortoirs improvisés, que l'hiver est rude, et que plus personne, enfin, ne croît que les choses vont revenir à la normale. Et ça permet d'aborder l'avenir autrement.

En tout cas, il ne sert plus à rien de se plaindre. Un peu de nostalgie est de bon ton. Mais pas plus : nous avons un avenir à créer.

Nous avons dressé des tentes partout dans le village, parsemées de tables, chauffées par des braseros. Des feux attendent la viande ou les marmites. Des paniers répartis à l'envi débordent de pommes, de fruits séchés, des derniers chocolat glanés dans les garde-mangers. De la salle commune, anciennement salle des fêtes, jusqu'à la mairie un peu plus haut, l'épicerie un peu plus bas, le parking dessous, les maisons qui donnent sur ces espaces, tout est occupé, pour un gigantesque banquet couvert et chauffé. Les enfants courent et se mêlent sans distinction, fusées joyeuses et anarchiques dans les pattes des adultes. Roméo a même organisé les troupes de surveillance pour que personne ne reste plus de deux heures en continu dehors. Nous sommes plus de deux mille à tourner autour des tables, des feux, du faire et du profiter, tout-à-tour.

Sur une demande de Marc, nos jeunes danseurs donneront trois fois leur numéro, afin qu'un maximum de gens puissent en profiter. Tous les musiciens et chanteurs ont été réquisitionnés ce soir. Des scènes sont dressées dans chaque recoin. Et Simon est sollicité de partout pour raconter l'assaut sur Maurs. Avec son franc-parler, ses anecdotes croustillantes et sa façon de ridiculiser tout le monde, lui le premier, il dédramatise nos exploits. Il leur donne sens. Il fédère la communauté. Lui, l'arsouille sans prétention ni mauvaise intention aucune, il nous montre la voie.

Bon, Monsieur le conteur n'est pas encore saoul. Tant mieux. Mais dans une heure ou deux...

Je débarque chez Simone, Le chien dans les guibolles. Zut, c'est la séance de costumes et de maquillage des danseurs. Lola a pris les choses en main. À l'image de sa coiffe cyber-punk, elle donne des allures de Mad Max aux membres de la troupe. C'est un peu effrayant et, il faut l'avouer, tellement d'actualité. Peut-être qu'il faut dire les choses, frontalement, directement. Peut-être que ces jeunes ont raison d'assumer et de revendiquer l'apocalypse : c'est leur monde désormais. Je me sens un peu largué. Ils s'en sortent si bien tout seul. Comment ils ont fait pour grandir si vite, ces bichons, ces p'tites crottes, ces bébés ?

Je les laisse et repars en quête de Cléa.

Cléa. Elle est devenue une madone au pays de Boisset. Son odyssée contre le colonel a désormais fait le tour de toutes les langues et de toutes les oreilles du pays. Elle est la femme qui a désarmé le dictateur. Le symbole d'une résurrection, d'une résilience. D'un espoir. Cela me ravit et m'effraie. Mais la plus angoissée par cette situation, c'est elle. Il y a deux solutions. Je peux la retrouver au milieu d'une assemblée tout ouïe, dispensant ses conseils déguisés en anecdotes légères, souriante et débonnaire, le regard brillant et confiant. Ou je peux la retrouver seule et désemparée, en train de pleurer la fin de son innocence et son incapacité à assumer sa mission nouvelle. Et elle sera sincère dans les deux situations. Mais seuls ses plus proches ont l'occasion de la découvrir dans son dénuement et son doute. Rien ne déborde en public. Elle ne dissimule pas. Elle est comme ça. Binaire. Une personnalité un peu schizophrène, pour le bien de tous, sauf le sien. Parce que quand elle doute, elle le fait à fond, et ça ne lui fait pas du bien.

Ce coup-ci, elle déconne avec Nath, autour d'une tasse fumante de quelque chose qui est devenu à la mode, des glands de chêne torréfiés et mis à bouillir. Le goût est un peu acre, mais ça clarifie l'esprit et on en trouve plein la forêt. Ils appellent ça la chênaie et ça aurait tendance à me faire vomir. Comme dirait Murtaugh dans l'Arme Fatale :

"- Je suis trop vieux pour ces conneries."

Sous l'influence de quelques anciens d'ici, des passionnés, et des réfugiés qui révèlent chaque jour de nouvelles compétences dans l'adaptation et la survie, on a commencé a explorer les champs et les sous-bois à la recherche de nouvelles ressources : nourricières, médicinales, des condiments, des sucres, des parfums... Bien-sûr, l'hiver ne facilite pas la diversité botanique, mais à gratter le sol, on trouve des racines. Sous le lit des feuilles mortes, protégés par la neige, des glands, des noisettes, des châtaignes restent encore comestibles - enfin, pas beaucoup, parce qu'avant la neige, on avait eu la pluie et qu'elle a tout moisi, la coquine... -. Dans tous les cas, les herboristes et les glaneurs se sont multipliés et notre régime alimentaire s'en trouve petit à petit modifié. Qu'est-ce que ça va être au printemps ? Si printemps il y a...

Bref, je m'assieds aux côtés de ma belle et de son impressionnante amie. Je refuse la chênaie qu'elles me proposent - beurk ! -. J'écoute l'histoire qu'elles se racontent. Je la connais. Tip top pour Noël !

C'est l'histoire des chodoudoux...

Un prince qui épouse une bergère, il invite tout son royaume à la noce, et une gentille sorcière aussi. C'est la sorcière des chodoudoux. Cool ! Elle en offre à tout le monde. Et les chodoudoux, c'est tout chaud, et c'est tout doux, alors, ça se partage, ça s'offre. Et plus on offre des chodoudoux, tout chaud et tout doux, et plus on en reçoit, et plus on en reçoit, plus on en offre... Bref, tout cela augurait bien dans la vallée des chodoudoux.

Mais voilà qu'un petit garçon, têtu et indépendant comme savent l'être les garçons, a des envies de découvrir le monde. Il le dit à sa maman, compréhensive comme savent l'être les mamans. Elle l'aide à faire son baluchon. Il part. Il grimpe vers le col. En chemin il croise une vieille femme.

C'est une sorcière ! Manque de pot.

Le gosse, il lui donne des chodoudoux, tout chauds et tout doux. Elle, en échange, elle ne donne rien du tout !

"- Madame, ça va ? Vous allez bien ? Vous ne donnez pas de chodoudoux ?

- Non ! Si je donne des chodoudoux, ça m'en fera moins, et peut-être, je vais en manquer. Alors, je les économise."

Et ça, le p'tit mec, il l'avait jamais entendu : manquer de chodoudoux, économiser. Ça fait naître plein d'images dans sa tête. Il y réfléchit tellement qu'il ne voit pas le temps passer. La nuit tombe. Il a froid. Un peu honteux, mais frigorifié, il rentre chez lui.

"- Cool, mon garçon !" Dit sa mère. Et elle le bombarde de chodoudoux, tout chauds et tout doux.

Et lui, il ne donne rien du tout.

"- Mon fils, ça va ? Tu es malade ? Tu ne donnes pas de chodoudoux ?

- Maman, aujourd'hui, j'ai perdu des chodoudoux. Alors, pour ne pas en manquer, je les économise."

Ben tiens ! La mère non plus n'y avait pas réfléchi. Ça tourne et ça tourne dans sa tête et le lendemain, quand elle part au travail, à tous ceux qui lui donnent des chodoudoux, tout chauds et tout doux, elle ne donne rien du tout :

"- Je pourrais en manquer. Mon fils en a perdu déjà. Je les économise."

Et bam ! Effet boule de neige, tout le monde se met à faire des restrictions sur les chodoudoux, tout chauds et tout doux. Et moins on en donne, et moins on en reçoit, et moins on en reçoit, et plus on en manque. Pénurie de chodoudoux ! Re-restrictions ! Économies. Économies... L'humain, le chaud et le doux dans un système de libre-échange et de recherche de rentabilité. Du jour au lendemain, le chodoudoux devient précieux, rare, on le garde. Il disparaît. Plus d'échanges, plus de cadeaux, plus de chodoudoux.

La musique explose sur les enceintes branchées exceptionnellement pour cette soirée spéciale. Je reconnais le rythme scandé de nos jeunes danseurs. La scène s'illumine, est envahie par nos jeunes punks dans un ensemble un peu surréaliste. Ils me feraient presque penser aux zombies dansant dans le clip de Michaël Jackson, en 1982, Thriller. Mais ces gamins sont trop jeunes pour connaître cette entrée fracassante de l'horreur dans la culture pop. Il ont juste découvert l'entrée de l’horreur dans leur propre culture. Ce qu'ils en font me laisse dubitatif, mais impressionné. Ils nous offrent leur pouvoir d'adaptation et d'absorption, de digestion, de transformation. Ils sont l'avenir. Ils sont la création. Ils sont ce qu'ils veulent, ce qu'ils peuvent. Ça a toujours été comme ça entre les générations.

C'est leur cadeau de Noël à eux.

Ils nous offrent demain.

Merci.

Historien

Chapitre XXVII - Jour de foire

Le premier hiver après la catastrophe, les hangars contenaient encore des marchandises, les chambres froides des viandes qu'il fallût saler, les granges du grain, etc...

Mais la deuxième année, le deuxième hiver, après des saisons déréglées, des terres inondées, des paysans esseulés, la fin de l'électricité et des approvisionnements en carburant, la monoculture et la mono-compétence de beaucoup - merci monde moderne -, les pillards, les réfugiés en trop grand nombre sur certaines côtes, le changement tropical de la météo et l'abondance des insectes et des maladies durant toute la saison chaude - qui a été vraiment chaude ! -, alors nous avons basculé.

La famine et les épidémies explosé.

Et les naissances.

En même temps.

Fin de la contraception ? Appel de l'espèce pour éviter la disparition ? Besoin de se réchauffer ? Ou juste envie de croire en un nouvel avenir et de donner la vie à des bébés qui pourront vivre autrement ?

L'année qui a suivi le grand chambardement a vu une explosion démographique dans la Grande Île en même temps qu'une aggravation des conditions de vie.

Peut-être que c'est logique, naturel. Plus d'enfants pour compenser plus de morts. Même si plus de bouches à nourrir n'a pas simplifié les choses...

Mémoires d'un survivant au sec

par Kamel Ben-Aïd.

Mercredi 25 décembre.

Nous sommes repartis tôt au matin, nos panières pleines de tout ce que nous avions pu glaner, de ci, de là. En route pour le nouveau marché big-bazar de la petite ville portuaire de Maurs, baignée par l'Océan Atlantique, nouveau carrefour de nos destinées.

Les charrettes sont pleines de nos gens fatigués mais chantant. Le soleil brille sur la neige étincelante. La rivière est un torrent jouant avec la glace et les rochers. Quelques oiseaux courageux chantent le retour du soleil. La forêt craque et ondule, mélange ses silences blancs avec des chutes de masses trop lourdes, et de ses branches ployées, tombent des bruits assourdis.

L'air est pur et ravigote. La moitié du village s'est levée aux aurores pour profiter de la fête. Le convoi avance régulièrement sur la route dégagée par les nombreux passages de ces derniers jours. Ce midi, nous mangerons du poisson grillé, pêché la veille ou le matin même.

Bon, les enfants, le poisson, ça n'est pas encore ça. Mais ils feront semblant.

Nous échangerons et troquerons, nous rirons et rêverons. C'est ce qui est prévu.

Un 4x4 ouvre la voie, un autre la ferme. Tout le reste est un exemple de déplacements alternatifs et non polluants où tout ce qui roule, sans moteur, a été réquisitionné. : charrettes, traîneaux, mules, chevaux... Plus de mille personnes en déplacement festif. Femmes mises jolies, enfants rieurs, anciens en costumes, hommes ombrageux surveillant les fourrés, autochtones, réfugiés, tout le monde est là.

Il nous faut un peu moins de trois heures pour arriver sur la côte.

Et découvrir le nouveau monde.

Tous les villages des environs se sont donné rendez-vous en ce jour de Noël. Des gens se saluent, s'apostrophent, se tapent dans le dos. Une foule monstrueuse occupe toutes les rues et ruelles de la commune. Des stands refaits de neuf, aux tentures colorées parsèment chaque trottoir. Des odeurs de grillades, de caramels, de châtaignes affleurent à tous les coins de pavés. Déjà, ça mange, ça boit. L'humanité fait face. Sa méthode ? La convivialité.

Nous rangeons nos véhicules et nos bestiaux de trait dans un champ à l'orée de la ville. Des gardiens y veilleront à tour de rôle. Nous, simples citoyens presque vacanciers, nous nous dispersons. Il y aura deux trocs : le gros, géré par notre maire et ses fidèles acolytes Jo et Tony. Et l'individuel, pour lequel chacun a sa besace de choses à troquer, pour lequel chacun a son projet. Il ne nous faut pas cinq minutes pour nous disperser. Rendez-vous dans trois heures pour le retour. Comme une colo qui aurait quartier libre...

Je guide Cléa et les enfants à travers le fourbi ambiant, direction l'océan. J'aperçois Kamel quelques pas derrière nous. Têtu ? En plus d'être insolent et gentil ? Je lui fais signe de venir...

L'océan, je suis le seul à l'avoir approché, à l'avoir touché, respiré. Cléa et Lola étaient trop occupées, puis trop stone pour s'en soucier la dernière fois qu'elles sont venues. Yvon est cantonné à Boisset depuis le début des événements...

C'est mon cadeau à moi.

Je suis né au bord de l'océan. Une partie de ma famille s'est usée dans les forges des Chantiers de l'Atlantique à construire les plus gros et les plus beaux paquebots du monde. Chez nous, l'été, c'était pique-nique le soir sur la plage, courses dans les rochers et cris dans les vagues. L'hiver, c'était balades sous la tempête, visages fouettés par les embruns, le cœur accroché à la vie.

Cet océan a enseveli la moitié de toute civilisation, il a noyé ma famille, mes parents, il a tué les trois-quarts de l'humanité, et pourtant, il est toujours cet ami dangereux et vivifiant, apaisant et hors-comparaison. Face à l'océan, je suis fier. Je me sens petit, vivant.

C'est cela que je veux faire ressentir à mes proches.

Lola et Yvon :

"- Ça pue, non ?

- À donf. C'est où la chasse d'eau ?

- C'est puissant, hein ? Je réplique.

- Oui, papa."

Ils se foutent de moi.

Cléa m'attrape par la main. Elle pose sa tête sur mon épaule. Nous restons face aux embruns et à la marée qui monte, qui vient recouvrir son limon de végétation à moitié séché, à moitié pourri, qui lave la grève des anciens champs, le ballast de la voie ferrée, la nationale qui suit la colline comme un quai suit la côte. Et les bâtiments trop bas qui servent désormais de refuges aux crabes ou d’îlots pour amarrer sa barque.

L'iode arrive, fouette le sang, supplante les effluves de moisissure, ravive nos couleurs.

La digue et les pontons de Maurs, fraîchement construits peu après la ville, sont déjà baignés et leurs pilotis font clapoter les vagues, les barques et radeaux amarrés tanguent doucement. Toute cette force et cette vie glissent et chantent autour de nous. Devant, c'est l'ancienne vallée du Célé, la route vers le large. La houle baigne les collines, s'introduit dans les écarts, vient compléter ce paysage en épousant chacune de ses formes.

Des canoës surgissent du val, une douzaine de ces esquifs plastique qui se louaient l'été sur le Lot. Ils fuient la marée, pagayant à qui mieux mieux, jouant avec les vagues qui les soulèvent comme des brins de paille colorés, en poussant des cris de joie. De petits hors-bords les suivent, déplacés des lacs vers ce nouvel océan. Ils tournent en rond en pétaradant une minute ou deux, à plus de trois cents mètres du bord, se rassemblent et s'amarrent sur des arbres qui dépassent des flots. Un chalutier franchit à son tour la passe, deux coups de sirène. Il ne pourra pas s'approcher d'avantage. Moins que les hors-bords. Moins que les canoës qui seront bientôt sur nous.

Une montagne de muscles et de poils, une caisse sur l'épaule, nous voit intéressés et nous glisse :

"- Il a fallu péter les ponts de la voie ferrée et quelques arbres pour libérer le passage, mais ça y est, on a l'accès aux grands fonds..." accompagné d'un clin d’œil outrageux.

L'activité devient d'ailleurs plus intense sur les quais. Des barges s'éloignent à la perche, croisent les canoës. Tout le monde se salue et s'envoie des nouvelles, des moqueries, des insultes de marins qui ressemblent à des témoignages d'affection. Ils vont chercher les équipages et cargaisons des petits navires à moteur et du plus gros pêcheur. Des drisses claquent, des mouettes jouent avec le vent, un héron nous survole.

"- C'est beau", murmure la femme sur mon épaule.

Les enfants sont déjà partis jouer avec les vagues.

Oui, c'est beau. C'est immense. J'ai presque envie d'envoyer mes vêtements par-dessus tête et de courir plonger entièrement dans cette eau fangeuse et mobile, fendre l'écume, me fondre dans ses remous. ne faire qu'un avec elle et toutes ces vies qui s'y dissimulent, de la bactérie à la légendaire baleine. Mais, bon, il fait -5°C dehors, pas beaucoup plus dedans. C'est vrai que ça pue encore un peu. Et je suis bien dans mes vêtements.

"- On remonte ?"

Le commerce ressemble a un système de troc et de bienveillance. Ce qui se paie et ce qui se donne est très aléatoire, selon la provenance, le besoin, la rareté... Nous n'avons aucun mal à nous faire offrir un repas poisson-choux-patates à l'une des gargotes de survie qui parsèment la ville.

"- C'est gratuit, c'est Noël, sauf la moutarde, un cachet d'efferalgan par dose..."

C'est la foire du tout et du rien, la rencontre improbable de gens de partout dans cette petite ville de Maurs. Un dépaysement total. Nous rions beaucoup, observant, comparant, commentant. On dirait une BD de Druillet ou de Valérian, sans les extra-terrestres. Ou presque... Il y a des animaux échappés de zoo qui portent la selle, des oiseaux multicolores dans des cages, une autruche tente de goûter aux cheveux restants de Lola. La mode vestimentaire aussi a évolué, il faut faire avec ce qu'on trouve : les couleurs bigarrées s'affrontent en de multiples couches sans crainte du ridicule. Des vieux manteaux de ski par-dessus une couverture trouée à la tête et aux épaules. Des pantalons en bâche agricole plongés dans des bottes au caoutchouc râpé. Des chapeaux rassemblant objets de cuisine pour la protection et le clinquant, et sous-vêtements découpés pour l'élégance... La foire sur les stands, et derrière et devant. Le spectacle est permanent et incroyablement festif. Noël se joue là, maintenant, dans cette rencontre du nouveau monde et j'ai l'impression d'être un lutin dans un monde imaginaire.

Des crabes, des loups de mer, du saumon, de la sole : l'océan délivre à profusion ses bienfaits. Peut-être juste un peu irradiés ? Comment savoir ? Comment lutter ?

Le bonhomme fait griller sur la plaque ses filets de mérou :

"- Ça cuit tout doucement, le mérou, à cause des explosions. Parce que la peau de mérou pète ! Ah ah ah !

Je lui demande :

- Je croyais que les espèces maritimes étaient en voie de disparition ?

- Et ben, nous aussi. Mais les zones inondées depuis l'Aquitaine sont moins profondes. la mer y est moins froide, et des espèces des tropiques y prolifèrent. ça doit attirer les prédateurs des mers plus froides. Ou alors la nourriture, parce qu'avec tout ce qui est mort, toutes les forêts etc... ces nouvelles zones sont de sacrés garde-mangers ! De toute façon, tous les courants sont bouleversés, alors, les poissons aussi.

- Ou alors, c'est la disparition de l'être humain. Les poissons fêtent ça en baisant comme des lapins, et ils repeuplent les océans.

- Peut-être... En tout cas, ça en fait de la surface à remplir, ces nouvelles zones ! C'est normal qu'ils fassent plus de petits. Hé ! Faites attention aux poils, hein ? Dans le mérou. Parce que la peau de mérou se tond ! Ha ha ha !"

Cet homme a vraiment un humour pitoyable. Mais son poisson est une bénédiction, dans une petite assiette de bois, à grignoter avec les doigts et une patate et du chou trempé, brûlant. Les enfants sont partis chercher leur pitance ailleurs, sans arêtes ni coquilles, ni brassicacées.

Il nous faut ensuite échanger une poignée de munitions pour boire le thé à la menthe qui fera digérer tout ça, au stand d'à-côté. Le thé, le café sont devenus des marchandises de luxe, mais ça n'est pas tous les jours Noël !

Le gratuit et l'exorbitant se côtoient, s'affrontent, s'épousent. C'est l'anarchie. C'est jour de fête, youpie !

Ça clingue et ça clangue sur le clocher massif de l'église. Des ouvriers installent une grosse structure au-dessus du coq communal. Un phare, apprend-on. C'est que la ville prend son avenir à cœur !

En passant devant la mairie, les souvenirs affluent, et je revois Cléa marchant devant toutes ces femmes décidées, libérant la ville par leur volonté et leur courage. Je la regarde un peu trop intensément, bouleversé par ce qu'elle a accomplis.

"- Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?

- Je repense à tout ce que tu a fais, et c'était beau.

- Je n'ai..."

Elle est interrompue dans ses dénégations. Elle a été reconnue ! Une jeune femme vient lui serrer la main, une plus vieille, un homme aussi. Tout d'un coup, c'est toute la ville qui bruisse et s'approche, veut la saluer, la toucher, la remercier. Je reste à portée, au cas où, mais ce moment n'est pas à moi. J'observe ma femme devenir une légende, même si dans quelques jours, ou quelques mois ou années, ce sera oublié. Ou pas, qui sait ? Notre humanité d'après le déluge a besoin de se recréer une mythologie. J'imagine une statue de Cléa sur la place, ici, à Maurs, le bras levé vers la mairie. Telle Athéna. La Libératrice. La Désarmeuse. Un nouveau modèle féminin. Une question me tarabuste soudain, que j'aimerais que personne ne s'en aperçoive, parce qu'elle me provoque presque un soupçon de début d'érection au milieu de la foule amicale. Je repense à Cayrols, au geste de ma femme qui m'a sauvé la vie. Je me demande : la statue, poitrine nue ?

Je pouffe. Cléa s'en aperçoit. Se retourne vers moi, le regard interrogateur.

"- T'as qu'à leur montrer tes seins, ça pourrait marcher !"

Je la vexe. Elle est outrée. Je le vois. Du coup, je m'écarte. C'est pour moi, désormais que ça devient dangereux. Et quand elle est comme ça, je défie quiconque de lui vouloir du mal.

Je retrouve Basile quelques pas plus loin. Il me sourit. Son épaule va mieux. Il ne rentrera pas tout de suite à Boisset, voire jamais. Il a rencontré une infirmière... Nous en sommes à blablater sur le tout et le rien, lorsque Lola et Kamel rappliquent. Je rêve : ma fille a un bout de dessin sur la clavicule, qui vient tracer des lignes en toiles d'araignée jusqu'à son joli cou. Un tatouage !

"- T'as demandé à ta mère ?

- Ben non. Ça va, quoi !

- T'as intérêt à demander ton émancipation tout de suite. Parce que là, tu cours à l'explosion nucléaire, l'annihilation de toute l'espèce humaine. Comme si on avait pas déjà assez à faire avec le déluge !

Kamel se permet de s'en mêler :

- C'est juste un petit dessin. Tout le monde en a. C'est la marque, après le Second Déluge. Le signe qu'on a fait face...

- Tu parles trop, Kamel. Je te l'ai déjà dit.

Je me tourne vers ma fille qui ressemble de plus en plus à Lisbeth Salander, la punk gothique de la série Millénium.

- Montre-moi.

La demoiselle écarte alors doucement le col de son pull, de son tee-shirt, dévoile la naissance de son épaule. Comment a-t-elle fait ça en si peu de temps ?

- Tu as triché ! Tu avais commencé avant.

L’impertinente hoche la tête.

- C'est Kamel qui me le fait. Il est doué, hein ? On l'a presque fini..."

Je réalise que je ne tiens plus du tout mes enfants.

C'est un paysage, avec un personnage. Plusieurs personnages. Très stylisés. C'est notre histoire, en noir sur blanc. Au sommet d'une colline, un homme, de dos, une grande lame au bout légèrement recourbée à la main. Plus avant, un garçon. On reconnaît en silhouette, en ombre chinoise, le lance-pierre qui pend à son bras. Plus loin, avançant vers la ville, des femmes, sous la protection de cet homme et de son fils. Un défilé, un convoi. Et la ville, quelques lignes reconnaissables, est baignée en fond par l'océan. Un phare pour clocher, qui darde son rayon lumineux au loin. Un ballon surplombe le paysage, je reconnais Alice bien-sûr. Et au-dessus de tout ça, la lune morcelée.

J'en pleurerais presque.

"- Mais vous n'avez fait que ça, ces derniers jours ? Tu dois avoir l'épaule en feu !

- Kamel est délicat. Et puis, je voulais vous en faire une surprise. Joyeux Noël, papa."

Chapitre XXVIII - Conseil de territoire

Les élus d'avant le Second Déluge ont perdu toute crédibilité.

Bien-sûr, représentant l'autorité et l'organisation sociale, c'est vers eux que nous nous sommes tournés en premier lieu. Ils étaient les garants de notre cohésion, du collectif, du vivre ensemble. Certains ont tenté d'assurer. Ils avaient les réseaux, la connaissance des dossiers, la maîtrise des équipes de fonctionnaires. C'était normal !

Mais combien d'incompétents, combien de lâches, combien de frustrés parmi eux. Ou parmi elles, parce que les femmes n'étaient pas en reste, de ce côté-là. Ils ou elles se sont enfui(e)s, sont devenu(e)s des dictateurs, des manipulateurs, des idiots aussi. Les premiers mois ont été des coups d'état permanents dans nos régions. Les élus, et élues, ont été testés sur le tas, jugés à leur ouvrage.

C'est vrai que s'adapter n'était pas facile. Pas donné à tout le monde. Beaucoup ont développé de véritables efforts pour y arriver.

Pour d'autres, ce fut catastrophique.

On m'a bombardé maire par intérim parce que j'ai ouvert ma gueule et que j'ai proposé une nouvelle forme d'organisation collective. Aussi parce que l'ancien maire cherchait à garder son autorité au dépend de l'efficacité et du service commun. C'est arrivé si souvent...

Charles Deguau,

maire par intérim de Riom-es-Montagne

et ancien chanteur du groupe punk No Futals

Même jour, même lieu. Et une mère en colère face à sa fille :

"- C'est du n'importe quoi ! Le tatouage, c'est débile, même si je reconnais que Kamel est plutôt doué. Mais un tatouage, c'est pour toi, pas pour nous.

- Mais ça n'est pas pour vous que je l'ai fait. C'est mon histoire aussi ! Tu remets tout à toi, maman. Je voulais juste vous montrer comme vous êtes importants pour moi. Vous êtes ma famille. Et ça compte ! Mais c'est ma peau, et mon histoire dessus. Je raconterai à mon enfant ce qu'il s'est passé en lui donnant le sein, en le prenant sur l'épaule. De toute façon, c'est trop tard."

À quel âge on prend son indépendance ? On devient adulte ? Je crois que pour Lola, c'est maintenant. Quatorze ans, presque quinze. Alors qu'elle était encore une petite fille il n'y a pas si longtemps. Elle a basculé d'un seul coup. Et nous sommes désemparés. Normal. Enfin, moi, je suis fier aussi...

Mercredi 25 décembre, c'est Noël à Maurs-sur-Mer.

Il va être temps de reprendre la route. Mais avant, nous apercevons Marc et Jo en compagnie d'Hortense et de quelques autres gens d'ici. Ils sont en grande discussion en franchissant les portes de la mairie. Et Cléa les suit.

Je la rattrape, lui accroche le bras.

"- Mais qu'est-ce que tu fais ? Je croyais que ça ne t'intéressait pas, la politique ?

- J'ai fait une promesse. Si tu veux être gentil, pour une fois, aide-moi à entrer.

Chantage affectif, menace voilée, impératif extérieur et promesse à tenir. Elle me manipule. Et ça marche. Je ne parlerai plus jamais de ses seins, ça me coûte trop cher. Ça me chamboule, ça la vexe. Elle fait de moi ce qu'elle veut. Trois fois, déjà. Mais à chaque fois que j'y pense... Stop, arrête, Loïc ! Obéis et n'y pense plus.

Je passe devant.

Pour qu'elle me sourie, qu'elle pardonne mes maladresses, qu'elle ne me fasse tout simplement plus la tête, j'abattrai les murs, je me glisserai sous la chaise du diable afin de lui attacher ses lacets, je lutterai à mains nues contre un lion.

Ou un grand type sale et ventru qui nous barre la route.

Chemise à carreau rentrée dans le pantalon, grosse ceinture à boucle voyante, jeans sales, bottes cuir. Une caricature de brute. Il porte une barre de fer dans une main, comme s'il s'agissait de la baguette d'un chef d'orchestre. Autoritaire et menaçant.

"- Vous n'avez rien à faire ici !"

Je me glisse juste sous son nez, je redresse la tête pour le fixer dans les yeux - Il est grand -. Je respire son haleine de chacal marin. Mes mains déjà s'activent. Ma tête retient son attention. Il me faut ses yeux, ses oreilles, sa concentration - s'il en a -.

"- Je sais, mon gros. On me dit ça souvent. Pourtant, j'y suis, même si... Là, je regrette. Tu pues de la bouche !

La colère le fait plisser les yeux. Il saisit enfin que je me fous de lui. J'ai toute son attention. Et il va m'écraser comme une omelette, une part de trufada, une saucisse bien cuite.

Je termine avec sa ceinture à temps. Son pantalon glisse.

Je n'avais fait ça qu'une fois avant, pour un pari, lors de mes brèves études à l'université à Nantes. Le videur avait rattrapé son fute avant que ça ne soit gênant. Il m'avait remercié par un œil au beurre noir. Mais les copains étaient rentrés dans la boîte. J'avais gagné le pari.

Pareil, cette fois. Cléa est déjà passée, je l'ai sentie, courant d'air décidé et pirate dans mon dos. Le gorille n'a rien vu, il n'en a que pour moi, et ses jambes qui risquent d'être très vite à la vue de tout le monde. Sauf qu'il n'y a personne. Que moi. J'ai intérêt à être rapide, parce que je me passerais bien d'un nouvel œil au beurre noir. Ou pire.

Je ricane un peu fort et pousse sur le vêtement, trop large, qui tombe un peu plus. Aux chevilles, cette fois. L'immonde hésite. Il me frappe ? Il protège son intimité ? Il appelle à l'aide ?

Trop tard. Je le pousse franchement. Il s'entrave, s'écrase. Je frappe du pied, dans le nez. Il lâche son pal d'acier, se prend les narines qui pissent le sang. Ses mollets nus sont liés. Un caleçon fatigué cache ce que je n'ai de toute façon aucune envie de voir. Il a perdu toute fierté. Il ne viendra plus m'embêter. Pas tout de suite. Gentil garçon. Je passe et rejoins ma femme qui m'attend au pied de l'escalier.

Elle sourit.

"- Tu es contente ? Je suis désolé pour ce que je t'ai dit, dehors. Tu me pardonnes ?

- Je ne sais pas. Je vais essayer.

Alors je m'incline, ouvre la main, le bras vers les marches qui grimpent, l'autre plié sur le ventre. Attitude servile ou galante, au choix.

- Ma reine."

Elle pouffe. Mi-colère, mi amusée.

Elle monte et j'ondule derrière elle. Nous connaissons les lieux. Le bureau au bout du couloir. Cléa entre sans frapper.

Ils sont plus de vingt assis en cercle, les tables et canapés repoussés dans les coins. Leurs techniciens ou communaux ou attachés parlementaires ou petit ami autour, debout. Je reconnais quelques maires et élus d'autres communes, les autres doivent être les gens influents sur le territoire. C'est le Conseil du pays. Ils ne nous avaient rien dit !

Je surprends le regard, gêné, presque en colère, de notre maire boissetois. Et celui, amusé du camarade Jo. Cléa s'installe dans un fauteuil comme si elle était chez elle. Je vois bien que notre présence gêne les édiles, mais que peuvent-ils dire ? Tout le monde la connaît à présent. Ils sont prêts à lui ériger une statue, non ? Ou peut-être j'ai juste imaginé ?

Je me place ostensiblement debout derrière elle, comme un garde-du-corps.

"- Nous savons tous ce que vous avez fait, l'un et l'autre, commence Marc, autoritaire. Mais votre place n'est pas ici.

- J'ai plus de deux mille femmes et presque autant d'hommes dehors, qui pensent le contraire. Oui, c'est pour ça que nous sommes là, à leur demande. Ils veulent que je les représente. Ils n'ont plus confiance. Et moi non plus. Bon, je n'ai rien demandé. Avant, je faisais un travail ou je me taisais la plupart du temps lorsque ça fonctionnait mal. Je voulais pas foutre la merde. Et je n'étais pas payée assez cher pour ça. Mais j'en ai marre. Alors, j'ai accepté de parler. Et dehors, ils sont d'accord. Donc, vous m'écouterez. Et j'assisterai à cette réunion si je veux. Quelqu'un a quelque chose à y redire ?"

J'en vois trois ou quatre qui s'apprêtent à répliquer, mais Jo est plus rapide. Il fait juste un bruit de gorge, près de la fenêtre, et un petit signe de la main. Les huiles se déplacent, en glissant vers l'ouverture qui donne sur l'arrière de la mairie. J'entends des exclamations étouffées. Je vais voir aussi, curieux.

La foule est là, qui attend, le front levé vers nous. Ils ont tous fait le tour pour se montrer, là, dessous. Nath, Margolette, Aglaé, Lola en tête et d'autres centaines derrière. Le club de fans de Cléa. Son armée à elle. Ses fidèles. Ceux qui croient qu'elle peut avoir son mot à dire, changer les choses. Après tout, pourquoi pas ? Je l'admire, dans son fauteuil. Marlon Brando avec des ovaires, Don Corleone en jupons, le parrain c'est ma reine. Oh, je suis si fier. Je retourne faire le planton dans son dos. J'espère qu'elle a déjà prévu la suite, parce que moi, j'attends avec jubilation. Vivement le prochain épisode !

Des protestations se sont élevées encore, mais elles manquaient de conviction. En vérité, je crois que les élus des temps anciens perdent petit à petit de leur influence. Beaucoup sont dépassés par la situation. D'autres personnes leur soufflent les décisions à mettre en place, et ils ne sont que le masque d'une autorité qui se dilue face à l'adversité et aux bouleversements. Les communautés n'ont plus besoin d'eux. Alors eux se désintéressent des communautés. Et donc des réunions sensées régir le territoire. L'arrivée de Cléa, et de son serviteur, n'est qu'un symptôme de plus de leur inefficacité. Ils pourraient se battre pour, ou contre. Mais ils n'ont plus envie de se battre. Je crois qu'ils n'en ont jamais eu vraiment envie. Sinon, le monde se porterait mieux. Leur compétence est souvent de se faire élire, pas de bien gouverner. Mais je digresse.

Un homme fin au crâne dégarni lance la séance.

"- Je suis Sébastien Nozère, maire de St Constant et conseiller départemental. Je vous remercie d'avoir répondu présent aujourd'hui à notre convocation. Nous devons évoquer trois sujets d'importance, et cette journée de rencontre est une occasion inestimable pour nous retrouver et en débattre. Tout d'abord, je vous rappelle que la Zone Massif Central est devenue une entité à part entière, dont nous occupons une infime parcelle, sur la bordure ouest. Il y a encore deux mois, notre population sur tout le massif était de moins de quatre millions. Désormais, avec les réfugiés des zones inondées, on doit frôler les douze millions, la plupart près des côtes, mais petit à petit, à cause des restrictions et de la promiscuité, de plus en plus de gens se dirigent vers l'intérieur. Si les ressources en bâtiments, en eau, en nourriture ont permis d'accueillir et de nourrir tous ces gens, ça n'est que temporaire. Nous sommes en train d'épuiser les réserves, les magasins, les silos, et rien ne garantit que les saisons qui viennent nous permettent de refaire les stocks. Autrement dit, la famine nous menace dès cet été. Tout dépendra du climat, imprévisible à présent, et de notre gestion de ces biens communs. Heureusement, la crue a aussi emmené à nous une quantité incroyable de gibier, sans compter les prédateurs. Et l'océan commence à nous délivrer sa manne. Les réserves halieutiques se sont développées très rapidement et les spécialistes estiment que cette courbe n'est pas prête de s'inverser.

- Sauf que les spécialistes estimaient la montée des eaux à un à deux mètres sur plus de cent ans..."

L'homme qui a pris la parole de sa voix rocailleuse et profonde est un vieux de vieux, affalé au fond d'un fauteuil au fond de la pièce. Malgré ses rides et son embonpoint qui s'étale sur ses genoux, il se dégage de lui une force peu commune, comme en témoignent ses mains posées sur les accoudoirs comme des battoirs de pierre.

"- Vrai, Gérard, mais là n'est pas vraiment le sujet. Vous pourrez poser vos questions ensuite, laissez-moi terminer l'ordre du jour, s'il vous plaît.

Donc, il nous faudra préparer et gérer au plus efficace les cultures, la chasse, la pêche et l'exploitation des réserves nourricières de notre territoire. Autrement dit, fouiller aussi toutes les maisons vides qui restent, les anciens hangars de transit, les greniers, à la recherche de la moindre boîte de conserve ou nourriture séchée. On ne doit rien laisser, car on ne sait pas de quoi on aura besoin.

Concernant la situation sanitaire, si l'hiver a frappé fort, très fort - on dénombre des centaines de morts sur le massif, juste à cause du froid et de l'isolement -, il nous a aussi préservé pour l'instant des épidémies ou maladies qui pourraient se développer au sein des populations affaiblies, sous-nourries, en manque d'hygiène et de confort. Pareil que pour la nourriture, il va falloir recenser nos ressources en médicaments, personnels soignants, vitamines, etc... Et si le printemps est chaud et humide, comme on le craint, alors, on va voir se développer une situation sanitaire très inquiétante. Des maladies tropicales, des infections, des virus. On ne sait pas. Il faut s'organiser au mieux.

Et je parle de tout ça à l'échelle du massif. Il ne s'agit pas que de nous. Des réunions semblables se tiennent actuellement sur tous les territoires. Nous sommes désormais une entité solidaire par nécessité. Il faut agir de concert si l'on veut s'en sortir sans trop de casse.

De même, l'énergie. Avec Aurillac et Saint-Flour, mais aussi dans une moindre mesure avec ce qu'il reste de Figeac, de Decazeville, avec Rodez, Limoges, il est prévu un grand plan de gestion de l'énergie. L'existant - les barrages, le solaire, l'éolien, les usines de méthanisation, les réserves de pétrole et de gaz... - est désormais entièrement sous gestion commune, sauf quelques sites encore occupés par des groupes armés. Mais notre gestion de la Compagnie de l'Ordre il y a juste quelques jours a montré l'exemple. On estime que ces poches de résistance ne tiendront pas plus de quelques semaines au maximum, quelque soit l'endroit. L'existant, donc, mais ça ne suffira pas. Un grand plan de développement d'usines de production électrique est donc en train de voir le jour. Nous aurons besoin de toutes les compétences dans ces domaines, ingénieurs, techniciens, artisans... à adapter à chaque territoire : installation, recyclage, gestion, distribution... C'est là une priorité, vous en avez bien conscience.

- Et le nucléaire, reprit Gérard ?

- Sous les eaux. La vallée du Rhône est entièrement irradiée, la Haute-Loire, l'Ardèche et la Drôme, entre autres, réfléchissent à évacuer leurs populations les plus proches du bras de mer qui a recouvert l'ancienne capitale des Gaules et de notre région. Les radiations sont, pour l'instant, étouffées par les flots.

- C'est ce qu'ils disent.

- C'est ce qu'ils disent. Donc, premier point, la gestion des ressources. Second point, l'énergie. Troisième point : les populations. Le nombre d'habitants du Massif Central a été multiplié par quatre. Les autres massifs sont sensiblement dans la même situation, et l'on peut penser que c'est le cas dans le monde entier. Toutes les terres émergées servent de refuge pour les derniers humains. Et bien, ça n'est qu'un début. Nous avons reçu des nouvelles d'autres survivants qui se sont rassemblés en mer sur des bateaux, des paquebots, des pétroliers, des porte-containers, des radeaux même. Ils sont des centaines de milliers à errer sur les océans. Des millions peut-être à travers le monde. En ce moment même, certains remontent le Lot, puis ce sera le Célé, avec les plus petites embarcations. D'autres ont débarqué sur les causses du Quercy, du Rouergue. Ces zones ne sont pas très peuplées, par très hospitalières, surtout à cette saison. Ils ne tarderont pas à venir jusqu'ici.

Une nouvelle vague de réfugiés arrive. Encore plus nombreux que la dernière fois, et bien mieux organisés.

Il faut décider de ce qu'on va faire."

Chapitre XXVIX - Une mission pour Cléa

How many roads must a man walk down

Before you call him a man ?

Yes, 'n' how many seas must a white dove sail

Before she sleeps in the sand ?

Yes, 'n' how many times must the cannon balls fly

Before they're forever banned ?

The answer, my friend, is blowin' in the wind,

The answer is blowin' in the wind.

How many years can a mountain exist

Before it's washed to the sea ?

Yes, 'n' how many years can some people exist

Before they're allowed to be free ?

Yes, 'n' how many times can a man turn his head

Pretending he just doesn't see ?

The answer, my friend, is blowin' in the wind,

The answer is blowin' in the wind [...]

(Combien de routes un homme doit-il parcourir / Avant que vous ne l'appeliez un homme ? / Oui, et combien de mers la colombe doit-elle traverser / Avant de s'endormir sur le sable ? / Oui, et combien de fois doivent tonner les canons / Avant d'être interdits pour toujours ? / La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent, / La réponse est soufflée dans le vent. / Combien d'années une montagne peut-elle exister / Avant d'être engloutie par la mer ? / Oui, et combien d'années doivent exister certains peuples / Avant qu'il leur soit permis d'être libres ? / Oui, et combien de fois un homme peut-il tourner la tête / En prétendant qu'il ne voit rien ? / la réponse, mon ami, est soufflée dans le vent, / La réponse est soufflée dans le vent [...])

Extrait de Blowin' in the wind - Bob Dylan

Album The Freewheelin'Bob Dylan - 1963

Bien, ce petit Conseil communautaire le jour de Noël ! Tranquille, rapide, efficace. Une bombe, oui ! Tous les élus se sont réveillés d'un coup à cette nouvelle. Une nouvelle invasion de réfugiés : qui sont-ils ? Qu'apportent-ils ? Combien sont-ils ? Je vois briller des pensées guerrières dans les regards autour de la pièce.

Certaines finissent par s'exprimer :

"- On ne peut pas. Nous sommes déjà trop.

- Si ils sont sur l'eau, ensemble, depuis le début, alors, ils sont organisés, comme nous. Alors ils sont dangereux.

- Si ils viennent, c'est pour nous prendre ce qu'on a.

- Avant, c'étaient des gens d'à-côté, parfois de la famille. Mais là : des étrangers, est-ce qu'on parle la même langue, au moins ?

- Pourquoi ils ne sont pas venus avant ? Qu'est-ce qu'ils cachaient ?"

Et Cléa qui m'attrape la main, qui serre. Je sens qu'elle va faire une connerie. Enfin ! J'allais m'ennuyer, moi. Je serre ses doigts en échange, en signe d'encouragement. Je lève un bras, bien droit, bien haut, sans rien dire. Surtout ne rien dire. Ne pas rajouter au concert ambiant.

Un par un, ils s'aperçoivent de notre demande. Font semblant de l'ignorer, au début. Ils ont trop à dire, et nous ne faisons pas partie de leurs habitudes. Nous n'avons pas la respectabilité ni l'autorité pour être écoutés. Enfin, Cléa n'a pas. Moi, je suis un trublion, une mouche du coche, aucune importance. Mais Marc finit pas s'assagir. Gérard nous observe déjà en silence du fond de son fauteuil depuis plus d'une minute. D'autres rejoignent le mouvement. C'est long. Comme avec les enfants. Ils hésitent. Être le dernier à parler ou le premier à en faire trop ? Bataille d'égos. J'en ai marre. Je sors ma grande lame et ostensiblement, je la dirige vers l'un des derniers têtus qui parle toujours dans le vide, qui réclame l'armée, qui parle de bombes et de missiles, oui, pourquoi pas ? On serait débarrassé du problème. Le bonhomme a la mèche lissée sur le front, un costume parfumé, une bonne cinquantaine d'années qui ne se dissimulent plus, ni aux coins des yeux, ni au-dessus de la ceinture. L'exemple-type du mou pédant et insupportable. Ne me dites surtout pas où il a été élu ! Il éructe et postillonne. Puis il voit le coupe-chou s'approcher doucement de sa gorge, et personne ne réagit, ne prend sa défense. Certains sourient même. La peur l'étreint. Le silence est là. Je n'ai toujours pas prononcé un mot. Il balbutie deux sons. Se tait. Je retourne à ma place.

Cléa s'éclaircit la voix :

"- Dites-moi, pourquoi vous construisez un phare sur le clocher ? C'est bien pour guider les gens ? Parce qu'ici, il y a un havre, une halte, un repos possible ? Voire même du commerce, des échanges ? Une ville ?

Et ceux qui arrivent, vous êtes allés les voir ? Leur parler ? Qu'est-ce qu'on fout là à parler dans le vide alors que c'est ça qu'il faut faire en premier : on a besoin d'informations. Ensuite, ne croyez pas que vous pouvez les empêcher de débarquer, les faire sauter, les faire couler, les repousser au large. S'ils veulent venir, et qu'ils sont si nombreux, il va falloir s'y faire. S'ils sont méchants, on a plutôt intérêt à le savoir vite, mais pas pour paniquer. Pour s'organiser.

Mais souvenez-vous : ce sont des êtres humains qui ont souffert comme nous. Ils ont survécu, comme nous. Nous sommes frères, nous sommes sœurs aussi. Et c'est ça le message qu'il faut leur apporter. C'est certainement celui qu'ils attendent. C'est ce que j'espérerais à leur place. Sinon, je serais très déçue. Et je ne serais peut-être pas très aimable.

Alors, quelles informations réelles on a ? Ils sont un groupe, ou plein d'individuels ? Ils ont à manger ou pas ? Ils sont armés ou pas trop ? C'est inutile de tirer des plans sur la comète tant qu'on ne sait pas tout ça. Il faut envoyer une ambassade les rencontrer. Les espionner peut-être. Les surveiller dans tous les cas. Les préparer sûrement. Les préparer à vivre avec nous. Et il faut préparer les gens ici, aussi. Les prévenir. Ça devrait bien se passer.

- Vous n'en savez rien, rajoute avec hargne le petit roquet que j'ai menacé de ma lame, le bavard impénitent. Vous n'êtes qu'une...

Il hésite. Je me rapproche déjà. Un autre élu, plus âgé, pose une main apaisante sur l'avant-bras du bichon.

- Madame a raison. Ça va bien se passer. Il n'y a pas de raison."

Et là, je l'ai vu gros comme une maison, limpide comme de l'eau de source, logique comme une opération d'arithmétique, con comme une habitude de cantalou : qui pour représenter la communauté ? Qui fait chier le monde ici et serait la meilleure pour aller là-bas ? Comment mieux se débarrasser d'une gêneuse à grande bouche qu'en lui confiant des responsabilités humaines, sociales, dangereuses, lointaines ? Zut ! La voilà, la connerie. Le piège. Cléa, non !

L'homme continue :

"- Nous enverrons une ambassade. Et il faudra quelqu'un avec votre sensibilité et votre caractère pour diriger cette opération. Je souhaite que ce soit vous, madame, qui nous représentiez."

Le salaud ! Et je vois les autres élus qui acquiescent. Même Marc.

Cléa en reste bouche bée. Elle n'avait rien vu venir. C'est malin.

"- Moi ? Mais je ne sais pas me battre. Et...

- Et rien du tout ! Vous vous êtes battue pour vos enfants, puis pour vos compagnons du village, pour les femmes d'ici. Vous êtes encore venue vous battre à cette réunion. Vous aimez ça, sinon, vous seriez déjà rentrée chez vous, je me trompe ? Si vous, vous n'êtes pas une battante, alors, qui peut se prétendre de l'être ? Il ne fait aucun doute que vous et votre mari êtes les plus indiqués, je dirai même les plus "capés" pour ce rôle. D'ailleurs, on entend tellement parler de vous depuis deux mois qu'on dirait que c'est vous qui écrivez l'histoire en vous réservant les plus beaux rôles. Et ce ne sont pas vos fans qui font le pied de grue autour du bâtiment qui diront le contraire."

Cléa ne dit plus rien. Moi non plus, j'en tombe des nues. Dire que je voulais quitter le village, remonter à Pradeyrols, reprendre une vie normale (enfin, je m'entends...).

Au moins, je vais quitter le village, mais pas pour me reposer. Si Cléa part, je la suis, ça ne fait aucun doute.

Le retour jusqu'au convoi est silencieux, au milieu de la foule qui s'amuse et se retrouve, qui échange et rigole. Cléa et moi restons abasourdis. Finalement, nous prenons Lola et Yvon à part, plus Kamel, plus Simon, plus la moitié du club de hip-hop. Un truc intime et familial. C'est ça d'avoir survécu à l'apocalypse. La famille s'agrandit jusqu'à englober l'humanité entière, au moins les copains et les copines des enfants. Comme avant, en fait. Les mobylettes en moins. J'ai l'esprit qui déraille. Je n'arrive plus à réfléchir.

C'est Cléa qui explique :

"- Et finalement, j'ai réussi à obtenir de choisir mon équipe et de partir dans deux jours, le temps de se préparer. Mais pas vous, les enfants, c'est trop dangereux.

- Mais on ne vous laisse pas partir, maman. Et si vous ne reveniez pas ? Vous n'avez pas le choix, vous nous prenez avec vous. Souviens-toi : on reste ensemble. C'est ce que vous avez dit, après notre enlèvement. On reste ensemble.

- Il marque un point, ton fils.

- Ah non, Loïc, tu ne vas pas t'y mettre ?

- Ben, ça pourrait faire un voyage, comme pour des vacances de Noël ? On n'est jamais parti à Noël. Et puis, on va faire du bateau. Découvrir des choses. C'est pas comme si on avait une maison et une vie bien réglée. À Boisset, on est dans une situation temporaire, profitons-en pour explorer.

- Ensemble, susurre ma belle d'un air pitoyable, vous êtes sûrs ?

- Ouais, hurlent de concert Yvon et Lola !

- Et on prend Le chien avec nous."

Vendredi 27 décembre. Boisset. Place du village.

On se croirait à un départ de colo, sauf que les enfants, c'est nous, et les moniteurs aussi. On n'a pas intérêt à se louper.

Cléa a réuni son équipe de bras cassés, qui sera complétée à Maurs par des volontaires d'autres villages. Depuis deux jours, une foule de gens se sont présentés à notre porte pour rejoindre le convoi. Une fois de plus, la nouvelle a été plus rapide qu'un courant d'air, et elle a enrhumé tout le pays.

Cléa a poliment refusé ces candidatures et renvoyé les gens chez eux, non sans leur transmettre des consignes à répandre parmi leurs proches. Je ne reconnais plus ma femme. Elle agit comme Churchill cherchant à reprendre l'Europe des mains des nazis. Elle calcule, elle discourt, elle oriente. Elle dit :

"- Je ne peux pas prendre plus de gens avec nous. Nous sommes une ambassade, pas un groupe de combat ou d'extermination. Mais vous pouvez être utile en restant ici. Vous pouvez agir, et préparer la suite.

Il faut envisager l'arrivée massive de nouveaux migrants pour le printemps : trouver des lieux pour les abriter, des tâches à accomplir, un environnement où exister. Comme si c'étaient des cousins qui reviennent de loin. Les accueillir dignement pour qu'ils trouvent leur place et ne deviennent pas une charge.

Il faut aussi se préparer au pire : ils pourraient être une nouvelle Compagnie de l'Ordre. On n'en sait rien, même si je n'y crois pas trop. Enfin, j'espère. Donc, où on cache les anciens, les enfants ? Est-ce que tout le monde sait se servir d'une arme ? Est-ce que les routes sont dégagées pour aller d'un endroit à un autre, s'il y a besoin d'aider un autre village ? Surveiller encore plus les routes, les canaux, pour ne pas être surpris. Renforcer les barricades...

Répandez ces consignes et attendez-nous. Si tout se passe bien, on reviendra avec le soleil, et avec des amis."

Je ne pense pas qu'ils retiennent tous la totalité des recommandations du Général Cléa, bien que certains aient pris des notes. Mais s'ils n'en font qu'un bout chacun, ça sera déjà bien.

Du coup, il y a du monde à notre départ. Même Roméo est sorti de sa convalescence pour faire quelques pas dans la neige glacée qui traîne encore sur les pavés de la place.

Le temps est maussade, couvert d'un manteau gris et épais. Humide et froid. Les 4x4 communaux fument sur le parvis.

Nous prenons place.

Tony, Cléa et Lola devant ; Yvon, Kamel et moi derrière, enfin Nath et Simon sur la dernière banquette, Le chien dans les pattes.

Le village nous salue de la main, comme si on partait traverser le désert dans un voyage sans retour. En fait, on va juste vers le Lot et la Dordogne. Vers le lit de la Garonne. Une balade. Sauf que la majeure partie de ces terres est sous l'eau, et que les gens qu'on pourrait y croiser ne sont peut-être pas tous sympathiques. On a tous déjà vu tellement d'horreurs ces deux derniers mois. On s'attend à tout.

Maurs-sur-Mer est en effervescence. La foule liée à la foire, toujours. Mais désormais, il y a aussi tous les gens qui sont venus nous encourager. Une haie silencieuse de têtes et de corps de toutes sortes : des grands, des petits, des enfants, des gros, des maigres, des noirs, des bronzés, des pâles. Toute une foule de gens d'ici et de réfugiés arrivés il y a moins de deux mois, fuyant la montée des eaux. Nous retournons vers l'océan. Nous portons leurs souvenirs, leurs regrets, leur histoire à rebours. Nous symbolisons clairement la fin de leurs illusions. Ils nous regardent partir tristement. Il n'y a plus d'espoir de voir revenir le monde à ce qu'il était avant. Certains se détournent déjà, repartent vers leur nouveau village d'adoption. Nous observons notre société se créer sous nos yeux. Et c'est douloureux.

La mer clapote, gentiment étale sur toute la largeur de la vallée.

Le Conseil communautaire nous attend devant la jetée, en compagnie d'un groupe équipé pour le baroud. Neuf autres personnes feront partie du voyage. Je ne les ai jamais vus, mais Tony et Simon semblent en connaissance. Au moins pour la plupart. Les autres sont des réfugiés. Quatre femmes et cinq hommes en tout. Entre vingt et cinquante ans. Ils ont l'air solide. Ils sont armés encore plus que nous. Ça fait trop de prénoms à retenir d'un coup. Je devrais essayer les numéros ? C'est tentant...

Chez les élus, il y a Sébastien Nozère, et cet autre homme qui a désigné Cléa, et Gérard, encore plus impressionnant debout que dans son fauteuil. Ils nous font le topo avant le départ :

"- La marée va bientôt redescendre, mais vous avez le temps d'avancer. Vous prendrez le bateau pour suivre le Célé, jusqu'à rejoindre le Lot, et après, ce sera à vous de voir. Nous n'avons pas beaucoup d'informations sur les causses et toutes ces zones : qu'est-ce qui est inondé, combien d'habitants sont restés, avec quelles intentions ? Et encore moins sur ces gens qui arrivent : ont-ils débarqué, où, à combien ? Par contre, sachez que les principales communautés du Massif envoient eux aussi des ambassades de leurs côtés. On ne croit pas que tous ces réfugiés en bateau fassent partie d'une même communauté, il y en a dans le nord, dans le sud, sur le Rhône, de tous les côtés. Ce sont plutôt pleins de petits groupes, pas forcément homogènes. Ils sont peut-être arrivés à court de nourriture ou d'eau potable à peu près en même temps ? Il faudra vous méfier de ceux que vous rencontrerez. Souvenez-vous que nous, sur les terres émergées, sont sommes une même famille. Nous agissons ensemble. Vous n'êtes pas seuls."

J'applaudis lentement, avec beaucoup de sarcasme dans l'attitude devant ce discours ampoulé. "- Vous n'êtes pas seuls." On dirait le colonel Trautman à John Rambo avant de l'envoyer en mission suicide seul face à toute l'armée viet et coléreuse... L'autre ne relève pas. Il nous invite plutôt à prendre place sur l'espèce de boutre en bois qui doit nous mener le long des vallées jusqu'au terme des terres émergées.

Deux marins nous aident à franchir le bord, Jean et Jeannot, père et fils. Ils nous invitent à nous installer sur le pont de leur fameux deux mats fin comme un oiseau, hisse et ô : dix huit aventuriers, deux marins. Et un chien.

Chapitre XXX - Cabotage

Vois, ce spectacle est beau. - Ce paysage immense

Qui toujours devant nous finit et recommence ;

Ces blés, ces eaux, ces prés, ce bois charmant aux yeux

Ce chaume où l'on entend rire un groupe joyeux ;

L'océan qui s'ajoute à la plaine où nous sommes ;

Ce golfe, fait par Dieu, puis refait par les hommes,

Montrant la double main empreinte en ses contours,

Et des amas de roc sous des monceaux de tours ;

Ces landes, ces forêts, ces crêtes déchirées ;

Ces antres à fleur d'eau qui boivent les marées ;

Cette montagne, au front de nuages couverts,

Qui dans un de ses plis porte un beau ballon vert,

Comme un enfant des fleurs dans un pan de sa robe ;

La ville que la brume à demi nous dérobe,

Avec ses mille toits bourdonnants et pressés

Ce bruit de pas sans nombre et de rameaux froissés,

De voix et de chansons qui par moments s'élève ;

Ces lames que la mer amincit sur la grève,

Où les longs cheveux verts des sombres goémons

Tremblent dans l'eau moirée avec l'ombre des monts ;

Cet oiseau qui voyage et cet oiseau qui joue ;

Ici, cette charrue, et là-bas, cette proue,

Traçant en même temps chacune leur sillon (...)

Extrait de Les Chants du Crépuscule - XXVIII -

Au Bord de la Mer - Victor Hugo - 1835

Vendredi 27 décembre. Temps maussade. Mer calme.

Je m'attendais à déboucher très vite sur le large. Je n'avais pas bien écouté les explications au départ.

En fait, l'océan s'insinue dans les vallées pour tracer un labyrinthe de canaux sensibles au jusant. À marée haute, la circulation est plus ou moins aisée. Les ponts de la SNCF ont été dynamités pour permettre le passage sous leurs piles et les arbres trop grands qui émergeaient des flots ont été coupés, mais les vents sont irréguliers en fond de vallée. Certains passages restent étroits et malaisés. Un moteur d'appoint permet de planifier les difficultés, mais on sait le carburant de plus en rare. Il s'agit de n'utiliser nos réserves qu'avec parcimonie.

Du coup, nous n'avançons pas vite.

À chaque fois que la rivière s'élargit, nous croisons d'autres barges, barques ou cotres qui plongent leurs filets dans les eaux poissonneuses. Les côtes sont peuplées de pêcheurs individuels, à la ligne ou au carrelet, qui nous regardent passer avec indifférence. Nous croisons des navires plus grands qui rentrent vers la ville. Certains ont échangé leurs moteurs à diesel contre des bricolages qui marchent à l'huile, au charbon ou au bois. Ils crachent une noire fumée et nous font tanguer sur leur sillage. Nous les saluons de grands gestes du bras et échangeons des nouvelles en criant, pour couvrir le bruit de leurs chaudières.

Sur le coup de midi, des toits apparaissent, découverts par la marée. Les flancs des collines autour de nous sont construits et habités. Je reconnais avec surprise l'entrée de ville de Figeac, la petite ville du Lot et ses pierres blanches. La circulation pour nous va devenir plus compliquée, voire dangereuse. Avec cette hauteur d'eau, nous risquons de heurter des pylônes, des bâtiments faiblement immergés, voire des véhicules abandonnés sur la chaussée. Nous accostons alors sur un ensemble hétéroclite de radeaux, comme une petite ville au milieu de ce bras de mer. Des passerelles de cordages et de planches conduisent au sol ferme et aux contreforts de la ville. Des grues et des pelleteuses trafiquées dressent leurs bras mécaniques vers le ciel. C'est une station d'exploration des fonds. Ici, des hommes plongent quotidiennement à la recherche de denrées ou de machines qui rouillent petit à petit sous les flots. Les carcasses trop lourdes sont remontées avec les grues ou des tire-forts positionnés sur les rives. Ces gens nous accueillent avec bonhomie. On est loin de la tension qui régnait à Maurs ou à Boisset à l'arrivée d'étrangers. Ici, le mouvement et le passage semblent être la règle.

Bien entendu, ils ont entendu parler des réfugiés qui survivaient au large et qui se rapprochent des terres. Non, ils ne savent pas s'ils sont amicaux ou conquérants, pillards ou accueillants. Ils se doutent que ce sera peut-être un peu de tout ça. Mais ils ne s'inquiètent pas outre mesure.

"- Nous verrons bien", semble être leur leitmotiv.

Nous attendons la marée en présence de ces travailleurs tranquilles. Certains d'entre nous partent explorer la ville nouvelle, à moitié mangée par le jusant deux à trois fois par jour, peuplée d'algues et de petits crustacés qui s'infiltrent partout. Cléa, Lola, Yvon et Kamel sont de ceux-là, ils m'ont laissé pour prendre pied sur le sol ferme. Nous avons le temps d'une marée avant de repartir.

Figeac était une ville accueillante aux temps d'avant. Elle confirme son statut, malgré les vagues qui mangent désormais ses fondations. Moi, je ne bouge pas de la barge d'exploration. Je me suis laissé prendre à une partie de pétanque improvisée, avec Simon, Tony et deux autres compagnons. On rigole beaucoup : la barge tangue légèrement, surtout lorsque l'on marche. Du coup, les boules ne sont jamais vraiment fixées malgré le sable tassé sur le pont, on joue aussi avec notre poids et nos appuis et les résultats changent en permanence. C'est du n'importe quoi. Mais il faut bien passer le temps.

Le soleil finit par sortir timidement à travers la grisaille, qui fait briller les murs de la ville sur les berges. J'observe à la dérobée nos nouveaux compagnons de route. Je n'ai pas encore retenu tous les prénoms. Nos adversaires à la pétanque sont Jacques et Tanneur. Ils sont de Maurs. Solides gaillards aux mains larges, au cheveu rare et clairsemé, ils ont la peau burinée par le vent et le soleil. Ils devaient être éleveurs. Ils font tourner les boules dans leurs mains d'un air détendu pendant que Simon et Tony s'épuisent à reprendre un point qui ne veut pas venir. Autour de la piste, assis sur des ballots de tissus décolorés, il y a Marie, une femme grande au visage anguleux qui a tenté de sympathiser avec Cléa, mais sans grand succès. Je crois que sa principale qualité, à celle-là, c'est d'avoir l'allure d'un demi de mêlée et peut-être la force qui va avec. Elle tient compagnie à une petite jeune femme toute en énergie, visage rond et avenant, yeux noisettes, plutôt charmante, qui aiguise des couteaux en faisant semblant d'écouter les propos insipides de sa lourde compagne. C'est Cécile, ou Céline, ou Carine, je ne sais plus trop. Elle a l'âge pour être étudiante, ou coiffeuse, ou agent de développement. Elle fait beaucoup d'efforts pour paraître à la hauteur et ne pas laisser transparaître sa peur, - la peur, notre compagne à tous. C'est la façon dont on l'assume et la sublime qui fait de nous des gens sur qui on peut compter. Cécile ne s'en sort pas trop mal -. Elle rentrait de voyage dans le sud, pour Paris, lorsque son train s'est arrêté en pleine campagne. Elle a finalement suivi une vague de réfugiés cherchant les hauteurs, avant de s'échouer à Maurs. À ses côtés, il n'a pas vingt ans, son frère je crois. Un grand garçon au visage parsemé d'acné, plutôt ébahi, peut-être un peu simple, mais aux épaules larges et au dos droit. Un sportif. Gentil. Cédric, ou Sébastien.

Il y a deux autres femmes, réfugiées elles aussi, qui ont l'air amies, ou amantes, une grande tristesse au fond des yeux qui semble s'être transmuée en résolution. Elles sont solides, cheveux courts, démarches de sportives. Elles se sont pris d'amitié rapidement pour les enfants, et les ont suivis à terre. Et elles s'appellent toutes les deux Isabelle ! C'est donc Isa et Petite Isa, pour les différencier, bien qu'elles aient presque la même taille.

Et enfin, deux autres hommes, dans la quarantaine, partis échanger des informations en ville. Ou des marchandises. Ou je ne sais quoi. Ils tenaient un bar, avant, je crois. Ils ont l'air de savoir donner du poing et tenir un fusil. Ils sont un peu notre caution "coup de force" si ça tourne mal, sauf que je ne les aime pas trop, ni la façon qu'ils ont de regarder Cléa, ou Lola, ou Cécile (heu...). Ceux-là, je n'ai même pas essayé de retenir leurs noms. Les numéros leur conviendront bien à eux : 1, c'est le brun aux cheveux courts. 2, c'est le blond au cheveux glissés derrière l'oreille. Na !

Quant à nos marins, Jean et Jeannot, ils sont venus de Bretagne, il y a plus de trente ans pour le père. Ancien marin devenu oisif du Cantal à la retraite. Puis convoyeur d'aventuriers avec son fils qui s'initie à la voile. À quarante ans. Ils ont le même physique de tonneau chaloupant, des bras comme des jambons, le regard clair. Certainement timides, au moins discrets, ils patientent en jouant aux cartes près d'un brasero empli de charbon. Ils ont des voix à l'opposé de leur physique : douces, presque fragiles, légèrement aiguës. Ils évitent de trop se mêler à nous. Je soupçonne qu'ils attendent avec impatience de nous déposer quelque part afin de pouvoir reprendre le fil interrompu de leurs activités, ou de retrouver Jeanne et Jeannette qui les attendent au chaud...

Enfin, les filles reviennent de leur escapade. Le chien gambade joyeusement entre leurs jambes. Les deux Isa les escortent avec vigilance. Elles ont l'air conquises. Cléa. Elle séduit, elle charme, sans le savoir, et des gens vont finir par mourir pour elle qu'elle n'aura rien vu venir. Quoi qu'il en soit, notre famille s'agrandit. Pourquoi pas ? Nous risquons bientôt d'avoir le plus grand besoin les uns des autres.

Nous passerons l'après-midi sur cette station flottante de bric et de broc, à jouer, discuter, rêvasser, observer le travail des plongeurs qui explorent les maisons inondées et en remontent parfois des trésors. Le plus souvent, des boîtes de conserve. Parfois des bijoux, des couverts d'argent, du métal ou des tissus qu'il faudra essorer et faire sécher près des braseros avant de les ranger en ballots.

1 et 2 reviennent plus tard, sans un mot. Ils s'allongent près d'un feu, contents d'eux-mêmes et nous observent comme le boucher scrute ses bêtes pour reconnaître la prochaine à découper. Je les vois échanger une flasque et se passer la cigarette, comme un rituel bien établi entre eux. Je les ignore. Tout le monde les ignore. C'est mieux ainsi.

Puis les eaux remontent, inlassablement, et nos deux marins suggèrent de reprendre la route.

La vallée se fait plus large et les vents plus réguliers. Le boutre louvoie doucement contre le courant. Le soir descend rapidement et le froid reprend sa place, humide et pénétrant. Il ne serait pas prudent de voyager de nuit. Jean désigne un château sur la rive gauche dont seuls les étages supérieurs surnagent. De légers traits de fumée s'échappent des cheminées. Ce sera notre halte pour la nuit.

"- Voici Goudou, déclare Jean. Pour pas cher, nous serons logés et nourris. Nous connaissons bien les patronnes. Elles sont accueillantes. Nous y serons en sécurité."

Escapade à la voile, farniente, vie de château. Décidément, ce voyage en deviendrait presque agréable.

Samedi 28 décembre.

Le jour est revenu avec la marée haute. Nous n'avons pas traîné chez nos hôtes, braves dames si l'on veut, certes, mais pas hôtelières pour un sou. Les lits étaient moites, les murs mangés par le salpêtre, les cheminées dégoulinantes de graisse et de suie. La bouffe baignait dans le gras et le jus de gras et le gras de jus de gras. Ça nous a coûté un smartphone rose (l'électronique au marché noir...) et un demi-jambon.

Dans le château, rien n'était entretenu. Ça sentait l'occupation pirate : puisque tout le monde est parti, allons vivre au château ! Sauf que je ne leur donne pas deux ans. Entre les vagues qui viennent saper ses fondations, l'entretien général, et les feux de cheminée qui ne vont pas tarder, le château sera bientôt réduit à un souvenir ému dans les faces béates de nos deux skippers :

"- On y mange bien, hein ? Et la patronne, vous avez vu la patronne ? Elle est généreuse, la patronne !

- Et sa fille aussi."

Et ils se tapaient du coude et de grandes claques dans le dos. Pas fins, Jean et Jeannot, et pas si malheureux que ça, peut-être pas si pressés de retrouver leurs femmes, s'ils en ont. Ils ont l'air d'avoir apprécié profondément l'étape sans être gênés par le taux d'humidité de nos hôtes, bien au contraire. C'est vrai que les deux femmes étaient généreuses et accueillantes, comme leurs plats, leurs lits et leurs cheminées...

Le lit du Célé est à présent plus profond et mieux creusé. La mâtinée se passe à louvoyer, mais dès que la marée redescend, les deux Jean peuvent mener leur barque nez devant, et le courant nous entraîne. Un soupçon de vent gonfle la misaine et les berges défilent plus rapidement.

Je me plais à imaginer les indiens sur les rives, déçus de ne pouvoir nous attaquer tellement nous filons vite. Je suis Robert Mitchum et la rivière est "sans retour"... Bon, avec un peu d'imagination, Cléa ferait Marilyn ? Je ne crois pas. Cette magnifique et ravissante idiote blonde des temps passés d'Hollywood est à l'opposé, moral comme physique, de ma chère et tendre, moins platine, moins plantureuse, mais un peu plus futée je crois. J'espère... N'empêche qu'elle n'avait jamais été aussi belle que dans ce film, Marilyn. Et hop, je me remets à penser à des seins, ceux de Marilyn, un fantasme d'adolescent, ceux de Cléa, mon fantasme d'adulte. Encore ! Décidément, la marée fait monter beaucoup de choses, ces temps-ci.

Jean et Jeannot jettent l'ancre au milieu de la rivière ce soir. Il n'y avait peut-être plus de château à visiter dans les parages ? Nous dormirons dans la cabine, réchauffée par une résistance branchée sur un accu solaire. Nous organisons un tour de rôle pour les hommes, la cabine ne nous tient pas tous ensemble, même debout !

C'est comme ça que j'ai la surprise de voir Kamel me rejoindre sur le pont, à une heure où il devrait dormir avec tous les jeunes. Les deux mercenaires 1 et 2 sont installés à la poupe, à se faire passer leur flasque et leur cigarette. Moi, je suis à la proue, emmitouflé dans tellement de couvertures que je ne suis même pas sûr de pouvoir m'en dépêtrer tout seul s'il y avait une urgence.

"- Je n'arrive pas à dormir.

J'ouvre un bras, réussis à créer un espace sous la couverture.

- Viens."

Kamel se blottit contre moi.

Pendant un moment, il ne se passe rien, puis les bruits de la nuit reprennent. Une chouette. Le ressac. Le floc d'un poisson qui a sauté. Les murmures des numéros 1 et 2 à l'arrière.

Tout naturellement, on se met chuchoter, plus pour ne pas déranger la nuit que par souci de discrétion...

"- Pourquoi tu es venu, Kamel ? tu aurais pu rester à Boisset, c'était plus sûr et plus tranquille.

- Je vous aime bien, je crois. Lola... et Lola aussi, je l'aime bien. Et Yvon, y me fait rire. Il est tellement sûr de lui, parfois, tellement fragile, d'autres fois. Et puis je n'ai personne là-bas. À part vous.

- Tu as encore de la famille quelque part ?

- Je ne sais pas. Je ne crois pas. Je viens de Toulouse. C'est sous les eaux.

- Tu as froid ?

- Oui. Mais c'est bon. Les étoiles sont magnifiques, et les bruits de la nuit. Je suis content d'être ici. En plus, dessous, ça ronfle et ça sent le bouc faisandé, alors qu'ici, on respire. Tu crois qu'il va se passer quoi, ensuite ?

- Ici ? Avec les gens en mer ? À Boisset ?

- Tout ça.

- Sais pas. Du bon et du moins bon. Comme toujours. Il ne faut plus espérer le confort, je crois. Mais pour l'aventure, on est servi, non ?

- Oui, c'est vrai.

- Je te l'ai souhaité ou pas ? Joyeux Noël, Kamel.

- Je suis musulman.

- Oh pardon. je ne savais pas.

- Moi non plus.

- ...

- Idiot."

Chapitre XXXI - En choix à l'aïe !

Vis comme si tu devais mourir demain. Apprends comme si tu devais vivre toujours.

Mahatma Gandhi

Prenez en compte que le grand amour et les grandes réussites impliquent de grands risques.

Dalai Lama

J'ai appris que le courage n'est pas l'absence de peur, mais la capacité de la vaincre.

Nelson Mandela

Les voyages forment la jeunesse. Tu parles ! Ils déforment les pieds, oui. En plus, ma jeunesse elle est passée. Mes pieds, non.

Simon, dans "Entre potes à l'Entre-Côte"

Mardi 31 décembre.

Nous marchons. Quelque part entre les anciens départements du Lot et de la Dordogne. Même si la Dordogne a noyé sa gastronomie sous les fonds marins, à présent. Trop de sel dans le canard. Et sur nos plaies :

Jean et Jeannot nous ont abandonnés. Jacques est rentré avec eux. Marie et Tanneur sont morts. 1 et 2 aussi, finalement.

Ça s'est mal passé.

En fait, nous avancions plutôt bien. Le Lot était large comme un détroit, profond assez pour naviguer sans s'inquiéter des restes de civilisation ou d'arbres cachés sous la surface. Les communautés croisées sur ses berges étaient de plus en plus rares. Les gens avaient fui la montée des eaux sans savoir où elle s'arrêterait, abandonnant quelques anciens et autres hurluberlus sur leurs terres. Ces retardataires oubliés ou volontaires étaient ravis de trouver en nous de la compagnie. Les escales à terre se faisaient simples, mais amicales. Nous étions colporteurs de nouvelles, contre une soupe et un coin au sec pour la nuit. Les enfants étaient nos ambassadeurs, ils rassuraient les gens avant que notre conversation confirme nos bonnes intentions.

La neige se faisait moins épaisse, et les vents du large plus prégnants, sans retenue. On croisait autant de navires de mer que d'eau douce, dans un sens ou dans l'autre. Pêcheurs, explorateurs des fonds toujours, caboteurs. Ils n'étaient pas nombreux, mais réguliers. Par contre, ils ne s'approchaient pas de nous, ni entre eux. Chacun pour soi, et la méfiance en guise de communication. Nous avons vite appris que des groupes de pirates avaient traversé ces parages durant le mois et chacun craignait de se retrouver face à eux, ou leurs successeurs...

Le paysage alternait de manière abrupte : soit des pans de montagnes peu élevés léchés par la mer. Et avec ces voiles et ces moteurs de toutes sortes croisant dans les eaux, on se serait cru dans les archipels du Vietnam ou des Philippines, ou en Islande parce que le blanc dominait. Soit le plateau presque à ras d'eau, immaculé, dénudé, de la bartasse, du chêne vert et des pelouses sèches sur des lieues et des lieues. Le causse redevenu comme aux temps premiers, îles de roc recouvertes par les vagues, affleurements de calcaires au-dessus du bouillon de la vie primordiale. Le vent déboulait chargé de flocons, sans plus rien pour l'arrêter que quelques mas et pans de murs isolés, seules bornes réelles à ce paysage lunaire.

Le froid était dehors, le froid était dedans :

Pour nos deux marins, il semblait clair que ce voyage devenait trop long, même s'ils imaginaient déjà de nouveaux débouchés pour leurs différents commerces. Ils avaient hâte de rentrer vers des terres plus connues, plus abritées, et leur compagnie devenait de plus en plus instable et désagréable.

Pour nous les Boissétois en vadrouille, la vie à bord, les rencontres occasionnelles, la transformation progressive du paysage participaient de notre émerveillement. Nous étions en croisière, ensemble, et nous emmagasinions des informations pour le retour. Yvon, Lola et Kamel s'étaient même lancés dans des défis de dessin des paysages, du bateau, de nous... Comme autant d'images à rapporter un jour. Mais la tension, le vent libéré, plus glacé et dangereux que la lame d'un couteau, les risques d'engelures, la peau craquelée, et la défiance entre compagnons, tout cela nous épuisait.

Cécile, Cédric (oui, leurs prénoms étaient bien Cécile et Cédric, et ils étaient bien sœur et frère...) et les deux Isa partageaient notre joie et notre fatigue, mais au moins, nous nous appréciions sans effort.

Jacques et Tanneur devenaient mornes et boudeurs, en manque de sol ferme et de leur pays. Ils ne savaient plus trop pourquoi ils s'étaient joints à l'expédition et ils avaient joint leur mutisme à celui des deux pilotes.

Marie oscillait entre ne plus supporter personne, faire des cajoleries aux vrais hommes du navire qu'étaient 1 et 2 ou se taire avec les paysans en attendant de retourner dans ses pénates.

Enfin, 1 et 2. Les cons.

Ils étaient partis de Maurs pour s'enrichir, je crois. Fuir peut-être ce pays où ils étaient trop connus. Ils se retrouvaient avec, d'un côté, des paysans et des marins taciturnes et, de l'autre, une famille élargie mais solidaire.

Aucune chance de nous transformer en pillards ou en voleurs, ni de baiser nos femmes ou nos filles sans leur consentement. Bref, l'ennui total.

Alors ils ont décidé de prendre les choses en main.

Et c'est là que ça a pété.

Hier. Au-dessus des vestiges immergés de Cahors, 1 et 2 ont décidé à l'unanimité d'eux-mêmes de prendre le commandement de notre esquif. Nous passions au large d'une plateforme d'exploration, munie de treuils, dont les principaux occupants devaient nager sous la surface de l'eau puisque seule une jeune fille se montrait sur le pont, une ligne de vie à la main. Un signal vers les plongeurs.

Un coup de poing du brun et Jeannot lâcha le gouvernail. Deux claques du blond et Simon se retrouvait propulsé violemment contre Tony en chutant directement dans la cabine. 1 poussa la barre et le boutre inclina sa route vers la barge ancrée au milieu du fleuve. 2 nous tenait tous en respect, une carabine à deux coups pointée sur nous, à hauteur de torse.

"- Vous, les hommes, vous montez sur ce radeau, là, et vous prenez tout ce qui a de la valeur. Si vous tentez quoi que ce soit, c'est un enfant ou une femme qui y passe."

Notre fin voilier aborda la plateforme avec un choc sourd qui nous fit trébucher. Le fusil s'inclina. Tanneur chargea, pour s'écrouler aussitôt dans une grande détonation. L'odeur de la poudre et du sang se répandit à une vitesse hallucinante dans l'air pur et glacé. Mais Tanneur faisait bouclier de son corps, empêchant le grand blond de pouvoir nous viser à nouveau. J'avais déjà la main sur la poignée de mon couteau. Marie surprit tout le monde. Elle courut de deux enjambées vers le mercenaire blond qui essayait de se libérer du grand corps de Tanneur. Elle avait un couteau dans chaque main, et hurlait comme une possédée. Le chien sur ses talons grognait et chargeait aussi. L'autre hésita devant ces deux furies et se fit embrocher sous les côtes, à gauche et à droite, deux mains, deux couteaux. Tandis que sa carabine tirait son deuxième coup, dans l'urgence, sans viser. Marie s'écroula sur lui. Le chien continua vers 1 près de la barre de direction. Je me précipitais pour redresser la Marie et sentis un objet frôler ma tempe. Le brun aux commandes avait lâché le gouvernail pour redresser et armer son fusil court. L'impact lui écrasa l’œil. Une grosse pierre ronde. Son fusil redescendit vers le pont, s'y déchargea dans une contraction réflexe et la chevrotine perça le bois et le pied du bonhomme, qui hurla. Le chien recula, le nez brûlé par la poudre. Tony était déjà sur lui, une longue gaffe à la main, qui s'abattit une fois, deux fois. Je distinguais Nath qui faisait barrage de son corps si large et protégeait les enfants, sauf Yvon qui s'était écarté et déjà rechargeait sa fronde.

Mais c'était fini.

Notre navire s'éloignait doucement du radeau, emporté par le courant, sous les yeux ébahis de la jeune fille qui n'avait pas lâché la longe qui la reliait aux plongeurs sous les flots.

Marie hoqueta quand je la retournais doucement pour découvrir son bas-ventre tâché d'un brun poisseux. Simon m'aida à l’asseoir contre le plat-bord. Nous entendîmes dans notre dos le corps de 1 basculer dans l'eau, poussé par Tony. Le Chien gémissait dans son coin. Nous retournâmes et installâmes Tanneur aux côtés de Marie. Des caillots de sang coagulaient déjà au coin de ses lèvres. Il avait les yeux vitreux, la respiration sifflante, sa chemise presque brûlée par la proximité du coup de feu, prenant une teinte de plus en plus sombre. 2 gémissait, les manches des couteaux sous ses côtes montaient et descendaient au rythme de sa respiration laborieuse.

Lola se mit à pleurer, blottie dans les bras de son Kamel. Yvon rassura Le chien en observant sa truffe brûlée. Cléa s'approcha de nos deux héros affalés contre le bord. Leur prit la main.

"- Qu'est-ce que vous avez fait ? On s'en serait sorti. Vous n'aviez pas besoin...

Mais Marie l'interrompit, son regard fixé dans le sien, le visage contracté par la douleur :

- Personne ne m'a jamais aimée. Je suis trop laide. Trop con. Mais ils m'avaient convaincue d'aller avec eux. Serge me disait que je lui plaisais. Je voulais y croire. Il était aussi grand que moi ! Il... il m'a touchée dans la cabine. On s'est caressé. C'était la première fois comme ça. Il était doux avec moi. C'était bien. Je voulais plus, qui sait ? Je devais juste les laisser faire, ne pas intervenir. Mais pas comme ça, je ne pouvais pas. Il m'a trompée, il ne méritait rien d'autre. Je ne méritais rien d'autre. Il m'a trahie et je suis nulle.

- Tu nous as sauvés. Moi, les enfants. Tu nous as sauvés. Tu mérites notre amour et nos souvenirs."

Elle expira dans un souffle libérateur, sa tête retomba sur sa poitrine. Tanneur à ses côtés respirait de plus en plus difficilement. Jacques vint lui caresser la joue, lui prit la main. Des larmes inondaient son visage sale et buriné, traçant des lignes de crasse sur ses joues. Je m'aperçus que je pleurais aussi. Nath me secoua :

"- Aide-moi."

Elle attrapa le maudit blond par les épaules. Je lui pris les pieds. Il haletait toujours.

"- Serge, c'est lequel ? C'est celui-là ?

- C'est important ?

- Non.

Cléa avait le visage fermé, décidé. Elle fit juste :

- Attendez."

Puis elle tira d'un geste sec les deux lames qui déchiraient les poumons de notre fardeau. 2, ou Serge, poussa un cri. Cléa nettoya les couteaux sur sa chemise. Elle les croisa sur la poitrine de Marie. L'autre remuait à peine à présent. Nous le balançâmes encore vivant à la baille. Dans l'eau gelée qui serait son tombeau.

Jacques lâcha la main de son ami et se redressa :

"- C'est fini."

Lui aussi était en larmes.

Dans un silence de plomb, Jean et Jeannot reprirent la barre et nous dirigèrent vers un ponton flottant sur des tonneaux de fer. Des bâtiments, les hauts de la ville, dernières traces d'une capitale de département de plus de vingt mille habitants. Quelques gens nous regardèrent débarquer les corps de Marie et de Tanneur.

Nous les avons brûlés non loin de notre lieu d'accostage.

Et puis les deux Jean nous annoncèrent que c'était fini pour eux. Ils rentraient à Maurs. Nous étions trop découragés pour discuter, pour les convaincre de quoi que ce soit. Nous les avons laissés partir. Jacques avec eux.

Nous avons choisi de continuer, ou nous avons évité de choisir. Il était trop dur de renoncer, trop important de savoir. Trop absurde de s'arrêter. Trop douloureux d'y penser. Le choix à l'aïe...

Partis à pied.

Quitté Cahors hier.

Passé la nuit dans la paille, dans une grange près d'un bras d'eau, à attendre le matin et la barque du passeur. Une famille nous a accueilli, a partagé la soupe, nous a décrit un bout de la route qui nous attendait. Pour ce qu'ils en savaient.

Depuis, nous marchons.

Sur ces bouts de terre balayés par les vents, ces presqu'îles gelées encerclées de bras de mer ondulant sous les marées. Cette terre du bout du monde.

Ce soir, c'est la dernière nuit de l'année.

Et cela ressemble à notre dernière nuit tout court.

Nous n'avançons que sur les anciennes crêtes qui serpentent entre des trous d'eaux et des canaux trop froids et tumultueux pour s'en approcher à plus de quelques pas. La neige cède le pas à l'écume et aux embruns. Les derniers arbres sous le vent sont emplis de sternes et de goélands qui leurs font des ramures blanches et criardes, menaçantes, susceptibles de s'envoler avec fracas en un instant. Nous ne nous approchons plus des arbres. Mais il y en a partout. Le Périgord est pays de forêts. La plupart sont sous l'eau. Celles qui restent nous effraient d'être occupées par ces oiseaux marins vindicatifs.

Nous avons encore quelques réserves de nourriture, mais nous sommes épuisés, découragés et trop mouillés pour faire halte. Que ça reste dans les sacs. Jusqu'à l'étape. La prochaine. Si nous la trouvons.

Ce matin, en reprenant pied sur le chemin après la traversée en bac, une vieille dame posée dans sa charrette de paille nous a conseillé une route. Nous a dit que nous y trouverions une partie de nos réponses. Villefranche-du-Périgord. Une bastide, dans un pays de la châtaigne. Comme chez nous. Surtout, c'est une ville qui est restée au-dessus des eaux, à fleur de ressac mais sèche. Et le dernier lieu où l'on pourra rencontrer de ces réfugiés en train d'accoster la Grande Île. On n'y croit même plus. On s'en fout. On veut juste trouver un toit, faire un feu. S'allonger.

Les enfants sont courageux, ils ne se plaignent que toutes les dix minutes.

Nath est courageuse, elle porte une masse corporelle et musculaire - et adipeuse, certes aussi - qui prend le vent, s'enfonce dans la neige ou la terre boueuse, mais elle ne se plaint que toutes les cinq minutes, et son vocabulaire ordurier est impressionnant.

Seul Le chien paraît joyeux. Il gambade autour de nous, Son museau n'a pas trop souffert des brûlures de poudre. Il pourchasse des étourneaux à moitié endormis dans les fondrières, aboie après les goélands qui tournoient au-dessus de nos têtes.

Nous marchons puisqu'il n'y a plus que ça à faire.

Et nous trouvons la route. Déblayée par les passages, presque propre. Des traces de pas, de roues, des déjections animales. La mer nous est cachée par les frondaisons des arbres. Nous la sentons, quelques pas en-dessous de nous. Et puis, le panneau blanc, liseré de rouge.

Villefranche-du-Périgord.

Une première maison, un cimetière, des toits. À nouveau la mer sur notre gauche, et puis le bourg, une place sur notre droite. Des gens. Des lumières. Un feu, un four. Une odeur de pizza, qui tombe sur les narines, les papilles, annihile tout le reste.

Nous sommes arrivés.

À peine avons-nous le temps de souffler qu'une haie de gens armés se dresse devant nous. Ils nous encerclent, nous menacent. Nous levons les mains.

Quand je suis fatigué, je dis que des conneries.

Ça sort tout seul.

"- Bonjour. Ça sent bon chez vous. Pizza pesto et anchois à l'ail pour moi."

Chapitre XXXII - La boucle se boucle

This is the end

Hold your breath and count to ten

Feel the earth move and then

Hear my heart burst again

For this is the end

I've drowned and dreamt this moment

So overdue, I owe them

Swept away, I'm stolen

Let the sky fall, when it crumbles

We will stand tall

Anf face it all, together (...)

(C'est la fin / Retiens ton souffle et compte jusqu'à dix / Sens la terre bouger et ensuite / Entends mon cœur éclater à nouveau / Car c'est la fin / J'ai noyé et rêvé ce moment / Tellement endetté, je leur dois tout / Balayée au loin, on m'enlève // Laisse le ciel s'effondrer, lorsqu'il s'émiettera / Nous resterons debout / Et ferons face, ensemble (...)

extrait de Skyfall - 2012

Adèle - P. Epworth, in BO of Skyfall (James Bond)

Mardi 31 décembre. Villefranche-du-Périgord. Juste au dessus des flots.

Je sens les enfants qui se rebiffent. Yvon a déjà sa fronde armée à la main, encadré par les deux Isa la main sur leurs couteaux. Kamel fait barrage de son corps devant Lola. Nath se tient légèrement devant Cléa, garde du corps dévoué et spontané. Sa carabine pointe encore vers le sol, afin de ne pas menacer trop vite. Simon et Tony ne sont plus là, les coquins, je suis sûr qu'ils ont déjà trouvé quelqu'un avec qui boire un coup. Cécile et Cédric restent bouche bée, ou plutôt bouche salivante, comme moi, entre cette menace physique devant nous et ces odeurs affolantes qui nous noient les neurones. Le chien remue la queue. S'approche d'un homme au visage jovial dissimulé derrière ses compatriotes.

Cléa s'adresse directement à lui :

"- Bonjour, je suis Cléa. Voici Loïc, Nath, Cécile, Cédric, Lola et Yvon, mes enfants, Kamel, Isa et Petite Isa. Nous venons du Cantal, de Boisset et Maurs, pour rencontrer les gens qui survivaient sur des bateaux depuis le Second Déluge et qui viennent vers les terres, à présent. Nous avons froid, nous avons faim. Mais nous ne voulons de mal à personne."

Une voix jaillit de derrière les épaules et les fusils. La voix qui va avec le visage jovial, avec les mains qui caressent Le chien, avec l'autorité qui attendait de nous jauger, de nous apprécier, pour faire connaissance :

"- Bonjour, je suis Théo Marignac, et je fais partie de ces réfugiés qui reviennent vers les terres. Si vous acceptez de poser vos armes, je crois que nous pourrons partager un peu de pizza.

- Et un verre de vin !" s'écrie Simon qui revient vers nous, de derrière le comité d'accueil armé. Ils se retournent alors pour découvrir notre ami, un grand verre éclaboussant dans sa main, entouré d'une poignée de gens avec qui il vient visiblement de trinquer, comme s'ils se connaissaient depuis toujours. Ils arrivent tout sourire. Tony se tient un petit peu en retrait, sur le qui-vive. Mais Simon n'a pas ces pudeurs de jouvencelle. Il franchit sans vergogne la haie d'habitants armés, incrédules. Il lève son bras, hilare et heureux comme lui seul sait l'être, semant des gouttes d'un liquide brun et fermenté autour de lui.

Cléa complète les présentations :

" Ah oui, il y a aussi Tony et... Simon.

- Simon, oui, c'est moi. C'est le réveillon, merde ! Alors on va boire un coup !"

Villefranche-du-Périgord est une ville modeste construite à flanc de colline. Jadis au-dessus d'un affluent d'une petite rivière qui se jetait dans le Lot, elle est désormais un petit port abrité au fond d'une anse qui, après un défilé de quelques kilomètres, s'ouvre sur l'océan. La commune a perdu la plupart de ses habitants qui ont fui l'invasion des vagues et des crabes. Ses maisons dans le bas du village sont immergées et servent à présent de support pour des pontons et des quais de déchargement, encore en construction.

On nous raconte tout ça en nous guidant quelques pas plus haut vers l'ancienne école à côté de la mairie, qui sert de lieu de vie en commun.

Aujourd'hui, la petite ville accueille depuis le matin la compagnie de réfugiés qui nous intéresse. Et quelques voyageurs épuisés venant du Cantal... C'est presque fête d'avoir tous ces hôtes rassemblés là. Le maire lui-même nous accueille bras ouvert et tout sourire :

"- Nous n'avons plus beaucoup d'occasions de nous réjouir depuis deux mois, mes amis. Et comme par hasard, voilà des visiteurs qui arrivent de l'océan et d'autres qui viennent des terres, le même jour, un 31 décembre ! Alors, réjouissons-nous."

Nos armes restent à l'entrée, et nous ne sommes pas mécontents de nous en délester. Nous ouvrons manteaux et vestes, retirons bonnets et capuches. Le rouge nous monte aux joues avec la chaleur. Il fait bon dans cette grande salle où sont servis les repas et où se dressent une quinzaine de grandes tables déjà pleines de convives. Je vois bien qu'ils ont abattu des cloisons pour agrandir ce qui devait être la cantine de l'école. Des bouts de moellons restent accrochés au sol et aux murs, là où se dressaient avant les parois du petit établissement. La foule circule et discute de partout. Il est bon de retrouver une ambiance de village. On se croirait à la maison.

Le maire et Théo Marignac nous invitent à prendre place autour d'une table un peu à l'écart où on nous apporte des bols de soupe et des verres remplis à ras bord d'un vin capiteux qui nous tâche les lèvres.

"- Alors, qu'est-ce que vous venez faire là ?

- On nous annonce une nouvelle vague de migrants sur tout le pourtour du Massif Central, alors nous avons décidé de prendre les devants. Cléa se tourne vers Théo : nous sommes venus vous rencontrer.

Ils doivent bien sentir qu'elle ne dit pas tout, mais son interlocuteur sourit gentiment :

- Vous vous demandez ce qu'on veut ? Qui on est ? Je crois que c'est une bonne initiative. C'est pour ça que nous sommes là aussi, pour préparer notre débarquement. Nous ne sommes pas des conquérants, si c'est ce qui vous inquiète. Nous sommes restés longtemps en mer parce que nous ne savions pas s'il restait des terres au sec après ce grand déluge. Nous avons passé du temps à nous rassembler et à nous organiser pour survivre. Et puis, nous avons reçu un message radio..."

Au début, il n'y avait que quelques navires. Désespérés, isolés. Des gens, la plupart même pas marins, sur des esquifs ayant échappés par miracle aux vagues successives qui ont noyé les côtes. Puis de nouvelles embarcations se sont agglomérées, petit à petit. De nouveaux survivants. Des pêcheurs, des mécaniciens, des passionnés de la flore et de la faune marine, des administrateurs, des sportifs, des poètes même. Et le rassemblement est devenu une île composée de multiples bateaux. Lorsqu'un paquebot et trois cargos ont rejoint cette cité flottante, la vie a pu s'organiser, comme une ville où chacun pouvait se rendre utile et complémentaire.

Théo nous a caché de multiples détails. Nous avons juste compris que tout n'a pas été si simple. Des flammes de colère ou de tristesse éclairaient ou ternissaient parfois son regard, ellipses à son récit, témoignant d'une âpre survie, de violences, de trahisons, de désillusions. On sentait qu'il avait une histoire beaucoup plus étoffée à raconter, mais il s'en tenait au principal. Le reste viendra plus tard, ou sera dit par d'autres.

L'homme est avisé, non dénué de sens de l'humour, et très abordable. Amical. Fraternel. Je comprends vite pourquoi c'est lui qui a été envoyé. Comme Cléa, il a cette capacité à convaincre et à rassembler sous sa bannière, sans imposer, sans tricher. Un meneur. Il n'a eu aucune difficulté à nous convaincre, et de sa bonne volonté, et des intentions pacifiques de ses amis restés à bord de leur cité hétéroclite et flottante.

L'appel radio disait qu'il y avait des survivants sur terre, qui se regroupaient, s'organisaient. Qu'il y avait encore de la place. Qu'il y avait une chance de pouvoir accoster, que le Massif Central était plein de maisons abandonnées qu'il suffirait de reconstruire. Que l'on pouvait encore produire, récolter, échanger, inventer.

Et les gens d'au-dessus de l'eau ont voulu voir. Ils ont utilisé leurs moteurs les plus puissants pour pousser lentement l'île vers les côtes, ils ont dressé leurs voiles pour alléger la lourdeur et l'inertie de l'ensemble. Ils se sont rapproché des terres émergées. Ils ont envoyé un groupe préparer le terrain, sonder les bonnes volontés, discuter, et Théo et ses amis se sont retrouvés sur la côte, où des habitants les ont menés jusqu'à Villefranche-du-Périgord, où nous nous sommes rencontrés.

Alors nous racontons aussi par quoi nous sommes passés. Les pillards, les mercenaires, l'organisation, l'électricité, la montgolfière, Aurillac et les nouvelles du continent, de Clermont-Ferrand, du sud, de l'est... parcimonieuses mais pleines d'espérance pour recréer un vivre-ensemble et développer des capacités d'accueil et de développement en commun. La survie de notre territoire, de notre pays, de l'humanité peut-être.

Lorsque les discussions deviennent trop philosophiques, la plupart partent discuter avec d'autres gens. Théo lui-même est venu accompagné d'une quinzaine de compagnons. Et les habitants de Villefranche aussi sont curieux d'avoir des nouvelles du reste du monde. Les discussions sont faciles, détendues, comme une nuit en refuge après une longue marche sous la tempête. L'homme a besoin des autres, surtout lorsqu'il a tout perdu. Retourner à l'essentiel, s'appuyer sur son frère, sa sœur, son prochain. C'est tout cela qui brille lors de cette soirée, et nous fait oublier, un peu, 1 et 2 et toutes les vilenies que nous avons connues depuis deux mois.

Il n'y a pas de pesto, mais des pizza aux anchois fraîches, si, rendues craquantes par la cuisson dans les fours de la collectivité. Il y a de la musique. Il y a des histoires, assez pour en écrire une dizaine de romans. Il y a de la chaleur. Il y a la nuit qui passe. Il y a Cléa qui se blottit contre moi dans un canapé déplié, dans une pièce éloignée du banquet. Il y a la fatigue de ces derniers jours qui alourdit les paupières et les fait glisser avec délice par dessus nos yeux qui en ont trop vu et voudraient s'absenter.

Il y la nuit qui s'étend et la lune fragmentée qui nous observe et nous sourit.

Noir.

Rendez-vous a été donné au matin pour suivre Théo et ses compagnons vers la côte. Sauf que le matin débute plutôt vers midi. Mercredi 1er janvier. Une nouvelle année.

Un bus est mis à notre disposition pour la balade. Nous sommes douze du Cantal. Ils sont dix à venir de l'île flottante pour nous accompagner. Et une vingtaine de Villefranche. Plus Le chien.

Un peu plus d'une vingtaine de kilomètres nous séparent de notre destination, par des routes vicinales qui évitent les vallées trop profondes et donc inondées. Les gens de la mer ont accosté à Biron, petit village léché par les vagues, à l'extrême bordure de notre Grande Île. Mais nous apercevons l'étendue grise bien avant d'arriver. Une ligne d'horizon qui semble sans fin, mouvante, ondulante. Et le parfum iodé qui n'a jamais été si fort, même à travers le circuit de chauffage du bus. Notre excitation est palpable. Elle fait briller les yeux. Nous sommes un groupe, une famille, une humanité, et nous découvrons la fin de l'histoire, de la civilisation, les restes du grand lavement, le résultat du Second Déluge. L'eau recouvre l'Aquitaine et, ne serait-ce que quelques pointes de terre qui affleurent parfois sous la houle, il n'y a plus devant nous que l'immensité vert-gris de l'océan, berceau de la vie, cimetière de notre passé, ardoise vierge de notre avenir.

J'en pleurerais.

D'ailleurs, je pleure. Lola aussi qui vient se coller à moi. Yvon, de l'autre côté imite le mouvement. Cléa s'approche et entoure notre fils de son bras.

Câlin familial.

On ne les remarque pas tout de suite. Les bateaux. Ou plutôt Le bateau. Il y en a tellement, si proches les uns des autres, ils forment une seule entité. Comme une petite ville sur un piton rocheux, sauf qu'ils doivent avoir plus de cent mètres d'eau sous les coques. Un peu plus au nord que notre position. Les formes sombres des plus grands, comme des immeubles, et tous les autres accrochés, amalgamés, des voiliers, des navettes, des remorqueurs, des chalutiers, des barques même qui s'éloignent et se rapprochent de cette cité flottante. Le soleil joue à faire briller les drisses, les mâts, des pans de coque. Des oiseaux par centaines gravitent autour de cette invraisemblable utopie.

Théo ouvre grand les bras pour nous montrer cette ville, Sa ville. Il rit presque, son bonheur jaillit dans sa voix qui s'élève pour couvrir le vent léger qui nous fait piquer les yeux :

"- Nous sommes mille quatre cent douze personnes sur ce radeau flottant, et au moins les trois-quarts espèrent trouver de la place sur terre pour recommencer à vivre. Certains ne quitteront pas ce truc incroyable que vous voyez-là et qui nous a sauvés et nous a changés. Ils disent que le monde n'est plus le même. Qu'il ne faut pas recommencer. Qu'il faut inventer une autre manière de vivre. Certains même veulent voyager en utilisant les courants, le vent, les panneaux solaires du paquebot et ceux qu'ils arriveront à confectionner. Et moi, je suis d'accord avec eux, mais pour vivre sur terre. Nous pouvons inventer une nouvelle vie, sur le sol, sur l'eau, partout où l'homme existe encore. S'adapter au monde tel qu'il est à présent. Non seulement, je crois que nous n'avons pas le choix, mais en plus, je pense que c'est une chance à saisir. Et c'est pour ça que nous sommes là. Est-ce que vous nous accueillerez ?

Je m'approche de lui, lui pose une main sur le haut du bras de façon fraternelle, lui souris :

- Tu parles trop, Théo, mais tu parles bien, alors, ça va. Je suis d'accord avec toi. Personnellement, je t'accueille, toi et tous tes amis, et je ferai tout ce qui est possible pour que tous les autres fassent de même.

Cléa surenchérit :

- C'est pour ça que nous sommes là. Et tu nous a convaincus. Nous trouverons solution et de la place pour tout le monde.

La cité flottante semble briller plus fort devant l'horizon. L'océan bleuit et se teinte de reflets dorés sous la lumière vive d'un soleil impérial. Il colore nos visages d'un voile chaleureux, percé de larmes de joie et rafraîchi par les embruns.

Quand même, ça fait du bien de se sentir humain. Et vu comme elle nous apaise, je pense que cette fraternité est la marque de notre plus profonde nature et notre plus beau cadeau. Il aurait été idiot de ne pas en profiter. Nous serions idiots de ne rien construire là-dessus. Et merde aux frileux agrippés à leurs peurs de l'autre, de la différence, de l'étranger, du plus pauvre qui frappe à la porte ! Putain, que c'est bon d'ouvrir sa maison et son cœur ! Venez, humains, nous trouverons toujours une bonne raison de festoyer ensemble, d'apprendre, de se rencontrer. Venez, et c'est nous qui vous remercierons de nous sortir de nos habitudes et de nos protections. Vous nous offrez le monde. Venez...

Epilogue

Quel message auriez-vous envie de transmettre aux jeunes générations ?

Je leur dirais de conserver une grande curiosité de toute chose. Avoir envie d'apprendre et de savoir. D'apprendre à regarder. Ce n'est pas si simple.

...

Je leur dirais également de ne jamais se résigner face au monde qui les entoure. Participer à la vie de groupe pour tenter de l'orienter vers un avenir moins dramatique et moins sanglant est plus que jamais nécessaire. Il ne faut pas se résoudre à l'existence des horreurs. Il ne faut pas dire : "ce sera toujours comme cela." Non, cela peut changer.

Théodore Monod - Terre et Ciel - éd. Actes Sud - 1988

Jeudi 2 avril.

C'est mon anniversaire.

Je ferme mon stylo-plume. Je le dépose sur la table, aux côtés d'un tas de feuilles plus épais que le torse d'un sanglier : un manuscrit de près de 800 pages qui arrive à sa fin. Plusieurs carnets, des feuilles toutes différentes, en taille et en qualité, raturées et corrigées et malmenées. Chaque page de ce récit a une histoire différente : certaines usées et bouffies d'humidité, d'autres plus récentes, ré-écrites, rajoutées, recopiées. Certaines m'ont suivi jusqu'à Biron après avoir descendu le Célé et le Lot en bateau, d'autres m'attendaient ici, à Pradeyrols, dans une chemise cartonnée. C'est mon leitmotiv, ma méditation à moi. Mon hobby, ma bouffée d'oxygène. Ma vague qui lave tout et permet de repartir de zéro.

Je raconte, je continue à écrire notre histoire, cette histoire. Cette foutue fucking histoire !

Nous sommes à la maison. Sur les crêtes. À trois kilomètres du bourg. Pradeyrols.

Je pousse la chatte qui s'est roulée sur mes genoux et écarte Le chien qui me fait des chaussons de son cul, étalé comme une serpillière sous la table. Il fait tout le temps ça. Et les chattes crachent toujours sur lui. Pourtant, ils vivent ensemble. À des niveaux différents : le canidé au sol, les félidés sur les genoux et canapés. Allez comprendre... En tout cas, les chattes étaient vivantes quand nous sommes rentrés, et heureuses de reprendre la vie domestique, même si, pour la boulette de beurre ou des croquettes, à présent, elles peuvent toujours courir...

Le soleil s'annonce d'un halo translucide au-dessus des crêtes. La nature dort encore, dehors. Mes natures dorment encore, dedans : Cléa, Lola, Yvon, et Cécile. Kamel, Cédric, Isa et Petite Isa sont chez Margolette, qui est revenue aussi. C'est notre famille, désormais. Nous formons société. Nous reconstruisons Pradeyrols. Nous semons sur la colline. Nous cultivons et bientôt nous récolterons. Nous sommes Noé qui plante la vigne au pied du Mont Ararat après le déluge, Henri David Thoreau qui se replie dans sa cabane des bois près de l'étang de Walden, Charles Ingalls et sa Petite Maison dans la... Non, pas lui, surtout pas lui...

Nous sommes Loïc et Cléa, Margot, les enfants, trois générations. Nous reconstruisons un monde à notre image.

Nous travaillons la terre en-dessous de la maison. Nous travaillons la terre remuée par le glissement de terrain qui a emporté les autres habitants du hameau. J'ai taillé tous les fruitiers des environs pour stimuler la récolte. Nous déblayons la forêt sous les châtaigniers et les chênes pour préparer le ramassage à l'automne prochain. Nous préparons aussi l'installation d'amis dans les maisons qui restent, le gîte à Margot, la maison de sa belle-sœur... Nous avons déblayé les décombres pour sortir les corps de nos voisins. Des squelettes mangés par les insectes, grignotés par les chiens, les rats, gelés par l'hiver et presque blancs, que nous avons enterrés de l'autre côté de la colline, flanc nord, vers Les Castaniers, dans une parcelle partagée avec eux, les quelques uns qui sont revenus aussi. Nous avons récupéré ce que nous pouvions sous les monceaux de terre et de pierre dégagés. Nous reconstruirons. Nous agrandirons jusqu'à atteindre un seuil viable et durable, autonome, afin de tous travailler un peu, mais pas trop, pour la collectivité et pour soi. Vivre et participer. Ne pas chercher plus. À quoi bon ? Quand on voit où ça nous a mené...

Je termine ma tasse de chênaie. Je la dépose dans la bassine prévue à cet effet. Nous n'avons plus d'eau, plus d'électricité dans les maisons. Il faudra veiller à ça aussi. Les collines sont des réserves d'eau, dans le pays, nous pourrons y puiser. Refaire les canalisations, gérer les eaux usées et les valoriser pour l'irrigation. Filtrer les sources. Se laver quand on en a besoin, et pas uniquement aux beaux jours lorsque les températures seront remontées, quoique Yvon n'arrive pas à regretter cet aspect-là des choses : il fait la grève de la douche avec beaucoup d'ardeur...

J'arrive à boire de la chênaie à présent. Je fais comme le 45ème et dernier Président des États-Unis, celui qui portait le nom d'un canard avec un nez d'éléphant. Je peux déclarer : "- I think that would qualify as not smart, but genius... and a very stable genius at that !"* et changer d'avis comme de chemise. C'est la force des grands. Ou des idiots. Pour l'autre président, je ne sais pas. Mais moi, je me force. À être grand. La chênaie, c'est le café des braves. Hugh**. Et il y a du travail pour les grands : il faudra nettoyer la forêt ; reconstruire une étable pour un élevage de moutons, qui entretiendront les prairies et les jardins de leurs dents insatiables ; repaver une route vers Cayrols et les grands axes ; trouver le temps de voir grandir Lola, Yvon, Kamel et les autres qui viendront, j'en suis sûr. Théo Marignac y a veillé. Ses compagnons de la cité sur l'eau arrivent petit à petit. Ils sont répartis dans les territoires, accompagnés vers l'intérieur des terres. Théo, lui, est parti vers Aurillac, vers Clermont-Ferrand. Il a beaucoup d'idées sur le monde à construire. Il prépare une grande conférence pour réunir le Massif Central, et d'autres terres émergées, et d'autres îles flottantes. Cela aura lieu d'ici un à deux ans. Avec des représentants de chaque ville, chaque territoire, autochtones et réfugiés mêlés. Comme une grande famille. La famille humaine. On essaye d'y croire.

Je me glisse dans mes bottes et enfile ma veste. Le chien s'étire et remue la queue, ravi de suivre. Le travail m'attend.

Une fine pellicule de givre blanchit la campagne, mais ça n'est plus le manteau de neige qui nous accueillit à notre retour de Biron. Tout a fondu, et la beauté, et la froidure, et les igloos, et l'isolement. Nous pouvons à nouveau circuler entre villages, hameaux, fermes. Le Massif Central est un territoire fermé, une île, et puisque les dictateurs, mercenaires, bandes de pillards et de pirates ont été décimées, dispersées, écrasées au plus vite après leur apparition, nous pouvons reprendre possession des terres et maisons isolées. Nous ne craignons plus les bêtes, chassées, récupérées, ré-apprivoisées ou tuées. Nous ne craignons plus les gens, révélés, combattus, aimés... Les plus méchants ne sont plus. Nous sommes ceux qui restent parce que nous avons à partager. Un minimum. Notre vie et notre sécurité.

Alors, partout, les gens réinvestissent la campagne. Et la campagne réinvestit les villes. Potagers, vergers, bassins, espaces verts. Les villes se végétalisent, se repeuplent de nature. Il y a tant de bâtiments inutiles, de restes moches de la civilisation d'avant. Que voulez-faire des supermarchés ? Des parkings sans fin ? Des distributeurs de billets ? Des boutiques de téléphonie mobile ? Autant favoriser les plantes pour qu'elles reprennent tout ça. Fassent disparaître notre vieille société absurde et mercantile, suicidaire, qui a provoqué la fin du monde. Et les plantes s'y connaissent pour coloniser l'espace. En ce printemps, la flore est d'une vigueur exceptionnelle. Comme si elle avait à compenser quelque chose. Et puis, pourquoi les fruits et les légumes devraient venir de loin, de Chine ou du Pérou ? Cet été, il y aura du local au menu, partout. Et c'est tant mieux.

Cédric et Petite Isa sont déjà dehors, à rassembler les scies et les tronçonneuses, les cordes et les barres à mines : nous avons un embâcle à gérer, à la rivière. Le champ devient marais. Alors qu'il pourrait nous donner du blé, ou du sarrasin, pour faire les bourriols... Et avec un peu plus de débit, la rivière pourrait abriter des truites vigoureuses, et non ces trucs de vases dégueu qu'on y trouve actuellement. En fait, rien ne presse, mais ces braves gens avaient envie. Et on m'a bien fait comprendre qu'il serait bienvenu que je passe la journée loin de la maison. Je soupçonne Cédric et Petite Isa d'avoir inventé ce prétexte de la rivière pour m'éloigner. Mais ça me va. Alors, je les accompagne.

Nous fonctionnons un peu comme ça, depuis plus d'un mois bientôt que nous sommes remontés au hameau. Qu'est-ce qu'il faut faire ? Dans quels délais ? Et qui a envie de quoi ? On s'aperçoit que les envies correspondent assez souvent aux besoins, et permettent de varier les tâches, et donc de casser la monotonie des jours, de limiter la pénibilité en variant les missions. C'est un peu anarchique, voire beaucoup, en fait. Punk, anar, nihiliste, comme les cheveux de Lola, un mélange de n'importe quoi mais avec beaucoup d'application. Nous verrons l'hiver prochain si nous avons raison, si nous avons bien préparé, bien récolté, si nous ne nous sommes pas trop disputés. Et nous adapterons, pour améliorer, au moins pour nous améliorer. Ce n'est plus la nature qui doit se plier à nos conditions, c'est nous qui ployons, qui louvoyons, qui apprenons. Si au moins la catastrophe nous avait permis ça, ça ne serait pas un mal.

Même internet est revenu. Enfin, le système, et quelques données, mais pas nos milliers de photos, vidéos etc... Un système malade, malingre, en convalescence. Mais on connaît la marche à suivre : ils ont remis en marche les quelques centres de données (data centers) dispersés dans le Massif Central, sources des mémoires et nœuds des connections. Et puisque les lignes à haut débit étaient enterrées, elles ont supporté les tremblements de terre et l'hiver très rude qui nous est tombé dessus. Du coup, avec internet, c'est aussi le téléphone qui est revenu, le fixe, et les images et informations. Sauf que bien-sûr, l'électricité, c'est toujours un jour et demi par semaine, alors... Pourtant, les techniciens font des miracles, et les villages se dotent petit à petit de leur autonomie en énergie, et tout est public et partagé. Ça, c'est une belle évolution. Les gestions de l'eau, de l'électricité, des communications, de l'instruction, de l'approvisionnement en nourriture, de la chasse, de la pêche sont discutées en commun, pour le bien commun. Sorte d'utopie communiste créée par le besoin. Il aura fallu un sacré coup de pied au cul à la civilisation humaine pour enfin repenser sa façon de fonctionner. Espérons que ça dure. Nous ne pouvons plus nous permettre de laisser quiconque sur le côté, nous ne sommes plus assez nombreux sur terre, et sur mers...

Le pique-nique est dans le sac. Isa - l'autre - et Kamel nous ont rejoints. Nous prenons le sentier qui serpente vers la rivière. Nous longeons les ruines éboulées du hameau, là où nous avons trouvé Le chien. Nous ferons des terrasses dans la pente, profiterons de cette terre retournée pour y planter des vignes. Simon rêve d'une cuvée à son nom, ici, un petit blanc, peut-être même un rouge, qui le feraient entrer dans la postérité. Comme il pétait, je lui ai dis qu'il était déjà dans la "postérieur-ité". Il n'a pas compris.

Avril est une bénédiction. Les jours rallongent. Les oiseaux s'insultent dans une cacophonie joyeuse et mélodique. Les plantes respirent et grandissent avec une énergie qui déborde de partout et nous porte et nous irrigue. C'est mon mois. Celui que je préfère. Celui où je suis né.

Je sais bien que Cléa veut me faire une surprise. C'est pour ça qu'elle m'a chassé sans vergogne de la maison. Mais le travail et la camaraderie à la rivière me font oublier ces détails. Nous avons même creusé un bassin tapissé de pierres et l'eau y coule claire et lumineuse à présent. Le marais mettra quelques semaines à s'assécher. Nous reviendrons alors nous occuper de la terre et la préparer pour les semis. Patates, patates, pour le sol, et puis trèfles, et puis sarrasin, et enfin ce qu'on veut, après trois ans, la terre sera prête... En attendant, nous profitons de ce bassin pour nous laver, en nous frottant avec de la menthe et de la saponaire. La peau est rougie par le froid, mais c'est délicieux. Il faudra que je convainque Yvon de descendre ici pour le baigner de force, mais je crois qu'il pourrait me haïr à vie pour ça...

Je remarque que nos corps sont marqués par l'adversité. Aussi bien Kamel que les filles, ou moi. Les muscles sont longs, les os saillants, les cicatrices et griffures nombreuses. Nos corps sont devenus des outils, qu'il faut entretenir pour préserver leur efficience. Mais ils sont aussi comme la voix pour les chanteurs, ou la dextérité pour l'horloger : une source de plaisir et d'équilibre. Le berceau de notre rapport au monde, à la terre, à la nature, au temps qui passe.

Lavés, l'esprit apaisé, nous remontons en cours d'après-midi au hameau. Le soleil est encore haut dans le ciel et il perce les ramures en longs rayons obliques.

J'entends les voix, les cris, les rires bien avant d'atteindre la maison. Mais je n'y prête pas trop d'attention. Jusqu'à ce que la réalité s'impose à moi : il y a la moitié du village dans le jardin ! Qui m'ouvrent les bras, m'embrassent : Simon, Tony, Daniel, Nath, Hortense, Basile et sa copine infirmière, Paul-vin et Barbara, Barthélémy et Séverine qui ont délaissé le bistro l'Entre-côte pour venir, Jacquenard, Simone, le chef du village, Rom, Jo et Aglaé, Roméo et même le gros Franck, plus des habitants de Pradeyrols, les enfants de chacun, plus quelques autres que je ne connais pas.

Un large trou est creusé dans le jardin, empli d'un lit de braises. Un chevreuil badigeonné de sauce, embroché, y grésille doucement. Des bars fraîchement pêchés brunissent sur une grille. Une table non loin déborde de tartes et de salades. Deux grands plats en grès fument de ce qui semble être de la trufada, patates et tomme de Cantal gratinés. Il y a même des musiciens en train d'accorder leurs instruments, alignés sur la terrasse. Et une bouteille de Lagavulin venue je ne sais d'où, ce whisky tourbé si onctueux, que Simon n'a pas encore ouverte ! Cléa m'embrasse et me tend un paquet emballé, un sourire coquin dans ses yeux qui pétillent.

"- On a pensé que tu pourrais en avoir besoin..."

Je déballe mon cadeau.

Une grande boîte en carton.

Et dedans, du papier froissé, beaucoup de papier.

Pour cacher un maillot de bain, et un carnet à remplir.

On se demande bien pourquoi.

Simon me claque le dos en me versant une dose plus que généreuse de la liqueur divine. Les enfants se glissent sous mes bras. Le chien nous frappe les jambes de sa queue débonnaire. Le soleil joue encore avec les collines qu'il teinte du même rouge qui doit m'inonder les joues et faire couler me yeux. Je suis ému et plein de ces gens qui sont là.

Simon se saisit d'une grande fourchette pour tâter le chevreuil, en même temps que du mot de la fin :

"- On en a bien assez bavé. Maintenant, il est temps de profiter. Quoi de mieux qu'un banquet pour terminer une telle histoire ?"

Quoi qu'il arrive, chaque aube est un début, et chaque jour une aventure.

Du coup, moi, je crois plutôt que tout commence.

Un commentaire sur “La Grande Île | Partie 4

  1. Bravo pour ce récit. Je me suis retrouvé dans plein de réflexions, émaillant les aventures des gens de Prédeyrols et de Boisset. La philosophie qui se dégage de cette histoire pourrait être sacrément utile pour l’évolution de notre société actuelle. Cette uchronie, finalement, est réjouissante. Elle donne envie de venir vivre avec tous les protagonistes, héros malgré eux, malgré elles. La Châtaigneraie doit être belle en ce 2 avril. Robert

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