La Grande Île | Partie 4

Ensemble

Chapitre XXVI - Préparation de la fête

Contrairement à ce que l'on redoutait, le premier hiver ne fut pas si meurtrier dans les territoires émergés de l'ancienne France.

Bien-sûr, la mort frappa, emportant son lot de malheureux : l'afflux de populations nouvelles, la promiscuité, les conditions d’hygiène douloureuses, la disparition ou raréfaction de l'électricité, le froid et la neige, les guerres de clan, la panique, les maladies, sans compter ce début de génocide dans le Gard, les effondrements dans les Pyrénées, les avalanches à répétition dans les Alpes... Tout concourait à faire de cette période la pire que l'humanité ait connue.

Et pourtant, la capacité de résistance aux épreuves et la solidarité permit d'épargner de nombreuses vies : les greniers étaient pleins, les troupeaux abondaient dans ces zones de montagnes, l'eau ne manquait pas et les hommes savaient un peu mieux comment survivre aux privations, au froid et à la solitude. Question d'habitude...

Ils mirent en place très rapidement des conditions exemplaires de gestion et de partage des ressources : techniques, nourricières et humaines. Les véhicules à moteur thermique et les réserves d'essence furent réquisitionnés pour les urgences. Les compétences furent mises à disposition, que ce soit vétérinaires, médecins, mais aussi couturiers, chaudronniers, vanneurs... et administratifs, car il fallut gérer et prévoir, organiser, en un mot : optimiser.

Tout pouvait être utile.

Surtout le sentiment d'être utile.

Parmi les réfugiés qui avaient tout perdu dans les plaines et les zones de basse altitude, il y avait aussi d'anciens réfugiés des zones de combats et de dictatures du monde : Syrie, Yémen, Birmanie, Afghanistan... Il y avait aussi des Rroms, des gens du voyage en mobilité perpétuelle et en conflit continuel avec les sédentaires.

Ceux-là ont été la bouée de sauvetage de l'humanité. Ils avaient tout perdu deux, trois fois, ou plus. Ils savaient les gestes primordiaux, repéraient vite le superflu, avaient besoin de peu pour sourire et remercier. Ils devinrent des exemples. Ou presque. Parce qu'il n'est jamais facile, au début, d'accueillir une autre famille dans son foyer, qui plus est une famille d’Érythréens ou d'autres gens du désert...

Ce qu'il s'est passé.

Samuel Ravanihoto

Mardi 24 décembre. Ce soir, c'est Noël.

Non pas que ça change grand chose à notre situation, mais ce sera l'occasion de se retrouver et de fêter dignement notre survie. Pour l'instant.

Le village est décoré. Trois jours de travail et de rigolade pour conjurer le sort et les habituelles mauvaises nouvelles ; trois jours de coupe de branches de pin, de houx ; d'accrochages de tout ce qui brille ou colore le quotidien. Trois jours de confection de pâtes, de bouillons, de purées, de rôtis. Trois jours de chasse aussi, autour du village, afin de nettoyer ses abords, sécuriser le périmètre, et engranger un peu de réserves. Parce que les agapes ont prévu d'être somptueuses à défaut d'être apaisées. Même Alice a été costumée, la belle ronde aux couleurs occitanes trône dans le ciel azur vêtue d'un habit de paillettes, des guirlandes de bouts de miroirs accrochées à ses filins.

Hier, le colonel et le major Lincaid ont été envoyés à Aurillac avec tous leurs fidèles les plus récalcitrants. La prison y a été récemment vidée par décret communal. Il y a de la place. Les vendeurs de haschich, les tricheurs aux impôts et les voleurs de voiture sont dehors. Il paraît que Madame la sous-préfète et Madame le Maire leur ont juste dit, en sortant :

"- On passe l'éponge. Rendez-vous utiles."

Depuis, la prison accueille quelques assassins et... la Compagnie de l'Ordre. Qu'ils les gardent ! De toutes façons, nous ne rendrons jamais les pâtisseries au LSD ! Elles sont toutes mangées, depuis le temps...

Nous ne rendrons pas non plus les armes ni les véhicules militaires, ils sont bien trop pratiques à la collectivité.

Pour le réveillon, l'hipopocalypse nous fera sa "choré" dans la salle commune. Même Lola et son ami, le gentil et insolent Kamel, y participent. Ils ont rejoint le groupe tout de suite après l'arrestation du colonel. Lola ne s'en sort pas trop mal, mais pour Kamel ça a été une révélation. Il est doué et il fourmille d'idées. Il fait concurrence à Yvon, mais comme ils s'apprécient, je crois que ça leur plaît de se tirer la bourre pour inventer des mouvements déstructurés les plus fous et les gestes qui colleront au mieux à chaque danseur.

Demain, il est prévu de descendre au marché à Maurs. Un marché spécial et nouveau, puisque la mer commence tout juste à décanter, et donc à sentir meilleur, et les pêcheurs rapportent des surprises de leurs expéditions. Outre les soles, les bars et les crabes qui s'invitent petit à petit dans les régimes alimentaires, certains hommes se sont mis à la plongée ! Ils ont trouvé scaphandres et tenues d'hommes-grenouille. Ils ont monté de petites grues sur des barges. Ils plongent et ils explorent. Du coup, ils rapportent des boîtes de conserve, des bouteilles, des outils, des câbles, des lots entiers de matériels et de matières premières, des caisses pleines de produits lyophilisés emballés sous plastique. Après le départ précipité de la Compagnie de l'Ordre, une frénésie de débrouillardise a déferlé sur les habitants des côtes.

Ce qui était l'ennemi, le destructeur, le puant, le vaseux, le traître, le mouillé, est devenu l'océan. Tout simplement. Et l'océan a toujours été, de tous temps et partout dans le monde, une ressource en même temps qu'un danger, une bouffée d'oxygène en même temps qu'un horizon. Le travail a commencé à Maurs et dans les communes côtières. L'océan devient un partenaire et les gens jouent avec. Barques, cotres, radeaux, les familles se mettent à apprendre la voile et la rame, la perche et le cabotage. Et les marées donnent à découvrir un nouvel univers qui commence tout juste à se peupler : crabes, vers, petits poissons, modifications végétales... Chaque marée basse découvre un pays modifié, transformé, toutes les six heures, et la nature a horreur du vide, alors ça va vite. Un nouvel écosystème se développe et déjà des spécialistes l'étudient de près, espérant bientôt pouvoir en tirer des ressources vivrières importantes.

Bien-sûr, la radio-activité est plutôt haute, dans les eaux, dans les animaux marins, les algues, dans les pluies, partout. Nul n'ose ne serait-ce qu'imaginer les conséquences sur l'organisme, sur les enfants à naître, sur le long terme. De tout façon, on n'y peut plus grand chose, à notre niveau. Heureusement que nos techniciens en électricité sur le pays sont plutôt spécialisés dans l'éolien et l'hydroélectricité. C'est moins dangereux. L'homme a bousillé la nature, il s'est bousillé aussi. Maintenant, il n'y a plus qu'à s'adapter et tenter de sauver les meubles pour, peut-être, faire mieux dans l'avenir.

Au moins, faire bien pour Noël. Que chacun y trouve un peu son compte. Ou son conte. Parce que ce monde nouveau, c'est une histoire que l'on s'invente, une mythologie que l'on se crée, une trame de sens et d'événements que l'on tisse, jour après jour, ensemble.

Et donc, demain, nous irons fêter Noël avec nos sœurs et nos frères de la côte, dans le nouveau grand bazar qu'est devenue Maurs, un carrefour du commerce et des trouvailles. Nous y ferons achats de cadeaux, de produits rares. Nous y troquerons des nouvelles, des anecdotes, des patates, du fromage, des peaux. Nous y raconterons notre version des faits, notre légende à nous.

Ce soir, la fête commence en intime, au village. Mais il est prévu qu'elle dure plusieurs jours, parce qu'après Maurs, il est possible que certains aillent à Quézac, ou Parlan.

Pas le Rouget. Ils commencent tout juste à accepter que le monde a changé et à renouveler des relations diplomatiques avec leurs voisins. Au moins, lorsque la Compagnie de l'Ordre a frappé chez eux, ils ont su les recevoir : à coups de fusils.

D'autres viendront certainement chez nous. Il faudra pouvoir les accueillir.

Ainsi, ce Noël d'après le Second Déluge s'annonce comme une fête durable et mobile sur le pays.

Les réfugiés ne sont pas les derniers à s'en réjouir, puisqu'ils pourront à cette occasion profiter des convois pour glaner de village en village des informations sur leurs familles, sur l'état du monde, ou chercher meilleure habitation ou utilité quelque part. Parce qu'on ne vit pas bien en campement de fortune ou en dortoirs improvisés, que l'hiver est rude, et que plus personne, enfin, ne croît que les choses vont revenir à la normale. Et ça permet d'aborder l'avenir autrement.

En tout cas, il ne sert plus à rien de se plaindre. Un peu de nostalgie est de bon ton. Mais pas plus : nous avons un avenir à créer.

Nous avons dressé des tentes partout dans le village, parsemées de tables, chauffées par des braseros. Des feux attendent la viande ou les marmites. Des paniers répartis à l'envi débordent de pommes, de fruits séchés, des derniers chocolat glanés dans les garde-mangers. De la salle commune, anciennement salle des fêtes, jusqu'à la mairie un peu plus haut, l'épicerie un peu plus bas, le parking dessous, les maisons qui donnent sur ces espaces, tout est occupé, pour un gigantesque banquet couvert et chauffé. Les enfants courent et se mêlent sans distinction, fusées joyeuses et anarchiques dans les pattes des adultes. Roméo a même organisé les troupes de surveillance pour que personne ne reste plus de deux heures en continu dehors. Nous sommes plus de deux mille à tourner autour des tables, des feux, du faire et du profiter, tout-à-tour.

Sur une demande de Marc, nos jeunes danseurs donneront trois fois leur numéro, afin qu'un maximum de gens puissent en profiter. Tous les musiciens et chanteurs ont été réquisitionnés ce soir. Des scènes sont dressées dans chaque recoin. Et Simon est sollicité de partout pour raconter l'assaut sur Maurs. Avec son franc-parler, ses anecdotes croustillantes et sa façon de ridiculiser tout le monde, lui le premier, il dédramatise nos exploits. Il leur donne sens. Il fédère la communauté. Lui, l'arsouille sans prétention ni mauvaise intention aucune, il nous montre la voie.

Bon, Monsieur le conteur n'est pas encore saoul. Tant mieux. Mais dans une heure ou deux...

Je débarque chez Simone, Le chien dans les guibolles. Zut, c'est la séance de costumes et de maquillage des danseurs. Lola a pris les choses en main. À l'image de sa coiffe cyber-punk, elle donne des allures de Mad Max aux membres de la troupe. C'est un peu effrayant et, il faut l'avouer, tellement d'actualité. Peut-être qu'il faut dire les choses, frontalement, directement. Peut-être que ces jeunes ont raison d'assumer et de revendiquer l'apocalypse : c'est leur monde désormais. Je me sens un peu largué. Ils s'en sortent si bien tout seul. Comment ils ont fait pour grandir si vite, ces bichons, ces p'tites crottes, ces bébés ?

Je les laisse et repars en quête de Cléa.

Cléa. Elle est devenue une madone au pays de Boisset. Son odyssée contre le colonel a désormais fait le tour de toutes les langues et de toutes les oreilles du pays. Elle est la femme qui a désarmé le dictateur. Le symbole d'une résurrection, d'une résilience. D'un espoir. Cela me ravit et m'effraie. Mais la plus angoissée par cette situation, c'est elle. Il y a deux solutions. Je peux la retrouver au milieu d'une assemblée tout ouïe, dispensant ses conseils déguisés en anecdotes légères, souriante et débonnaire, le regard brillant et confiant. Ou je peux la retrouver seule et désemparée, en train de pleurer la fin de son innocence et son incapacité à assumer sa mission nouvelle. Et elle sera sincère dans les deux situations. Mais seuls ses plus proches ont l'occasion de la découvrir dans son dénuement et son doute. Rien ne déborde en public. Elle ne dissimule pas. Elle est comme ça. Binaire. Une personnalité un peu schizophrène, pour le bien de tous, sauf le sien. Parce que quand elle doute, elle le fait à fond, et ça ne lui fait pas du bien.

Ce coup-ci, elle déconne avec Nath, autour d'une tasse fumante de quelque chose qui est devenu à la mode, des glands de chêne torréfiés et mis à bouillir. Le goût est un peu acre, mais ça clarifie l'esprit et on en trouve plein la forêt. Ils appellent ça la chênaie et ça aurait tendance à me faire vomir. Comme dirait Murtaugh dans l'Arme Fatale :

"- Je suis trop vieux pour ces conneries."

Sous l'influence de quelques anciens d'ici, des passionnés, et des réfugiés qui révèlent chaque jour de nouvelles compétences dans l'adaptation et la survie, on a commencé a explorer les champs et les sous-bois à la recherche de nouvelles ressources : nourricières, médicinales, des condiments, des sucres, des parfums... Bien-sûr, l'hiver ne facilite pas la diversité botanique, mais à gratter le sol, on trouve des racines. Sous le lit des feuilles mortes, protégés par la neige, des glands, des noisettes, des châtaignes restent encore comestibles - enfin, pas beaucoup, parce qu'avant la neige, on avait eu la pluie et qu'elle a tout moisi, la coquine... -. Dans tous les cas, les herboristes et les glaneurs se sont multipliés et notre régime alimentaire s'en trouve petit à petit modifié. Qu'est-ce que ça va être au printemps ? Si printemps il y a...

Bref, je m'assieds aux côtés de ma belle et de son impressionnante amie. Je refuse la chênaie qu'elles me proposent - beurk ! -. J'écoute l'histoire qu'elles se racontent. Je la connais. Tip top pour Noël !

C'est l'histoire des chodoudoux...

Un prince qui épouse une bergère, il invite tout son royaume à la noce, et une gentille sorcière aussi. C'est la sorcière des chodoudoux. Cool ! Elle en offre à tout le monde. Et les chodoudoux, c'est tout chaud, et c'est tout doux, alors, ça se partage, ça s'offre. Et plus on offre des chodoudoux, tout chaud et tout doux, et plus on en reçoit, et plus on en reçoit, plus on en offre... Bref, tout cela augurait bien dans la vallée des chodoudoux.

Mais voilà qu'un petit garçon, têtu et indépendant comme savent l'être les garçons, a des envies de découvrir le monde. Il le dit à sa maman, compréhensive comme savent l'être les mamans. Elle l'aide à faire son baluchon. Il part. Il grimpe vers le col. En chemin il croise une vieille femme.

C'est une sorcière ! Manque de pot.

Le gosse, il lui donne des chodoudoux, tout chauds et tout doux. Elle, en échange, elle ne donne rien du tout !

"- Madame, ça va ? Vous allez bien ? Vous ne donnez pas de chodoudoux ?

- Non ! Si je donne des chodoudoux, ça m'en fera moins, et peut-être, je vais en manquer. Alors, je les économise."

Et ça, le p'tit mec, il l'avait jamais entendu : manquer de chodoudoux, économiser. Ça fait naître plein d'images dans sa tête. Il y réfléchit tellement qu'il ne voit pas le temps passer. La nuit tombe. Il a froid. Un peu honteux, mais frigorifié, il rentre chez lui.

"- Cool, mon garçon !" Dit sa mère. Et elle le bombarde de chodoudoux, tout chauds et tout doux.

Et lui, il ne donne rien du tout.

"- Mon fils, ça va ? Tu es malade ? Tu ne donnes pas de chodoudoux ?

- Maman, aujourd'hui, j'ai perdu des chodoudoux. Alors, pour ne pas en manquer, je les économise."

Ben tiens ! La mère non plus n'y avait pas réfléchi. Ça tourne et ça tourne dans sa tête et le lendemain, quand elle part au travail, à tous ceux qui lui donnent des chodoudoux, tout chauds et tout doux, elle ne donne rien du tout :

"- Je pourrais en manquer. Mon fils en a perdu déjà. Je les économise."

Et bam ! Effet boule de neige, tout le monde se met à faire des restrictions sur les chodoudoux, tout chauds et tout doux. Et moins on en donne, et moins on en reçoit, et moins on en reçoit, et plus on en manque. Pénurie de chodoudoux ! Re-restrictions ! Économies. Économies... L'humain, le chaud et le doux dans un système de libre-échange et de recherche de rentabilité. Du jour au lendemain, le chodoudoux devient précieux, rare, on le garde. Il disparaît. Plus d'échanges, plus de cadeaux, plus de chodoudoux.

La musique explose sur les enceintes branchées exceptionnellement pour cette soirée spéciale. Je reconnais le rythme scandé de nos jeunes danseurs. La scène s'illumine, est envahie par nos jeunes punks dans un ensemble un peu surréaliste. Ils me feraient presque penser aux zombies dansant dans le clip de Michaël Jackson, en 1982, Thriller. Mais ces gamins sont trop jeunes pour connaître cette entrée fracassante de l'horreur dans la culture pop. Il ont juste découvert l'entrée de l’horreur dans leur propre culture. Ce qu'ils en font me laisse dubitatif, mais impressionné. Ils nous offrent leur pouvoir d'adaptation et d'absorption, de digestion, de transformation. Ils sont l'avenir. Ils sont la création. Ils sont ce qu'ils veulent, ce qu'ils peuvent. Ça a toujours été comme ça entre les générations.

C'est leur cadeau de Noël à eux.

Ils nous offrent demain.

Merci.

Historien

Chapitre XXVII - Jour de foire

Le premier hiver après la catastrophe, les hangars contenaient encore des marchandises, les chambres froides des viandes qu'il fallût saler, les granges du grain, etc...

Mais la deuxième année, le deuxième hiver, après des saisons déréglées, des terres inondées, des paysans esseulés, la fin de l'électricité et des approvisionnements en carburant, la monoculture et la mono-compétence de beaucoup - merci monde moderne -, les pillards, les réfugiés en trop grand nombre sur certaines côtes, le changement tropical de la météo et l'abondance des insectes et des maladies durant toute la saison chaude - qui a été vraiment chaude ! -, alors nous avons basculé.

La famine et les épidémies explosé.

Et les naissances.

En même temps.

Fin de la contraception ? Appel de l'espèce pour éviter la disparition ? Besoin de se réchauffer ? Ou juste envie de croire en un nouvel avenir et de donner la vie à des bébés qui pourront vivre autrement ?

L'année qui a suivi le grand chambardement a vu une explosion démographique dans la Grande Île en même temps qu'une aggravation des conditions de vie.

Peut-être que c'est logique, naturel. Plus d'enfants pour compenser plus de morts. Même si plus de bouches à nourrir n'a pas simplifié les choses...

Mémoires d'un survivant au sec

par Kamel Ben-Aïd.

Mercredi 25 décembre.

Nous sommes repartis tôt au matin, nos panières pleines de tout ce que nous avions pu glaner, de ci, de là. En route pour le nouveau marché big-bazar de la petite ville portuaire de Maurs, baignée par l'Océan Atlantique, nouveau carrefour de nos destinées.

Les charrettes sont pleines de nos gens fatigués mais chantant. Le soleil brille sur la neige étincelante. La rivière est un torrent jouant avec la glace et les rochers. Quelques oiseaux courageux chantent le retour du soleil. La forêt craque et ondule, mélange ses silences blancs avec des chutes de masses trop lourdes, et de ses branches ployées, tombent des bruits assourdis.

L'air est pur et ravigote. La moitié du village s'est levée aux aurores pour profiter de la fête. Le convoi avance régulièrement sur la route dégagée par les nombreux passages de ces derniers jours. Ce midi, nous mangerons du poisson grillé, pêché la veille ou le matin même.

Bon, les enfants, le poisson, ça n'est pas encore ça. Mais ils feront semblant.

Nous échangerons et troquerons, nous rirons et rêverons. C'est ce qui est prévu.

Un 4x4 ouvre la voie, un autre la ferme. Tout le reste est un exemple de déplacements alternatifs et non polluants où tout ce qui roule, sans moteur, a été réquisitionné. : charrettes, traîneaux, mules, chevaux... Plus de mille personnes en déplacement festif. Femmes mises jolies, enfants rieurs, anciens en costumes, hommes ombrageux surveillant les fourrés, autochtones, réfugiés, tout le monde est là.

Il nous faut un peu moins de trois heures pour arriver sur la côte.

Et découvrir le nouveau monde.

Tous les villages des environs se sont donné rendez-vous en ce jour de Noël. Des gens se saluent, s'apostrophent, se tapent dans le dos. Une foule monstrueuse occupe toutes les rues et ruelles de la commune. Des stands refaits de neuf, aux tentures colorées parsèment chaque trottoir. Des odeurs de grillades, de caramels, de châtaignes affleurent à tous les coins de pavés. Déjà, ça mange, ça boit. L'humanité fait face. Sa méthode ? La convivialité.

Nous rangeons nos véhicules et nos bestiaux de trait dans un champ à l'orée de la ville. Des gardiens y veilleront à tour de rôle. Nous, simples citoyens presque vacanciers, nous nous dispersons. Il y aura deux trocs : le gros, géré par notre maire et ses fidèles acolytes Jo et Tony. Et l'individuel, pour lequel chacun a sa besace de choses à troquer, pour lequel chacun a son projet. Il ne nous faut pas cinq minutes pour nous disperser. Rendez-vous dans trois heures pour le retour. Comme une colo qui aurait quartier libre...

Je guide Cléa et les enfants à travers le fourbi ambiant, direction l'océan. J'aperçois Kamel quelques pas derrière nous. Têtu ? En plus d'être insolent et gentil ? Je lui fais signe de venir...

L'océan, je suis le seul à l'avoir approché, à l'avoir touché, respiré. Cléa et Lola étaient trop occupées, puis trop stone pour s'en soucier la dernière fois qu'elles sont venues. Yvon est cantonné à Boisset depuis le début des événements...

C'est mon cadeau à moi.

Je suis né au bord de l'océan. Une partie de ma famille s'est usée dans les forges des Chantiers de l'Atlantique à construire les plus gros et les plus beaux paquebots du monde. Chez nous, l'été, c'était pique-nique le soir sur la plage, courses dans les rochers et cris dans les vagues. L'hiver, c'était balades sous la tempête, visages fouettés par les embruns, le cœur accroché à la vie.

Cet océan a enseveli la moitié de toute civilisation, il a noyé ma famille, mes parents, il a tué les trois-quarts de l'humanité, et pourtant, il est toujours cet ami dangereux et vivifiant, apaisant et hors-comparaison. Face à l'océan, je suis fier. Je me sens petit, vivant.

C'est cela que je veux faire ressentir à mes proches.

Lola et Yvon :

"- Ça pue, non ?

- À donf. C'est où la chasse d'eau ?

- C'est puissant, hein ? Je réplique.

- Oui, papa."

Ils se foutent de moi.

Cléa m'attrape par la main. Elle pose sa tête sur mon épaule. Nous restons face aux embruns et à la marée qui monte, qui vient recouvrir son limon de végétation à moitié séché, à moitié pourri, qui lave la grève des anciens champs, le ballast de la voie ferrée, la nationale qui suit la colline comme un quai suit la côte. Et les bâtiments trop bas qui servent désormais de refuges aux crabes ou d’îlots pour amarrer sa barque.

L'iode arrive, fouette le sang, supplante les effluves de moisissure, ravive nos couleurs.

La digue et les pontons de Maurs, fraîchement construits peu après la ville, sont déjà baignés et leurs pilotis font clapoter les vagues, les barques et radeaux amarrés tanguent doucement. Toute cette force et cette vie glissent et chantent autour de nous. Devant, c'est l'ancienne vallée du Célé, la route vers le large. La houle baigne les collines, s'introduit dans les écarts, vient compléter ce paysage en épousant chacune de ses formes.

Des canoës surgissent du val, une douzaine de ces esquifs plastique qui se louaient l'été sur le Lot. Ils fuient la marée, pagayant à qui mieux mieux, jouant avec les vagues qui les soulèvent comme des brins de paille colorés, en poussant des cris de joie. De petits hors-bords les suivent, déplacés des lacs vers ce nouvel océan. Ils tournent en rond en pétaradant une minute ou deux, à plus de trois cents mètres du bord, se rassemblent et s'amarrent sur des arbres qui dépassent des flots. Un chalutier franchit à son tour la passe, deux coups de sirène. Il ne pourra pas s'approcher d'avantage. Moins que les hors-bords. Moins que les canoës qui seront bientôt sur nous.

Une montagne de muscles et de poils, une caisse sur l'épaule, nous voit intéressés et nous glisse :

"- Il a fallu péter les ponts de la voie ferrée et quelques arbres pour libérer le passage, mais ça y est, on a l'accès aux grands fonds..." accompagné d'un clin d’œil outrageux.

L'activité devient d'ailleurs plus intense sur les quais. Des barges s'éloignent à la perche, croisent les canoës. Tout le monde se salue et s'envoie des nouvelles, des moqueries, des insultes de marins qui ressemblent à des témoignages d'affection. Ils vont chercher les équipages et cargaisons des petits navires à moteur et du plus gros pêcheur. Des drisses claquent, des mouettes jouent avec le vent, un héron nous survole.

"- C'est beau", murmure la femme sur mon épaule.

Les enfants sont déjà partis jouer avec les vagues.

Oui, c'est beau. C'est immense. J'ai presque envie d'envoyer mes vêtements par-dessus tête et de courir plonger entièrement dans cette eau fangeuse et mobile, fendre l'écume, me fondre dans ses remous. ne faire qu'un avec elle et toutes ces vies qui s'y dissimulent, de la bactérie à la légendaire baleine. Mais, bon, il fait -5°C dehors, pas beaucoup plus dedans. C'est vrai que ça pue encore un peu. Et je suis bien dans mes vêtements.

"- On remonte ?"

Le commerce ressemble a un système de troc et de bienveillance. Ce qui se paie et ce qui se donne est très aléatoire, selon la provenance, le besoin, la rareté... Nous n'avons aucun mal à nous faire offrir un repas poisson-choux-patates à l'une des gargotes de survie qui parsèment la ville.

"- C'est gratuit, c'est Noël, sauf la moutarde, un cachet d'efferalgan par dose..."

C'est la foire du tout et du rien, la rencontre improbable de gens de partout dans cette petite ville de Maurs. Un dépaysement total. Nous rions beaucoup, observant, comparant, commentant. On dirait une BD de Druillet ou de Valérian, sans les extra-terrestres. Ou presque... Il y a des animaux échappés de zoo qui portent la selle, des oiseaux multicolores dans des cages, une autruche tente de goûter aux cheveux restants de Lola. La mode vestimentaire aussi a évolué, il faut faire avec ce qu'on trouve : les couleurs bigarrées s'affrontent en de multiples couches sans crainte du ridicule. Des vieux manteaux de ski par-dessus une couverture trouée à la tête et aux épaules. Des pantalons en bâche agricole plongés dans des bottes au caoutchouc râpé. Des chapeaux rassemblant objets de cuisine pour la protection et le clinquant, et sous-vêtements découpés pour l'élégance... La foire sur les stands, et derrière et devant. Le spectacle est permanent et incroyablement festif. Noël se joue là, maintenant, dans cette rencontre du nouveau monde et j'ai l'impression d'être un lutin dans un monde imaginaire.

Des crabes, des loups de mer, du saumon, de la sole : l'océan délivre à profusion ses bienfaits. Peut-être juste un peu irradiés ? Comment savoir ? Comment lutter ?

Le bonhomme fait griller sur la plaque ses filets de mérou :

"- Ça cuit tout doucement, le mérou, à cause des explosions. Parce que la peau de mérou pète ! Ah ah ah !

Je lui demande :

- Je croyais que les espèces maritimes étaient en voie de disparition ?

- Et ben, nous aussi. Mais les zones inondées depuis l'Aquitaine sont moins profondes. la mer y est moins froide, et des espèces des tropiques y prolifèrent. ça doit attirer les prédateurs des mers plus froides. Ou alors la nourriture, parce qu'avec tout ce qui est mort, toutes les forêts etc... ces nouvelles zones sont de sacrés garde-mangers ! De toute façon, tous les courants sont bouleversés, alors, les poissons aussi.

- Ou alors, c'est la disparition de l'être humain. Les poissons fêtent ça en baisant comme des lapins, et ils repeuplent les océans.

- Peut-être... En tout cas, ça en fait de la surface à remplir, ces nouvelles zones ! C'est normal qu'ils fassent plus de petits. Hé ! Faites attention aux poils, hein ? Dans le mérou. Parce que la peau de mérou se tond ! Ha ha ha !"

Cet homme a vraiment un humour pitoyable. Mais son poisson est une bénédiction, dans une petite assiette de bois, à grignoter avec les doigts et une patate et du chou trempé, brûlant. Les enfants sont partis chercher leur pitance ailleurs, sans arêtes ni coquilles, ni brassicacées.

Il nous faut ensuite échanger une poignée de munitions pour boire le thé à la menthe qui fera digérer tout ça, au stand d'à-côté. Le thé, le café sont devenus des marchandises de luxe, mais ça n'est pas tous les jours Noël !

Le gratuit et l'exorbitant se côtoient, s'affrontent, s'épousent. C'est l'anarchie. C'est jour de fête, youpie !

Ça clingue et ça clangue sur le clocher massif de l'église. Des ouvriers installent une grosse structure au-dessus du coq communal. Un phare, apprend-on. C'est que la ville prend son avenir à cœur !

En passant devant la mairie, les souvenirs affluent, et je revois Cléa marchant devant toutes ces femmes décidées, libérant la ville par leur volonté et leur courage. Je la regarde un peu trop intensément, bouleversé par ce qu'elle a accomplis.

"- Quoi ? Qu'est-ce qu'il y a ?

- Je repense à tout ce que tu a fais, et c'était beau.

- Je n'ai..."

Elle est interrompue dans ses dénégations. Elle a été reconnue ! Une jeune femme vient lui serrer la main, une plus vieille, un homme aussi. Tout d'un coup, c'est toute la ville qui bruisse et s'approche, veut la saluer, la toucher, la remercier. Je reste à portée, au cas où, mais ce moment n'est pas à moi. J'observe ma femme devenir une légende, même si dans quelques jours, ou quelques mois ou années, ce sera oublié. Ou pas, qui sait ? Notre humanité d'après le déluge a besoin de se recréer une mythologie. J'imagine une statue de Cléa sur la place, ici, à Maurs, le bras levé vers la mairie. Telle Athéna. La Libératrice. La Désarmeuse. Un nouveau modèle féminin. Une question me tarabuste soudain, que j'aimerais que personne ne s'en aperçoive, parce qu'elle me provoque presque un soupçon de début d'érection au milieu de la foule amicale. Je repense à Cayrols, au geste de ma femme qui m'a sauvé la vie. Je me demande : la statue, poitrine nue ?

Je pouffe. Cléa s'en aperçoit. Se retourne vers moi, le regard interrogateur.

"- T'as qu'à leur montrer tes seins, ça pourrait marcher !"

Je la vexe. Elle est outrée. Je le vois. Du coup, je m'écarte. C'est pour moi, désormais que ça devient dangereux. Et quand elle est comme ça, je défie quiconque de lui vouloir du mal.

Je retrouve Basile quelques pas plus loin. Il me sourit. Son épaule va mieux. Il ne rentrera pas tout de suite à Boisset, voire jamais. Il a rencontré une infirmière... Nous en sommes à blablater sur le tout et le rien, lorsque Lola et Kamel rappliquent. Je rêve : ma fille a un bout de dessin sur la clavicule, qui vient tracer des lignes en toiles d'araignée jusqu'à son joli cou. Un tatouage !

"- T'as demandé à ta mère ?

- Ben non. Ça va, quoi !

- T'as intérêt à demander ton émancipation tout de suite. Parce que là, tu cours à l'explosion nucléaire, l'annihilation de toute l'espèce humaine. Comme si on avait pas déjà assez à faire avec le déluge !

Kamel se permet de s'en mêler :

- C'est juste un petit dessin. Tout le monde en a. C'est la marque, après le Second Déluge. Le signe qu'on a fait face...

- Tu parles trop, Kamel. Je te l'ai déjà dit.

Je me tourne vers ma fille qui ressemble de plus en plus à Lisbeth Salander, la punk gothique de la série Millénium.

- Montre-moi.

La demoiselle écarte alors doucement le col de son pull, de son tee-shirt, dévoile la naissance de son épaule. Comment a-t-elle fait ça en si peu de temps ?

- Tu as triché ! Tu avais commencé avant.

L’impertinente hoche la tête.

- C'est Kamel qui me le fait. Il est doué, hein ? On l'a presque fini..."

Je réalise que je ne tiens plus du tout mes enfants.

C'est un paysage, avec un personnage. Plusieurs personnages. Très stylisés. C'est notre histoire, en noir sur blanc. Au sommet d'une colline, un homme, de dos, une grande lame au bout légèrement recourbée à la main. Plus avant, un garçon. On reconnaît en silhouette, en ombre chinoise, le lance-pierre qui pend à son bras. Plus loin, avançant vers la ville, des femmes, sous la protection de cet homme et de son fils. Un défilé, un convoi. Et la ville, quelques lignes reconnaissables, est baignée en fond par l'océan. Un phare pour clocher, qui darde son rayon lumineux au loin. Un ballon surplombe le paysage, je reconnais Alice bien-sûr. Et au-dessus de tout ça, la lune morcelée.

J'en pleurerais presque.

"- Mais vous n'avez fait que ça, ces derniers jours ? Tu dois avoir l'épaule en feu !

- Kamel est délicat. Et puis, je voulais vous en faire une surprise. Joyeux Noël, papa."

Chapitre XXVIII - Conseil de territoire

Les élus d'avant le Second Déluge ont perdu toute crédibilité.

Bien-sûr, représentant l'autorité et l'organisation sociale, c'est vers eux que nous nous sommes tournés en premier lieu. Ils étaient les garants de notre cohésion, du collectif, du vivre ensemble. Certains ont tenté d'assurer. Ils avaient les réseaux, la connaissance des dossiers, la maîtrise des équipes de fonctionnaires. C'était normal !

Mais combien d'incompétents, combien de lâches, combien de frustrés parmi eux. Ou parmi elles, parce que les femmes n'étaient pas en reste, de ce côté-là. Ils ou elles se sont enfui(e)s, sont devenu(e)s des dictateurs, des manipulateurs, des idiots aussi. Les premiers mois ont été des coups d'état permanents dans nos régions. Les élus, et élues, ont été testés sur le tas, jugés à leur ouvrage.

C'est vrai que s'adapter n'était pas facile. Pas donné à tout le monde. Beaucoup ont développé de véritables efforts pour y arriver.

Pour d'autres, ce fut catastrophique.

On m'a bombardé maire par intérim parce que j'ai ouvert ma gueule et que j'ai proposé une nouvelle forme d'organisation collective. Aussi parce que l'ancien maire cherchait à garder son autorité au dépend de l'efficacité et du service commun. C'est arrivé si souvent...

Charles Deguau,

maire par intérim de Riom-es-Montagne

et ancien chanteur du groupe punk No Futals

Même jour, même lieu. Et une mère en colère face à sa fille :

"- C'est du n'importe quoi ! Le tatouage, c'est débile, même si je reconnais que Kamel est plutôt doué. Mais un tatouage, c'est pour toi, pas pour nous.

- Mais ça n'est pas pour vous que je l'ai fait. C'est mon histoire aussi ! Tu remets tout à toi, maman. Je voulais juste vous montrer comme vous êtes importants pour moi. Vous êtes ma famille. Et ça compte ! Mais c'est ma peau, et mon histoire dessus. Je raconterai à mon enfant ce qu'il s'est passé en lui donnant le sein, en le prenant sur l'épaule. De toute façon, c'est trop tard."

À quel âge on prend son indépendance ? On devient adulte ? Je crois que pour Lola, c'est maintenant. Quatorze ans, presque quinze. Alors qu'elle était encore une petite fille il n'y a pas si longtemps. Elle a basculé d'un seul coup. Et nous sommes désemparés. Normal. Enfin, moi, je suis fier aussi...

Mercredi 25 décembre, c'est Noël à Maurs-sur-Mer.

Il va être temps de reprendre la route. Mais avant, nous apercevons Marc et Jo en compagnie d'Hortense et de quelques autres gens d'ici. Ils sont en grande discussion en franchissant les portes de la mairie. Et Cléa les suit.

Je la rattrape, lui accroche le bras.

"- Mais qu'est-ce que tu fais ? Je croyais que ça ne t'intéressait pas, la politique ?

- J'ai fait une promesse. Si tu veux être gentil, pour une fois, aide-moi à entrer.

Chantage affectif, menace voilée, impératif extérieur et promesse à tenir. Elle me manipule. Et ça marche. Je ne parlerai plus jamais de ses seins, ça me coûte trop cher. Ça me chamboule, ça la vexe. Elle fait de moi ce qu'elle veut. Trois fois, déjà. Mais à chaque fois que j'y pense... Stop, arrête, Loïc ! Obéis et n'y pense plus.

Je passe devant.

Pour qu'elle me sourie, qu'elle pardonne mes maladresses, qu'elle ne me fasse tout simplement plus la tête, j'abattrai les murs, je me glisserai sous la chaise du diable afin de lui attacher ses lacets, je lutterai à mains nues contre un lion.

Ou un grand type sale et ventru qui nous barre la route.

Chemise à carreau rentrée dans le pantalon, grosse ceinture à boucle voyante, jeans sales, bottes cuir. Une caricature de brute. Il porte une barre de fer dans une main, comme s'il s'agissait de la baguette d'un chef d'orchestre. Autoritaire et menaçant.

"- Vous n'avez rien à faire ici !"

Je me glisse juste sous son nez, je redresse la tête pour le fixer dans les yeux - Il est grand -. Je respire son haleine de chacal marin. Mes mains déjà s'activent. Ma tête retient son attention. Il me faut ses yeux, ses oreilles, sa concentration - s'il en a -.

"- Je sais, mon gros. On me dit ça souvent. Pourtant, j'y suis, même si... Là, je regrette. Tu pues de la bouche !

La colère le fait plisser les yeux. Il saisit enfin que je me fous de lui. J'ai toute son attention. Et il va m'écraser comme une omelette, une part de trufada, une saucisse bien cuite.

Je termine avec sa ceinture à temps. Son pantalon glisse.

Je n'avais fait ça qu'une fois avant, pour un pari, lors de mes brèves études à l'université à Nantes. Le videur avait rattrapé son fute avant que ça ne soit gênant. Il m'avait remercié par un œil au beurre noir. Mais les copains étaient rentrés dans la boîte. J'avais gagné le pari.

Pareil, cette fois. Cléa est déjà passée, je l'ai sentie, courant d'air décidé et pirate dans mon dos. Le gorille n'a rien vu, il n'en a que pour moi, et ses jambes qui risquent d'être très vite à la vue de tout le monde. Sauf qu'il n'y a personne. Que moi. J'ai intérêt à être rapide, parce que je me passerais bien d'un nouvel œil au beurre noir. Ou pire.

Je ricane un peu fort et pousse sur le vêtement, trop large, qui tombe un peu plus. Aux chevilles, cette fois. L'immonde hésite. Il me frappe ? Il protège son intimité ? Il appelle à l'aide ?

Trop tard. Je le pousse franchement. Il s'entrave, s'écrase. Je frappe du pied, dans le nez. Il lâche son pal d'acier, se prend les narines qui pissent le sang. Ses mollets nus sont liés. Un caleçon fatigué cache ce que je n'ai de toute façon aucune envie de voir. Il a perdu toute fierté. Il ne viendra plus m'embêter. Pas tout de suite. Gentil garçon. Je passe et rejoins ma femme qui m'attend au pied de l'escalier.

Elle sourit.

"- Tu es contente ? Je suis désolé pour ce que je t'ai dit, dehors. Tu me pardonnes ?

- Je ne sais pas. Je vais essayer.

Alors je m'incline, ouvre la main, le bras vers les marches qui grimpent, l'autre plié sur le ventre. Attitude servile ou galante, au choix.

- Ma reine."

Elle pouffe. Mi-colère, mi amusée.

Elle monte et j'ondule derrière elle. Nous connaissons les lieux. Le bureau au bout du couloir. Cléa entre sans frapper.

Ils sont plus de vingt assis en cercle, les tables et canapés repoussés dans les coins. Leurs techniciens ou communaux ou attachés parlementaires ou petit ami autour, debout. Je reconnais quelques maires et élus d'autres communes, les autres doivent être les gens influents sur le territoire. C'est le Conseil du pays. Ils ne nous avaient rien dit !

Je surprends le regard, gêné, presque en colère, de notre maire boissetois. Et celui, amusé du camarade Jo. Cléa s'installe dans un fauteuil comme si elle était chez elle. Je vois bien que notre présence gêne les édiles, mais que peuvent-ils dire ? Tout le monde la connaît à présent. Ils sont prêts à lui ériger une statue, non ? Ou peut-être j'ai juste imaginé ?

Je me place ostensiblement debout derrière elle, comme un garde-du-corps.

"- Nous savons tous ce que vous avez fait, l'un et l'autre, commence Marc, autoritaire. Mais votre place n'est pas ici.

- J'ai plus de deux mille femmes et presque autant d'hommes dehors, qui pensent le contraire. Oui, c'est pour ça que nous sommes là, à leur demande. Ils veulent que je les représente. Ils n'ont plus confiance. Et moi non plus. Bon, je n'ai rien demandé. Avant, je faisais un travail ou je me taisais la plupart du temps lorsque ça fonctionnait mal. Je voulais pas foutre la merde. Et je n'étais pas payée assez cher pour ça. Mais j'en ai marre. Alors, j'ai accepté de parler. Et dehors, ils sont d'accord. Donc, vous m'écouterez. Et j'assisterai à cette réunion si je veux. Quelqu'un a quelque chose à y redire ?"

J'en vois trois ou quatre qui s'apprêtent à répliquer, mais Jo est plus rapide. Il fait juste un bruit de gorge, près de la fenêtre, et un petit signe de la main. Les huiles se déplacent, en glissant vers l'ouverture qui donne sur l'arrière de la mairie. J'entends des exclamations étouffées. Je vais voir aussi, curieux.

La foule est là, qui attend, le front levé vers nous. Ils ont tous fait le tour pour se montrer, là, dessous. Nath, Margolette, Aglaé, Lola en tête et d'autres centaines derrière. Le club de fans de Cléa. Son armée à elle. Ses fidèles. Ceux qui croient qu'elle peut avoir son mot à dire, changer les choses. Après tout, pourquoi pas ? Je l'admire, dans son fauteuil. Marlon Brando avec des ovaires, Don Corleone en jupons, le parrain c'est ma reine. Oh, je suis si fier. Je retourne faire le planton dans son dos. J'espère qu'elle a déjà prévu la suite, parce que moi, j'attends avec jubilation. Vivement le prochain épisode !

Des protestations se sont élevées encore, mais elles manquaient de conviction. En vérité, je crois que les élus des temps anciens perdent petit à petit de leur influence. Beaucoup sont dépassés par la situation. D'autres personnes leur soufflent les décisions à mettre en place, et ils ne sont que le masque d'une autorité qui se dilue face à l'adversité et aux bouleversements. Les communautés n'ont plus besoin d'eux. Alors eux se désintéressent des communautés. Et donc des réunions sensées régir le territoire. L'arrivée de Cléa, et de son serviteur, n'est qu'un symptôme de plus de leur inefficacité. Ils pourraient se battre pour, ou contre. Mais ils n'ont plus envie de se battre. Je crois qu'ils n'en ont jamais eu vraiment envie. Sinon, le monde se porterait mieux. Leur compétence est souvent de se faire élire, pas de bien gouverner. Mais je digresse.

Un homme fin au crâne dégarni lance la séance.

"- Je suis Sébastien Nozère, maire de St Constant et conseiller départemental. Je vous remercie d'avoir répondu présent aujourd'hui à notre convocation. Nous devons évoquer trois sujets d'importance, et cette journée de rencontre est une occasion inestimable pour nous retrouver et en débattre. Tout d'abord, je vous rappelle que la Zone Massif Central est devenue une entité à part entière, dont nous occupons une infime parcelle, sur la bordure ouest. Il y a encore deux mois, notre population sur tout le massif était de moins de quatre millions. Désormais, avec les réfugiés des zones inondées, on doit frôler les douze millions, la plupart près des côtes, mais petit à petit, à cause des restrictions et de la promiscuité, de plus en plus de gens se dirigent vers l'intérieur. Si les ressources en bâtiments, en eau, en nourriture ont permis d'accueillir et de nourrir tous ces gens, ça n'est que temporaire. Nous sommes en train d'épuiser les réserves, les magasins, les silos, et rien ne garantit que les saisons qui viennent nous permettent de refaire les stocks. Autrement dit, la famine nous menace dès cet été. Tout dépendra du climat, imprévisible à présent, et de notre gestion de ces biens communs. Heureusement, la crue a aussi emmené à nous une quantité incroyable de gibier, sans compter les prédateurs. Et l'océan commence à nous délivrer sa manne. Les réserves halieutiques se sont développées très rapidement et les spécialistes estiment que cette courbe n'est pas prête de s'inverser.

- Sauf que les spécialistes estimaient la montée des eaux à un à deux mètres sur plus de cent ans..."

L'homme qui a pris la parole de sa voix rocailleuse et profonde est un vieux de vieux, affalé au fond d'un fauteuil au fond de la pièce. Malgré ses rides et son embonpoint qui s'étale sur ses genoux, il se dégage de lui une force peu commune, comme en témoignent ses mains posées sur les accoudoirs comme des battoirs de pierre.

"- Vrai, Gérard, mais là n'est pas vraiment le sujet. Vous pourrez poser vos questions ensuite, laissez-moi terminer l'ordre du jour, s'il vous plaît.

Donc, il nous faudra préparer et gérer au plus efficace les cultures, la chasse, la pêche et l'exploitation des réserves nourricières de notre territoire. Autrement dit, fouiller aussi toutes les maisons vides qui restent, les anciens hangars de transit, les greniers, à la recherche de la moindre boîte de conserve ou nourriture séchée. On ne doit rien laisser, car on ne sait pas de quoi on aura besoin.

Concernant la situation sanitaire, si l'hiver a frappé fort, très fort - on dénombre des centaines de morts sur le massif, juste à cause du froid et de l'isolement -, il nous a aussi préservé pour l'instant des épidémies ou maladies qui pourraient se développer au sein des populations affaiblies, sous-nourries, en manque d'hygiène et de confort. Pareil que pour la nourriture, il va falloir recenser nos ressources en médicaments, personnels soignants, vitamines, etc... Et si le printemps est chaud et humide, comme on le craint, alors, on va voir se développer une situation sanitaire très inquiétante. Des maladies tropicales, des infections, des virus. On ne sait pas. Il faut s'organiser au mieux.

Et je parle de tout ça à l'échelle du massif. Il ne s'agit pas que de nous. Des réunions semblables se tiennent actuellement sur tous les territoires. Nous sommes désormais une entité solidaire par nécessité. Il faut agir de concert si l'on veut s'en sortir sans trop de casse.

De même, l'énergie. Avec Aurillac et Saint-Flour, mais aussi dans une moindre mesure avec ce qu'il reste de Figeac, de Decazeville, avec Rodez, Limoges, il est prévu un grand plan de gestion de l'énergie. L'existant - les barrages, le solaire, l'éolien, les usines de méthanisation, les réserves de pétrole et de gaz... - est désormais entièrement sous gestion commune, sauf quelques sites encore occupés par des groupes armés. Mais notre gestion de la Compagnie de l'Ordre il y a juste quelques jours a montré l'exemple. On estime que ces poches de résistance ne tiendront pas plus de quelques semaines au maximum, quelque soit l'endroit. L'existant, donc, mais ça ne suffira pas. Un grand plan de développement d'usines de production électrique est donc en train de voir le jour. Nous aurons besoin de toutes les compétences dans ces domaines, ingénieurs, techniciens, artisans... à adapter à chaque territoire : installation, recyclage, gestion, distribution... C'est là une priorité, vous en avez bien conscience.

- Et le nucléaire, reprit Gérard ?

- Sous les eaux. La vallée du Rhône est entièrement irradiée, la Haute-Loire, l'Ardèche et la Drôme, entre autres, réfléchissent à évacuer leurs populations les plus proches du bras de mer qui a recouvert l'ancienne capitale des Gaules et de notre région. Les radiations sont, pour l'instant, étouffées par les flots.

- C'est ce qu'ils disent.

- C'est ce qu'ils disent. Donc, premier point, la gestion des ressources. Second point, l'énergie. Troisième point : les populations. Le nombre d'habitants du Massif Central a été multiplié par quatre. Les autres massifs sont sensiblement dans la même situation, et l'on peut penser que c'est le cas dans le monde entier. Toutes les terres émergées servent de refuge pour les derniers humains. Et bien, ça n'est qu'un début. Nous avons reçu des nouvelles d'autres survivants qui se sont rassemblés en mer sur des bateaux, des paquebots, des pétroliers, des porte-containers, des radeaux même. Ils sont des centaines de milliers à errer sur les océans. Des millions peut-être à travers le monde. En ce moment même, certains remontent le Lot, puis ce sera le Célé, avec les plus petites embarcations. D'autres ont débarqué sur les causses du Quercy, du Rouergue. Ces zones ne sont pas très peuplées, par très hospitalières, surtout à cette saison. Ils ne tarderont pas à venir jusqu'ici.

Une nouvelle vague de réfugiés arrive. Encore plus nombreux que la dernière fois, et bien mieux organisés.

Il faut décider de ce qu'on va faire."

Chapitre XXVIX - Une mission pour Cléa

How many roads must a man walk down

Before you call him a man ?

Yes, 'n' how many seas must a white dove sail

Before she sleeps in the sand ?

Yes, 'n' how many times must the cannon balls fly

Before they're forever banned ?

The answer, my friend, is blowin' in the wind,

The answer is blowin' in the wind.

How many years can a mountain exist

Before it's washed to the sea ?

Yes, 'n' how many years can some people exist

Before they're allowed to be free ?

Yes, 'n' how many times can a man turn his head

Pretending he just doesn't see ?

The answer, my friend, is blowin' in the wind,

The answer is blowin' in the wind [...]

(Combien de routes un homme doit-il parcourir / Avant que vous ne l'appeliez un homme ? / Oui, et combien de mers la colombe doit-elle traverser / Avant de s'endormir sur le sable ? / Oui, et combien de fois doivent tonner les canons / Avant d'être interdits pour toujours ? / La réponse, mon ami, est soufflée dans le vent, / La réponse est soufflée dans le vent. / Combien d'années une montagne peut-elle exister / Avant d'être engloutie par la mer ? / Oui, et combien d'années doivent exister certains peuples / Avant qu'il leur soit permis d'être libres ? / Oui, et combien de fois un homme peut-il tourner la tête / En prétendant qu'il ne voit rien ? / la réponse, mon ami, est soufflée dans le vent, / La réponse est soufflée dans le vent [...])

Extrait de Blowin' in the wind - Bob Dylan

Album The Freewheelin'Bob Dylan - 1963

Bien, ce petit Conseil communautaire le jour de Noël ! Tranquille, rapide, efficace. Une bombe, oui ! Tous les élus se sont réveillés d'un coup à cette nouvelle. Une nouvelle invasion de réfugiés : qui sont-ils ? Qu'apportent-ils ? Combien sont-ils ? Je vois briller des pensées guerrières dans les regards autour de la pièce.

Certaines finissent par s'exprimer :

"- On ne peut pas. Nous sommes déjà trop.

- Si ils sont sur l'eau, ensemble, depuis le début, alors, ils sont organisés, comme nous. Alors ils sont dangereux.

- Si ils viennent, c'est pour nous prendre ce qu'on a.

- Avant, c'étaient des gens d'à-côté, parfois de la famille. Mais là : des étrangers, est-ce qu'on parle la même langue, au moins ?

- Pourquoi ils ne sont pas venus avant ? Qu'est-ce qu'ils cachaient ?"

Et Cléa qui m'attrape la main, qui serre. Je sens qu'elle va faire une connerie. Enfin ! J'allais m'ennuyer, moi. Je serre ses doigts en échange, en signe d'encouragement. Je lève un bras, bien droit, bien haut, sans rien dire. Surtout ne rien dire. Ne pas rajouter au concert ambiant.

Un par un, ils s'aperçoivent de notre demande. Font semblant de l'ignorer, au début. Ils ont trop à dire, et nous ne faisons pas partie de leurs habitudes. Nous n'avons pas la respectabilité ni l'autorité pour être écoutés. Enfin, Cléa n'a pas. Moi, je suis un trublion, une mouche du coche, aucune importance. Mais Marc finit pas s'assagir. Gérard nous observe déjà en silence du fond de son fauteuil depuis plus d'une minute. D'autres rejoignent le mouvement. C'est long. Comme avec les enfants. Ils hésitent. Être le dernier à parler ou le premier à en faire trop ? Bataille d'égos. J'en ai marre. Je sors ma grande lame et ostensiblement, je la dirige vers l'un des derniers têtus qui parle toujours dans le vide, qui réclame l'armée, qui parle de bombes et de missiles, oui, pourquoi pas ? On serait débarrassé du problème. Le bonhomme a la mèche lissée sur le front, un costume parfumé, une bonne cinquantaine d'années qui ne se dissimulent plus, ni aux coins des yeux, ni au-dessus de la ceinture. L'exemple-type du mou pédant et insupportable. Ne me dites surtout pas où il a été élu ! Il éructe et postillonne. Puis il voit le coupe-chou s'approcher doucement de sa gorge, et personne ne réagit, ne prend sa défense. Certains sourient même. La peur l'étreint. Le silence est là. Je n'ai toujours pas prononcé un mot. Il balbutie deux sons. Se tait. Je retourne à ma place.

Cléa s'éclaircit la voix :

"- Dites-moi, pourquoi vous construisez un phare sur le clocher ? C'est bien pour guider les gens ? Parce qu'ici, il y a un havre, une halte, un repos possible ? Voire même du commerce, des échanges ? Une ville ?

Et ceux qui arrivent, vous êtes allés les voir ? Leur parler ? Qu'est-ce qu'on fout là à parler dans le vide alors que c'est ça qu'il faut faire en premier : on a besoin d'informations. Ensuite, ne croyez pas que vous pouvez les empêcher de débarquer, les faire sauter, les faire couler, les repousser au large. S'ils veulent venir, et qu'ils sont si nombreux, il va falloir s'y faire. S'ils sont méchants, on a plutôt intérêt à le savoir vite, mais pas pour paniquer. Pour s'organiser.

Mais souvenez-vous : ce sont des êtres humains qui ont souffert comme nous. Ils ont survécu, comme nous. Nous sommes frères, nous sommes sœurs aussi. Et c'est ça le message qu'il faut leur apporter. C'est certainement celui qu'ils attendent. C'est ce que j'espérerais à leur place. Sinon, je serais très déçue. Et je ne serais peut-être pas très aimable.

Alors, quelles informations réelles on a ? Ils sont un groupe, ou plein d'individuels ? Ils ont à manger ou pas ? Ils sont armés ou pas trop ? C'est inutile de tirer des plans sur la comète tant qu'on ne sait pas tout ça. Il faut envoyer une ambassade les rencontrer. Les espionner peut-être. Les surveiller dans tous les cas. Les préparer sûrement. Les préparer à vivre avec nous. Et il faut préparer les gens ici, aussi. Les prévenir. Ça devrait bien se passer.

- Vous n'en savez rien, rajoute avec hargne le petit roquet que j'ai menacé de ma lame, le bavard impénitent. Vous n'êtes qu'une...

Il hésite. Je me rapproche déjà. Un autre élu, plus âgé, pose une main apaisante sur l'avant-bras du bichon.

- Madame a raison. Ça va bien se passer. Il n'y a pas de raison."

Et là, je l'ai vu gros comme une maison, limpide comme de l'eau de source, logique comme une opération d'arithmétique, con comme une habitude de cantalou : qui pour représenter la communauté ? Qui fait chier le monde ici et serait la meilleure pour aller là-bas ? Comment mieux se débarrasser d'une gêneuse à grande bouche qu'en lui confiant des responsabilités humaines, sociales, dangereuses, lointaines ? Zut ! La voilà, la connerie. Le piège. Cléa, non !

L'homme continue :

"- Nous enverrons une ambassade. Et il faudra quelqu'un avec votre sensibilité et votre caractère pour diriger cette opération. Je souhaite que ce soit vous, madame, qui nous représentiez."

Le salaud ! Et je vois les autres élus qui acquiescent. Même Marc.

Cléa en reste bouche bée. Elle n'avait rien vu venir. C'est malin.

"- Moi ? Mais je ne sais pas me battre. Et...

- Et rien du tout ! Vous vous êtes battue pour vos enfants, puis pour vos compagnons du village, pour les femmes d'ici. Vous êtes encore venue vous battre à cette réunion. Vous aimez ça, sinon, vous seriez déjà rentrée chez vous, je me trompe ? Si vous, vous n'êtes pas une battante, alors, qui peut se prétendre de l'être ? Il ne fait aucun doute que vous et votre mari êtes les plus indiqués, je dirai même les plus "capés" pour ce rôle. D'ailleurs, on entend tellement parler de vous depuis deux mois qu'on dirait que c'est vous qui écrivez l'histoire en vous réservant les plus beaux rôles. Et ce ne sont pas vos fans qui font le pied de grue autour du bâtiment qui diront le contraire."

Cléa ne dit plus rien. Moi non plus, j'en tombe des nues. Dire que je voulais quitter le village, remonter à Pradeyrols, reprendre une vie normale (enfin, je m'entends...).

Au moins, je vais quitter le village, mais pas pour me reposer. Si Cléa part, je la suis, ça ne fait aucun doute.

Le retour jusqu'au convoi est silencieux, au milieu de la foule qui s'amuse et se retrouve, qui échange et rigole. Cléa et moi restons abasourdis. Finalement, nous prenons Lola et Yvon à part, plus Kamel, plus Simon, plus la moitié du club de hip-hop. Un truc intime et familial. C'est ça d'avoir survécu à l'apocalypse. La famille s'agrandit jusqu'à englober l'humanité entière, au moins les copains et les copines des enfants. Comme avant, en fait. Les mobylettes en moins. J'ai l'esprit qui déraille. Je n'arrive plus à réfléchir.

C'est Cléa qui explique :

"- Et finalement, j'ai réussi à obtenir de choisir mon équipe et de partir dans deux jours, le temps de se préparer. Mais pas vous, les enfants, c'est trop dangereux.

- Mais on ne vous laisse pas partir, maman. Et si vous ne reveniez pas ? Vous n'avez pas le choix, vous nous prenez avec vous. Souviens-toi : on reste ensemble. C'est ce que vous avez dit, après notre enlèvement. On reste ensemble.

- Il marque un point, ton fils.

- Ah non, Loïc, tu ne vas pas t'y mettre ?

- Ben, ça pourrait faire un voyage, comme pour des vacances de Noël ? On n'est jamais parti à Noël. Et puis, on va faire du bateau. Découvrir des choses. C'est pas comme si on avait une maison et une vie bien réglée. À Boisset, on est dans une situation temporaire, profitons-en pour explorer.

- Ensemble, susurre ma belle d'un air pitoyable, vous êtes sûrs ?

- Ouais, hurlent de concert Yvon et Lola !

- Et on prend Le chien avec nous."

Vendredi 27 décembre. Boisset. Place du village.

On se croirait à un départ de colo, sauf que les enfants, c'est nous, et les moniteurs aussi. On n'a pas intérêt à se louper.

Cléa a réuni son équipe de bras cassés, qui sera complétée à Maurs par des volontaires d'autres villages. Depuis deux jours, une foule de gens se sont présentés à notre porte pour rejoindre le convoi. Une fois de plus, la nouvelle a été plus rapide qu'un courant d'air, et elle a enrhumé tout le pays.

Cléa a poliment refusé ces candidatures et renvoyé les gens chez eux, non sans leur transmettre des consignes à répandre parmi leurs proches. Je ne reconnais plus ma femme. Elle agit comme Churchill cherchant à reprendre l'Europe des mains des nazis. Elle calcule, elle discourt, elle oriente. Elle dit :

"- Je ne peux pas prendre plus de gens avec nous. Nous sommes une ambassade, pas un groupe de combat ou d'extermination. Mais vous pouvez être utile en restant ici. Vous pouvez agir, et préparer la suite.

Il faut envisager l'arrivée massive de nouveaux migrants pour le printemps : trouver des lieux pour les abriter, des tâches à accomplir, un environnement où exister. Comme si c'étaient des cousins qui reviennent de loin. Les accueillir dignement pour qu'ils trouvent leur place et ne deviennent pas une charge.

Il faut aussi se préparer au pire : ils pourraient être une nouvelle Compagnie de l'Ordre. On n'en sait rien, même si je n'y crois pas trop. Enfin, j'espère. Donc, où on cache les anciens, les enfants ? Est-ce que tout le monde sait se servir d'une arme ? Est-ce que les routes sont dégagées pour aller d'un endroit à un autre, s'il y a besoin d'aider un autre village ? Surveiller encore plus les routes, les canaux, pour ne pas être surpris. Renforcer les barricades...

Répandez ces consignes et attendez-nous. Si tout se passe bien, on reviendra avec le soleil, et avec des amis."

Je ne pense pas qu'ils retiennent tous la totalité des recommandations du Général Cléa, bien que certains aient pris des notes. Mais s'ils n'en font qu'un bout chacun, ça sera déjà bien.

Du coup, il y a du monde à notre départ. Même Roméo est sorti de sa convalescence pour faire quelques pas dans la neige glacée qui traîne encore sur les pavés de la place.

Le temps est maussade, couvert d'un manteau gris et épais. Humide et froid. Les 4x4 communaux fument sur le parvis.

Nous prenons place.

Tony, Cléa et Lola devant ; Yvon, Kamel et moi derrière, enfin Nath et Simon sur la dernière banquette, Le chien dans les pattes.

Le village nous salue de la main, comme si on partait traverser le désert dans un voyage sans retour. En fait, on va juste vers le Lot et la Dordogne. Vers le lit de la Garonne. Une balade. Sauf que la majeure partie de ces terres est sous l'eau, et que les gens qu'on pourrait y croiser ne sont peut-être pas tous sympathiques. On a tous déjà vu tellement d'horreurs ces deux derniers mois. On s'attend à tout.

Maurs-sur-Mer est en effervescence. La foule liée à la foire, toujours. Mais désormais, il y a aussi tous les gens qui sont venus nous encourager. Une haie silencieuse de têtes et de corps de toutes sortes : des grands, des petits, des enfants, des gros, des maigres, des noirs, des bronzés, des pâles. Toute une foule de gens d'ici et de réfugiés arrivés il y a moins de deux mois, fuyant la montée des eaux. Nous retournons vers l'océan. Nous portons leurs souvenirs, leurs regrets, leur histoire à rebours. Nous symbolisons clairement la fin de leurs illusions. Ils nous regardent partir tristement. Il n'y a plus d'espoir de voir revenir le monde à ce qu'il était avant. Certains se détournent déjà, repartent vers leur nouveau village d'adoption. Nous observons notre société se créer sous nos yeux. Et c'est douloureux.

La mer clapote, gentiment étale sur toute la largeur de la vallée.

Le Conseil communautaire nous attend devant la jetée, en compagnie d'un groupe équipé pour le baroud. Neuf autres personnes feront partie du voyage. Je ne les ai jamais vus, mais Tony et Simon semblent en connaissance. Au moins pour la plupart. Les autres sont des réfugiés. Quatre femmes et cinq hommes en tout. Entre vingt et cinquante ans. Ils ont l'air solide. Ils sont armés encore plus que nous. Ça fait trop de prénoms à retenir d'un coup. Je devrais essayer les numéros ? C'est tentant...

Chez les élus, il y a Sébastien Nozère, et cet autre homme qui a désigné Cléa, et Gérard, encore plus impressionnant debout que dans son fauteuil. Ils nous font le topo avant le départ :

"- La marée va bientôt redescendre, mais vous avez le temps d'avancer. Vous prendrez le bateau pour suivre le Célé, jusqu'à rejoindre le Lot, et après, ce sera à vous de voir. Nous n'avons pas beaucoup d'informations sur les causses et toutes ces zones : qu'est-ce qui est inondé, combien d'habitants sont restés, avec quelles intentions ? Et encore moins sur ces gens qui arrivent : ont-ils débarqué, où, à combien ? Par contre, sachez que les principales communautés du Massif envoient eux aussi des ambassades de leurs côtés. On ne croit pas que tous ces réfugiés en bateau fassent partie d'une même communauté, il y en a dans le nord, dans le sud, sur le Rhône, de tous les côtés. Ce sont plutôt pleins de petits groupes, pas forcément homogènes. Ils sont peut-être arrivés à court de nourriture ou d'eau potable à peu près en même temps ? Il faudra vous méfier de ceux que vous rencontrerez. Souvenez-vous que nous, sur les terres émergées, sont sommes une même famille. Nous agissons ensemble. Vous n'êtes pas seuls."

J'applaudis lentement, avec beaucoup de sarcasme dans l'attitude devant ce discours ampoulé. "- Vous n'êtes pas seuls." On dirait le colonel Trautman à John Rambo avant de l'envoyer en mission suicide seul face à toute l'armée viet et coléreuse... L'autre ne relève pas. Il nous invite plutôt à prendre place sur l'espèce de boutre en bois qui doit nous mener le long des vallées jusqu'au terme des terres émergées.

Deux marins nous aident à franchir le bord, Jean et Jeannot, père et fils. Ils nous invitent à nous installer sur le pont de leur fameux deux mats fin comme un oiseau, hisse et ô : dix huit aventuriers, deux marins. Et un chien.

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