Le nouveau roman de Luc Guérant « La Grande Île »

Rendez-vous ici pour la pré-publication de La Grande Île dès début janvier 2018 !

Introduction à La Grande Île :
Résumé

L'an dernier, j'ai écrit un polar qui se déroulait à Boisset. Cette fois-ci, j'ai voulu hausser un peu le challenge. On y retrouve Loïc et sa famille, Marc, Simon et quelques autres, plus de nouveaux personnages, inspirés des "vraies" gens de la commune, ou de mon imaginaire. À chacun de se reconnaître, ou de s'inventer en découvrant ces rôles que je me plais à créer.

À nouveau, le roman est en cours d'écriture. Il n'est pas terminé alors que sa publication débute. Et je ne connais pas encore son dénouement.

Par contre, tout le reste a changé : littérature de genre toujours, mais pas du polar. C'est une histoire de catastrophe naturelle et climatique, un roman post-apocalyptique. La fin du monde à Boisset. Voilà une idée intéressante... Mais ce qui me motive, ça n'est pas la destruction de l'espèce humaine, c'est plutôt sa reconstruction. Ce qui fait société dans un microcosme rural et montagnard. Ce qui fait de nous des êtres humains, un collectif, une force de rêve et d'évolution.

C'est donc un roman forcément optimiste, inspiré d'un constat forcément pessimiste sur notre société et tous ses travers...

Luc Guérant. Le 13 novembre 2017

Oiseaux de Sang à Boisset est sorti en juin 2017 chez les éditions Maloloire

Saxifrage est sorti en mars 2017 chez 5 Sens éditions

Il pleut depuis plus de quarante jours et, quand ça s'arrête, j'apprends que les glaces des pôles fondent soudainement. Les eaux montent et emportent tout sur leur passage.

Sauf nous : on est trop haut. C'est le Massif Central, ici. C'est même le Cantal, juste au bord...

Il faut alors gérer l'hiver, la connerie humaine, les réfugiés, les militaires bornés et la promiscuité.

La violence se déchaîne, la solidarité, ma fille se rase les cheveux, mon fils veut créer le club de hip-hop de l'apocalypse, ma femme devient leader et révolutionnaire et moi un assassin. J'avoue que je perds pied.

Heureusement, il reste l'amitié et l'humour voire l'amour, et la trufada.

Il reste le rêve et la foi en un monde meilleur, toujours.

On ne va pas se plaindre, la plage est à deux pas, car on vit désormais sur une île.

LA Grande Île.

Introduction
L'hospitalité n'est pas un choix, une décision, c'est une loi, celle qui ouvre la possibilité de l'accueil. (…) Elle n'est pas le produit d'un raisonnement, on ne la démontre pas, on la déclare. C'est un coup de force, un axiome, l'invention d'un nouveau langage qui peut s'inscrire dans des traditions ou des fidélités mais les déborde, comme il déborde la pensée purement politique ou la langue courante. Tout commence donc par la paix, même si, dès le départ, cette paix, confrontée au tiers, peut être oubliée, rejetée, transformée en guerre, en hostilité. Jacques Derrida – De l'hospitalité, 1997 _____________________   Sublimation Nom féminin (bas latin sublimatio, du latin classique sublimare, élever) - Passage d'un corps de l'état solide à l'état gazeux - Littéraire. Transformation des pulsions internes en des sentiments élevés, en de hautes valeurs morales ou esthétiques : sublimation des instincts. In Larousse.fr
Partie I – La glace fond | Chapitres 1 à 10

I – Un jour plus vieux

Les courants océaniques, en se réchauffant, vont "attaquer" les barrières de glace par en dessous. Les chercheurs De Conto et Pollard ont mis au point un modèle du climat qui prend en compte la fonte des glaces causée à la fois par ce réchauffement de l'océan, mais aussi par la montée des températures atmosphériques, qui fait fondre la glace par le haut. Selon ce modèle, les étendues d'eau fondue qui se forment sur la surface de la glace vont souvent s'infiltrer par des failles. Cela peut alors entraîner une réaction en chaîne qui va casser des pans entiers de cette glace, et exposer ainsi des falaises glacées à un effondrement sur leur propre poids.

JP Fritz – chroniqueur sciences au Nouvelobs.com

31 mars 2016

Lundi 11 novembre.

C'est férié.

De toute façon, il pleut.

Alors autant rester à la maison.

En vérité, il pleut tout le temps. Ça n'est plus un automne, c'est un seau qui fuit. Les montagnes deviennent des marécages, même les rochers fondent. Ça dure depuis la fin de l'été. Ça n'est pas jardinier que j'aurais dû faire, c'est maître-nageur.

Ma nouvelle vie professionnelle avait pourtant bien commencé, au printemps. Le bouche-à-oreilles, juste le bouche-à-oreilles. Et deux premiers clients pour une remise en état de leur espace vert. Et deux autres clients pour des travaux réguliers. J'avais hésité longtemps à créer mon entreprise, mais là, il fallait y aller. J'ai passé le pas et jusqu'à fin juillet, j'ai bien travaillé. Suffisamment. J'ai appelé mon entreprise "Saxifrage" comme mon premier roman, publié l'an dernier. Comme ces fleurs aussi, qui brisent la pierre de leurs racines, qui recolonisent le béton, les voies ferrées, les friches industrielles.

Restait plus qu'à voir l'automne.

Et l'automne, c'est maintenant. Et c'est mouillé. Les remises en état sont faites, il y a moins de boulot avec ces premiers clients. Le bouche-à-oreilles s'est enrhumé. Et, bien-sûr, la motivation à aller dégueulasser les terrains avec mes bottes et les roues patinantes de mon fourgon a baissé soudainement. Bref, je ne travaille plus beaucoup. Du coup, je me suis remis à écrire.

C'était ça ou regarder tomber la pluie. Et me plaindre du temps qui passe et de la météo qui fout le camp, comme tout bon français qui s'ennuie ou commerçant qui travaille - on peut aussi inverser les propositions…-.

Ça bouge à l'étage. C'est férié aussi pour mes p'tits collégiens à moi. Ils profitent de la grasse mat' offerte, les coquins. Ils vont demander à aller faire des courses pour remplir les placards. Mais si c'est férié, c'est férié aussi pour les courses. Ils ne veulent pas comprendre ça. Je vais plutôt leur proposer d'aller à la cérémonie de commémoration de l'armistice. Ils seront moins motivés, d'un coup. Ça fera un petit chantage pas méchant. Et une piqûre de rappel de l'histoire, ce qui ne fait jamais de mal. Et j'aime bien les embêter. Mais je n'ai pas envie d'aller à la cérémonie moi-même. J'ai plein d'autres choses à faire, ou à ne pas faire. Et puis de toute façon, il pleut.

C'est fou ce que ça agit sur le moral. Si ça continue, à cause de la pluie, on va avoir une vague de suicides, ou un bond dans la consommation des ménages sur internet. Pauvres livreurs. Les gens n'osent plus sortir, avec ce temps, mais ils ont besoin de consommer (fringues, bouffe, électronique, nouveau cabanon de jardin…). C'est l'opium du peuple, la consolation suprême. Et c'est le livreur qui fait le travail, et qui s'embourbe dans les campagnes.

Le pire, c'est que c'est partout pareil. La France, l'Europe, la Russie, l'Inde, l'Afrique, même en Amérique : crues, inondations, effondrements… Depuis deux semaines, les catastrophes s'accumulent à travers le monde. Même la Hollande, chez nous, les pros du niveau de l'eau : ils prennent des mesures pour protéger leurs polders et réguler la montée des eaux sur leurs terres agricoles. Le prix de la tulipe va augmenter cet hiver. De toute façon, ça n'est pas la saison de la tulipe. C'est la saison du poireau et de la patate.

"- Tiens, chérie, un bouquet de patates.

- Oh merci, chéri, c'est trop gentil d'y avoir pensé…"

J'ai les idées qui divaguent. Vague-pluie-eau. J'ai presque la nausée. Un mal de mer à 600m d'altitude, on croit rêver. Ça doit être prémonitoire.

Heureusement, mon fils en pyjama vient me changer les idées. Il râle déjà parce qu'il n'y a plus de pain de mie à glisser sous sa pâte à tartiner. Tant pis. C'est férié. Un bon jour pour se passer de pain de mie. C'est l'armistice aussi pour la pâte à tartiner. Qu'il se débrouille. Il a onze ans, après tout.

"- Papa, si on faisait des crêpes ?"

Au début, c'était des pluies intermittentes. Un coup soleil, un coup nuages, un coup pluie, comme un duvet humide qui noie tout, en douceur, mais avec beaucoup d'insistance. Et puis, les précipitations se sont accentuées.

Ici, c'est le Cantal. La pluie a tendance à s'évacuer très vite, les multiples rivières sont là pour ça. Mais plus bas, plus au sud, plus à l'ouest, ils commencent à avoir des problèmes : les champs sont inondés, des petites routes deviennent impraticables. Les maisons neuves trempent dans leur jus, jolis pavillons tous identiques et tous à la queue-leu-leu dans les anciens marais remembrés, à la périphérie des bourgs. Tous mouillés !

Des évacuations sont en cours, des relogements temporaires dans des gymnases, dans les familles… La situation n'est pas joyeuse.

Et rien ne permet d'espérer l'accalmie. Les satellites eux-mêmes commencent à rouiller dans l'espace tellement ils annoncent d'eau sur le monde. Il pleut en Antarctique, il pleut dans les déserts, il pleut dans les verres de pastis sur la Canebière et les Marseillais demandent : mais d'où elle vient toute cette eau ?

D'après quelques scientifiques bien informés, il semblerait que l'alliance des gaz à effet de serre, du réchauffement climatique général de la Terre, des courants marins pollués et réchauffés par l'activité humaine… Tout ça attaque les banquises et provoquent une "sublimation" de la glace, qui se transforme instantanément en vapeur pour alimenter les nuages, ce qui augmente l'effet de cloche, de serre : le couvercle sur la casserole. Les banquises fondent et s'écroulent dans les océans, mais se dissolvent aussi dans les nuages. L'eau arrive par en haut ET par en bas. C'est une douche avec jets remontant, sauf qu'on n'a rien demandé et que trop de propre fragilise la peau. Je devrais arrêter de me laver, la pluie le fait pour moi.

D'après d'autres scientifiques bien informés aussi, et surtout bien rémunérés par l'industrie et les lobbies financiers, rien de tout cela ne serait vrai. C'est un cycle naturel. On n'y peut rien. Personne n'est responsable, ou alors Dieu, alors, à quoi bon lutter ? Il vaut mieux acheter le nouveau short moulant et coloré Desigual, les comprimés anti-vergetures des laboratoires Filtonfric et les douceurs au tranxène étanche pour voir la vie en rose. Ça va passer, faites-nous confiance…

En attendant, la météo est complètement détraquée et je ne voudrais pas vivre sur une petite île du Pacifique en train de disparaître sous l'océan de la confiance capitaliste.

Je vis sur une crête d'une petite montagne usée jusqu'à l'os dans le sud-Cantal, près du Lot et de l'Aveyron. C'est tranquille et le réchauffement climatique, pour l'instant, c'était surtout des oliviers plantés dans les jardins et les colonies de chenilles processionnaires qui se répandent plus vite que les bonnes nouvelles.

Mais ici aussi, ça va changer.

A la maison, le Monopoly tient la table, et Yvon est distrait. Alors il râle, parce que nous passons chez lui sans payer. Lola se moque, il enrage. Ça va finir en pugilat. Cléa, ma chère et tendre, bosse sa licence, au calme dans le bureau. Elle a repris une formation à distance, avec la motivation d'un lapin devant une saucisse de Francfort.

En fait, je ne suis pas sûr d'aimer jouer au Monopoly avec mes enfants. Peut-être que les jeux d'argent, ça finit toujours par dénaturer les relations. Je me surprends à jalouser ma fille qui pose un hôtel sur Rue de la Paix (mais où a-t-elle trouvé tout cet argent ?) et à ne pas respecter mon fils parce que l'argent lui file entre les doigts : futur chômeur !

Bon, avec ce temps, à part alimenter le poêle à bois, il n'y a pas grand-chose à faire. Surtout un jour férié…

L'après-midi s'étire langoureusement. La pluie remplit le ciel de ses sombres nuées. Le bois crépite.

J'invente un nouveau chantage pour que les enfants fassent leur part de travail ménager : le saladier et la poêle des crêpes ne rentrent pas dans le lave-vaisselle, ils trempent et attendent leur coup d'éponge. Quelle injustice ! Ils devront les laver. Ils acceptent la tâche ardue mais nécessaire puis prétextent une douche, un caca, un chat à caresser, le sac à préparer pour demain, et ils disparaissent. Je me retrouve seul dans la cuisine. Ils m'ont eu. La table est pleine de billets et de petites maisons rouges et vertes, au milieu de leurs jardinets composés des restes du goûter. L'évier déborde. Le seul soutien que j'ai désormais, c'est la chatte sur le banc qui m'observe et espère un truc de spécial à grignoter, genre boulette de beurre, bout de poulet, ou même des pâtes froides. Elle pourrait peut-être essuyer la vaisselle ?

J'allume la radio, ça me fera de la compagnie. Je trempe mes mains dans l'eau stagnante de l'évier tandis que la voix connue d'un journaliste énumère les titres de l'info :

"- Il semblerait que l'accélération de la fonte des glaciers ait dépassé les pires prévisions. Deux blocs de glace de la taille de l'Europe viennent de se décrocher de la banquise au large du Groenland et une masse similaire s'éloigne de l'Antarctique. On n'a jamais vu de glaciers si gigantesques se décrocher si vite, ni en blocs si compacts. La chute de ces mastodontes et leur libération dans la mer a déjà provoqué une série de vagues de près de trente mètres de haut qui se ruent à environ soixante kilomètres par heure vers les continents. L'Europe du Nord, la Russie, l'Océanie, l'Afrique et l'Amérique du Sud passent à l'instant en alerte tsunami. Il ne reste que quelques heures avant que ces raz-de-marée ne déferlent sur des zones à forte densité, des territoires qui ne sont pas préparés à ce type de catastrophe. On s'attend à une panique monumentale. Les autorités transmettent des consignes de sécurité, dont voici la teneur…"

Oups. Je me suis coupé avec un couteau caché sous l'eau sale et remuée de mon évier. Le sang s'étale à sa surface comme une flaque d'huile brune qui part en gouttelettes et en colore les remous.

Prémonitoire, je disais…

II – Un réveil échelonné

"There is no plan B, because we do not have a Planet B."

Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations Unies.

New York, Septembre 2014

Sublimation

Nom féminin (bas latin sublimatio, du latin classique sublimare, élever)

- Passage d'un corps de l'état solide à l'état gazeux

- Littéraire. Transformation des pulsions internes en des sentiments élevés, en de hautes valeurs morales ou esthétiques : sublimation des instincts.

In Larousse.fr

Mardi 12 novembre. Hameau de Pradeyrols. Boisset.

Alt. 576m.

Tiens, il pleut.

A six heures, j'ébouillante mon eau pour le thé, j'allume l'ordinateur pour écrire, j'ouvre aux chattes de la nuit pour qu'elles sortent. Normalement, c'est l'inverse, elles dorment dehors, et je les rentre matin. Mais, depuis que le froid accompagne la pluie, c'est dur pour tout le monde. Elles font leurs besoins dehors. Elles n'utilisent la litière dedans que lorsqu'elles veulent nous embêter, ou alors s'il neige, bref, pas trop.

Je remonte réveiller mes deux collégiens blottis sous leurs draps. Des trucs tout chauds qui ne veulent pas se lever, même à les triturer, les retourner, leur soulever une paupière. Je n'ai jamais aimé réveiller les gens qui résistent. Un blocage, un effroi, quelque chose comme ça. Un mauvais souvenir de ma première vie de couple. La peur du gendarme et d'être celui qui exerce l'autorité. L'horreur de me révéler l'empêcheur de rêver. La capacité de l'être humain à résister. Fuck off, no pasaran ! Et comme disent les Inuits : "- S'il a besoin de dormir, pourquoi l'en empêcher ?" Bref, ça me met dans tous mes états s'il faut insister.

Alors, il ne me reste plus qu'une solution, la ruse ! D'abord, attraper un félidé, qui ne va pas tarder à ramener sa fraise de l'autre côté de la porte vitrée. Il pleut, ils vont rentrer vite. Ensuite, le coller, même mouillé, sur un lit. Et c'est tout. Car l'être boudeur et pelotonné sous sa couette, tel un tendre zombie, sort une main, un bras, et caresse le ronronnant. Bizarrerie de l'enfance (l'adolescence)… Et ça marche aussi bien avec le garçon que la fille.

Mais du coup, ça prend du temps de les réveiller, et il faut encore qu'ils déjeunent, se brossent les dents, se coiffent (Lola), choisissent leur pantalon (Lola), farfouillent la tablette (Yvon) : "- Pas d'écran le matin ! – Attends, juste un truc à vérifier…" S'habillent, se recoiffent (Lola), changent de pantalon (Lola), ferment cette tablette (Yvon) : "- Tu n'as pas le droit, le matin ! – Ouais je sais…" et que je les expulse dans la rue noire et obscure à marcher dans les flaques vers leur arrêt de bus. Sept heures. Fini. Sont partis.

L'océan n'a pas atteint Pradeyrols.

Mais qu'en est-il du reste du monde ?

Les infos se bousculent sur l'écran. Des images d’amateurs et de professionnels se succèdent dans une ronde s'accélérant. Le glacier, des vagues comme des immeubles qui s'abattent sur les terres, des champs et des villes recouvertes. Les hélicoptères filment la transformation du monde, à l'abri dans les airs. Mais j'entends un journaliste déclarer qu'il ne sait pas où il pourra se poser : même les toits des immeubles les plus hauts ont été recouverts. Il lui reste pour moins d'une heure de kérosène. La mer est trop agitée pour s'y jeter, et les rares bateaux encore flottants semblent sans pilote, fétus de paille emportés par le courant.

Mon thé refroidit.

La vague atteint tout juste le nord de l'Europe, après avoir frappé l'Islande et la Norvège (remarquablement protégée par ses montagnes). Le Danemark, les Pays-Bas et tout le sud de l'Angleterre sont noyés. La Belgique va bientôt tremper ses frites à l'eau de mer et Paris est évacuée !

De l'autre côté de l'hémisphère, l'Australie, l'Afrique du Sud, le Chili, l'Argentine subissent les assauts de leurs vagues à eux, encore plus dévastatrices. Les côtes sont rocheuses, moins peuplées pour la plupart, mais les villes sont écrasées par la violence de la submersion, sans parler des petits ports de pêche isolés dans les criques. L'idée même d'évacuation leur est inconnue. Les gens n'ont pas les moyens, ni même le temps de se mettre à l'abri. Les terres sont lavées à grande eau, ménage radical, et gare aux êtres minuscules qui traînent sur le chemin.

Bientôt ce seront la Russie, le Canada, Madagascar, le Brésil, la Malaisie…

Les dégâts sur les côtes et les infrastructures se comptent en millions, voire en milliards, voire les commentateurs ne savent plus très bien quoi dire. En tout cas, ce sont bien des millions de personnes qui sont touchées, dévastées, emportées.

Et je retiens la phrase d'un océanographe qui me fait froid dans le dos :

"- Les premières vagues sont un signe avant-coureur. Contrairement aux tsunamis qui ne font que passer, ceux-là pourraient bien rester : le niveau de l'eau ne redescendra pas. Il va même augmenter sensiblement durant les prochains jours, voire les prochaines semaines, atteindre des niveaux que personne n'avait prévus. Car derrière les glaciers monumentaux qui viennent de s'effondrer, il y a des millions d'années de glace qui attendent leur tour, et qui sont déjà en train de fondre."

Je pense aux enfants. Je n'aurais pas dû les envoyer au collège. Quitte à mourir, autant rester ensemble. Quitte à mourir, je réveille Cléa ? C'est peut-être mieux qu'elle dorme encore un peu. Mais si une vague arrive jusque chez nous ? Je baigne dans mon indécision quand la porte s'ouvre. Des torrents de pluie accompagnent mes collégiens et s'écoulent sur le carrelage, portés par le vent et les enfants frigorifiés.

"- Y avait un barrage des gendarmes sur la route. Nous ont dit de faire-demi-tour. La chauffeuse a dit plein de gros mots, puis elle nous a tous ramenés, un par un.

- Je suis content que vous soyez là. C'est la catastrophe dehors, alors c'est mieux qu'on reste ensemble."

Justement, Cléa descend, ensommeillée, étonnée de retrouver nos deux monstres tout dégoulinants dans l'entrée.

"- Mais qu'est-ce que vous faites là ? Y a eu un accident ?

- Viens, Doudoud, tu vas comprendre…"

Ordinateur sur la table. Internet chauffe sur l'écran. La bouilloire nous rappelle que l'eau n'est pas que catastrophe, et la cafetière à piston qu'on peut la maîtriser.

Mais ça, c'est dans la maison, parce que dehors, dans le monde, les images continuent à affluer sur tous les drames de ce déluge aussi subit que dévastateur. Cléa reste silencieuse, une tartine à la main, dont le miel doucement s'écoule et forme une petite masse gélatineuse sur la table. Son café suit la même route que mon thé à moi : il refroidit sans que personne ne songe plus à le boire. Nous voilà tous les quatre sur le banc, subjugués, horrifiés, hypnotisés.

Les spécialistes hautement qualifiés sont perdus. Personne n'avait osé ne serait-ce qu'imaginer le plus petit bout d'une théorie de ce type. Tout va beaucoup trop vite, beaucoup trop fort. Les océans devaient monter de un à deux mètres au cours des cent prochaines années, pas tout submerger en quelques jours. Mais le phénomène est réel, qui s'étend, et s'aggrave. Car la chute des glaciers, le bouleversement des courants marins, les vagues qui se succèdent entraînent des modifications des masses d'air, du taux d'humidité, des effets de serre sur les pôles.

Et puis un sismologue interviewé nous donne les derniers mots du média le plus ludique et interactif jamais créé par l'homme :

"- Il est à craindre des mouvements des plaques terrestres, et donc des tremblements de terre, des changements de niveaux dans les sols, et une montée des eaux exponentielle."

La connexion s'éteint.

Une vibration sourde comme des fourmis dans les pieds.

Les chats se précipitent dans nos pattes, effrayés.

La vibration s'accentue. Un réflexe d'un autre temps me fait crier :

"- Sous la table, tout le monde !"

Tandis que les pots de confiture et de pâte à tartiner dégringolent de la table, nous nous glissons précipitamment dessous, nous blottissons comme nous le pouvons les uns contre les autres, les enfants attrapent même les chats tout tremblants et un son déchirant nous emplit les oreilles.

Je ne sais plus si c'est mon corps qui tremble ou le monde. Je ne sais plus si ce sont mes oreilles qui hurlent ou le monde. Je pense à mes enfants que je protège tant que je peux de mon corps arque-bouté et une pensée fugitive me traverse l'esprit :

Je ne veux pas mourir dans mon vieux pyjama troué ni avec les dents sales.

Il va donc falloir s'en sortir…

III – Miraculés

1. Le Seigneur dit à Noé : Entre dans l'arche, toi et toute ta maison ; car je t'ai vu juste devant moi parmi cette génération.

2. Tu prendras auprès de toi sept couples de tous les animaux purs, le mâle et sa femelle ; une paire des animaux qui ne sont pas purs, le mâle et sa femelle ;

3. Sept couples aussi des oiseaux du ciel, mâle et femelle, afin de conserver leur race en vie sur la face de toute la terre.

4. Car, encore sept jours, et je ferai pleuvoir sur la terre quarante jours et quarante nuits, et j'exterminerai de la face de la terre tous les êtres que j'ai faits.

Genèse, chapitre 7, verset 5

"- Devant toute cette eau, j'ai décidé d'arrêter d'en boire !"

Témoignages de survivants au Second Déluge.

Mardi 12 novembre. Toujours.

Alt. 576m, aux derniers relevés.

Le jour se lève. La pluie s'est arrêtée. Le soleil surgit entre les nuages et illumine les bordures des volets, vient caresser le sol du salon, de la cuisine, le plafond. La poussière de plâtre recouvre tout d'un voile sale et sec, j'en ai sur les lèvres, sur les paupières. Je respire. Je suis vivant.

Un garçon toussote tout contre mon épaule. Je m'aperçois que ma Lolette a déjà les yeux ouverts, fixés sur le vide, sur la porte ou au-delà. Je remue, ankylosé, et secoue Cléa qui émerge elle aussi d'un brouillard poussiéreux.

"- Ça va, tout le monde ? Rien de cassé ? Je veux entendre vos voix ! Lola ?

- Oui, ça va ! Pourquoi toujours moi ?

On se regarde avec Cléa, les cils encore collés de plâtre, avec la même expression : même après la fin du monde, notre fille continue sa crise d'adolescence contre l'autorité et les contraintes de toutes sortes. 14 ans. L'apocalypse devra attendre qu'elle soit recoiffée !

- Parce que t'es une ado susceptible et un peu parano, mais je t'aime…

- Moi aussi, je t'aime, papa, mais là, on a du retard sur le ménage.

- Moi, je m'occupe de la chasse, clame Yvon, en s'extirpant de sous notre table en chêne.

- Et nous, les femmes, on fait la vaisselle, c'est ça ?

Sa mère susurre et ça devient dangereux. Il le sait. Il hésite.

- Il va bien falloir aller chercher à manger, non ?

Je lui pose très virilement une main sur l'épaule :

- Pas en chassant, pas tout de suite. D'abord, les dégâts. Puis les voisins. On peut peut-être aider. Ensuite, les courses, et après, la chasse, s'il le faut. Mais en premier, vérifiez l'eau, l'électricité, le téléphone, on ne sait jamais. La cuve de mazout aussi, dans la chaufferie. Moi, je vais voir chez Margolette…"

Margot Ellant est notre adorable voisine. Certains ont un croquemitaine à côté de chez eux, qui effraie les enfants. Nous, on a Margolette, qui les rassure. Si on s'en va, elle surveille l'électricité après l'orage, elle nourrit les chats. Et certaines soirées, lorsqu'ils étaient plus jeunes, on laissait les enfants seuls, avec pour consigne de ne pas hésiter à aller la voir si ça n'allait pas. Du coup, ça allait bien, puisqu'ils allaient la voir…

Un chat gratte à la porte. L'autre s'est sauvé je ne sais où.

Je tente une sortie. La porte est un peu dure à ouvrir, le montant a dû vriller. Mais elle était déjà dure avant, ça nous fera une excuse pour la faire changer… S'il reste un propriétaire et des lois de propriété après ça. La chatte se faufile devant moi, pressée de retrouver l'extérieur. Je comprends pourquoi : le ciel est d'un bleu irréel.

"- Venez prendre l'air et voir ça…"

L'herbe brille de toute cette pluie qui est tombée depuis le mois de septembre. Elle est grasse et haute, et s’ouvre de fleurs comme en été. Toute détraquée elle aussi. Ses verts respirent et se piquent d’éclats de lumières rouges, blanches, comme autant de pierres précieuses. Des mini-bombardiers et des voiliers des airs aux ailes majestueuses volettent de fleurs en fleurs, dans un vrombissement pressé et libérateur : les insectes rattrapent le temps perdu. Même en novembre, on peut avoir quelques heures d'été indien, ici dans le Cantal. Et c'est magnifique.

J'observe, figé. Je ne bouge plus.

Ma femme a plus les pieds sur terre que moi, elle me pousse.

"- Loïc, va voir Margot !

- Oui, c'est vrai, tu as raison…"

Je m'absente, parfois… J'ai l'âme rêveuse, un peu distrait, un peu ailleurs. Surtout après ce qu'il s'est passé. J'oublie un instant que…

- Loïc !"

Mais je sais obéir. Alors, j'obtempère.

La maison de la voisine est toujours là, le crépi un peu effrité par les secousses. J'en profite pour observer la mienne, de maison. Même état. Les vieilles bicoques en pierre des temps d'avant, elles bougent, elles vibrent, elles tiennent.

Margot sort justement de chez elle, les cheveux ébouriffés et l'air un peu dépassé. Je la touche comme on caresse une sculpture en papier froissé.

"- Vous allez bien ?

- C'était un tremblement de terre ?

- Oui, je pense. Et ça n'est pas fini. Il y a eu des raz-de-marée, des inondations. C'est un peu une fin du monde dans pas mal d'endroits.

- Et chez vous ? Isabelle, les enfants ?

- On va tous bien. Il y a juste de la poussière et du plâtre dans la maison. Enfin, je crois. Je vais aller voir les voisins.

- Je vous accompagne."

Je réalise tout d'un coup que mes espadrilles et mon pyjama rapiécé ne sont pas une tenue pour l'exploration, mais je ne vais pas faire demi-tour tout de suite. Et puis Margot n'a pas eu l'air de remarquer, toute abasourdie qu'elle est.

Dans le hameau, certains ne sont pas toujours là, entre les maisons secondaires et les compagnes qui vivent à la ville… D'autres travaillent tôt, ils ont dû partir avant que les gendarmes ne coupent la route, ou dans l'autre sens, en amont plutôt qu'en aval ? Peut-on rejoindre Aurillac ? Clermont ? Est-on isolé ? Je mets ces questions de côté pour l'instant. En tout cas, chez le voisin le plus proche, le verrou est mis. Personne.

Par la ruelle qui descend, derrière notre jardin : maison secondaire. Personne.

Derrière encore, l'ostéo. Et un trou béant dans le toit. Les poutres ressemblent aux arêtes d'un gros poisson éventré. J'appelle. Margot appelle. Je me faufile entre un pan de mur et une porte sortie de ses gonds. Découvre un bras, sous une pierre plus grosse qu'une malle. Le sang brille sur la manche, goutte au sol, s'écoule vers une tête, qui n'aura plus à être massée. Ils ont tous les deux été écrasés. Je ressors et manque de vomir sur ma voisine. Je sens mes forces qui disparaissent dans le sol, en même temps que mon déjeuner trop léger. Ça n'est pas bon, le thé régurgité, ça a un goût d'eau de vaisselle faisandée. Margot me laisse reprendre contenance.

"- Ils sont là. Écrasés sous les poutres. C'est trop tard pour eux.

- Alors, venez. Il y a peut-être d'autres gens à aider. On reviendra plus tard pour les sortir de là."

On a toujours besoin d'une femme pour assurer dans les situations compliqués. Les hommes, c'est bravade et compagnie. Ça vomit et ça a envie de retourner se faire câliner par maman. Mais Margolette est déjà repartie, à regrimper la côte. Et je la suis. Parce que je sais obéir. Et aussi parce que c'est la meilleure chose à faire.

La suite est encore pire. L'autre partie du hameau n'existe plus, qu'un champ de boue qui descend jusqu'à la rivière. Il y a la route, sur la crête, à moitié mangée, grignotée, creusée, comme un vieux rempart. Et dessous, tout a glissé. Les maisons avec. Sept maisons, et autant de granges, presque vingt personnes emportées par la nuit. Des monceaux de murs et de madriers surgissent dans la pente. Le reste doit être en bas, dans l'amoncellement d'arbres que l'on distingue au fond du val. Je n'ai pas vraiment la tenue pour descendre cette fois.

Je ne comprends pas que nous ayons eu si peu de dégâts à moins de cent mètres à peine de ce gouffre nouvellement créé. Les rochers dessous cachent bien leur jeu. Ils nous ont protégés. Pas nos voisins. Margot a l'air atterrée. Elle les connaissait bien mieux que moi.

Un autre hameau trône cent mètres au-dessus de nous, à un peu plus de cinq cent mètres à pied. La route de bitume éventrée grimpe comme une ligne de dents cariées sur la crête. Mais je déclare forfait :

"- Je rentre. Je vais me changer. Voir où en est la famille. Venez, Margolette. Il faut s'habiller mieux. Il faut faire l'inventaire pour le bois, la nourriture, les médicaments, les vêtements. Et puis je descendrai voir s'il reste quelqu'un de vivant. Venez. On ne peut rien faire de plus pour l'instant."

Je la raccompagne chez elle et retrouve les miens en plein secouage de couvertures par les fenêtres de l'étage. Je m’écarte des murs pour ne pas rajouter la douche de poussière à ma saleté accumulée ce matin. Je lève la tête. Cléa m'apostrophe :

"- C'est de la poussière et des plâtres abîmés. Rien de cassé, à part de la vaisselle. Plus de bruits que de dégâts. Il faut que tu vérifies la chaudière. On aurait dû faire le plein plus tôt. Là, on va avoir du mal, je crois. Comment c'était ?

- Margolette va bien. Il n'y a plus personne d'autre. La moitié du hameau a glissé dans la vallée. C'est un miracle qu'on soit encore en vie, et que la maison ait tenu le coup. Je vais me changer pour descendre voir. J'imagine que le téléphone…

- Niet. Ni téléphone, ni réseaux, ni électricité. Mais on a encore de l'eau. Yvon aurait préféré l'inverse : l'électricité et la connexion plutôt que les moyens de se laver… C'est vrai que tu es ridicule, mon chéri, avec ta tenue et des cheveux tout blancs.

- Tu sais, la chaudière, faudrait pas qu'elle fuie. Mais sans électricité…

- C'est vrai qu'elle ne servira plus à grand-chose. Je n'y avais pas pensé. Qu'est-ce que tu fais ?

- Je vais m'habiller."

Dans la maison, je découvre le chantier, sans m'attarder sur les détails. Les traces de pas et de poussière collée forment des labyrinthes abstraits sur les sols et chaque meuble. Chacun est occupé à trier ce qui est mettable, et à faire des tas dehors, où les linges et tissus risquent de s'accumuler quelques temps. J'attrape une tenue à la va-vite, sans bien y regarder quant à sa propreté. Je n'ose pas croire qu'il y ait des survivants au glissement de terrain, mais si c'était le cas, chaque seconde pourrait avoir son importance.

"- Je vais descendre. Vous êtes habillés ?

- Ben, oui, hein, quand même…

- Lola, ne sois pas insolente.

- …

- Alors, vous venez avec moi. Si je trouve quelqu'un, j'aurai peut-être besoin d'aide. Et si je dois me faire mal ou être coincé, je ne veux pas avoir à crier toute la journée pour qu'on me sorte de là. La maison peut attendre. Nos voisins, non."

Chaussures de montagne aux pieds, armés de bâtons, de pelles, de sacs, d'une barre à mine, d'eau et de quelques bouts de corde, nous partons en file indienne au secours de nos voisins, avec aussi peu d'espoir que d'envie. Mais j'ai le sentiment que chaque geste, parole, acte à présent, devient décisif et nécessaire. Il n'y a plus d'option. Si l'on hésite, on se le reprochera toute sa vie, aussi courte soit-elle. Il est temps de grandir. Il est temps d'assumer ses responsabilités, ses devoirs d'être humain, solidaire et social. Il est temps de creuser la terre et le béton pour comprendre et découvrir l'horreur et la fragilité du corps humain. Pour comprendre que nous ne sommes que ce que nous faisons de nous.

Nos voisins sont sûrement des crêpes sanguinolentes sous les ruines de leurs maisons. Nous serons des crêpiers bretons intrépides.

IV – Le chien

"- J'étais soudeur. La coque du paquebot était presque achevée. On faisait les 3x8 pour terminer dans les temps. Soudain, un choc. J'ai basculé sur les genoux. Et puis, comme dans un ascenseur, j'ai le ventre qui a fait le yo-yo.

On s'est tous précipité sur la passerelle.

Dans un paquebot comme ça, ça prend du temps, même avec les ascenseurs.

Quand on est arrivés, Saint-Nazaire avait disparu. Les cales avaient disparues. Le monde avait disparu. Il ne restait que des bateaux et mille autres objets autour de nous, à flotter et s'entrechoquer. On était le plus gros et des barques venaient s'écraser sur la coque.

Je ne sais pas s'il faut remercier le sort ou le maudire de m'avoir sauvé, ainsi que les cent vingt ouvriers présents cette nuit-là. Le paquebot, c'est un immeuble, et notre immeuble flottait. Pas nos familles restées au quai.

Témoignages de survivants au Second Déluge.

La matinée est déjà bien entamée, à présent. Descendre dans la vallée s'avère plus compliqué que prévu : les chemins zigzaguant vers les champs en contrebas sont coupés pour la plupart, la coulée est glissante et pleine de ferrailles sur lesquelles personne n'a envie de s'embrocher. Ses bordures sont traîtresses et instables. Il faut faire des détours, enjamber des troncs tombés, franchir des clôtures barbelées.

Et les nuages sont revenus. A croire qu'ils se cachaient derrière la colline et qu'ils attendaient juste que l'on s'interroge sur leur absence. " Coucou, on est là." Il fait lourd, le couvercle de nuée favorise la condensation, et toute la pluie tombée ces derniers jours ressurgit comme dans une serre. L'atmosphère est étouffante. Et l'espoir de retrouver quelqu'un bien maigre.

Cependant, je dois reconnaître à ma petite famille un comportement exemplaire. Pas de plainte, ni de dispute. Pas de grognement. Ils me suivent dans un silence incroyable. Un peu surprenant, d'ailleurs. Je me retourne finalement pour vérifier qu'ils ne soient pas en train de se faire la tête pour une raison inconnue de ma modeste personne. Et justement : personne. Ils ne sont pas là !

Je remonte la piste. Ils sont arrêtés à l'écart du sentier, appuyés contre un tronc de châtaignier retourné. La terre est encore humide sur ses racines dressées vers le ciel.

"- Regarde."

Derrière le tronc, il y a la coulée de boue. Je suis passé sans rien voir, obnubilé à l'idée de me rapprocher. Mais je suis aussi près qu'il est possible. Les maisons et granges s'accumulent là, dans le creux, inaccessibles. A moins d'être mieux équipés en baudriers et cordes. Il y a un dévers monstrueux pour atteindre les premiers pans de ruines. Je m'approche et je crie. J'appelle. Toute la famille s'y met. Puis silence.

Un bruit.

Une pierre roule. Un… jappement ? On voit surgir en rampant un chien. Une bête à moitié berger, à moitié pouilleuse, complètement boueuse. Il bat de la queue et jappe, sautille, tourne en rond, incapable de grimper le dévers. Yvon et Lola ne peuvent s'empêcher :

"- Le chien ! Le chien ! Allez, viens…"

C'est malin ! Il va falloir aller le chercher, maintenant. Je cherche un passage, avise une piste peut-être un peu moins pentue, un peu moins glissante. Notre bout de corde autour de la taille, tenue par six mains motivées, je glisse vers le gouffre mortel jusqu'à sentir les coups de langue du pouilleux sur mes chevilles. Il a l'air gentil. Il a l'air content de me voir. Je ne peux pas descendre plus, à moins de me décrocher de mon sésame pour la sortie. Et de plonger dans la gadoue et les tiges filetées qui doivent s'y dissimuler. Si je lâche cette corde, je ne remonterai jamais.

"- J'ai une idée, je crie à mes fidèles là-haut. Tenez bon !"

Dans un geste fou, je me retourne, tête en bas, pieds en l'air. Je sens la corde qui glisse, un peu. J''attrape le chien fou qui veut me refaire la barbe de sa salive. Je crie :

"- Tirez !"

Et je remonte, mon pull remonté-descendu jusqu'au menton, le ventre traînant contre le sol glissant, les pierres et les racines qui en émergent. Le chien se débat entre mes mains. Je lui parle, comme je peux, le rassure, mais j'ai mes vêtements, les débris du talus et des branches qui me glissent dans la gorge. "Pas Chacil de pa'ler com sa…"

Je sens que l'on attrape mes pieds, me hisse sur le bord. Je lâche le chien qui fait la fête à tout le monde. Je suis épuisé, au bord de défaillir, le ventre parcheminé de cicatrices et de griffures. Sauvé. Je n'irai pas plus loin dans les ruines. Désolé, les voisins. Manifestez-vous. Sinon, sinon, je considérerai qu'il n'y a plus personne de vivant ici. Je ne risquerai pas ma peau là-dedans pour du vent.

J'attends.

Finalement, je me redresse.

Tant pis, nous remontons. Le chien nous suit comme un fanfaron qui ne s'est rendu compte de rien.

On distingue la couleur marron sous sa croûte de terre séchée. Un truc entre setter et épagneul, poitrail blanc, tête et oreilles marrons, plutôt grand sur pattes mais pas trop haut. Il m’arrive au genou.

"- Vous savez à qui il est ? Enfin, était ?

- A Astrid, je crois – c'était une copine de Lola, qui avait été à l'école avec elle, la fille du seul éleveur du hameau -.

- Et comment il s'appelle ?

- "Le chien", répond Yvon, qui n'a pas toutes ses idées en place, ce matin.

- "Le chien", ça lui va bien. Ça lui ressemble, non ?

- Avec la majuscule sur le [L] de Le, pas sur le [C] de chien, confirme Yvon"

Je constate que tout le monde est dans un drôle d'état d'esprit. Je ne conteste pas. Unis, ils sont trop forts pour moi.

Notre famille avait deux chattes et désormais, un chien. Le chien. La fin du monde s'annonce bien…

On retrouve Margolette devant chez elle. Elle a fait le tour de chez elle, rangé ce qui pouvait l'être. Elle nous attend.

"- Il faudrait aller voir aux Castaniers, mais la route me fait peur. Et aller au bourg aussi."

Les Castaniers, c'est le hameau au-dessus de chez nous, au nord. Mais il faudrait prendre le reste de route, comme une rangée de dents cariées, mangée par le glissement de terrain. Ou alors les champs de l'autre côté, peut-être en attente de s'échapper sous nos pieds, eux aussi. Trop dangereux. C'est aussi la voie la plus directe vers la nationale, vers la ville, vers la civilisation.

De l'autre côté du hameau, vers l’est, on descend à travers bois vers le village. Spontanément, nous décidons de commencer par là. Nous y trouverons certainement conseils, aide, informations, ou juste quelques vivants prêts à écouter notre histoire. On se sent seul, finalement, avec tous ces morts écrasés ou descendus à fond de vallée. On a peur de disparaître de la même manière.

On invite la Margot à partager notre table. C'est la première fois en six ans qu'elle accepte d'avaler quelque chose chez nous. Les Auvergnats sont souvent réticents à manger chez les étrangers, même l'apéro. Et comme Margot ne boit pas… Mais là, elle a l'air exténuée. Tous ces événements lui ont mis un coup, à notre charmante voisine. Il vaut peut-être mieux qu'elle reste ici, finalement.

Je passe le message à ma femme, d'un regard. Sans un mot. Juste qu'elle comprenne qu'on ne peut pas laisser Margot seule. Cléa sait prendre ce genre de décision :

"- Les enfants, vous restez avec Margot et Le Chien. Votre père et moi, on va voir au village."

Et voilà comment on a cassé la famille. Voilà comment on fait des choses sans réfléchir aux conséquences.

Terribles les conséquences…

V – Un village et des oiseaux

Le niveau de l'eau est monté graduellement, atteignant son apogée en sept jours, après un premier assaut dévastateur le mardi 12 novembre. Ce même jour, des tremblements de terre ont été provoqués par l'irruption soudaine de ces masses d'eau gigantesques, qui poussaient sur les plaques tectoniques. Ils ont frappé les six continents. Ils ont transformé les reliefs des terres, permettant la résurgence de volcans que l'on croyait éteints (Italie, Sud de la France, Kenya, Inde, Cordillère des Andes…) et facilitant la submersion de toutes les côtes en un temps record.

En résumé, c'est comme si la Terre s'était arrêtée, voire avait tenté de faire sa rotation à l'envers. Imaginez un verre d'eau que l'on secoue de gauche à droite. Une coque de noix dessus. Vous voyez les vagues dans le verre ?

Les continents sont des coques de noix, et la Terre en a été changée à jamais.

Nous l'avons appelé le Second Déluge, en hommage au premier, celui de la Bible et de nombreuses autres civilisations préhistoriques. Mais nous aurions pu aussi l'appeler la Grande Connerie Humaine, parce que ce sont nos comportements qui l'ont provoqué.

Puissions-nous en tirer leçon…

Ce qu'il s'est passé.

Samuel Ravanihoto

Historien

"C'était si rapide. Je l'ai vu à l'œil nu : des masses d'eau se sont répandues de façon centrifuge depuis les pôles, comme les cercles autour d'un caillou jeté dans la mare. On aurait dit qu'un démiurge tout puissant secouait la terre dans tous les sens pour que la couleur grisée des océans recouvre au maximum les autres couleurs : les terres, les forêts, les villes…"

Irina Etarinaskia, cosmonaute

Station Spatiale Internationale (ISS)

Mardi 12 novembre.

Lola prépare des pâtes sur le gaz. Nous, adultes forts et responsables mais complètement perdus, il faut l’avouer, nous préparons la voiture.

Il est temps de retourner vers la civilisation. Je glisse quatre pommes fripées, de l'eau, et puis une pelle, une barre à mine et la tronçonneuse dans notre vieille guimbarde. Cléa prend juste provision de câlins auprès des enfants, mais elle le fait trop bien…

"- Ne laissez pas Margolette toute seule. Elle est peut-être en état de choc. Ce sont ses amis qui sont partis dans la coulée de boue. Vous lui tenez compagnie, et vous en profitez pour ranger un peu, hein ?

Le ciel ressemble de plus en plus à un couvercle gris, épais, impénétrable, mais les nuages restent hauts. Il ne semble pas que la pluie revienne tout de suite. Par contre, il fait de plus en plus lourd. Les manteaux et les pulls finissent sur la banquette arrière avant même que l'on ne prenne la route. Un 12 novembre... La sueur refroidit mon dos comme une piqûre de rappel.

Rien n'est jamais simple ni gratuit.

On dirait du Mahatma Gandhi, ou une imitation…

Je souris à ma compagne, fier de moi. Mais bien-sûr, elle n'a pas entendu mes pensées intimes et apocryphes. Ce qui se passe dans ma tête n'est partagé qu'avec moi et le lecteur, ou la lectrice (clin d'œil). Cléa reste tendue. Elle ne saura rien, pour cette fois, de ma trop grande finesse d'esprit.

Je tourne la clef. Vroum.

J’ai un peu peur de tout ça, je tremble, le cache. Mes pensées, comme toujours dans ces moments-là, partent dans tous les sens.

La route tourne et descend doucement, chapeautée de châtaigniers, de frênes, de chênes, de bouleaux, d'épicéas tout tordus. Des branches, des feuilles sombres, des bogues d'un vert clair la recouvrent et dissimulent son revêtement. Je roule doucement. Cléa, elle, se roule une cigarette. Elle ouvre la fenêtre pour expulser la fumée dehors. Je détourne les yeux un instant pour l'observer. Ses yeux couleurs de sous-bois sont sertis dans un visage de tragédienne grecque et rehaussés par ses cheveux châtains, qui grisent au naturel, et par les frondaisons plus sombres derrière sa vitre.

Et quand je remets les yeux sur la route devant nous, je pile comme un âne.

Cléa crie, manque de se faire mal.

La voiture glisse sur un bon mètre de ce revêtement végétal et détrempé.

Devant nous, le tronc écroulé est aussi large et complexe qu'un nœud routier à Los Angeles. Un foutu vieux châtaignier avec sa base d'au moins trois ou quatre mètres de circonférence et ses branches comme des cuisses qui partent en tous sens. Finalement, je vais moi aussi me faire une cigarette. J'arrête la voiture, étudie le terrain.

Il ne nous reste plus que la moitié du chemin à faire, un bon quart d'heure à pied s'il n'y a pas trop d’obstacles devant nous. Sauf que l'arbre bouche vraiment le passage : en-dessous, c'est à-pic et broussailles. Au-dessus, ronces et talus. Plus qu'à couper un chemin tout droit.

"- Tu crois que c'est la peine que je réfléchisse à ma formation, et au retour à Agen la semaine prochaine ?

- Pas vraiment, non. Je ne suis même pas sûr qu'Agen existe encore la semaine prochaine.

- Et, quand est-ce qu'il va falloir retourner au bureau, d'après toi ?

- Quand les glaciers auront réintégré leur banquise, ma chérie. Dans environ trois mille ou trente mille ans.

- Ah. Ça va.

- Tu ne crois pas qu'il y a des choses plus prioritaires que ton boulot, là, en ce moment ?

- Si, bien-sûr. C'est juste mon boulot après tout. Et l’argent, et de quoi on va vivre. J’y pense, c’est normal, non ?

- Tu voudras qu'on aille sauver ton directeur et qu'on le ramène à la maison, à l'abri des vagues et de la montée des eaux ?

- Hé non ! On a des choses plus prioritaires à penser."

C'est comme l'adolescence, Lola et ses discussions, il y a des choses qui ne changent pas. Apocalypse ou pas, les obsessions restent les mêmes.

Mais notre mission, elle, n'attend pas :

Il nous suffira de dix minutes pour ouvrir un passage, vive le moteur thermique et la chaîne bien affûtée. Je taille, Cléa tire les branches vers le bord, les bascule dans la forêt. Mais avec ce temps lourd, et l'empressement stupide du petit gars qui n'a pas que ça à faire, je termine en nage, soufflé comme après un marathon. Je n'ai libéré que juste assez de place pour un piéton. Voire un chevreuil. Allez, un sanglier, s'il est têtu. Mais en aucun cas un cheval, ou une voiture, ou deux piétons de front… Nous voilà donc marcheurs, équipés juste d'un couteau, d'une gourde et d'un bâton chacun.

L'après-midi est déjà bien entamé. On croque nos pommes. Un peu juste comme déjeuner…

Cléa se permet une blague :

"- Tu as fait un chemin pour une personne.

- …

- Mais nous sommes deux. Par où je passe ?

- Par le même… tu passeras après… Ah, tu m'as eu. C'était nul.

- C'est pour m'avoir fait mal en freinant comme un cantalou.

- Alors passe devant…"

Les oiseaux chantent le retour du soleil dans une cacophonie de début du monde. Les sous-bois exhalent des odeurs de mousse, d'humus et de champignons. L'ombre est fraîche et humide sous les frondaisons. Le bitume penche souvent dans des ondulations glissées vers la vallée, mais il a tenu bon. Nous distinguons les premiers toits du bourg, et la fumée, et des relents de plastiques brûlés.

J'attrape la main de ma belle. Elle est froide. Le sang pourrait avoir figé dans ses veines. Je lui souris :

"- Tu t'inquiètes pour les enfants ?

- Plutôt pour nous tous. L'hiver est là, il va faire froid. Il n'y a plus d'électricité, peut-être des blessés, des malades. Où on trouvera un médecin ? Et la maison sans le chauffage au sol, elle va rester froide. Notre poêle est trop petit pour tout chauffer. Et pour couper le bois, il va falloir de l'essence, pour la tronçonneuse. Et pour manger. Et les autres gens. Tu crois qu'ils seront gentils ou ils voudront prendre sans demander ?

- On verra tout ça au fur-et-à-mesure. Chaque chose en son temps.

- Tu dis toujours ça…"

La discussion se meurt toute seule, mais je sens ses doigts dans les miens se réchauffer imperceptiblement. C'est comme s'ils m'envoyaient le message suivant : "Je vais tenir, ne t'en fais pas. Ça va déjà mieux…" La confiance se nourrit souvent à d'autres signes que les mots, des marques infimes, des traces légères, une pression des doigts, un regard. Une connaissance de l'autre ou une croyance. Parfois, on se trompe. Mais ma Cléa a toujours été plus forte qu'elle ne le croyait. J'ai confiance.

Le village arrive.

Les premières maisons ne sont occupées que durant les vacances, maisons secondaires ou familiales, personnes âgées qui ne reviennent qu'aux beaux jours. Nous passons sans nous attarder.

Des troncs ont été poussés pour libérer la route. Rien d'aussi gros que notre châtaignier, mais la preuve que les gens se sont organisés. Il y a du monde dans le bourg, une agitation un peu désordonnée. Devant la salle des fêtes, une tente a été dressée, et dessous, Monsieur le Maire et son premier adjoint sont assis et reçoivent une foule qui patiente à la queue leu leu. A côté, devant un grand tableau noir piqué à l'école, Jo, le cantonnier, inscrit des nouvelles à la craie, appliqué comme un enfant qui ferait un exercice.

Ce sont les besoins et les propositions des villageois : Toit à bâcher, recherche conteneurs à eau, véhicule à disposition, qui a des nouvelles de Maurice, d’Élisabeth ?

Tout un staff d'urgence s'est monté. La civilisation s'est remise en place.

Ouf.

Nous rentrons dans la file.

"- Oui, je vends du bois.

- Mais tu ne peux pas vendre, il faut partager. La situation est déjà bien assez compliquée comme ça !

- C'est du travail, je ne donne pas le fruit de mon travail. Je le vends.

- Et tu prends les chèques ?"

Je n'ai pas pu m'empêcher de m'infiltrer dans la discussion, qui, pourtant, ne me concernait en rien. Surtout qu'il peut être mauvais de trop la ramener, lorsqu'on est un étranger. Les gens s'en souviennent longtemps, qu'on a marché sur leurs plates-bandes, alors qu'on n'est pas d'ici, qu'on n'était pas à l'école avec eux, qu'on n'a pas vidé les mêmes chopes de bière à l'adolescence, etc... Tout est bon pour développer des inimitiés.

Mais là, c'était trop fort. Le Printanier, je ne le connais pas personnellement, mais il m’incommode. Sa propension à capitaliser sur la situation m'incommode. Et en plus, j'aurais bien une mission à lui confier.

Pour un bûcheron, il n'est pas très grand, râblé, le visage rond et méfiant, un peu bedonnant et assez caractériel, quand même.

"- Seulement, pour livrer à la maison, il y a un arbre à virer de la route. Un gros châtaignier. Si tu nous apportes du bois, je te fais des chèques. Ton prix sera le mien. Pas de liquide, hein ! Ils ont oublié de mettre un distributeur là-haut…

- Et ben, voilà quelqu'un avec qui discuter. T'en veux combien ?"

Le souci lorsque l'on vient de se faire un ami, c'est de pouvoir s'en débarrasser. Il aimerait bien s'appuyer sur notre nouvelle collaboration pour démarcher d'autres clients. J'expédie donc les formalités comme je peux : fendu, sec, en deux mètres, à 65 € le stère (Pfff ! C'est l'apocalypse, mais quand même !). Je suis sûr qu'il va me refiler son bois tendre de l'année, celui qui ne pourra brûler efficacement que dans deux ou trois ans. Quand on sera mort, à ce rythme-là.

Mais ça n'a aucune importance. Il me lâche et va emmerder quelqu'un d'autre.

Cléa me déverse un stère de reproches, à peine fendus, et très frais aussi :

"- Mais t'es c… ! Qu'est-ce que tu fais ? On ne va pas devoir de l'argent à ce type ? Tu ne l'aimes pas ! Et on a déjà du bois pour l'hiver…

- On ne va rien lui devoir, puisque je vais le payer. Pour nous avoir dégagé la route, et nous livrer son bois pourri. Je lui fais tous les chèques qu'il veut, pour ce que ça vaut. Les banquiers ne seront pas premiers à retourner au travail. Sans électricité ni internet, il n'y a plus de comptes en banque. Mais le Printanier aura été utile à la communauté au lieu de nous pourrir la vie avec ses exigences.

- Tu t'attires des ennuis.

- Meuh non…"

Mais elle a raison. C'est plus fort que moi.

C'est à notre tour de faire le point avec Marc, le maire, et Roméo, son adjoint. Le cantonnier pose sa craie pour nous serrer la main, figure longiligne et débonnaire de la vie du village :

"- C'était bien, d'éloigner le Printanier, mais il va se souvenir de toi, lorsqu'il se rendra compte de l'arnaque.

- Ah, tu as tout entendu ? Alors, j'attends qu'il nous débarrasse le châtaignier sur la route, ou il faut que je trouve quelqu'un d'autre ?

- Je crois qu'on ira l'aider. Mais on voulait justement qu'il fasse ce genre de choses. Il a tout le matériel pour ça, et l'expérience.

- C'est bien ce que je pensais…

- Et on lui expliquera que les chèques, ça ne vaut plus rien.

- Comme vous voudrez."

Je raconte ensuite au premier édile du village la destruction du hameau de Pradeyrols, l'état de la route pour conduire aux Castaniers. Mais c'est aussi la route pour Cayrols, puis la nationale, qui est notre cordon ombilical avec le monde.

"- Même à pied, on hésite à grimper sur le ruban d'asphalte qui reste. Le sol a glissé par-dessous. C'est très instable.

- Et, de quoi vous avez besoin, là-haut ?

Le maire est un demi-quintal de muscle, de chair et d'os. Pas trop gros, pas trop gras, un peu quand même. Le nez fort et le menton volontaire. Mais la carrière dans le rugby a dérapé lorsque le dos a fait des siennes. Désormais, il tient la mêlée citoyenne au village.

Je propose, bien qu'en vain :

- D'aide pour nettoyer le charnier, peut-être ? Donner une sépulture aux défunts ? Éviter les odeurs, les maladies ?

- On s'occupe en priorité des vivants. Et on ne manque pas de travail. Les morts, on verra un peu plus tard si on peut libérer du monde. Mais il y a eu des accidents partout. Des maisons écroulées, des arbres tombés, des gouffres qui se sont ouverts. On recense déjà une trentaine de morts au moins, et on n'a pas vu tout le monde.

Par contre, on va ouvrir des maisons, au village, pour se regrouper, s'entraider, le temps que ça se tasse. Vous êtes les bienvenus, et Madame Ellant aussi - votre voisine… -. Il ne faut pas rester tout seul. Il pourrait y avoir des violences, des pillages, ou d'autres secousses et besoin d'un coup de main pour dégager les débris…

- Ça paraît sage. On en parlera avec Margot.

C'est à ce moment que j'ai failli me mettre à croire. Enfin, je veux dire, à Croire, avec la Majuscule. Dieu, Diable, Vishnou, De Gaulle, Patrick Sébastien... Des choses plus hautes et plus compliquées que ma petite vie. Un sens mystique aux événements. Parce c'est arrivé d'un coup, comme un message, une annonce. Un signe précurseur.

La nuit.

Une nuit froide, bruissante, bruyante, stridente, voletante, apeurée, effrayée. Une nuit d'oiseaux qui en un instant a recouvert le ciel. Le vent porté par toutes ces ailes et ces plumes nous a secoué les cheveux, moite et glacé. Plusieurs centaines de volatiles se sont abattus sur le village, nous obligeant à nous protéger la tête avec les bras, à nous abriter. Les autres, de toutes espèces, ont continué. Vers l'est, le nord, vers les montagnes.

Bécasses, corbeaux, milans, hérons, coucous, loriots, mésanges, circaètes, pipits, hiboux, cormorans…Ils sont tous là, à fuir côte-à-côte, pêle-mêle, les uns sur les autres. Les oiseaux fuient depuis l'ouest et le sud.

La vallée de la Garonne. L'Aquitaine, la Charente. L'océan.

Des images de la veille, inondations, vagues, me reviennent en tête.

Je réalise soudain que si l'océan continue à monter, les oiseaux ne seront pas les seuls à venir jusqu’ici.

VI - Communauté

"- J'étais caché dans un tonneau de Banyuls. Y avait encore un peu de vin au fond. Ça sentait fort. J'ai toujours aimé le vin naturel, le soleil qui est emprisonné dans les grains de raisin, la couleur de ses jus, le sucre au goût incroyable qui porte tout le terroir de cette fin de Pyrénées avant de se jeter dans la mer. Mais le niveau de l'eau montait, J'étais loin au-dessus du bourg, j'ai vu les digues et le village être submergés.

J'étais seul, à pied. Je me rêvais Diogène. Je ne voulais pas mourir. J'ai remis le couvercle, avant que les eaux ne m'atteignent. Juste avant.

J'ai été happé, secoué, cogné, aspiré mais le tonneau a tenu.

Si personne ne l'avait ouvert, j'aurai fini par asphyxier complètement. Je dormais lorsque Noah m'a libéré – je ne le connaissais pas encore, c'est mon sauveur… -, j'étais groggy, à moitié ivre. À moitié mort déjà. Et le déluge avait passé. Mon tonneau m'avait emmené jusqu'à son domaine, la plage baignait ses premiers champs en pente. Banyuls avait disparu… Restait que la vigne. Sa vigne. Comme après le premier déluge, non ?"

Témoignages de survivants au Second Déluge.

Mardi 12 novembre. Il fait nuit, mais c'est midi… Les oiseaux cachent la lumière.

On se réfugie dans la salle des fêtes et la nuée de volatiles s'épaissit. Je pense au film d'Hitchcock, et je crois que tous ceux qui ont mon âge ou au-dessus - et ça en fait, du monde, je ne suis pas si vieux, quand même ! - ont la même image qui surgit. Je suis Tippi Hedren et vive le double-vitrage !

Parce que les oiseaux sont affolés et frappent inconsciemment tout obstacle qui se dresse devant eux. Ils frappent et crient, et le bâtiment tremble, les fenêtres soufflent, la nuit se plume et l'air devient irrespirable. Les becs, les serres, les griffes, les os, tout devient danger pour de pauvres êtres humains mal préparés. Je voudrais aider, mais je reste prostré devant les baies vitrées, à regarder ces pauvres bestioles s'écraser sans fin. Cléa a détourné le regard. Le bruit est infini. Je sais qu'on a laissé des gens dehors. Nous sommes bien quatre cent personnes entassées dans la salle à attendre que cet assaut meurtrier et suicidaire cesse. Ça pleure et ça gémit sur le plancher lustré. Je reste muet. Cléa reste muette. Roméo, adjoint, est aussi journaliste. Je le remercie de détendre un peu l'atmosphère lorsqu'il lâche :

"- Je vais faire un sacré article là-dessus. S'il reste un journal pour le publier et des gens pour le lire…"

Cela fait deux heures maintenant que l'assaut a débuté, et soudain, le martellement cesse. Chacun patiente en rongeant son frein, puis Jo ose entrouvrir une fenêtre, à l'arrière de la cuisine, celle qui donne sur le Nord, moins frappé par le vol des oiseaux paniqués.

Le sol est couvert de plumes et de petits corps désarticulés, qui s'agitent faiblement. Le ciel est bleu. On dirait que les oiseaux ont définitivement chassé les nuages. Nous sortons prudemment.

Le village a changé d'aspect, comme si un démiurge gigantesque avait déversé un seau de fientes, de plumes et de petits animaux fragiles sur les toits, dans les rues, à dégouliner partout. Le sang se mêle aux débris. Des tuiles ont volé dans tous les sens, des bouts de béton, d'enduit, du bois, du fer, du verre. La tempête est passée, mais elle a laissé des marques.

Le gros Franck écarte ses bras comme des massues à éléphant et en pose un sur l'épaule de Jo, employé communal dépassé :

"- Tu as un peu de travail en prévision, hein, cantonnier…"

Il éclate de rire comme une forge fond le métal, ça coule et ça brûle.

Aglaé, la femme de Jo, de deux têtes plus basse que lui, et de deux tours de taille plus large, lui attrape la main et pose ses cheveux grisés sur son épaule dans un geste d'une grande douceur.

Cléa s'approche de moi :

"- Les enfants ? Tu crois que…"

Les enfants.

Les parents aussi. Je me rends compte que les miens donnent peut-être à manger aux poissons, à l'heure qu'il est. Ils étaient au niveau de la mer, en Bretagne, les premiers touchés. A moins qu'ils ne soient partis en vacance au Vietnam ? Ce serait pire. Ou en Suisse ? Pas mal la Suisse : altitude, air, monnaie, coffres étanches, bière, fortes poitrines et fromage fondant. Le pays du salut, certainement. Ils risquent d'avoir des embouteillages, dans pas longtemps. Décidément, je ne peux rien faire pour mes parents, ni mon frère ou ma sœur. Ils sont trop loin. Ils sont peut-être vivants. Je ne le saurai sans doute jamais.

Mais Cléa a raison, il est temps de retourner voir les enfants. Eux sont à portée de main, une grosse demi-heure de marche, et notre voiture qui patiente derrière un châtaignier.

Sauf que le village est meurtri par l'assaut des oiseaux, et que tout le monde ne s'est pas réfugié à temps. On ne peut décemment pas passer à côté de la Mère Toumiac sans la secourir, la brave dame, toujours adorable. Elle tenait la boutique tandis que son fils découpait les steaks à l'atelier. Les oiseaux lui ont découpé – vengeance ? - des estafilades sur les bras et le visage. Elle ne nous reconnaît pas. On dégage la volaille blessée, la plume sanguinolente à coups de pied, à grand tours de bras et on ramène la mamie à la salle des fêtes.

Mais il y a d'autres corps, d'autres gens blessés, d'autres gens adorables, ou pas. On ne peut s'enfuir. On ne peut rester. Alors, on s'active. On participe, on aide, on soutient, on ramène. On transporte. On rassure, on déblaie, on constate.

Et les enfants sont seuls là-haut, avec Margolette.

On n'est pas sorti de l'auberge.

Mais cette auberge, c'est chez nous. C'est notre village. Qu'on le veuille ou non, qu'on l'apprécie ou non, c'est un peu notre famille, désormais. Notre communauté.

Et mes enfants ne sont pas si dénués de sens pratique que ça, et Margot a de l'expérience. Et la maison a du double-vitrage aussi, qui peut tenir. Ils vont bien. Ils vont bien.

Ils vont bien…

Tous les secouristes patentés, et même ceux que cela tenterait – joke -, sont sur le pied de guerre à arracher les victimes à la catastrophe qui les a frappées. La salle des fêtes est devenue une antichambre morbide, sa cuisine accueille ceux qui ont passé l'arme à gauche. Et ils ne sont pas si nombreux les cantalous de la campagne prêts à passer à gauche – re-joke, décidément…-.

Effectivement, ils ne sont pas si nombreux dans la cuisine, heureusement. Trois personnes qui n'ont pas survécu au tête-à-tête volatile. René fait tourner le café, avec sa bonhomie en berne, et une cicatrise encore moite et sanguinolente sur la joue. Il ne court plus, le René, alors il a dû faire un gros effort pour échapper à la vague de becs et de plumes. Mais il est là, bénévole, comme toujours. Mériterait une médaille. Je l'arrête dans son élan, alors qu'il verse l'eau bouillante de la casserole vers le filtre posé en équilibre au-dessus du thermos. Je lui applique une compresse désinfectante sur le visage, en le contraignant à ne pas bouger.

Ils viennent d'une autre génération, les anciens, ici. Ne rien faire n'est pas dans leurs ambitions. Même les deux jambes cassées, ils viennent quand même aider à installer les tables pour le concours de belote, ou tenir le barbecue pour la fête du village. Du coup, si on veut les soigner, il faut envisager la contention, voire l'enfermement. Ou alors une infirmière généreuse de ses formes, parce que là, souvent, on touche à l'intime du vieux, et il se calme. On ne sait jamais : des fois qu'elle lui permettrait d'y toucher… Je n'ai pas les arguments poitrinaires pour le René, mais j'ai les bras. Je le retiens. Et Cléa aide à transporter une quatrième victime dans la cuisine. Un enfant. Et je sens mon René qui plonge un peu plus profond dans le désespoir. Malik. Il était dans la classe d'Yvon, en CM2. Il est juste parti dans un autre collège. Il devait traîner dans la rue. Pauvre gosse. Je n'ai plus rien dans l'estomac, mais l'envie de vomir reste très forte. Cléa pleure, à présent. Il va être temps de remonter à la maison.

J'avise Marc qui se démarque. Il reçoit toutes les doléances et les nouvelles, et tente de répartir les tâches, debout devant la porte.

"- On a les enfants et Margot à la maison. On remonte.

- Merci Loïc pour le coup de main. N'oubliez pas, on vous trouvera de la place ici pour vous abriter. Ne restez pas seuls.

- On va y penser, oui."

Aglaé nous tend deux tasses fumantes de ce qu'on appelle café par ici. Les discussions se sont tues, petit à petit. Tout le monde est épuisé. Cette succession de catastrophes viendrait à bout du plus résistant et, bizarrement, ce ne sont pas les plus costauds qui tiennent. Ce sont tous les petits, les gros, les vieux, les maigres, les boiteux. Quelques enfants aussi, qui aident comme ils peuvent, qui préviennent, qui vont chercher le chariot pour transporter un blessé qui n'a plus les forces de marcher. Tous ceux qui sont là, mais dont on ne fait pas les meneurs, les chefs, les grandes gueules, les gros bras. Ils sont là et ils font, tenaces et besogneux. Une communauté. Des humains. Et je me sens petit à côté, moi, le rêveur, l'idéaliste, un peu punk, un peu poète. Je me sens un peu étranger.

On reprend la route, avec Cléa, et je remarque le sang qui tâche ses habits. Et le sang qui tâche les miens. On s'éloigne du bourg. Le pas lourd, le corps fatigué.

Un camion nous rattrape, avec une plateforme et un grand bras articulé. Il s'arrête à notre niveau. Jo se penche par la fenêtre passager :

"- Montez, on va dégager la route."

On s'entasse à quatre dans l'habitacle. Printanier conduit. Il me sourit sans méchanceté :

"- Tu m'a eu, avec tes chèques. Ça te coûtera un apéro, un de ces jours…

Je souris aussi :

- Quand tu veux. Je paierai par carte…"

Le rire qui explose dans la cabine du camion est surtout le fait de la fatigue accumulée, mais il fait du bien partout. Le ciel dégagé a ramené le froid avec lui, ou la fatigue. Il fait bon être entre êtres humains sur cette vieille banquette élimée...

On les a laissé se dépatouiller avec le châtaignier sur la route. On a récupéré ma vieille guimbarde bleue. J'ai fait un demi-tour au cordeau, entre le talus et la descente, et Cléa se roule une cigarette. J'ai déjà vécu ça…

Il n'y a personne à la maison. Personne chez Margolette. Les pelouses trop grasses autour des maisons sont recouvertes d'oiseaux gisant dans leur mort ou leur agonie. Les murs et les fenêtres sont maculés de traces de sang et de plumes collées, mais l'intérieur de notre foyer est intact. Des restes d'un repas traînent sur la table, dans la cuisine. Les placards sont éventrés. Le congélateur vidé. L'alcool, l'ordinateur et tout mon matériel de jardinier ont disparu. Mais pourquoi voler une tondeuse ?

Nous courons à travers le hameau en appelant les nôtres. Seuls des oiseaux effrayés nous répondent, en surgissant des recoins et des branches où ils se sont abrités.

Un horrible 4x4 noir est arrêté au bout du village, ceux avec la benne derrière, un pick-up. Il gît là sur ses quatre roues surdimensionnées, là où la route se transforme en mince ruban dentaire au-dessus du vide et de sa coulée de boue. Mon matériel est là, abandonné tout autour. Même la tondeuse.

Derrière les Castaniers, vers Cayrols et la nationale, la route oblique vers la gauche, sur la crête, grimpe la colline. Et je distingue des silhouettes sombres qui s'éloignent. On dirait un groupe de chasseurs, des bâtons, ou des fusils, accrochés dans leurs dos. Au milieu d'eux, des silhouettes plus petites.

Les enfants.

VII – Poursuite

Catastrophes naturelles, attentats, accidents… ce sont là, bien entendu, des circonstances exceptionnelles qui n’ont rien de banal. Mais en les évoquant dans ce chapitre sur la "banalité du bien", nous avons souhaité mettre l'accent sur le fait que, même dans de telles circonstances, les comportements les plus courants sont l'entraide, le secours et la solidarité, tandis que l'indifférence, l'égoïsme, la violence et la cupidité sont, eux, exceptionnels.

Les plaidoyers de Mathieu Ricard. NiL éditions

"- En fait, c'était pas de chance. Au village d'à côté, ils se sont entraidés. Nous, on s'est déchiré. Alors, dès qu'on a pu, on est parti.

Et pour nos anciens voisins, on est devenu l'ennemi à abattre, des lâches, des traîtres.

Nous, on voulait juste survivre et essayer de le faire à peu près ensemble."

Témoignages de survivants au Second Déluge.

Nos enfants ont été enlevés par des pillards, qui s'enfuient à pied vers le village de Cayrols.

Quelques heures seulement après le tremblement de terre et l'annonce des inondations. Ils ont fait vite, ces gars-là. Des précoces. Des surdoués de la moulinette à pensées. Des génies.

Ils ne devaient pas venir de très loin. Ils ont dû surgir par la route des crêtes, celle qui vient de Maurs, la capitale du canton. Crétins.

Nous avons faim, un peu froid à présent. Et notre seul moyen de communication, c'est nos pieds et nos voix.

Je retiens Cléa qui s'élance déjà à leur poursuite.

"- On ne sait pas qui ils sont, ni ce qu'ils veulent. Ils sont à pied. On a le temps de prendre quelques affaires. Sinon, on va être bien démuni dans deux heures, avec la nuit et le froid…"

Ma douce et tendre acquiesce à contrecœur. Et nous voilà à fouiller la maison pour récupérer des vêtements chauds, du pain, de l'eau, des pommes et des biscuits. J'attrape le grand coupe-chou hérité du père de Cléa, de solides bâtons et des tendeurs.

Nous partirons à vélo. Ça nous donnera une chance de rattraper notre retard sur ces foutus saligauds.

Les tendeurs enserrent bâtons et sacs sur les cadres et porte-bagages, comme la ficelle retient le rôti, et nous poussons nos fidèles VTC (vélo toute catastrophe) sur le bitume éclaté qui mène aux Castaniers. Avec prudence d'abords, puis un peu plus d'assurance en constatant que les restes de route tiennent le coup. Ensuite, le bitume s'améliore, et nous chevauchons nos destriers sans retenue. Enfin, c'est du faux-plat, alors, ça rame. Mais on aimerait bien les retrouver avant la nuit, alors, on se force.

Plusieurs fois, la route est éboulée. Les vélos passent, mais une voiture y basculerait. C'est une chance pour nous, sinon ils auraient pu voler des véhicules dans un hameau ou un mas isolé et disparaître à jamais. C'est une chance aussi pour les habitants du coin : les pillards sont limités dans leurs capacités de transport, ils ne visiteront peut-être pas toutes les constructions dispersées dans les collines…

Au croisement avec la route de Cayrols, nous avons un doute. A gauche, il y a quelques maisons, puis c'est la nationale, direction Maurs. Ils en viennent. A droite, c'est le bourg, et ensuite la direction vers Aurillac. De quel côté sont-ils partis ?

"- Chucky !

Cléa vient de crier.

Je ne comprends pas bien ce qu'elle vient de dire.

"- Chucky, là !"

Elle me montre le bas-côté. Une minuscule poupée pas plus grande qu'une main a été jetée sur le bord. C'est vrai que…

La poupée a des cheveux blonds vénitiens taillés artisanalement en brosse, en une touffe de la taille de son corps. Elle est nue, ce qui ne la rend pas plus excitante pour autant. Elle fait plutôt peur, avec sa coiffe de punk peroxydée, ses bras et ses jambes tout raides. Elle semble nous faire un signe de son bras dressé vers sa bouche. Une expérience ratée de l'esthéticienne Lola vers ses six ans, qui voulait lui faire une coiffure plus jolie. Je crois que la poupée a été effrayée, ses cheveux s'en sont dressés... Mille fois, elle a risqué la poubelle. Mille fois, nous l'avons sauvée : elle sert de jeu. Quelqu'un la place dans un endroit insolite, rigolo, ridicule, et les autres doivent la trouver. Lola ou Yvon aura pensé à nous. Braves petits. La poupée, c'est les cailloux du Petit Poucet, la branche cassée du chasseur indien, le mouchoir tombé de la demoiselle au bal des Catherinettes.

Cléa ramasse Chucky sacrifiée et nous pédalons vers le bourg.

Nous passons le garage, fermé et constellé comme tous les bâtiments de heurts avec les oiseaux paniqués. Nous prenons le virage suivant avec prudence, afin de ne pas surgir au milieu de nos pillards, comme des innocents prêts à se faire détrousser.

Soudain, un vol criard et désordonné s'élève plus loin au-dessus des toits et des arbres.

Désormais, nous savons où ils sont. Ils ont dérangé, ou chassé, ces bêtes à plumes qui se cachent partout, maintenant. Nous posons les vélos derrière un buisson et nous faufilons par les jardins jusqu'au centre du bourg.

Je jure avoir vu des rideaux bouger dans certaines maisons. Mais personne n'est sorti. Pourtant, j'abîme des grillages en marchant dessus et je piétine des parterres de fleurs pourries par les pluies. Où sont les habitants ? Cayrols n'a jamais été très habitée en temps ordinaire, mais on aurait pu s'attendre à trouver tout le monde dehors, comme à Boisset. Au lieu de ça, chacun semble s'être calfeutré chez lui, attendant la fin de l'apocalypse. Ils ne savent pas que ce n'est que le début ? J'ai envie de hurler pour qu'ils sortent et nous viennent en aide. J'ai envie de briser leurs vitres et d'alimenter leurs peurs avec ma colère. Où sont-ils ? Ils auraient pu retenir les brigands, les arrêter, les disperser. Ils auraient pu libérer les enfants. Ils auraient pu exister.

Ils ont choisi de disparaître. Qui je suis pour leur en vouloir ? J'aurai peut-être fait de même, si j'avais habité là… Ou pas. J'habite ailleurs, à cinq kilomètres : ça change tout…

Autour d'une place, et de la rue qui la traverse, il y a la mairie, l'école, et la boutique et l'atelier du charcutier… Je ne sais de quel (ou quels) bâtiment(s) se sont enfuis les oiseaux, mais je parierais que les pillards sont dans le coin. On va se rapprocher discrètement.

C'est d'abord le bruit. Portes brisées, coups de feu, cris. On se jette à terre. Cléa veut se faufiler sous un Berbéris pourpre éclatant. Pas bonne idée. Je lui montre plutôt une haie de Photinia, qui n'ont pas de ces longues épines, eux…

Nous sommes derrière un potager, dissimulés par les arbustes de notre haie champêtre et par les pieds de tomates et de haricots desséchés accrochés à leurs tuteurs, devant nous. Le jardin est mieux entretenu que le nôtre, et il surplombe la place. La vue est impeccable. Quoique désespérante.

Au milieu de l'esplanade, sept enfants et adolescents, trois femmes et cinq personnes âgées sont assises sous la garde de trois hommes armés de fusils et de couteaux.

Autour, d'autres pillards forcent les portes, sortent les habitants, pillent les maisons, rassemblent les femmes et les enfants. Séparent les hommes. Font provision de saucissons et de jambons chez le charcutier.

Assis dans un coin, près de Margolette, Lola et Yvon. Dans les bras de mon fils, Le chien, qui surveille ce qu'il se passe. Certains des enfants viennent des Castaniers, je crois. Je ne connais pas les autres, ni les adultes. Cléa encore moins que moi : ma femme est une sauvage. Elle ne fréquente guère les cercles sociaux des hameaux et des fêtes de village. Elle ne picole pas trop non plus, ce qui réduit les relations à la campagne. Quand même. Non ? Si, un peu…

Nous ne laisserons pas partir nos enfants plus loin que cette place.

Nous ne laisserons pas ces hommes leur faire du mal.

Donc, nous allons devoir agir.

Ben, nous voilà bien.

Je compte douze hommes. Les trois autour de leurs otages. Quatre autres autour des hommes de Cayrols qu'ils ont sortis manu-militari de leurs maisons et mis à part sur la place. Cinq autres qui pillent et forcent les portes.

Trop pour moi.

Aïe !

Le coude de Cléa me fait réviser mon estimation : trop pour nous.

Seulement, ces pillards viennent du pays. Ils se sont investis il y a très peu d'une mission aléatoire et destructrice. Par conséquent, et avec un peu de chance, ils ne sont pas entraînés, ni certainement compétents dans leur volonté d'en imposer.

Nous avons donc notre chance. Surtout si les Cayrolais sont un peu plus volontaires que l'impression qu'ils m'ont donnée jusqu'ici.

Il faut que ça marche.

Nous avons besoin d'une distraction. Voire d'une arme… particulière.

Nous reculons à croupetons de notre position stratégique, et visitons le village. Jusqu'à trouver notre bonheur.

Un tracteur et son godet, qui nous attend sous un hangar. Le genre d'engin tout beau, tout neuf, un géant pour la route. Vive les endettements des agriculteurs qui achètent de ces machines gigantesques sur le dos des générations futures. Ça tombe bien, la bête a encore sa clef dans le neiman, comme pour la plupart des tracteurs. Sinon, il suffit généralement d'un tournevis pour en démarrer le moteur. Enfin, un peu moins avec les modernes qui peuvent même avoir des alarmes et des codes. Mais là n'est pas la question.

Je ne suis jamais monté dans un truc si haut. C'est impressionnant. Yvon serait fier de moi. Il aime les belles mécaniques, ce petit.

En premier, nous collons dans le godet toutes les armes à portée dans la grange : fourche, griffe à quatre dents, pelle-bêche, faux… Puis, sans plus réfléchir, je fais vrombir les 180 chevaux, et j'enclenche la première.

Nous profiterons de l'effet de surprise. Et sinon, je ferai comme dans les films, et j'utiliserai le coupe-chou de quarante centimètres légué par le papy. La lame s'impatiente à ma ceinture, collée contre ma cuisse. Qu'elle y reste, s'il vous plaît. Qu'elle y reste !

Nous trônons dans la cabine vaste et insonorisée du formidable tracteur, le godet positionné à un mètre du sol comme un bélier prêt à défoncer toutes les armées de pillards du monde.

Nous rejoignons la route et fonçons à presque cinquante kilomètre-heure sur nos victimes. Je viserai d'abords le groupe des hommes, les plus aptes à réagir et à prendre les choses en main.

Le bruit fait s'envoler des oiseaux de toutes parts, et certains nous suivent, voire nous devancent à hauteur d'homme sur la route. Le convoi gazole/plumes et becs prend le dernier virage et affronte les desperados qui se sont alignés, à dix, devant nous. Il ne reste plus que deux gardiens pour les otages. Il faut que ça marche…

Les fusils de chasse tonnent dans l'air limpide de cette journée automnale. Les plombs rebondissent sur l'acier du godet. Les oiseaux chargent en même temps que nous et déstabilisent les tireurs. Nous continuons, plus vite encore. La cheminée crache une fumée noire et nauséabonde. Ben oui, je n'ai pas pris le temps de faire préchauffer ce monstre de puissance…

Les pillards sont dans le même temps assaillis par derrière. Nous voyons distinctement la scène se dérouler devant nous. Ce ne sont pas les Cayrolais qui réagissent, les hommes, non, c'est Lola ! Puis Le chien, et Yvon. Et Margolette. Et les autres enfants…

Notre fille se jette sur son gardien et lui frappe les parties de son petit poing de quatorze ans. Yvon lui arrache son fusil des mains. Le chien se précipite sur un autre pillard et le désarme d'une morsure appuyée à l'épaule. Margolette guide les autres enfants qui sautent sur les hommes paniqués et les maintiennent au sol.

Puis Lola et quelques autres se précipitent sur mes tireurs, décontenancés, hypnotisés par mon tracteur, mes oiseaux en vol serré. Ils réagissent trop tard à ce qui arrive dans leurs dos. Ces ados décidés et ces enfants pré-pubères leur choppent les jambes, leur retournent les vestes, leurs bloquent les bras, frappent et mordent, déchirent et écrasent. Le chien saute de l'un à l'autre et ses dents de berger bâtard arrachent chairs et vêtements. C'est un concert de cris, d'aboiements, de hurlements. Puis enfin, les Cayrolais réagissent, ils récupèrent les armes de mon godet et font front, mais déjà les pillards se dispersent, pris entre les deux feux. Lorsque je stoppe le tracteur là où se dressaient une haie d'hommes en armes, il n'en reste plus qu'un, un colosse, les yeux exorbités. Il soulève sa masse bonne à tuer un taureau et s'avance vers moi.

Et c'est là que l'on reconnaît l'âme simple du cantalou opposée à la détermination féminine : au-dessus de moi, posée sur le marchepied, Cléa soulève blouson, pull et tee-shirt et dévoile sa petite poitrine parfaite en hurlant son cri de défi guerrier :

"- Mange ça, connard de mes deux !"

(Je ne l'ai jamais entendue parler comme ça ! Je ne l'ai jamais vue se montrer comme ça non plus…)

Et l'autre s'arrête, mortifié. Il hésite, je le vois bien, entre le rire, la peur, et l'attrait pour ces courbes tendres qui nous manquent tant, à nous les hommes. Mais il hésite trop longtemps. J'ai eu trop peur. J'ai trop forcé sur ma fibre humaine et solidaire. Je ne suis plus tout à fait moi-même. Il ne me reste que mon cerveau primal, reptilien. Et ma femme, mes enfants en danger. Sa massue est toujours dressée au-dessus de sa tête, prête à redescendre et à me fendre le crâne. Je lui enfonce mon grand couteau entre les omoplates. La lame ressort dans son dos. Un bruit écœurant me remonte le long du bras, frottement contre les os, organes percés et vie qui s'écoule, dégouline, s'échappe…

Le colosse s'affaisse, une expression de surprise douloureuse inscrite sur son visage. Son sang vient recouvrir mes doigts. Je ne peux plus lâcher ce manche rougi, ou alors l'autre va s'écrouler. Sur moi. Je ne veux pas.

Les autres pillards sont partis.

Cléa se rhabille en descendant l'échelle du tracteur. Elle pousse l'homme mort qui pèse sur mes bras, sans lui accorder un regard. Il glisse hors du couteau et mon épaule se ramollit. L'homme s'écroule en arrière. Et ma femme m'attrape et m'entoure. Mes enfants se précipitent et me prennent dans leurs bras. Je suis vide. Je suis mort. Mais pas autant que l'autre.

Alors tout va bien.

VIII – Petits récits

Vos enfants ne sont pas vos enfants.

Ils sont les fils et les filles de l'appel de la Vie elle-même,

Ils viennent à travers vous mais non de vous.

Et bien qu'ils soient avec vous, ils ne vous appartiennent pas.

Extrait du recueil Le Prophète. Khalil Gibran

Moi, les enfants m'aiment bien. J'en ai jamais eu. Mais ils m'aiment bien. Et moi, j'les aime bien aussi. Sauf qu'y ne t'offrent jamais un coup.

Simon dans "Entre potes à l'Entre-côte"

Boisset

Mardi 12 novembre. Cayrols. Après l'assaut.

Décidément, que cette journée est longue.

Cléa entoure de ses bras tendres - elle le fait trop bien - la Margot qui vient de mener une guerre par enfants interposés. Notre voisine tremble. Je remarque à l'instant la marque violacée qui lui court de l'œil à l'oreille. Je lui dis doucement :

"- Venez, nous rentrons à la maison.

- Je ne crois pas que je pourrais y retourner tout de suite. C'est là qu'ils m'ont agressée…

- Et chez nous, ça vous irait ?"

Elle acquiesce d'un mouvement de tête, un peu piteux, quémandeur. Et nous envisageons de reprendre la route avec un enfant de plus. Une enfant de soixante-quinze ans choquée et malheureuse. Mais les Cayrolais n'en ont pas fini :

"- Attendez. On tenait à vous remercier.

- Oui, on a décidé d'organiser une fête pour vous. Vous nous avez sauvés, et les enfants. Ça n'est pas rien. Ne nous laissez pas...

- Vous pourrez rentrer plus tard. On vous prêtera un véhicule. Vous n'allez pas partir ?…"

Cléa fulmine. Je la sens bouillir à côté de moi. Je distingue presque les jets de vapeur forcer leur chemin vers l'extérieur. Le couvercle est prêt à éclater. Je me souviens tout d'un coup de son geste délibéré, et osé, surtout pour elle plutôt réservée, afin de détourner l'attention du pillard. Et aussi de la terrible violence derrière ses mots. Et comme elle a repoussé le cadavre. Son indifférence, sa colère. J'ai un peu peur, soudain.

Et si elle les assassinait tous, les uns après les autres, là, tout de suite ? Avec ses seins libérés et dévastateurs ? Comme une furie d'un autre temps, un Conan avec des ovaires ? Ces idées loufoques me font perdre le fil, et il est désormais trop tard pour l'arrêter. Elle a commencé sa diatribe, elle se lâche :

"- Vous vous foutez du monde ? On sort d'un tremblement de terre, une inondation monstrueuse est en train de gagner toutes les terres, des pillards vous sortent au bout du fusil de vos maisons, et vous, vous êtes chez vous à attendre ? Puis vous voulez faire une fête ?

- C'est que, les autres sont partis au Rouget chercher de l'aide. On n'a plus d'électricité…

- Vous n'avez plus… ? Mais plus personne n'a d'électricité, mon coco, ni de réseau, ni d'internet. Vous ne comprenez pas ? On a usé la corde, et tout a pété. C'est un nouveau monde, et ça ne va pas être facile. Vous ne pouvez pas compter uniquement sur les autres. Il va falloir s'organiser. Ne pas attendre qu'on vous secoure. Faire le point sur les vivres, sur l'eau, protéger l'essence, les anciens, les enfants. Qui va faire l'école si la maîtresse ne revient pas ? Et croyez-moi, elle n'est pas prête de revenir, parce que chez elle, ça doit être pareil qu'ici. Elle va penser à sa survie, à ses enfants, avant de venir vous rendre service en s'occupant de vos rejetons. Il n'y a plus personne. Que nous. Que vous. Il faut vous défendre. Vous protéger. Ne laissez plus jamais personne vous sortir de chez vous avec une arme. Ne laissez plus jamais des gens enlever des enfants. Et quand quelqu'un a besoin d'aide, ne restez pas derrière vos fenêtres et vos rideaux. La télé est morte. Il est temps de sortir, et de faire quelque chose de votre communauté. Alors, nous, on rentre. Et vous, vous avez du travail. Déjà, on vous laisse ce type - elle montre le géant que j'ai poignardé et ça me remonte à la gorge, un goût acide, un relent de dégoût qui me brûle l'estomac -. Enterrez-le quelque part. Et je vous rappelle qu'il y a une dizaine de pillards qui traînent dans le coin. Si vous ne voulez pas qu'ils reviennent se venger ou violer les mamies, vous feriez bien de vous protéger… Ah, et oui : l'essence va manquer. Faut économiser. Et la route vers Boisset est foutue pour les voitures."

Et sur ce, elle se retourne pour partir.

Waouh ! Je ne la connaissais pas comme ça. Ça lui fait du bien, la fin du monde. Tout d'un coup, ça me reprend, mon esprit repart en roue libre. Je suis fier. Je suis tout excité. Je repense à ses seins qui assomment les villageois, David-s de mes rêves contre Goliath-s patibulaires. Je souris. J'ai la libido qui étincelle, me ragaillardit. Mon coup de mou est passé. Je crois que je pourrai la suivre jusqu'en enfer si elle me refait des coups comme ça.

J'attrape les enfants, mais ils s'esquivent. Ils se précipitent vers un tas de sacs amoncelés sur un bord de la route.

"- Ça, c'est à nous."

Ils repèrent et récupèrent de quoi charger un âne, et ils me confient le tout. Sacs à dos, à main, plastique. Tout pèse. Je fais l'âne. Je charge.

Mon coup de mou revient.

Margolette est déjà partie, à son rythme de septantenaire qui en a déjà trop vu aujourd'hui. Le chien nous suit en sautillant, puis toutes les personnes des hameaux qui se sont fait enlevés par ces pillards, avec leurs enfants qui ont aussi ramassé des sacs... Les Cayrolais restent en arrière. Peut-être ils réfléchissent.

On retrouve nos vélos, je déleste mes avoirs en les accrochant sur leurs deux cadres, et on pousse négligemment, à pas lourds, pour refaire la route. Cléa est toujours en colère.

Pourtant, une fois que nous sommes tous les quatre au même niveau, les enfants entament leur récit, et sa colère se dilue dans l'amour.

Il faut que je précise qu'Yvon a la capacité de raconter sans s'arrêter, sans même vérifier qu'on l'écoute : ça n'est pas son affaire. Sauf que si on a loupé le train, ou qu'on est distrait, ça l'agace, le vexe, l'horripile, et il boude. Et on n'a jamais la fin de l'histoire. Autant se concentrer dès le début, même si c'est long, bourré de détails, si on ne sait pas où il va. Il faut faire l'effort.

Je vois que même Cléa plisse l'oreille (c'est mignon, une oreille qui se plisse sous la concentration). Et Margolette n'en manque pas une miette non plus.

Yvon : On avait vidé les congélo, trié ce qu'il fallait manger tout de suite, ce qui pouvait se garder, etc… Chez Margolette et chez nous. Lola a fait des pâtes et des œufs au plat. Mais le jaune était un peu baveux, je préfère bien cuit. Et les pâtes, par contre, un peu trop cuites, mais la sauce était bonne. Sauf les bouts d’oignon dedans. J'avais même commencé à rentrer du bois, des petites bûches, et quelques grosses, parce que t'as dit que le froid allait venir bientôt. On a mangé. Même Le chien a eu son œuf. Et les chattes se sont cachées, parce qu'elles ne l'aimaient pas trop. Et Le chien a hurlé. Ça faisait peur, comme une sirène, mais malheureuse, tu vois ? On ne savait plus quoi faire, jusqu'à ce que les oiseaux nous attaquent. Le chien a arrêté. Il s'est mis à trembler dans les bras de Lola. On s'est mis sur le canapé, et c'étaient des coups de marteau dehors. Pleins de marteaux en même temps. Margolette disait "ça va aller" mais ça continuait. Et les cris, tout le temps, comme si c'étaient les murs qui hurlaient. Vous les avez vus, vous aussi ?

Cléa acquiesce.

Je crois qu'ils ont fait tomber des pierres et des tuiles. On n'avait pas refermé les volets. J'ai cru qu'ils allaient éclater les vitres. On a eu de la chance. Et puis ça s'est arrêté. Et les fenêtres étaient pleines de plumes, de sang et de bouts d'os, et des oiseaux dehors, assommés, morts, blessés. Plein. Des petits, des grands. Ils recouvraient l'herbe et la terrasse. On n'osait pas sortir.

On a entendu le 4x4. Un pick-up noir, avec un gros bruit. Et on les a vus, par la fenêtre de la cuisine, ils sont entrés chez Margot. Le chien a grogné. Margolette est sortie quand même pour voir ce qu'ils voulaient. Et puis, y en a qui sont venus. Ils sont rentrés comme s'ils étaient chez eux. Trois. Le chien a voulu attaquer, mais ils étaient trop nombreux. Alors Lola l'a tenu fort pour qu'il se calme.

Lola : Il tremblait et il grognait. J'ai eu peur qu'il attaque, qu'il leur fasse mal. Et puis après, qu'ils lui fassent du mal, et à nous aussi.

Yvon : Ils ont rigolé. Ils ont dit : Qu'est-ce que nous avons là ? Un mignon et sa mignonne. C'est bien, ça. On va pas vous faire de mal si vous êtes gentils.

Ils avaient un fusil et des couteaux. On n'a pas bougé. Ils ont fouillé la maison. Tout mis par terre. Ils ont pris les bouteilles dans le coin, et celles dans la souillarde à l'étage. La viande congelée posée sur la table, l'ordi, même ma tablette.

Lola : Ils nous ont sortis. Dans la rue, y avait aussi Margot. Ils l'avaient frappée, elle avait du sang et une grosse marque sur la joue. Ils nous ont fait marcher derrière la voiture, eux dedans. Avec les fusils vers nous. Et les sacs et tout ce qu'ils avaient piqué. Il y avait aussi une dame, plus jeune, et un garçon, avec nous.

Yvon : Jérôme.

Lola : Oui, Jérôme. Alors, j'ai pris le bras de Margot, et Le chien s'est collé à moi.

Cléa : On a trouvé Chucky.

Yvon : Oui, c'est moi. J'avais pris des choses dans mes poches. Chucky, mes petites voitures, des crayons. Je les ai jetés sur le bord, pour que vous nous retrouviez. Vous les avez vus ?

Cléa : Juste Chucky.

Yvon : C'est une fille bien, je l'ai toujours dit…

Lola : Ils me regardaient, moi, l'autre dame, et puis Margot, et c'était pas le même regard. J'ai eu très peur. Ils étaient fous, ils pensaient au sexe, ça se voyait. Je crois qu'ils voulaient se débarrasser des vieilles et des petits. Pourtant ils ont pris tout le monde aux Castaniers. Ils devaient pas être tous d'accord. Ou alors, ils craignaient qu'on les suive. Ça commençait à faire du monde à marcher. Une caravane. Avec des méchants Raïs pour nous surveiller. Oui, je me suis rappelé Ellana, vous voyez le livre ? Et je me suis redressée. Tant pis pour la peur.

Yvon : Ouais. Je t'ai vue. J'ai fait pareil.

Margolette : Ils m'ont bien aidée, vos enfants. Ils ont été solides. C'était bon d'être avec eux. Qu'est-ce qu'on va faire, maintenant ?

Yvon : On va faire un plan.

Lola : Et un repas.

Cléa : Et une bonne nuit.

Loïc : Il nous reste pas du whisky ?

Yvon : Y en a sûrement dans un des sacs. Ben oui, on a pris tous ceux qu'on pouvait. On n'allait pas les ouvrir pour trier, non ?

Les filous.

Je les aime.

On a des chances de s'en sortir, finalement. J'espère.

IX – Chitine et crocs

Les oiseaux furent les premiers à fuir. L'instinct était vif, ils avançaient plus vite.

Puis les insectes, en vols serrés, ont cherché aussi la terre ferme.

Enfin, les mammifères, ralentis par leur poids et les obstacles naturels de terrain.

En situation de survie, en risque d'extinction, trois réflexes gouvernent les espèces : se nourrir, se protéger, se reproduire.

Les insectes ont ravagé les plantes, se sont introduits dans les greniers, ont pondu dans le grain.

Les mammifères ont attaqué : les herbivores pour limiter la concurrence et se préserver un espace de vie suffisant ; les carnivores pour combler leurs besoins en protéines. Dans une telle situation, même un chevreuil peut devenir fou et très dangereux.

Et nous étions des proies mal préparées.

Ce qu'il s'est passé.

Samuel Ravanihoto

Historien

Mercredi 13 novembre. Presque huit heures. Le ciel est clair et froid. Les étoiles s'éteignent une à une.

Alt. 576m. A moins que ça ait changé depuis le tremblement de terre. En tout cas, nous sommes à la maison. Pour l'instant.

Hier au soir, nous avons bien fermé les volets, fait un lit à la voisine, et puisé dans les "courses" des enfants pour préparer un repas de "survivants": nous avions le droit à tout, considérant que ce serait peut-être la dernière fois que nous en mangions.

On a surtout fait cuire tout ce qui allait se perdre : viandes grillées, vapeur, poêlées... Une orgie de plats, mais on n'en a pas beaucoup mangé. Le repas a été plutôt sage. Pas d'appétit véritable. Trop choqués. Des céréales pour Lola, des biscuits pour Yvon. Et pour eux, tout plein de bonbons dégueulasses à la gélatine de porc et au pétrole, issus des sacs des voleurs. "Mais oui, vous avez le droit." Pour les adultes, un potage, et de la viande, un peu. Personne n'avait réellement faim.

J'avais bien trouvé du whisky, mais de piètre qualité. Bon à désinfecter un membre amputé, mais pas pour le gosier.

Le soleil rasait encore l'horizon lorsque nous nous sommes séparés avec les autres otages des hameaux. Je leur ai transmis les recommandations de Marc concernant les maisons ouvertes au village, et la sécurité relative de vivre à proximité les uns des autres. Et ils sont rentrés chez eux.

Nous avons décidé de descendre au bourg, nous aussi. Bientôt. Nous ne sommes pas en sécurité ici. Pourtant, que c'est beau, le matin, lorsque les brumes viennent noyer la canopée et faire briller les pâtures, lorsque les chants d'oiseaux sont des gammes sur les lignes de la vie, que la fraîcheur nous vivifie la peau et que nous avons presque envie de partir marcher pieds nus dans les feuilles mortes. D'être un champignon, une limace, une scolopendre.

Je divague sérieux, ce matin.

En vérité, je n'ai pas envie de vivre au village. Une maison abandonnée depuis des années ? Humide et poussiéreuse ? Alors, qu'ici, le panorama s'ouvre vers le sud à l'infini, qu'une source coule à cent mètres, et que son débit malingre nous apporterait le nécessaire ? Et 576m d'altitude quand même ! M'étonnerait que l'océan nous recouvre !

J'ai peur de ne pas supporter la proximité des gens, pénibles et envahissants en général. Du genre à se pencher à ta fenêtre pour vérifier que tu termines bien ton assiette de trufada : "Vous ne mangez pas votre saucisse ? Mais ça va se perdre !"

Et puis j'aime faire pipi dans mon jardin, sous la lune et l'éclatant soleil, en slip ou en doudoune informe. J'aime mettre la musique à fond quand je fais le ménage ou la vaisselle. J'aime ne pas être observé, épié, jugé, sortir et rentrer quand je veux.

Peut-être que j'ai juste peur, en fait. Pas des gens, mais de changer. Pas de la proximité, mais de la sollicitation. Que j'ai peur d'être utile, ou pire, d'avoir besoin des autres ?

En tout cas, je n'ai pas peur de réfléchir dans le vide. Ça, c'est sûr.

Un 4x4 noir assez gigantesque trône désormais devant la maison. De sa malle arrière, ouverte et surdimensionnée, surgissent des vélos et des instruments de jardinage. Même une tondeuse.

Clope au bec – autre chose dont l'approvisionnement va devenir délicat -, je libère les flots de ma nuit sur la pelouse sauvage, la tête dans mes pensées, les pieds dans la rosée. Mon bas de pantalon se trempe jusqu'au mollet. C'est froid. Ça accélère mon débit. Petit moment de solitude, et la réflexion à vide, et il faut se préparer pour la suite…

Il ne gèle pas, mais dans quelques jours…

Et d'autres animaux vont migrer, et des gens aussi, certainement. Des gentils, ou des pillards. Il faudra être prêt, cette fois.

Je ne remarque pas tout de suite la nuée qui emboutit l'horizon, comme une vague sombre. Je profite de mes derniers instants de liberté, avant le réveil de mes naufragés. Avant d'envisager de déménager au village. Avant de repartir dans l'action.

Mais le nuage mangeur de lumière s'agrandit, se rapproche. Vite.

Trop vite.

Je me prends des insectes en pleine gueule. Ils volent à tire-d'ailes. Il y en a de plus en plus. Je remballe tout ce qui sort de la protection dérisoire de mon survêtement et me rapatrie au plus vite. Ils s'accrochent à mes cheveux, glissent dans mon vieux sweat-shirt. Le bruit des frottements de leurs ailes grimpe et emplit tout.

Les volets sont encore fermés. Une chance. Après les oiseaux, c'est au tour des insectes de nous assaillir… Mais on ne sera jamais tranquille ?

Le bruit est assourdissant, comme si des biscuits secs se précipitaient d'eux-mêmes sur les volets. Ça crépite, ça martèle, ça recouvre tout. Il ne faut pas cinq minutes pour que toute la maisonnée se lève et descende me rejoindre. Le chien gémit et se blottit sous la table. Les chattes s'agitent en tous sens, l'une se réfugie au sommet de la bibliothèque tandis que l'autre se glisse dans le cartable d'Yvon.

Je crie presque pour me faire entendre par-dessus ce brouhahas d'apocalypse :

"- Bon, qui veut du café ? Un jus d'orange ?"

Comme si l'essaim de millions d'insectes était une tradition quotidienne et qu'on n'y faisait plus attention. Ça ne marche pas. Personne ne répond. Ils ne voient pas ce qui se passe dehors, redoutent le pire. Ils attendent, figés.

Il reste du gaz. Je fais chauffer de l'eau.

La cheminée du four à pain, dans la cuisine, est fermée, mais pas très étanche : des cendres, de la poussière, des bouts de plumes et des insectes mal en point dégringolent directement sur la table aux fruits et légumes, une table pliable orange qui sert de présentoir et de rangement. Pareil dans le tubage du poêle, ils finiront tout de même par entrer. C'est statistique, numérique, mathématique, catastrophique. Qu'est-ce que vous voulez que j'y fasse ? J'en ai marre. Ils peuvent tout péter, ce ne sont que des insectes. Je les écraserai. En attendant, je pousse la table orange, je m'assoie sous la cheminée, avec ma casquette de travail, et je fume. Na !

Ça continue à me tomber dessus, mais je signifie par la fumée qui monte que les insectes ne sont pas les bienvenus ici. Je résiste. Je serai le gardien de la maison. La frontière chimique et symbolique pour stopper l'invasion. Cléa se moque de moi en découvrant son homme, fier et clope à la main, sous un nuage de vieille cendre et de chitine qui le colore de gris, inexorablement. Elle attire les enfants et la voisine, et les voilà tous qui commencent à pouffer.

Et ça dégringole en fou-rire général. Même Margot se plie en deux. Et j'en rajoute dans l'attitude snobe et guindée, en mimiques et grimaces et le dos droit et le bras plié qui tient la cigarette comme un pinceau précieux. Je crois que ces accès d'hilarité sont une bien meilleure protection contre les agressions du monde. Je crois que l'on vient de se donner de la force pour ne pas désespérer. Et c'est Cléa qui a l'idée géniale, qu'elle crie presque dans le vacarme ambiant :

"- Et si on en profitait pour faire les sacs ? Dès qu'on le peut, on file au village, où on sera moins seuls. Mais ça n'est pas une raison pour laisser traîner tes chaussettes partout, Yvon. Ni pour ne pas débarrasser la table du p'tit déj' !"

Une heure durant, la nuit insectoïde carapace et crépite dehors, et nous entassons quelques affaires dans des sacs à dos. Puis nous sortons la piste de dés et lançons un grand concours de Yam's, que Yvon remporte, une fois de plus. Le jeu lui réussit, souvent. On devrait le jeter dehors, ça lui passerait l'envie de gagner.

Justement, le bruit diminue. La pluie de cuticules se fait sporadique. La lumière revient petit à petit alors que l'on découvre que nous ne sommes pas encore sourds.

Finalement, nous tentons une sortie, et marchons sur un tapis de coquilles, qui craquent et grésillent comme des œufs secs. De rares libellules parcourent encore les éthers, mais le gros de l'invasion est passé. Il est plus que temps de se tirer. On se méfie tout de même, il reste des amas d’insectes sur la pelouse, accroché au mur, et une colonie gigantesque de fourmis, comme un fleuve brillant au soleil, traverse le champ des voisins, au milieu des bois.

Margot ne veut pas trop retourner chez elle, mais elle accepte que Cléa l'y accompagne. Elle aussi réunit quelques affaires.

On entasse tout dans le pick-up, plus pratique que mon fourgon. Il pourra s'avérer utile au village, où il faudra partager les biens et les compétences.

On abandonne les chattes dehors. Elles se débrouilleront. Ou elles nous rejoindront si le cœur leur en dit. Les prendre avec nous serait trop compliqué. On fait sauter Le chien dans la benne. Sauter les enfants aux côtés du Chien. et sauter Margot, heu, hisser doucement Margot seule sur la banquette arrière, à peine assez grande pour ses petites jambes.

Je fais vrombir le moteur.

Belle mécanique quand même. Siège cuir, confortable au possible, moteur ronronnant, boîte automatique, et j’en passe des caractéristiques techniques de ce monstre à gazole et à consommation. Je crois qu’il me faudrait travailler un an juste pour me payer un de ses pneus, mais puisque j’en ai quatre à présent sous les fesses, gratos, j’en profite !

Et je glisse dans l’auto-radio la clé USB ramassée pour cela, avec une play-list de fou, préparée à l’époque où on organisait un festival sur Maurs.

Smoke on the Water, pour commencer...

We all came out to Montreux

On the Lake Geneva shoreline

To make records with a mobile

We didn’t have much time*

On dirait que les Deep Purple sont mes frères d’apocalypse.

Ça me botte…

Ritchie Blackmore et Jon Lord poussent les aigus dans un final d’anthologie qui a donné naissance au rock moderne et je pile exactement là où un châtaignier nous barrait la route la veille. À la place, il y a désormais une vingtaine de chiens en train de se disputer une proie déchiquetée. Des ombres, silhouettes, sillonnent les bois. Ils ne nous ont pas encore vus. Ils sont nombreux, partout. De plus en plus nombreux. Je recule doucement, m’éloigne de l’attroupement, mais nous serons bientôt submergés. Nous rentrons les enfants et Le chien à se serrer contre Margolette. Nous fermons les vitres.

Je monte le son.

It’s a death trap, it’s a suicide rap

We gotta get out while you’re young

Cause tramps like us, baby we were born tu run*

Bruce Springsteen a souvent les mots qui collent à la situation, même si là, il est en dessous de la réalité. J’accélère.

Je traverse l’assemblée des chiens aux museaux sanguinolents. Le 4x4 frémit à peine et j’en écrase deux ou trois. Mais d’autres surgissent des sous-bois. Partout.

Soudain, le bitume s’assombrit et vibre en-dessous de nous tandis que j’avale la petite route à près de 80 kilomètres/heure. Cléa a un cri d’horreur en réalisant que ce sont des souris, des rats, des belettes, des serpents, tous les rampants et les sautillants de la création qui nous passent sous les roues. Devant nous, une horde de cerfs jaillit, des chiens continuent à viser les pneus de leurs dents et à tenter de sauter dans la benne. Des chevreuils, un âne, des chevaux, des chiens, des souris, des blaireaux, des martres, des cerfs, un élan… On glisse dessus, ça tente de renverser le véhicule, je tiens bon, ralentis, vise le bas-côté. Je bloque le 4x4 contre un talus et j’éteins le moteur.Les mammifères à quatre pattes s’écoulent. Après les oiseaux et les insectes, c’est une troisième invasion. Les sangliers surgissent devant le nez du pick-up, le poussent même un peu. Je suis content que l’on ait choisit ce deux tonnes de grosse mécanique plutôt qu’une plus petite voiture. C’est ce qui nous sauve. Nous baissons la tête lorsqu’un cerf précipite ses bois sur la vitre de Cléa, qui éclate dans l’habitacle. Un chien aussitôt se rue sur le cerf, un autre dents en avant par l’ouverture créée dans notre havre. Il tente de mordre ma femme. Je lui empale la tête aux crocs luisants contre le plafond avec la lame du grand-père. Il bloque l’accès pour les autres. Qui commencent à lui dévorer l’arrière-train. Nous sommes tous maculés de son sang mêlé à sa salive.

Derrière, les enfants et Margolette ne disent plus rien, tête rentrée dans les jambes. Même Le chien ne se prononce plus, roulé en boule au plus profond sous le siège. Le déluge de poils, de sabots et de crocs continue durant un temps infini.

J’ai le temps d’empaler un autre chien contre la housse de la portière de Cléa, qui vient remplacer le premier déjà arraché par ses congénères. J’ai le temps de prier pour mes enfants. Pour ma femme. Pour tous les enfants et toutes les femmes du monde que je ne connais pas.

Le talus contre lequel nous sommes positionnés et la carrosserie de notre véhicule nous préservent.

Le flot s’amenuise finalement. Mais les bois restent peuplés d’un nombre incroyable d’animaux. Une concentration irrationnelle. Absurde. Effrayante. Tiens, un buffle. Il faudra se méfier de toute sortie dans les bois, à présent. Ces chiens errants sont plus dangereux que des loups. Et ils n’ont pas peur de l’homme.

Le pick-up est cabossé, tâché, rayé.

Je crois bien que des singes, échappés de quelque réserve, sont passés dans la benne et nous ont piqué quelques sacs.

Nous sommes saufs. Le 4x4 démarre au quart de tour.

Continuons.

X - Déménagement

Considérons les ports, les terminaux méthaniers, les centrales nucléaires, les dépôts chimiques, les déchetteries à ciel ouvert, les cimetières, les hangars de transit, les cuves de mazout… L’homme a laissé sous les eaux de quoi polluer et tuer plusieurs fois la planète.

Et pourtant, la planète est toujours là, et l’homme aussi.

Alors, on pourrait se plaindre que la montée des eaux ait été trop rapide, le réchauffement climatique trop soudain, les prévisions des scientifiques trop vagues, les protections trop fragiles.

Ou alors on pourrait se réjouir que l’océan ait conservé assez de micro-particules et de bactéries pour absorber toutes ces pollutions et tous ces poisons, pour les diluer.

On pourrait se réjouir que les mutations et maladies qui ne manqueront pas d’arriver soient des morts lentes, et que nous disposions d’un facteur d’adaptabilité. Oui, certains survivront, et ils engendreront les générations futures.

On pourrait se réjouir qu’il y ait eu autant de survivants après un séisme aussi dévastateur. Ça n’était pas donné.

On pourrait même se réjouir de tous ces chapelets d’îles apparus là où il n’y avait que collines. Les paysages sont magnifiques, n’est-ce pas ?

Et ce climat ! L’air est saturé d’iode, d’oxygène tellement les plantes et les algues explosent de vigueur et concentrent le carbone. Les gens recommencent à marcher pieds nus et des cultures de riz se sont développées autour du Massif Central, même des bananes dans les Cévennes.

Un port de pêche s’est créé au pied de mon village, là où avant, il n’y avait que prairies et vaches placides. Désormais, les goélands font partie de mon quotidien. Le poisson de mer est entré dans mon régime alimentaire, au même titre que le fromage et la viande de la montagne. Je vis dans un paradis. Le Massif Central ressemble à la Corse d’avant. Moi j’aime. Sauf les pillards et la fin anticipée de Game of Throne.

Mais tout cela a coûté tout de même bien cher.

Si on pouvait éviter de recommencer les mêmes conneries ? Se réjouir, à présent, et réfléchir à faire mieux.

Faire preuve d’optimisme et de volonté.

Il ne reste pas grand-chose de l’héritage de nos parents, à part cette grande plaie rouge dans les mémoires, toutes ces morts et ces destructions, et nos irradiations et cancers futurs, bien entendu. Mais à eux, nous ne leur devons plus rien. Nous sommes libres.

Alors, si nous nous décidions à penser un peu à nos enfants : à leur construire un jardin dans ils pourront être fiers ?

Théo Marignac

Discours d’ouverture

de la 1ère Conférence des Terres Émergées

Clermont-Ferrand, le 26 juillet 2021

Mercredi 13 novembre, deux jours après les premiers raz-de-marée. Lendemain des tremblements de terre. Jour de notre déménagement au village.

La route devient folklorique. Nous cherchons du regard les animaux incongrus qui se dissimulent par les bois ou prennent le soleil au milieu des champs.

Nous avons donc des singes, un buffle visible de loin, deux autruches qui courent après une bande de petits chiens frisés, moult biches et cerfs, des échassiers, des putois, des chats, des brebis par dizaines, dispersées de partout. C’est une ménagerie affolante qui s’est réfugiée chez nous, et j’imagine un peu partout sur les hauteurs. À quelle altitude ces animaux se sentiront-ils assez en sécurité pour s’arrêter ? Les oiseaux et les insectes semblent avoir passé, mais peut-être une partie de leurs espèces s’est-elle déjà installée dans nos arbres ou sous nos touffes d’herbe ? Les mammifères vont poser plus de problèmes : la raréfaction des ressources, les maladies, la promiscuité, l’agressivité. Un sanglier affamé est capable de rentrer fouiner dans une maison, alors une horde de chiens ? Même des chevreuils ou des hérissons ? Des souris ? Sans parler de ces trucs échappés de quelques zoos : fauves, singes, buffles, girafes, crocodiles ? Tout est possible. L’homme est une espèce sans limite pour transporter des animaux là où ils n’ont rien à y faire, par curiosité, défi, prestige… Quant aux êtres humains, c’est plus compliqué, on ne voudrait pas qu’ils salissent la moquette, n’est-ce-pas ? Une panthère noire, c’est exotique. Un homme de la même couleur, ça fait tâche. Vive les frontières !

Bon, maintenant, je crois que les frontières sont sous l’eau. Cela va-t-il permettre aux hommes de ne plus se défier et se jalouser, cela va-t-il apaiser les tensions raciales, les différences économiques, les sensibilités religieuses ? Cela va-t-il éloigner l’homme de ses pulsions prédatrices ? Non, certainement pas. Alors, ne nous réjouissons pas trop vite, il y a encore du travail.

Le pick-up roule doucement sur une route drôlement peuplée de bêtes à poils et à plumes. Les toits de Boisset émergent entre les arbres dénudés par deux mois de pluie, tels des doigts crochus cherchant à griffer le ciel devenu azuréen. L’atmosphère semble figée. Plus un pet de vent, presque plus de bruit. Le monde attend. Mais quoi ?

Que nous arrivions, pourquoi pas ? La dernière portion de route grimpe le long du coteau, et des gens nous observent depuis le talus en amont et la barricade de fortune dressée devant nous.

On ne reconnaît pas grand monde…

Mais un cri de joie bondit parmi ces têtes fatiguées et inquiètes.

" - Yvon, Lola ! "

Aussitôt, une bande de gamins de sept à treize ans désescalade un muret au-dessus de nous et déboule devant notre véhicule.

" - Venez. C’est trop cool que vous soyez là. Vous venez habiter ici ? Chouette. On vous fait la visite, il y a plein de gens nouveaux…"

Les enfants nous interrogent du regard, mais nous ne voyons aucun inconvénient à ce qu’ils s’enfuient avec leurs camarades. D’autant qu’ils pourront éventuellement y recueillir des informations utiles sur notre nouveau foyer. Des choses que nous, adultes, n’aurions pas apprises…

Je stoppe devant la barricade. Elle est formée de chariots du charcutier encastrés dans des barrières Vauban, le tout couvert de planches et de palettes et encastré dans une remorque qui peut coulisser à volonté pour ouvrir, ou fermer la voie. Cette fois, ça s’ouvre. Margolette descend du siège arrière et s’étire. Aussitôt, deux femmes se faufilent dans l’entrebâillement et viennent la saluer.

Elle aussi nous demande du regard l’autorisation de partir.

"- On se retrouvera plus tard, Margot. On vous garde vos affaires en attendant. Vous êtes toujours la bienvenue avec nous, n’hésitez pas."

Notre adorable mamie s’enfuit avec ses copines, et nous voilà tous deux face au comité d’accueil du bourg de Boisset. Ils sont derrière la barricade, ou dans les jardins et aux fenêtres des maisons qui nous surplombent. Il y a des fusils, des bâtons, beaucoup de méfiance dans les regards, surtout de la part de gens que je n’ai jamais vus et qui doivent, comme nous, être venus se réfugier ici. Ils ont peur qu’on leur prenne la place ? Il va falloir s’y faire, les gonz’, c’est l’apocalypse !

Heureusement, je reconnais Paul-vin, l’épicier, en grande discussion avec Rom. Ces deux-là nous feront meilleur accueil que les rombières dans leurs jardins, à observer et juger avant même d’avoir eu le temps de respirer. Ce qu’elles font de moins en moins, respirer, ceci-dit en passant. Le temps leur coupe le souffle plus vite qu’à nous. Il suffit d’attendre, et on pourra entrer, non ?

Paul-vin et Rom. Deux poignées de main, un coup d’œil encourageant et solidaire, un sourire. Voilà qui met du baume au cœur. Ou du beurre dans la trufada, du miel dans le coq. Bref, j’ai faim et il est temps qu’on se pose. C’est l’heure de déjeuner...

"- Bonjour, les gars. On est venu participer à la fête. Vous croyez qu’on peut passer avec le 4x4 ? Il est plein de bouffe, et nos affaires aussi…On s’est fait agresser par des chiens et d’autres animaux, tout un zoo dans la forêt, alors, si on pouvait se poser ?

- Bien-sûr, Loïc. Entrez, entrez.

- C’est toi, le gardien, Rom ?

- Ben oui, j’habite là, alors c’était facile. Je vois le passage depuis ma cuisine. Tant que j’ai à manger, je peux surveiller…"

Il ne mange pas trop, Rom, mais il est bien enveloppé. Par de la chair, et par une incroyable couche de gentillesse, plus quelques poils en touffes diffuses et complexes autour du visage (le reste du corps, ça n’est pas mon terrain de jeu…). C’est encore un jeune homme, nouveau papa, et désormais gardien du village. La progression sociale fonctionne mieux au niveau communal que national. Il finira maire, ou dictateur du monde ! Ou électricien, ce qui est son métier…

La porte en bricolage fer-bois sur remorque coulisse sur ses roues et nous ouvre un peu plus grand le passage. Cléa a disparu. Elle est rentrée toute seule…

Ils m’ont abandonné, femme, enfants, voisine. Je prendrais bien un verre, tiens, dans ma solitude, avant de passer aux choses sérieuses. Mais déjà Paul-vin grimpe à mon côté :

"- Viens, rendez-vous devant la mairie pour les nouveaux arrivants. On vous attribuera de la place dans une maison et on mettra la bouffe au pot-commun. Comme toutes mes marchandises, hein, ça n’est pas que pour toi. Puisqu’on ne sait pas quand on aura de l’approvisionnement, on a fait un magasin collectif.

- C’est comme si on était des hippies dans la montagne, alors ?

- Un peu. Mai 68 avec des gens de droite et des chasseurs plutôt qu’avec des étudiants en lettres…"

On rit bien, avec Paul. Il est débonnaire et socialisant, comme un épicier, mais fort sympathique. Bref, depuis qu’ils sont arrivés, avec Barbara, sa femme, je ne crois pas qu’il se soit passé un jour sans qu’ils se fassent un nouvel ami.

D’un autre côté, ça tombe bien : place de la mairie, c’est là qu’il y a l’Entre-Côte, le bistrot du village. Je vais peut-être pouvoir mêler l’utile à l’agréable, finalement...

Place de la mairie. Des véhicules, une queue devant l’établissement public. Des gens des hameaux. Je confie le pick-up à Jo, qui passait par là.

"- Il y a de la viande, dedans. Cuite, mais à préserver…"

Je me faufile jusqu’au lieu de débauche.

Après tout, j’ai faim, j’ai soif, et ma famille n’a pas l’air si pressée que ça de s’installer dans un dortoir avec d’autres réfugiés. Alors, je peux faire une pause.

Petite salle. Propre. Un écriteau sur la porte renseigne :

Restrictions : pas plus de trois verres par personne. L’argent n’a plus de valeur. Préférez la gentillesse.

Ô ben ça, si je m’attendais !

Au comptoir, un vieil ami que je ne vois qu’une fois l’an, lorsque quelque chose va mal dans ma vie. Simon.

La dernière fois, les meurtres pleuvaient autour de moi et mes amis. Je les ai narrés dans un livre, qui a été publié*. C’était bon. Même si ça ne m’a pas consacré écrivain, il a fallu encore que je travaille, hé hé hé... Cette fois-ci, c’est pire : un tremblement de terre, les invasions d’animaux et l’exode de notre maison sur la colline. Mais je l’aime bien, le Simon.

Il cause, le Simon, son apéritif anisé à la main. Il dit :

"- Trop d’eau, ça monte au nez, comme la moutarde ! Alors, faut lutter contre. Contre la moutarde, il y a la saucisse. Contre la montée des eaux, il y a le Ricard !"

Il est alcoolique, certes, sale, collant, hirsute, mais aussi débrouillard, brut de décoffrage, il sait garder un secret et c’est la meilleure distraction qu’un bout du monde comme Boisset pouvait me proposer, surtout dans notre situation.

Je m’assois à côté de lui et commande la même chose.

La fin du monde pourra attendre. Vive l’humanité !

Partie II - Le verre est plein | Chapitre 11 à 19

XI – Vie collective

Pas de Calais. - Lorsque la vague est arrivée, elle roulait comme pour un parcours de fête foraine. J’ai eu le temps de larguer les amarres, et notre petit six mètres s’est laissé porter. En quelques secondes, le paysage avait complètement disparu et on devait déjà être à plus d’une dizaine de mètres au-dessus du quai. Les autres navires sont remontés, certains comme des bouchons, retenus trop longtemps par leurs amarres. D’autres avaient fait comme nous, ils ont juste glissé sur l’onde. Tout le reste a été enseveli.

Hérault. - On avait chargé la voiture et on est parti dans la nuit, vers la Lozère et la maison de Mamie. Je savais qu’on avait très peu de temps devant nous avant que la Méditerranée ne recouvre Montpellier. Les dernières images annonçaient plus qu’une crue. Un déluge. Mais très vite, les routes ont été bloquées. Autoroutes au pas autoroutes, tout le monde avait eu la même idée. Alors, on a trié un minimum ce qu’on garderait, et on a continué à pied. J’ai essayé d’avertir les gens, qui, comme sur la route des vacances, patientaient, s’énervaient, klaxonnaient, s’engueulaient, mais attendaient que les bouchons se résolvent d’eux-mêmes. "Sortez ! Ne restez pas là ! Dans quelques heures, ce sera envahi !" Mais ils ne voulaient pas perdre leurs voitures, leurs affaires, leurs bijoux ou leurs ordinateurs.

Avec une pince coupante, on a tranché le grillage et on est parti vers la bartasse. On a grimpé le causse une partie de la nuit. On s’éloignait des lumières des feux et des bruits de l’autoroute bloquée, des gens. Une grande solitude s’est emparée de nous lorsque leurs bruits ont cessé derrière la colline, lorsque nous avons été assez loin.

On s’est arrêté au lever du soleil. La mer était là, derrière nous. Gignac baignait dedans, notre voiture aussi. D’autres rescapés grimpaient le causse. Quelques uns. Pas tous. Si peu finalement.

Témoignages de survivants au Second Déluge.

Mercredi 13 novembre.

Je suis assis sur la terrasse de l’Entre-Côte, mes godillots ouverts à côté de mes pieds, qui respirent à l’air exceptionnellement chaud de ce mois de novembre. Je n’ai toujours pas mangé, et les deux Ricard partagés avec cette arsouille de Simon s’associent au soleil pour me monter agréablement à la tête.

D’où je suis, j’observe la queue devant la mairie. Elle s’est rétractée, jusqu’à presque disparaître. Je peux aussi discerner la queue devant la salle des fêtes en contrebas de la place. Elle augmente, elle. Une soupe populaire attire l’exilé, le réfugié, plus efficacement qu’une opération de don du sang. Et ces odeurs de ragoût qui flirtent avec le soleil, dans les rues du bourg… Il n’y a rien de mieux pour rassembler le monde.

Je craque. Mon estomac craque. J’ai faim.

Par contre, mes jambes sont endormies, engourdies, éteintes.

Je bougerai plus tard. La fin du monde est pleine de choix à faire. Je choisis de lutter, rebelle, contre l’estomac, et de fêter la fainéantise du genou.

Bien-sûr, Cléa, qui me rejoint, accompagnée des enfants, n’est pas de cet avis :

"- Alors, où on dort ?

- Chais pas.

- T’as pas été voir ?

- Nan. Y avait trop de monde.

- Mais y plus personne maintenant.

- Ouais, mais maintenant, j’ai un coup de barre. Alors, j’hésite.

- Tu as bu ?

- Juste un peu.

- Et nous, alors ?

- Tu veux boire ?

- Non, savoir où on va dormir.

- Vous avez qu’à y aller. Ou attendre. Ou faire la queue pour un repas. Je suis sûr qu’ils y ont mis le veau qu’on a cuit hier. On pourrait au moins le goûter.

- Bon, toi, tu vas chercher un logement avant qu’ils fassent la pause. Nous, on réserve des repas."

Et voilà, c’est comme ça. Une fois de plus, ma confrontation avec ma belle se résout pacifiquement : elle a raison, et j’obéis. C’est le plus simple. C’est vrai qu’elle a raison, en plus, comme souvent. Mais moi aussi, de profiter un peu, non ? Qui sait quand un moment aussi agréable reviendra ? Et si dans dix minutes, ce sont des fourmis qui ravagent la contrée ? Ou des tigres ? C’est peut-être mon dernier apéro au soleil ?

Je me glisse péniblement dans mes chaussures et rampe presque pour traverser la place. Mérédith m’accueille avec son air goguenard de secrétaire de mairie. Elle accuse la fatigue d’une longue journée qui s’éternise, mais ne me fait pas le reproche de retarder sa pause déjeuner.

Je lui explique nos besoins, nos ressources, et Margolette qui traîne pas loin.

"- Margot Ellant. Elle a une place au presbytère. Avec une de ses amies. Elle connaît bien les lieux, et elle a proposé d’aider aux cérémonies. Parce que dès cet après-midi, il faut s’occuper des gens qui sont morts. Avec le tremblement de terre, les oiseaux, les insectes, et même des attaques de chiens maintenant. Ça n’arrête pas. On a plus de quarante-cinq corps, dont cinq enfants !

- Et nous, alors ? On est quatre. On veut bien aider aussi.

- Il doit rester de la place chez Simone, derrière l’église, au niveau du petit jardin, vous voyez ? Deux pièces, ça vous ira ?

- Ô ben, on s’en accommodera. Et pour nos affaires ? Elles étaient dans le 4x4 que j’ai laissé à Jo en arrivant.

- Alors, elles doivent être dans une des salles de l’école. Il faut aller voir…

- D’accord. Je vais aller manger d’abord, puis on reviendra…"

Je ne connais pas Simone. Mais je connais Cléa et les enfants. S’ils ont faim, il vaut mieux que je ne sois pas trop loin, sinon, ils pourraient bien provoquer du grabuge.

Je redescends donc de mon pas lourd et désordonné vers la salle commune où habitants et réfugiés partagent la table. Tiens, je n’ai pas demandé de nouvelles du monde, ni même des communes environnantes.

Peut-être sommes-nous les derniers humains sur terre ? Ça craint…

Mais les premières discussions entendues autour des tables me rassurent : ça parle des cousins, des autres villages, de la belle-sœur qui habite de l’autre côté du bois. Ça évoque des problématiques de chauffage, de nourriture, des invasions d’animaux, de maisons détruites. Des relations perdurent avec les autres communautés environnantes. Les familles sont très liées, par ici, au moins parmi les autochtones, et ces événements dramatiques ont réveillé la solidarité et le devoir d’assistance. Comme nous l’avons fait à Pradeyrols, les gens se sont inquiétés, se sont croisés, se sont associés. Nous ne sommes pas seuls. Les autres villages aussi s’organisent.

Cléa arrive en bout de file. Elle a déjà son assiette fumante dans les mains et je me faufile derrière Yvon qui hésite entre patates au veau, ou veau à la patate.

"- Ne trie pas, mange tout ! On ne sait pas quand on aura un bon plat chaud comme ça.

- Mais y a des navets !

- Tu me les donneras, en échange de mes carottes. D’accord ?

- Et je pourrai avoir ton dessert ?

- Ne me cherche pas trop, petit padawan !"

De toute manière, le dessert, c’est de la tarte aux pommes. Yvon n’aime pas ça…

Nous prenons place aux côtés du second cantonnier, Tony. Un bonhomme jovial, brun jusqu’au sourire, toujours armé de ses lunettes, pas plus grand que ça, mais des jambes de footballeur qui le rendent très dynamique. Un peu suractif, en fait. Et comme tout enfant de la région, c’est une source de renseignements :

"- À Leynhac, ils ont fait des barricades aussi, pour filtrer les pillards et bloquer les chiens.

- À Mourjou, la moitié du village a glissé dans les champs ou s’est écroulé sur lui-même, alors les gens qui s’en sont sortis se sont rassemblés dans les maisons qui restent.

- La nationale est encore fréquentable. On enverra une ambassade à Aurillac cet après-midi. Ils auront peut-être des infos sur le reste du pays.

- Les réserves, si on fait attention, devraient permettre de passer l’hiver. Sauf si il y a d’autres réfugiés. Ou qu’il faut partager avec d’autres villages. Alors, il faudra chercher d’autres choses. Ou manger des châtaignes…"

Nous racontons à l’assemblée ce qu’il nous est arrivé à Pradeyrols, puis à Cayrols. Les pillards et l’apathie apparente d’une partie du village. Et une réponse à ceux qui s’interrogeaient sur la provenance du saucisson : lorsque nous avons récupéré notre butin, il s’était mélangé avec tous les autres larcins des voleurs, dont le stock de saucissons de la charcuterie du Cayrolais, dépouillé quelques minutes auparavant…

Chacun débarrasse sa gamelle et la lave de façon sommaire dans une bassine. Je découvre qu’un groupe de ménage et de vaisselle est déjà constitué, en grande partie par les femmes du village. Elles n’hésitent jamais et ne laissent pas traîner ce genre de tâches, alors que les hommes renâclent, hésitent, philosophent. On est un peu vieille France, ici. Force est de constater que ça marche sans besoin de discussion préalable. Mais j’imagine que s’il faut se farcir toute la vaisselle de la communauté chaque jour, il faudra bien que les chromosomes XY se débarrassent de leurs vieilles habitudes patriarcales et mettent la main à la pâte. M’enfin, du coup, pour nous, c’est l’heure de s’installer chez Simone. Je réfléchirai à la révolution sexuelle plus tard. Sauf que Simone, elle est à la vaisselle, et il faut l’attendre...

Nous fumons nos miettes de tabac sous le soleil de novembre, assis dans le petit jardin derrière l’église du village, les enfants se sont enfuis par les rues après avoir repéré notre refuge. Le père René passe sur la ruelle au-dessus de nous, s’interroge sur notre présence, descend pesamment les trois marches qui permettent de nous rejoindre sur le petit banc. Ils s’assoit tout contre Cléa, comme d’un fait exprès.

"- Et alors, les jeunes, vous ne trouvez rien à faire pour vous rendre utile ?

- Nous attendons Simone. Elle doit nous héberger.

- Venez donc avec moi, alors. J’ai du travail pour vous."

Et aussi sec, il se relève et, d’un pas détaché de toute contingence temporelle, nous le suivons par le sentier qui s’éloigne des habitations, directement vers la forêt.

René est fait d’un bloc, mou et lent de partout, désormais, mais on sent qu’il a dû participer à bien des batailles, ses poings sont plus larges que ma tête, et ses avant-bras plus épais que ma cuisse. La lippe boudeuse, il ne cause pas beaucoup, mais les gens du village lui accordent un grand respect. Alors, mimétisme communautaire, nous faisons de même.

Derrière les arbres, le sentier bifurque et longe une grange dissimulée par les frondaisons. Le père René en pousse la lourde porte de bois vermoulue et nous invite dans la pénombre. Nous distinguons tout juste des planches, des roues, des bâches. Un fourbi de vieux paysan.

"- Il faut tout débarrasser, les jeunes. Là-dessous, j’ai l’ancien bus du village, à traction animale. Il va servir, je pense ; et une surprise qui pourrait s’avérer utile : une montgolfière."

Là, je fais le mec sérieux qui écoute l’aîné, et je commence tout de suite à me retrousser les manches, puis, dès que le père René tourne la tête, je stoppe tout.

"- Ma Doud, tu ne voudrais pas aller nous chercher du monde ? Parce qu’il est bien gentil, l’ancêtre, mais j’en ai jusqu’à ma retraite, à déblayer tout ce fourbi. Et si c’est bien une montgolfière qu’il y a là-dessous, on n’y arrivera jamais tout seul, ça c’est sûr.

- Mais qu’est-ce que tu veux qu’on fasse d’une montgolfière ?

- Repérage et signalétique, ma belle. En plus, j’ai toujours rêvé de monter dans un de ces trucs. Alors, puisque c’est la fin du monde, on ne va tout de même pas s’en priver, non ?

- Ouais, ben, sans moi. Montgolfière, parachute, deltaplane, c’est pareil. Dès que tu quittes le sol, t’es en danger. Mais je vais te chercher du coup de main…"

En vérité, je crois qu’elle est contente de faire autre chose que fouiller la poussière et le métal rouillé.

Elle met longtemps à revenir.

Je finis par dégager tout seul la carriole à bancs promise par le papé. Elle est lourde comme un cheval mort, mais elle pourra s’avérer utile, s’il nous reste quelques chevaux un peu plus vifs que moi pour la tirer. Je suis harassé. Mais cet effort m’a fait le plus grand bien. Je m’assieds sur une grosse pierre à observer le ciel rougir dans une mer de cumulus. j’ai soif. Je fume un bout aussi maigre que mes espoirs de voir arriver du soutien. Mais je suis bien.

Justement, Lola pointe le bout de son nez, une bouteille sous le bras :

"- Tiens, papa, je t’ai apporté de l’eau. On s’est installé, chez Simone. Ça va, c’est propre. Il y a du monde qui vient. Avec des lampes. Maman leur a dit qu’il était temps qu’on vienne t’aider, alors, ils ont écouté. Tu crois qu’elle pourrait être un bon chef ?

- Elle ne veut pas l’être, alors, oui, elle pourrait. Mais comme elle n’a aucune confiance en ses capacités, si tu lui en parles, elle dira que non. Laisse-la faire, ça vaut mieux. Je sais juste qu’elle fera ce qu’il faut pour nous. Même si elle ne sait pas ce qui est bon pour elle, tu vois ? Elle doute d’elle. Mais quand elle s’occupe des autres, elle est douée. C’est déjà pas mal, non ?

- Peut-être. Qu’est-ce que tu fais, au fait ?

- Je sors un bus sans essence de cette grange, et après, un ballon pour aller dans le ciel.

- Sérieux ?

Je hoche la tête avec un sourire.

- Trop classe, alors !"

Des voix, des halos lumineux de lampes torche et des pas cadencés se rapprochent. Guidés par une Cléa en pleine discussion avec des femmes que je n’ai jamais vues, toute une partie du village s’amène vers nous.

Je ne sais trop ce qu’il s’est passé durant cet après-midi au bourg ou ailleurs, mais l’ambiance est douce et pleine de camaraderie. Les lumières à bout de bras dessinent des fleurs sur les arbres et les pierres du sentier. Des rires s’échangent. Je ne sais d’où me vient cette idée, mais j’ai l’impression de rencontrer des amis. Ou une famille.

XII – Veillée inquiète

Le phénomène de sublimation des glaces était prévisible. Des veines d’eau gelée moins compacte dans la banquise se sont soudainement transformées en nuages de vapeur. Des blocs se sont décrochés. Des vagues se sont formées qui ont à leur tour attaqué la banquise. Les températures se sont brutalement réchauffées sur l’ensemble du globe, accélérant de fait la fonte des glaciers. La couche nuageuse au-dessus des pôles a favorisé la condensation. Les courants marins se sont détournés de leurs routes habituelles. Les plaques tectoniques ont vibré de ces bouleversements à l’échelle de la planète...

C’est la rapidité du phénomène qui a surpris. Les spécialistes les plus alarmistes parlaient de centaines d’années et restaient prudents sur les conséquences d’une telle évolution.

Il aura suffit de quelques jours.

Et le niveau des eaux a augmenté de près de deux cent mètres sur l’ensemble du globe en moins d’une semaine.

L’océan a de nouveau baigné des zones qui n’avaient pas connu de ressac depuis le crétacé.

Les côtes ont été envahies, les plus grandes villes du monde noyées. Les maladies et la malnutrition ont frappées les dernières colonies humaines mal préparées à un désastre d’une telle ampleur.

Extrait du discours

de Philippe Claudel, journaliste à La Montagne

donné lors de La Conférence des Archipels, à Mende

du 25 au 31 août 2023

"La sublimation, c'est quand t'as des paillettes dans l'anisette. Ça fait comme du tapioca. T'as mis les glaçons avant un peu d'eau. Faut pas. C'est p’us vendable."

Simon dans "Entre potes à l'Entre-Côte"

Boisset

Mercredi 13 novembre. Tard. Ou tôt, c’est selon…

La salle des fêtes bruisse encore de quelques accords de guitare et de voix bizarrement éraillées, comme d’avoir trop chanté…

Plus tôt dans la soirée, enfin, la fin d’après-midi de ces jours si courts de novembre, nous avons tiré la charrette. Elle est énorme. Six bancs s’y succèdent, qui peuvent accueillir chacun quatre à cinq fessiers. Avec quatre chevaux ou bœufs, cet outil devrait pouvoir transporter jusqu’à trente personnes. Pas mal ! On n’ira pas vite, mais on pourra voyager ensemble.

Certes, une restauration de l’objet sera nécessaire, mais en récupérant ce vieil engin, c’est le progrès qui vient frapper à notre porte. La civilisation. Voire : le service public ! Oubliez les histoires de fin du monde où tout le monde s’entre-tue, redevient sauvage et primal. Chez nous, la fin des temps coïncide avec le retour aux services publics, le respect des usagers et les devoirs de solidarité de la société elle-même.

Oui, ce ne sont plus les chômeurs qui ont le devoir de chercher du travail, les pauvres qui ont le devoir de s’enrichir ou tant pis pour eux, les malades qui ont le devoir de guérir vite et de ne pas coûter trop cher en frais médicaux – société capitaliste de consommation et de culpabilisation de chacun, souvenez-vous, c’était il y a quelques jours, avant que les glaciers ne se transforment d’un coup en vapeur et en vagues mortelles...-. Désormais, ici, le groupe soutient l’individu et lui permet de s’épanouir, se déplacer, se nourrir, se protéger, trouver sa place. Youpie ! Vive la société égalitaire et utopiste du XXIème siècle ! Vive moi ! À bas le capitalisme et la finance ! Profitons des changements. Soyons le changement !

Heu…

Pardon. Je m’égare.

Nous avons donc sorti cette charrette. Quant à l’autre surprise du père René, elle a à peine émergé du fond de la grange que Marc, maire du temps d’avant et par conséquent maire du temps de maintenant, a ordonné le cessez-le-feu.

"- Bon, assez travaillé. Il est temps de manger. Et pour fêter ce premier jour de travail en commun, et célébrer aussi nos disparus, la mairie offre le pot !"

Alors nous sommes rentrés tous gaiement vers le village, ou moins gaiement pour certains, mais je n’ai pas bien remarqué. Je ne suis pas toujours attentif...

Et maintenant, à la lueur de lampes à pétrole ressorties des greniers, c’est la fête. Manger, boire, survivre, ensemble.

Chanter, danser. Rêver. Oublier. Construire.

Certains parlent de la cérémonie qui s’est déroulée dans l’église, sans prêtre, mais avec ferveur. Les familles touchées par le deuil n’ont pas communiqué, très peu parlé, mais d’autres s’en sont chargées, qui ont partagé, évoqué, consacré ce temps à la mémoire, et à la vie. Dans des situations de catastrophe naturelle de ce type, l’empathie est simple et spontanée : ça aurait pu être nous... Je pense à Margolette qui connaît tout le monde. Elle y était pour nous...

Plus tard, je me balade dehors. Le froid n’est pas très vif. La soirée est douce et l'ambiance agréable. On se croirait au printemps, les cols sont ouverts sur les vestes et les seuls feux qui brûlent servent à la cuisine et à la lumière. Nul besoin de chauffage. Je surprends une conversation entre Marc, Roméo, Jo et Tony, ainsi que quelques conseillers municipaux dont je ne connais pas le nom. Ils font le cercle autour d’un brasero aménagé dans un vieux tonneau d’huile. Le cercle des conspirateurs… Je les sens surtout inquiets.

Ils parlent du groupe parti à Aurillac dans l’après-midi. Qui n’est pas rentré. Cinq personnes.

En temps ordinaire, la capitale du département est à une grosse demi-heure de voiture. Avec la situation actuelle, on peut rajouter une bonne marge de fluctuation, mais pas jusqu’au milieu de la nuit. Où sont-ils ? Qui sont-ils ? Je n’ose demander. Ma curiosité est forte, peut-être aiguillée par cet excellent muscat sorti d’une cave voisine en un lot magnifique aux contenus dorés. J’écoute, je tends l’oreille, presque jusqu’à basculer sur le Conseil Municipal qui a bien remarqué mon manège. Ils écartent légèrement leur cercle, me font une place :

"- Loïc, t’es discret comme une vache dans mon salon. Et je sais ce que ça fait, ça m’est déjà arrivé… On n’a pas de secret, juste des inquiétudes. Viens écouter franchement."

Je suis piteux d’avoir été si facilement découvert, mais toujours intéressé. Alors j’entre dans le cercle. Je me fais l’effet d’être un hobbit au Conseil des Elfes d’Elrond. J’en ai les poils des pieds qui palpitent. Mais la situation est grave. Notre récit des pillards qui ont enlevé les enfants ne peut que les inquiéter. Ils comprennent que la situation en-dehors de la commune leur échappe. Que l’ambassade envoyée jusqu’à Aurillac était peut-être mal préparée, pas armée, trop peu sur ses gardes.

Monsieur le maire prend la décision qui s’impose :

"- Demain, au lever du jour, il faut envoyer un autre groupe. Avec des fusils, un 4x4 solide, le plein, et des gens prêts à tout. Je vous laisse choisir et prévenir ceux qui partiront. En attendant, il faut organiser des patrouilles pour la nuit et la surveillance des portes du village. Tous les autres, au lit."

J’admire la concision des ordres. Le conseil se disperse. Je reste auprès du brasero. Marc est là aussi. Il sort une cigarette tordue d’un paquet écrasé au fond d’une poche, qu’il me tend :

"- Loïc, tu as affronté ces gens à Cayrols. À quoi il faut s’attendre, d’après toi, sur le reste de la route ?

- Sérieusement ? À tout. Des gens qui ont peur, certains qui veulent en profiter, des voleurs. Des accidents de terrain, des arbres tombés ou des coulées de boue. Les animaux. Des chefs qui veulent tout diriger aussi. C’était qui, ceux qui sont partis cet après-midi ?

- Il y avait un jeune couple. Ils avaient de la famille à Aurillac. Ils ont pu être tentés de ne pas rentrer. Mais pas JJ, Charles ou Printanier. Ils seraient revenus. Ils ont peut-être juste préféré passer la nuit à l’abri avant de rebrousser chemin. Tu irais, demain ? Tu viens d’ailleurs, tu as déjà combattu. Ça rassurerait les autres.

- Ouais, peut-être. C’était un coup de chance, et c’étaient mes enfants qui étaient menacés. Je ne suis pas un guerrier. Il vaudrait peut-être mieux demander à Cléa. C’est elle la chef. Et elle a une arme secrète…

- Pardon ?"

Je lui raconte la brève échauffourée sur la place de Cayrols, et comment Cléa a détourné l’attention du gorille et de sa massue. Tout d’un coup, ses petits seins reviennent flotter dans ma mémoire et je crois que l’image est suffisamment saisissante pour que Marc la visualise aussi : on part tous les deux dans un fou-rire irrépressible.

Pourvu que Cléa n’en entende jamais parler. Elle me tuerait.

D’un coup de téton.

On rit encore plus fort.

Je retrouve Cléa attablée avec une famille que je ne connais pas. Elle écoute ce qui lui raconte une femme à la peau cuivrée et au physique impressionnant, un petit garçon la tête sur ses cuisses plus larges que le Nil un jour de crue. En glissant ma main sur l’épaule de ma compagne, je surprends quelques mots. Un regard qui en dit long. Un tremblement dans le cou et la voix. Cette femme est en deuil. Je saisis tout d’un coup la chance que nous avons eue depuis le début de la catastrophe. Notre famille est toujours unie, saine et sauve. Ce n’est pas le cas de nombre de gens dans cette salle. Je scrute et j’observe. Les gens ne font pas tous la fête. Certains ne veulent juste plus aller se coucher, plus se retrouver seuls, plus laisser leurs cauchemars remonter. Certaines tables ont clairement des vides entre les convives. Je devine des absences, des enfants, des maris, des mères, des femmes… Combien de décès ces deux derniers jours ? Mérédith me le dirait, mais je n’ose pas en fait le lui demander. Cette compréhension est comme un souffle chaud et violent, je sens enfin et soudain la tragédie qui s’insinue dans la collectivité depuis trois jours. J’en prends la mesure. Je vacille. Je n’avais pas prévu ça. Je n’avais pas réfléchi à ça, pris par l’action, et les vivants. Mais à cette heure avancée, un peu ivre, un peu épuisé, dépassé en tout cas par les événements, je prends ce brutal retour de bâton mortifère. Je retiens un haut-le-cœur et m’éclipse dehors. Je relâche toute cette pression au pied d’un catalpa décharné, près du muret qui longe la route. Je perds nourriture et alcool, le tout dans un dégoût de moi-même assez prononcé.

Le déluge, les tremblements de terre, les pillards, les oiseaux, les insectes, les mammifères. Bientôt les hommes. Et les morts, ceux des littoraux, ceux de chez nous. Mes parents ? Les gens qui restent, ceux qui ont mal, plus que moi. Et moi je ris et je picole alors qu’ils ont besoin d’aide. Et peut-être moi aussi.

Un deuxième catalpa prend sa dose de vomi à deux mètres de moi. Avec beaucoup plus de bruit et moins de distinction. En tout cas, moins de dégoût de soi, puisque Simon se redresse, hilare et fier de lui. Moi, j’ai des remords. Lui, ce sont juste des remugles, et des philosophies soudaines :

"- Au moins, je n’aurai pas laissé la fin du monde gâcher le goût du pastis ! Savouré deux fois : un coup dans un sens, un coup dans l’autre...

Il lève la tête vers le ciel, vers les étoiles, en s’essuyant la bouche d’une revers de manche. Sa voix porte haut et loin. Je jurerai qu’il s’adresse à Dieu lui-même :

"- Et chaque seconde qui passe, chaque instant où je suis vivant, je t’emmerde, foutue crasse de vie. Je t’emmerde, la mort, jusqu’à ce que tu viennes pour moi. Je vous emmerde, les bien-pensants qui me jugez. Et je jouis, et je bois, et je ris. Et je continuerai tant qu’il me reste des forces, tant qu’il fera jour demain. Tant qu’un ami m’apportera une serviette pour m’essuyer la bouche, bordel !

- Très beau, un peu ampoulé, mais très beau. C’est exactement ce qu’il me fallait.

- Je sais. Va me chercher cette serviette, avant que je ne m’en mette encore sur les manches. Et va te coucher."

La nuit est claire, un peu froide. Les gens sont rassemblés dans la lumière rassurante de la collectivité, ou couchés à rêver à des lendemains meilleurs, ou à boire pour contrer le sort qui n’a plus rien de raisonnable. Si l’avenir se construit maintenant, est-ce que je saurai y participer ?

Au vu de mon état émotionnel lorsque je prends congé, rien n’est moins sûr.

Au vu du squat chez Simone lorsque je pénètre dans ce foyer nouveau, je doute encore plus - et dire que je ne connais toujours pas cette Simone - :

Les enfants sont étalés sur un matelas dans la pièce principale, des draps et couvertures plus ou moins artistiquement disposés autour de leurs corps, et un chien allongé entre eux. Le chien ronfle doucement, comme une machine cassée et qui grince. Mais surtout, il pète. L’infection, comme une fleur de méthane qui m’emplit le nez, me fait oublier ma mauvaise conscience. Je ressors jusqu’au robinet qui perce le mur à côté de la maison, alimenté par les sources. Je fais mon topless sous la lune. Je me baigne le haut du corps, les dents, les mains, les cheveux, le torse. Je grelotte et m’essuie d’un tissu chipé au hasard sur un sac. Une chemise de Cléa. Tant pis pour elle. Les absents ont toujours tort… Je me glisse dans un lit un peu moite, froid, tiré serré dans la pièce à côté. Je perçois encore les ronflements du chien. Ils me bercent. On va s’en sortir.

Je m’endors.

XIII – On the road

Dès qu’on a eu les nouvelles, on a rassemblé des pulls et de la nourriture dans des sacs. Ça n’était même pas la peine de prendre la voiture, ça bouchait de partout. Le mardi matin, on est parti par les champs. Droit vers les collines, vers la montagne. Au début, les enfants prenaient ça pour une aventure, mais marcher toute la journée ne leur a pas plu. Et les tremblements de terre ont achevé de les paniquer. Les deux grands voulaient retourner à la maison, attendre des secours qu’ils disaient. J’avais beau expliquer qu’il n’y aurait plus de secours, ou alors débordés, ils ne voulaient pas me croire. On s’est réfugié dans une grange à la tombée de la nuit. On a dormi un peu. Et Gaétan et Odile n’étaient plus là quand on s’est réveillé. Mon aîné a vingt-deux ans. Sa sœur dix-neuf. Ils ne croyaient pas que ça serait si terrible. Ils sont repartis vers leurs amis, vers Montauban. On a continué avec les deux plus petits. On a fait que marcher, manger, dormir. Marcher. On croisait de plus en plus de gens. À chaque fois, les mêmes questions : jusqu’à quand ? Jusqu’à quelle altitude ? Jusqu’à où ? On rentrait dans les maisons, forçait les portes pour trouver à manger, pour dormir. On évitait les grandes routes où des fous conduisaient comme des sauvages et tiraient des coups de feu. Des pillards, des cinglés. Après quatre jours, on s’est arrêté. Devant Maurs. Après les contreforts de la basse-montagne, des vallées longues et dodues. Le Cantal. En priant qu’on serait assez loin de la montée des eaux.

Témoignages de survivants au Second Déluge.

Jeudi 14 novembre. Boisset.

Cléa est venue me rejoindre dans la nuit. Elle s’est glissée, corps chaud et doux, tout contre moi. Je l’ai à peine sentie. Juste j’ai replongé avec délice dans le confort des miens, avec moi, bien vivants, et du lit, bien réchauffé enfin.

Les premiers rayons du soleil filtrent par les volets en traits luminescents. Malgré moi, je réveille Cléa en fouillant nos sacs pour y trouver une tenue propre.

"- Tu t’en vas ?

- Il y a le groupe qui repart vers Aurillac. Je t’en ai parlé hier.

- Ouais, je viens avec toi.

- ???

- On ne se sépare plus. Tu te souviens ?

- Et les enfants ?

- Ils sont d’accord. Je le leur ai expliqué, hier. On doit juste les réveiller avant de partir. Ils nous attendront en se rendant utiles. Ils s’occuperont des plus petits, ils ont dit, et Lola sait cuisiner.

- Alors, debout femme. On a du pain sur la planche.

- Oui, homme qui ronfle et qui pète. Tu as fait concurrence au chien, cette nuit.

- Il ne m’arrive pas à la cheville…"

La brume est froide sur le village. Alors que nous fermons la porte, Le chien se glisse dans l’entrebâillement pour nous suivre. Nous sommes donc trois à rejoindre la place de la mairie où déjà un véhicule chauffe en dégageant une vapeur acre et blanche. Le pick-up noir qui nous a descendu de Pradeyrols déboule doucement lui aussi, sa fenêtre brisée est colmatée avec une planche de contreplaqué. Jo en surgit, la gueule dans le pâté.

"- Qui conduit ?

- Moi."

Je n’ai pas hésité. Je sais que ma clé USB doit toujours être branchée sur l’auto-radio. Je n’ai pas bu tant que ça, hier soir. Ça me tiendra éveillé.

La benne est chargée en fusils et en barres de fer. Je reconnais aussi ma tronçonneuse collée contre des bidons d’essence et d’huile. J’observe les volontaires levés à potron-minet.

J’y reconnais mon Simon. Il tire une gueule de serpillière mal essorée. Pas bavard ce matin... Tony, le cantonnier brun et trapu, et Daniel, son frère. Le gros Franck. Paul-Vin, l’épicier, qui a aussi été militaire dans une vie oubliée. Bien entendu, Cléa. Le chien. Et la femme brune et cuivrée qui parlait de son deuil la veille au soir, et qui est encore plus impressionnante debout qu’assise. Elle doit être trois fois forte comme moi. C’est ma copine, spontanément, parce que je n’ose imaginer l’inverse. Elle n’a plus l’expression égarée et attristée que je lui ai vue hier. Plutôt l’air décidé de quelqu’un qui a une revanche à prendre. Cléa lui pose une main sur l’épaule, et je sens que ces deux-là ont trouvé des choses à partager. Nath, elle s’appelle.

Ça nous fait donc huit personnes et un canidé, à répartir dans deux véhicules. C’est Nath et Daniel qui nous accompagnent. Les quatre derniers s’entassent dans l’autre 4x4, moins volumineux.

Les pleins sont faits. Nous avons de l’eau et, ô merveille, des talkies-walkies - Quatre (enfin, trois, il y en a un qui reste ici) - !. Cadeau de Daniel, qui travaille, heu, travaillait pour le département, sur les routes. Cela nous permettra de rester un certain temps en contact avec le village – en hauteur, on peut communiquer à plus de quarante kilomètres ! - et surtout entre nous si nous sommes séparés.

Je pose mon popotin sur le siège cuir vachette virilisante, sous le volant "conduis toi-même ton vaisseau Star-Trek" – je le jure, cet engin m’évoque ce genre d’images ! -. Contact. Ronronnement de la puissante machine. La musique s’enclenche, et on s’éloigne du bourg vers la solitude d’un monde en pleine transformation au son d’un bon vieux Canned Heat , avec cette voix venue de l’espace qui répète :

Well, I’m so tired of crying

But I’m on the road again

I’m on the road again

Well, I’m so tired of crying*

Le moment est grave, alors on se retient de chanter à tue-tête, mais tout le monde connaît la chanson, et l’harmonica criard nous berce sur les premiers kilomètres vers Aurillac. On the road again. Cet air qui vient de notre adolescence nous rassure, nous file son entrain...

Jusqu’au barrage de voiture carbonisées.

Au hameau de Manhes, juste avant la nationale. Juste devant l’ancien hôtel-restaurant.

On pile presque en parallèle, les portières s’ouvrent, oubliant toute prudence. On sort la tête, les épaules, le corps. Daniel pousse un cri :

"- C’est le fourgon de Printanier ! C’est pour ça qu’ils ne sont pas revenus…"

Merci Daniel, ça, on l'avait compris tout seul.

Et le coup de feu éclate. Rebondit sur la carrosserie. Daniel crie et glisse au sol. Nath réagit avec promptitude. Depuis la banquette arrière, elle attrape le col de l’infortuné, qui fait tâche sur le bitume et m’empêche de rouler sans lui passer sur le corps. Elle le tire et l’étale sur le siège à côté d’elle. Daniel ne semble pas peser bien lourd dans sa main. Elle crie :

"- Roule !"

Position route. J’accélère. Droit devant. Tony dans l’autre véhicule comprend la manœuvre et fait de même, se glissant à ma suite. Il y a un espace libre entre les voitures qui fument encore, je pousse les carcasses fondues à même le bitume et nous extrais de l’amas de tôles. Un nouveau coup de feu, mais nous sommes dehors, déjà soixante kilomètres à l’heure et le hameau reste en arrière.

Daniel peste :

"- Ça fait mal !

Nath nous rassure :

- C’est l’épaule. C’est pas trop grave. Tire-toi d’ici !

Pourtant, après deux virages, je me gare sur le côté. C’est Cléa qui réagit :

- Ce sont des fous ! Mais il faut savoir ce qu’il s’est passé. On doit y retourner.

- Mais ça va pas !

- Et s’ils sont encore vivants ? Tu veux qu’on les abandonne ?

J’éteins le moteur et je sors. Je rejoins nos compagnons garés derrière qui ouvrent aussi leurs portières.

- Mais qu’est-ce que vous faites ? On s’est fait tirer dessus !

- Et on va aller chercher nos amis."

J’attrape mon coupe-chou posé dans la benne du pick-up. Le gros Franck réagit aussi vite et le voilà armé d’une carabine assez grosse pour aimer dézinguer du sanglier. Paul-vin vérifie le pistolet qu’il avait glissé dans sa ceinture et se saisit d’un fusil au canon tout fin, comparativement à l’engin du gros Franck. Simon a sa propre carabine. Je jurerai qu’il la reconnaît à l’odeur. Ça ressemble à des traces de vomi sur son canon et à un décapsuleur soudé au bout de la crosse...

Je n’ai jamais aimé les armes à feu. J’en ai un peu peur, je crois. Trop de bruit, trop de dégâts, trop d’odeurs. Mais les autres ont appris à s’en servir. Même Cléa hésite. Je la vois tentée par la tronçonneuse. Pas bonne idée. Je lui tends un talkie-walkie et une barre de fer.

Nath nous observe à la dérobée :

"- Vous voulez vraiment faire ça ? Parce que ça risque de ne pas être très joli, si on y retourne."

Cette femme est dangereuse, j’en suis persuadé. Surtout à sa façon d’attraper le dernier fusil qui traîne dans la benne. On dirait un cure-dent entre ses mains. Elle le vérifie avec le professionnalisme d’un Robert de Niro dans Heat. Glisse des cartouches dans sa poche ventrale, kangourou mortel. Voir le gros Franck et cette femme au moins aussi baraque que lui côte-à-côte me file les jetons. On se croirait dans un Mad Max au Cantal. Et ça ressemble peut-être à ça, en fin de compte.

Paul-vin nous apostrophe :

"- On ne peut pas y retourner par la route. Ils nous y attendent sûrement. Il faut se séparer et passer par les champs. Vous connaissez des gens qui habitent ici ?

- Ben oui, un peu, répond Tony. Sont pas méchants, normalement…

- Quelqu’un pourrait nous aider ? Nous renseigner ?

- Georges. Il habitait à Boisset avant d’acheter ici. Sa maison est à l’écart de la route, pas loin de là où il y avait le bouchon.

- Tu nous guides. Les autres, vous passez par l’autre côté. Il y a des granges, vous vous cachez derrière pour avancer. On reste en communication avec les talkies.

- Pourquoi c’est toi qui donne les ordres, maugrée le Franck du haut de ses cent vingt kilos.

- Parce qu’il faut bien quelqu’un, je réponds. Est-ce que ce sont de mauvais ordres ?

- Heu, non.

- Alors, go, mon Franckie. Écoute le monsieur…"

Je n’aurais jamais osé lui parler comme ça avant, mais là, le stress me donne des ailes. Et puis, il m’agace. On a d’autres chats à fouetter qu’un conflit d’autorité, là, maintenant, sur le bitume d’un trou perdu alors qu’on s’apprête à jouer les mexicains face à Fort Alamo.

Je me colle à Cléa et à Nath. Le chien se glisse dans nos jambes.

Daniel tend juste la tête par la porte ouverte du pick-up.

"- Vous voudriez faire quelque chose à mon épaule ? Un p’tit pansement ? Avant de partir ? J’ai l’impression que je me vide de mon sang…

Cléa se détache de moi :

- Je vais rester avec lui, et avec un talkie. Si il y a besoin, vous appelez, on déboule avec le pick-up."

Me voilà donc avec Big Nath et P’tit Tony, à traverser un champ détrempé au sud de la route, Le chien courant sur les bordures, tandis que Paul-vin, Gros Franck et Simon s’approchent par le nord. C’est Tony qui tient le talkie-walkie. J’avoue, je me cache derrière Big Nath : elle est la cible la plus visible et la mieux protégée naturellement, même si la chair n’est pas un gilet pare-balle... C’est cruel et mesquin, n’est-ce pas ? Pas plus que le Tony qui reste derrière moi. On croirait les Daltons, sans Averell, le plus grand. Ou alors, il aurait été avalé par Jack, ce qui expliquerait sa corpulence.

On vise la grange droit devant, puis une autre grange, un peu plus loin. La terre est encore gorgée de la pluie de ces derniers mois. Nos pas sont lourds, nos chaussures devenues plus larges que des poêles à frire avec toute cette gadoue que l’on transporte.

Un bref message retentit dans la main du Tony :

"- On approche de chez Georges. Tout est calme pour l’instant.

Ce à quoi il répond succinctement :

- Nous aussi. Tout va bien."

Et il glisse dans une rase, s’étale dans la flaque boueuse, en commençant par les jambes qui partent devant, puis les fesses, le dos, la tête. Il ne reste que son bras dressé vers le ciel azuréen, le talkie au sec dans un geste de protection admirable. Avec Nath, on pouffe. Et lui peste.

"- Chhht ! Nous fais pas repérer.

Mais une autre voix pouffe aussi. Sous la haie qui nous sépare d’un jardin, une petite fille nous observe.

- Mon papa a des vêtements qui servent pas. Si vous voulez venir ?

- Il est là, ton papa ?

- Non, y a ma maman. Mais on ne sort plus, à cause des autres. C’était drôle, ta chute…

- Je m’appelle Tony.

- Moi, c’est Léa.

- On te suit, et on veut bien parler avec ta maman…"

Léa nous montre un trou sous les cyprès, de quoi laisser passer un chien, ou un Loïc. Un Tony à la rigueur. Mais une Nath, là, faut pas rêver.

"- Je fais le tour…

- Tu ne passes pas par la route, on est trop près des tireurs.

- Ben j’attends, alors. Magnez-vous.

- Le chien, reste avec Nath."

Bien-sûr, Le chien nous suit, à la grande joie de la petite Léa. Elle traverse le jardin en le caressant, pousse une porte vitrée. Et demande :

- Elle ne vient pas, la dame ?

- L’est trop grosse pour passer sous la haie.

La petite pouffe à nouveau.

- Vous êtes trop drôles, vous…

- Pas si sûre… Fais une voix autoritaire et décidée depuis l’intérieur."

Une femme nous tient en joue. Elle est un peu ronde, aux cheveux anciennement teintés d’orange, ou une couleur approchant. Et les deux canons de son fusils nous visent inélégamment les parties.

Le chien vient se frotter à ses jambes en battant de la queue : bon ou mauvais signe ?

"- Vous êtes qui ?

- Tony Volhiac. Votre fille a proposé de me prêter des vêtements.

- Loïc, on vient de Boisset et on a des amis retenus un peu plus loin, là. On ne vous veut pas de mal.

- Et il y a une dame, aussi, elle est grosse. Elle passe pas sous les arbres…

- Tony. Vous travailliez pour le Conseil Général ? Sur les routes ?

- Oui. Je vous ai déjà vue, non ?

- Mon mari. Il travaillait avec vous. Robert Cagnac. Il était sur les routes, au moment du tremblement. Il n’est toujours pas rentré. Et comme il n’y a plus de téléphone… Et maintenant, ces voyous...

- On partait vers Aurillac, pour les nouvelles. Mais qu’est-ce qu’il se passe ici ?"

Scritch du talkie-walkie.

"- Y a personne chez Georges. Vous êtes où ?

- À peu près en face. Chez les Cagnac. Nath est restée dans le champ. Je change de vêtements. La dame et sa fille nous cachent, pour l’instant.

La dame en question s’approche, pressante, et murmure dans l’appareil de Tony :

- N’approchez pas de l’hôtel. Ils sont dangereux. Ce sont des enfants ! Mais ils n’ont pas peur. Il y a mon fils dedans…

Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris. À voir son expression, Tony non plus.

- Il a dix-sept ans. Il en avait marre de l’école, marre de tout. Quand tout ça a commencé, il était en virée, avec ses copains de Maurs et St Mamet. Ils ont trouvé des fusils et des pistolets, ils ont cambriolé des maisons. Ils m’ont menacée ! Ils occupent l’ancien hôtel. Ce sont des gamins, mais ils sont devenus fous. Il ne faut pas y aller…

Tony coupe court à ses explications :

- Prêtez-moi des vêtements de Robert. On avait à peu près la même taille. Votre fille avait raison. Ça devrait m’aller. Et vous lui direz qui les lui a pris, quand il reviendra. Ne vous inquiétez pas trop. Il est débrouillard.

- Ben, pas trop, non…"

Commentaire sans suite. Tony me confirme du coin de l’œil. Après tout, hein...

Cinq minutes plus tard, nous rejoignons Nath qui scrute les environs depuis son champ verdoyant.

Un message par talkie-walkie avec le reste de la bande et nous décidons de rebrousser chemin. Nous tiendrons conciliabule avant d’attaquer, car nous savons désormais qui nous affrontons, et ça n’est pas fait pour nous tranquilliser.

Conciliabule… Quel mot ridicule, tout de même.

XIV – Fuck les vieux

Transgresser, c’est expérimenter, faire ses preuves, chercher à être reconnu, même rassuré. La provocation permet de tester : si les règles tiennent bon, alors je pourrai m’appuyer dessus, je ne suis pas complètement seul.

C’est pour ça qu’il faut une réponse des adultes. Sinon, c’est l’escalade chez l’adolescent. Il cherche les limites, les règles, et ne pourra se construire que lorsqu’il les aura trouvées. Si il n’y a pas de limites, ça peut aller jusqu’aux transgressions ultimes : meurtres, viols, torture gratuite.

Cléa.

Conciliabule au coin du bois...

Les fils, à l’époque de la vie sauvage où les primitifs étaient regroupés par hordes, frustrés de ne pas pouvoir jouir des richesses de la tribu, en l’occurrence des femmes, au même titre que leur ascendant, auraient souffert d’une haine grandissante à son encontre. La horde fraternelle aurait mis au point un complot visant à tuer le Père. Ainsi ligués pour mettre un terme à la tyrannie, les frères adjoindront à l’acte du meurtre celui du cannibalisme en dévorant la dépouille afin de s’en approprier les pouvoirs. Réalisant leur faute après-coup, ils décideraient d’ériger un totem à la mémoire de leur défunt père, instaurant ainsi une religion, prohibée aux femmes du totem, ce qui ouvre à l’interdit de l’inceste.

Les trois tabous : celui de la dévoration, de l’inceste et du meurtre. Le passage de l’adolescence confrontera dangereusement tout individu à cette résurgence pulsionnelle qui exigeât que, dans le passé, ces tabous soient marqués du sceau de l’interdit.

Bout de réflexion autour de Totem et Tabou de Freud,

par Philippe Givre, psychopathologie et psychanalyse.

Conseil de guerre sur le bord de la route, à la sortie du hameau où des adolescents ont pris le pouvoir à la force du fusil et du relâchement des adultes.

Appuyée sur la carrosserie rutilante du pick-up, Cléa nous fait sa spécialiste de l’adolescence, la psychologie et les explications fumeuses du pourquoi ils sont tous cinglés. Elle est éducatrice, formatrice. Ça se sent : c’est assez convainquant.

Sauf pour certains...

"- J’ai pas tout compris. Si ce sont des gamins, on leur fout une baffe et ils pleurent, non ?

- Non, Simon. À l’âge qu’ils ont, ce sont des gamins qui peuvent te tuer, te manger, et violer ta femme ou ta fille pour continuer à te posséder et tester leur pouvoir sur toi. Ils sont complètement désaxés, ils n’ont plus de limite. Ils cherchent la peur, mais continuent à la repousser. Ils peuvent tout aussi bien chercher la mort, comme un jeu. On ne peut pas vraiment savoir quelles seront leurs réactions.

- Comme dans The Walking Dead, demande Nath ?

- Comme dans The Walking Dead*, répond Cléa.

Le gros Franck reprend :

- Alors, qu’est-ce qu’on fait ? On entre et on leur tire l’oreille ?

- Aucune idée. Cléa hausse les épaules. On les menace de les priver de tablette ?

- On les bute, propose Simon ?

- Ce sont des gamins, réplique l’éducatrice.

- Ce sont des assassins, rappelle Tony.

- Ils sont combien, demandais-je ?

- Merde. Aucune idée. On devrait peut-être aller chercher du secours.

- En prenant des routes qui sont peut-être éboulées, ou en retraversant leur barrage ? Non, il faut choisir maintenant.

- Et les talkies ? On ne peut pas joindre le village , avec ?

- Déjà essayé. Trop de collines. On est seul.

Paul-vin est notre plus haut gradé. C’est lui qui met en place le plan.

Les autres sont sensibles à l’autorité. Ils se sentent appartenir à un clan, je sens leur désarroi compensé par l’assurance de notre ex-épicier, ex-militaire. Il est bon d’avoir un guide. Tandis que moi, objecteur de conscience, individualiste, nihiliste, je doute toujours de ma place dans le groupe, alors, l’autorité militaire et tout ça… Je l’écoute, parce que je n’ai rien d’autre à proposer. Et puis il parle bien, alors...

- Ils sont dans l’ancien hôtel ? On attaque par devant et par derrière. Un assaut concerté. On oublie que ce sont des ados. On charge et on tire jusqu’à ce qu’on trouve JJ, Charles, Printanier et les autres. Après, on réfléchit. Avec un peu de chance, ils vont prendre peur et s’enfuir, ou se rendre.

- On les fait pisser dans leur froc une bonne fois pour toutes, se réjouit le gros Franck !

Et Nath intervient :

- Moi, je connais la maison de correction. J’en suis sortie. Je n’y retournerai pas. Plutôt mourir libre que vivre dans ces conditions…"

On la regarde tous avec surprise. Elle a les yeux un peu dans le vague, mais l’air sûre d’elle. Mais qu’est-ce qu’elle raconte ?. Est-elle saine d’esprit ? Tant pis. On comprendra plus tard…

Paul nous détaille son plan.

On devrait peut-être l’appeler Paul-plan, à présent ?

Je suis avec Simon et Cléa cette fois. Nous nous glissons par les champs vers l’entrée principale de l’hôtel. Il y a des habitants dans les maisons. Certains nous ont vus. Ils pourraient nous apporter assistance. Mais nous n’avons pas le temps d’aller frapper à chaque porte et négocier avec ces peureux pour qu’ils risquent leur vie. C’est une constante de l’homme moderne : on sait ce qu’on a, on se protège, on ne prend pas de risque. Pour obtenir du meilleur, il faut risquer, lâcher, ouvrir les mains, sortir des chemins balisés, créer. Il faut perdre et ne plus rien avoir. Un temps. Pendant un instant. C’est cet instant de vide qui effraie. C’est l’histoire de notre société. De notre consommation. Du réchauffement climatique, même : qui aurait accepté de ne plus avoir de voiture ? De téléphone dernière génération et ses métaux précieux et polluants ? De pizzas congelées et de bières au frais ? De yaourts aux fruits provenant de l’autre bout du monde ? Qui était prêt à risquer son confort pour éviter une catastrophe pourtant mille fois annoncée ?

Je suis un peu un médisant tout de même ("Médisant / Je sais que c’est pas vrai / Médisant / Laissez-moi rêver / Médisant… chantait Alain Souchon. J’aime Alain Souchon. Est-il sous les eaux, à présent ? Il est si maigre, peut-être il flotte comme une brindille. Il en ferait une chanson : Houle sentimentale / On a soif d’idéal / Attiré par les étoiles, les voiles / pas des choses dans le Cantal...).

Je délire à nouveau. Ça doit être des radiations nucléaires, où le basculement des pôles, ou le muscat d’hier. Ou la maladie de Nath qui est contagieuse.

En tout cas, pour les habitants du hameau, comme souvent, j’ai parlé trop vite.

Un homme sort de chez lui. Il a une batte de base-ball à la main. Il nous fait un signe et prend la même direction que nous, plié en deux pour éviter d’être vu. Son voisin surgit aussi, avec un sabre ! Et sa femme, avec une carabine à chevreuil.

Les habitants n’attendaient que l’étincelle. Tout n’est peut-être pas perdu…

Dans le plan de notre général-épicier, Nath pilote le gros 4x4 noir, Daniel à ses côtés. Ils arriveront en dernier recours en faisant du bruit et en tirant dans les fenêtres. Simon, Cléa et moi approchons par devant et tentons d’attirer l’attention des sauvages retranchés dans le bâtiment. On négocie, ou on charge… Simon assure qu’il peut tuer une souris accrochée à un milan en vol. Quand il a bu, peut-être… Mais là, il est sobre. Il butera le milan, à la place. Le résultat sera le même… Tony, le gros Franck et Paul-Vin sont le commando de choc. Ils s’infiltrent par derrière, évaluent et interviennent. Ils libèrent nos compagnons s’ils sont vivants. Ou ils les vengent, a dit Franck.

Après tout, c’est pas nous qu’y avons commencé…

Avec le renfort du hameau, nous arrivons à sept devant la porte de l’hôtel. Ça s’appelait Le Cantou. C’est chaud…

Nous sortons des jardins et des haies qui nous protégeaient jusqu’ici, traversons la route, passons derrière les trois véhicules brûlés qui bloquent, en partie, le passage. Dont la fourgonnette de Printanier, merci Daniel.

C’est OK Corral à Manhes. Nous sommes les frères Earp et nous venons désarmer les frères Clanton. Dont Billy the Kid. Un ado. L’histoire se répète…

Sous le porche du bâtiment, deux personnes. Pas beaucoup de poils sur les mentons, mais des fusils dans les bras. Et des bières vides éparpillées autour de leurs jambes… Ils nous attendent d’un air fier, voire insolent. Par une fenêtre de l’étage, je vois briller un éclat métallique. Leur sniper. Vue la bouille derrière le canon, c’est un gamin de treize ans, pas plus. Mais qu’est-ce qu’on a fait pour en arriver là ?

Je distingue le 4x4 en haut de la route, à une centaine de mètres. Nath et Daniel attendent un signal.

Cléa s’avance de deux pas devant nous :

"- Nous sommes venus vous désarmer et récupérer nos amis qui étaient dans le fourgon. Vous allez vous rendre et sortir un par un. Sinon, nous devrons ouvrir le feu."

(Petit aparté : généralement, les westerns, ça n’est pas sont truc, parce qu’elle préfère quand même les comédies romantiques ou les thrillers avec suspense et action. Mais je découvre tout d’un coup que j’ai bien fait de la forcer à en regarder, parfois. Elle a tout retenu. Elle est mon John Wayne à moi, mon Stewart Granger. Ma Calamity Jane ! Fin de l’aparté.)

Les gosses éclatent de rire. Avec tout de même un certain doute dans la voix… Seraient-ils sensibles à l’autorité discrète mais affirmée de Calamity John Wayne Cléa Granger ?

Je me place à côté d’elle, mon coupe-chou sur l’épaule comme un boxeur pose sa serviette humide, ou un homme du monde sa veste un jour de soleil dans le parc. Un dandy décontracté et, j’espère, dangereux :

"- Hé, c’est qui Billy ?

- Billy, répond le boutonneux ?

- Ouais, Billy, votre chef. Quand des morveux jouent aux bandits, ils ont forcément un chef. Avec un peu plus de poils…"

Le plus grand se rebiffe et sort de l’ombre du porche en armant bien distinctement son fusil, tendu dans ma direction. Il descend les quatre marches qui nous séparent avec l’allure menaçante d’un roquet affamé. Je perçois les murmures derrière les fenêtres. Je suis en train de rassembler toute la bande de dégénérés autour de bibi. J’échange un regard que je veux sûr de moi avec Cléa. Je ne sais pas si elle a compris ce que je fais. En tout cas, elle n’a pas l’air très rassurée. Mais elle m’épaule, et surenchérit. Elle s’adresse au meneur qui me menace :

"- Donne-moi ton fusil. Tu n’es pas blessé. Tes amis non plus. On peut tout arrêter tout de suite.

- Fuck, les vieux. Vous ne ferez plus la loi ici. Et si tu te moques encore de moi, connard, c’est moi qui tire !

- Mais oui, Billy."

Je suis vraiment en forme, tout d’un coup, et je m’approche encore de lui. Il est plus grand que moi. Un peu poussé à la va-vite. Ses yeux injectés témoignent de son état – alcool, drogue, manque de sommeil...-. Son haleine menace mon courage plus efficacement que son fusil.

"- Tire, mon coco, et tous mes amis tirent aussi. Ceux-là (je montre le petit groupe les pieds dans la poussière de la route), mais aussi ceux qui sont derrière, et dans le 4x4, et vous êtes tous morts dans (je fais semblant de regarder ma montre)… Ah tiens, je n’ai pas de montre. On dit : MAINTENANT !"

J’ai crié le dernier mot, tout en me jetant dans les pattes de l’escogriffe encore boutonneux. Un coup de feu me brise les tympans. Je ne sais pas si je suis touché. Derrière moi, ça réplique déjà. Nath doit être en train de foncer. Et j’espère que Paul, Franck et Tony sont déjà à l’intérieur à faire leur loi.

Je précise que tout ce qui vient de se dérouler a été minutieusement mis en place par notre colonel à la retraite et jeune épicier au chômage, Paul-plan. C’est un même gars avec plein d’anciennes professions. Comme beaucoup de gens désormais.

Je n’aurai jamais osé faire ça sinon.

Lorsque je relève la tête, la diligence est garée devant le saloon et Daniel mitraille les fenêtres. Simon mitraille le rez-de-chaussée. Cléa décoche un coup de pied phénoménal au gars que je tente de maîtriser avant qu’il ne tire à nouveau et tous les gars, tous les gars du village se ruent sur le perron pour enfoncer la porte de l’ancien hôtel.

J’adore quand un plan se déroule sans accroc...

Il suffit de deux minutes pour que Paul et Tony passent la porte et viennent nous rejoindre. À l’étage, la face rougeaude de gros Franck nous fait signe par la fenêtre. Il a dû courir… à ses côtés apparaît Simon, une bière à la main. Je le soupçonne de n’avoir participé à cet assaut que pour trouver leurs réserves…

Paul-plan-pour-le-vin s’adresse à moi :

"- Mais qu’est-ce qui t’a pris ? On n’avait pas du tout prévu ça ! Tu as eu une chance !"

Oups.

Tony nous transmet le bilan :

"- Printanier et Charles vont bien. Sylvain et Magali sont morts. JJ a un bras en moins, cautérisé au feu. C’est pire que tout. Tu avais raison Cléa : ils ont bouffé son bras !

- Il y a un congélo plein dans la cuisine, pas encore dégelé ! Alors, ils avaient de quoi manger. Et puis, ils auraient pu venir nous demander de l’aide. C’est complètement…

L’éducatrice répond :

- Ils ne cherchaient pas à se nourrir. Ils se valorisaient. Ils marquaient l’esprit des plus jeunes. Ils créaient leurs propres règles. Qu’est-ce qu’ils sont devenus ?

- Il ne reste que celui-là. Paul-Vin montre le gars au nez éclaté qui gît sous mes godasses. Et trois gamins d’à peine plus de dix ans qui ont l’air effrayés, dans tous les sens du terme. Par eux, par nous, par tout. Il y en a quatre qui sont morts. Et au moins deux en fuite.

Le voisin à la batte de base-ball nous rejoint :

- Je voulais vous remercier. Sans vous, je n’aurais jamais osé passer à l’attaque. j’étais tout seul. Ce gamin – il montre lui aussi la loque étalée à mes pieds -, je le connais. On va s’en occuper. Le surveiller, le faire travailler. Le faire réparer. Déjà, il va creuser les tombes de ses potes.

- Et ben, si vous y arrivez, j’admire…

- Mais les plus petits, je ne sais pas d’où ils viennent. Et on n’est pas sûr d’avoir assez de nourriture pour l’hiver, surtout qu’ils en ont gaspillé tout plein. On ne les connaît pas. On préférerait ne pas les avoir avec nous.

- Vous voulez pas les manger ? C’est une proposition de Simon, qui est redescendu avec justement les gamins en escorte… Qui hésitent à fuir lorsqu’ils entendent ses propos.

- Je blague. On va les ramener au village, avec Daniel et JJ qui sont blessés. On verra là-bas ce qu’on en fait. Ça nous dit pas pour la suite : et Aurillac ? On y va ou pas ?"

XV – L’heure de Cléa

Elle est à toi cette chanson

Toi l’auvergnat qui sans façon

M’a donné quatre bouts de bois

Quand dans ma vie il faisait froid

Toi qui m’a donné du feu quand

Les croquants et les croquantes

Tous les gens bien intentionnés

M’avaient fermé la porte au nez

Ce n’était rien qu’un feu de bois

Mais il m’avait chauffé le corps

Et dans mon âme il brûle encore

À la manière d’un feu de joie

Georges Brassens.

Extrait de Chanson pour l’auvergnat.

Ce jeudi 14 novembre s’écoule à rebours dès cet instant.

Il y a eu la route, la peur, la tension, puis l’action, un déchaînement de violence et le soufflé retombe, tandis que les habitants de Manhes sortent un à un de leurs refuges pour s’avancer vers la fin de leur cauchemar.

Simon, Nath, Paul, Cléa et moi restons assis, hébétés, sur le perron de l’ancien hôtel.

Un gars que je ne connais pas nous a rapporté le deuxième 4x4, qui patientait après le hameau, et le gros Franck y fait monter Daniel et JJ, ainsi que les trois enfants terrifiés qu’il entasse comme il peut.

Franck est ressorti de cet affrontement aussi livide qu’une plaquette de beurre, et pas beaucoup plus ferme… Son pote JJ manchot, la mort d’adolescents, rien n’est plus facile désormais, et le gros fanfaron vengeur et vindicatif est devenu un vieux type triste et désabusé. Humble et serviable. Il en deviendrait presque sympathique. Presque.

Les gens retirent les corps du bâtiment, un à un, dans un cortège désolé. Je saisis une larme qui glisse sous l’œil rougi de ma compagne. Je la palpe de la pulpe des doigts en m’interrogeant sur le sens de tout ça. Mais la larme n’a rien à ajouter. Elle se faufile et se disperse, et je reste seul avec mes doigts sales.

Je reconnais la maman de la petite Léa qui vient chercher le corps de son fils. Manque de pot, ou coup de chance, il n’est pas là. Il s’est enfui. Son histoire à elle ne se terminera pas tout de suite…

Déjà Paul et Simon entassent dans la benne du pick-up l’arsenal utilisé. Printanier tremblote en regardant dans le vide. Son compagnon de malheur, Charles, a les yeux fermés, comme en prière, debout, inerte, au milieu de la chaussée. Sans se concerter, nous nous levons, Cléa et moi. Nous en prenons chacun un par le bras, doucement, et les menons à la banquette du pick-up. Nous ne savons pas ce qu’ils ont vu et vécu mais je crois qu’ils ont plongé profond dans ce qui ne devrait jamais exister. Et qui pourtant se dissimule au plus près de nous, peut-être parfois en nous...

Tony retourne vers les habitants du hameau, échange quelques paroles sur un ton doux, revient vers nous et, sans un mot, s’installe au volant. Nath se glisse à ses côtés.

Tout est long, lent, trop lent, comme si le temps avait ralenti. Le deuil est un voile qui retarde la vie, la fige dans une pâte informe et collante. Une toile d’araignée. Un cocon. Et l’on en sort vidé, renouvelé, ou marqué à jamais. C’est l’empreinte de la vie, chose fragile et insouciante en même temps que fardeau épais et douloureux. Une empreinte sur nous, et je sais que je suis vieux, assez vieux pour comprendre que mes jours décroissent, à présent. Je sais que je verrai plus d’horreurs ou de stupidités que de merveilles. Car l’émerveillement est un sentiment de jeunesse, et je ne le ressens plus.

Je serre des mains aussi vieilles que les miennes, aussi marquées et désabusées. J’escalade la benne. J’y aménage un espace pour quelques fesses pas trop dodues. Je tends la main vers Cléa. Elle réfléchit tout de même. Banquette ? Benne ? Je la vois hésiter. Je vous jure ! Quand même !

Je sais que lovés l’un contre l’autre dans la solitude de l’arrière, nous apprécierons l’air et le ciel comme un lavement de l’âme. Un truc comme ça. Je lui explique ce sentiment et cette attente avec mes mots, enfin ceux qui sortent, ça donne :

"- Allez, viens…"

Ce sont des mots simples.

Ça ne lui fait pas trop d’effet.

Mais Paul agit plus vite. Il a compris mon intention. Il se glisse sur la dernière place de libre dans la cabine en lâchant un sympathique :

"- Trop tard."

Même le chien a compris et il saute dans la benne.

Alors Cléa vient enfin s’encanailler contre moi, inconfortablement alanguis sur le fond métallique de la benne, coincés entre des fusils qui sentent la poudre et le métal brûlé, des armes blanches tâchées de brun. C’est la rouille de l’hiver. Le sang sur l’acier sèche plus vite que la peur ou le désarroi.

Seuls, enfin, côte-à-côte. Une pause à nous deux. Bon, j’avais oublié Simon : il se met dans le sens de la marche, appuyé contre la ridelle, une main sur la tête du chien. Il profiteront eux aussi du vent et du ciel qui lavent l’âme. Et puis, Simon, c’est une surprise permanente. Il s’assoit en face de nous et sort une fiole de sa veste. Il la tend à Cléa qui ne dit pas non. Cela veut dire qu’elle est marquée, ma chef de meute. Elle aussi a mal, mon éducatrice, ma Calamity Jane. Sinon, à l’idée de boire un alcool inconnu, fort de surcroît, au même goulot qu’un Simon qui ne doit pas avoir connu de brosse à dent depuis le siècle dernier… Elle avale une lampée sans rechigner, et change de couleur. Ça monte comme une vague, rouge, violet, vert, rose. C’est joli. Je lui chipe la bouteille avant qu’elle ne la gaspille dans ses mouvements désordonnés mais elle se contient. Sourit. Je renifle le rhum du Simon, partage moi aussi ce calumet liquide, qui chauffe de l’intérieur. Simon est content de lui, content de nous. La voiture démarre. Nous rentrons à Boisset.

La route, c’est juste dix minutes de pause, pas plus. Manhes et Boisset ne sont séparés que de neuf kilomètres. Mais c’est comme si on traversait la moitié de la France. Cela ne fait pas trois heures que nous sommes partis, ce matin. Mais c’est comme si une génération s’était écoulée. On n’est plus très sûr de l’âge que les gens vont avoir là-bas, ceux que nous avons laissés. Lola et Yvon seront adultes lorsque nous arriverons et ils nous reprocheront d’être partis sans donner de nouvelles, si longtemps. C’est l’histoire du pêcheur qui attrape une femme-poisson, ou phoque, et qui la suit dans son royaume. Lorsqu’il revient, après quelques années d’une vie paisible et amoureuse, son village natal est devenu une grande ville laide et polluée, son nom de famille est oublié depuis des siècles de la mémoire des hommes et lui vieillit à allure accélérée jusqu’à redevenir poussière.

Nous sommes des pêcheurs, aujourd’hui, et nous ne savons plus en quelle année, en quel siècle nous voyageons.

Pourtant, au village, ça ressemble à hier, à ce matin. La barricade au bas du cimetière est renforcée avec un tractopelle mis en travers et une remorque à bestiaux accolée. De partout, des gens circulent avec des remorques pour centraliser matériels et nécessaires de toutes sortes. Le village accueille une communauté qui s’étoffe rapidement.

Devant la salle des fêtes, nous rendons compte à Roméo, l’adjoint qui coordonne cette fébrilité inquiète. Il nous apprend que déjà une cinquantaine de personnes sont arrivées ce matin. À pied pour la plupart. Ils fuient la plaine, ils fuient les eaux. Accessoirement, ils fuient aussi les cinglés et les congelés du ciboulot qui sont devenus fous, là-bas, derrière nos petites montagnes. Au prétexte que c’est la fin du monde, une catégorie de population s’est "mad maxisée" et entend terrifier, voler, violer, tuer jusqu’à ce que noyade s’en suive. Ils ont des véhicules, des armes et sont imprévisibles. Je repense aux ados de ce matin et je comprends que ça n’est pas un problème lié à l’âge. C’est notre société toute entière, notre humanité même qui n’a pas grandi, qui se comporte de façon égoïste et destructrice. Nous sommes des enfants capricieux. Mère Gaïa, Père Dieu, Allah, La Grande Roue du temps, Krishna et tous les autres ont décidé : "- C’est l’heure du bain." Et nous voilà à poils et à trembler, à nous disputer et à nous battre sur notre beau carrelage acheté à crédit en attendant les eaux, le déluge, la fin du jeu...

"- Pour l’instant, on les a invités à continuer vers les terres, poursuit Roméo. Mais certains se posent ici. Il va falloir gérer. Et les gens ont peur des voleurs. Ces rumeurs de bandes organisées sont inquiétantes. Et on n’a toujours aucune nouvelle du Pays, du département ou des gendarmes. On est tout seul et ça empire.

- On repartira vers Aurillac. Il fallait d’abord ramener les blessés et tout ça. Il faudrait aller à Maurs aussi. Ils sont les premiers sur la route qui vient du sud, les premiers à accueillir les réfugiés. Il faudra peut-être s’organiser avec eux.

- Marc est parti avec Jo faire le tour des hameaux proches et expliquer les consignes, prendre des nouvelles… Si le passage est libre, ils iront jusqu’à St Etienne et Maurs. Allez manger un bout et on se retrouve tout à l’heure pour voir ce qu’on fait."

Dans le village, je découvre plein de têtes nouvelles. Mais deux têtes sont bien connues : l’une d’elles porte une perruque rouge frou-frou en boule frisée et mime un danseur asthmatique tandis que l’autre distribue des bouts de pain à une ribambelle de gamins assis sur les marches qui montent vers la place de la mairie. Yvon et Lola occupent et nourrissent un essaim d’enfants qui se plient de rire devant les facéties du garçon, sous la protection de la fille. Ils ont fait ce qu’ils avaient promis. On se glisse parmi les marmots, Cléa et moi, pour assister à la fin de la représentation. Nous acceptons de bon cœur un bout de pain. Ces rires et cette détente mettent du baume sur notre âme malmenée. Les enfants font plus de bien qu’un fusil ou une barricade. Les nôtres et tous les autres. Ils justifient les efforts et la peur. Ils sont la joie et l’espoir. L’humanité fleurit en eux, et à travers leur jeunesse, en nous.

Je ne comprends pas pourquoi, ni comment, mais je me retrouve en larmes soudainement, sans un bruit, sans un sanglot. Presque heureux. Mais en larmes. Et les enfants s’en aperçoivent. Les miens aussi. Et voici perruque rouge frou-frou et sa grande sœur qui m’entourent, nous entourent. Me câlinent.

"Voici venu le temps / de l’île aux Enfants…"

Je suis con, des fois… Mais tant pis.

C’est bon, d’être con…

Conciliabule devant la mairie.

- pfff… Conciliabule ! -

Début d’après-midi.

Le soleil de novembre est toujours aussi exceptionnellement doux pour la saison. Les cerisiers à fleurs sur le parking sortent leurs premiers pétales.

On se croirait en février, en mars, avant la sortie des feuilles, lorsque le printemps vient nous redonner des couleurs et que les journées rallongent. Mais non, c’est novembre, la nuit, le repos. Pas vraiment le repos : c’est novembre, la nuit, et les plantes s’épuisent, et nous aussi, mais nous survivons. Grosse fatigue pour tout le monde, en fait.

Marc n’est pas rentré. Roméo mène la danse. Aglaé passe entre les gens avec un grand pot de café et des gobelets.

Nous restons à l’écart, famille parmi les familles, les vieux célibataires, les étrangers au village qui s’y sont arrêtés, les femmes des hameaux soucieuses pour leurs enfants, les hommes qui se tiennent fiers entre eux, la barbe sincère et l’œil autoritaire. Une vie de village dans le Cantal.

Une douzaine de volontaires a formé un nouveau groupe pour atteindre la capitale du département. Ils n’ont plus besoin de nous. Ils savent désormais les risques qu’ils encourent : tout, ou rien. Il n’y a plus de règles en-dehors des nôtres, de celles que l’on se crée dès à présent. Il faut s’armer. Il faut être solidaire entre nous. Que tout le monde revienne sain et sauf.

Ils se sont réservé le pick-up noir. Avec trois autres 4x4, et les canons des fusils qui sortent par les fenêtres, ils ressemblent vraiment à un convoi de l’ère Mad Max, ou La Caravane de Feu. Décidément, je m’enfonce de plus en plus dans les références cinématographiques. Pourquoi pas La Petite Maison dans la Prairie ? Non, pas vraiment le style… En fait, ils se tapent l’épaule et promettent de tirer du brigand. Ils sont fanfarons, sûrs d’eux. On dit "la fleur au fusil", non ? Inconscients...

Ils partent en faisant plus de bruit qu’un rassemblement de Hell’s Angels. En mon fort intérieur, je les nomme les "fangios". Je ne suis pas sûr qu’ils cherchent la paix, ou la solidarité. Je dirai plutôt, vus les énergumènes, qu’ils ont envie d’en découdre. Je leur souhaite bien du courage. Après ce qu’on a déjà vu dans ce tout petit bout de territoire, je ne suis pas sûr que l’aventure reste longtemps à leur goût.

Les nouvelles du sud, et de la plaine, sont alarmantes, portées par ces réfugiés qui continuent à se perdre dans les montagnes, suivant les petites routes qui serpentent, qui montent, qui éloignent des flots. Car l’océan serait déjà aux portes de Figeac, peut-être plus haut encore. La montée des eaux dépasse toutes les prévisions. Certains racontent :

"- On la voit monter à l’œil nu. Vague par vague. Mètre par mètre.

- On a couru parce qu’elle nous rattrapait. Jusqu’aux collines. On a pu souffler un peu. Mais on a continué à marcher encore, on ne sait jamais.

- Le temps est clair. De haut, on voit la mer à l’infini. Et tout ce qui dépasse fait des îles, et il y a des gens dessus, qui agitent des grands draps pour se signaler."

Il est clair que la vague de réfugiés n’est pas prête de se tarir. Quand les gens cesseront de venir, c’est qu’il n’y en aura plus. Alors nous pourrons faire les décomptes, et nous apercevoir qu’une grande partie de l’humanité a disparu sous les flots.

C’est Barbara, la femme de Paul, qui appuie là où ça fait mal :

"- Nous avons ré-ouvert des maisons, aménagé des dortoirs, organisé le rationnement et des repas en commun. Mais les gens vont continuer à arriver. Même si ils ne restent pas, il faudrait pouvoir les accueillir. Et veiller aussi à notre sécurité. On devrait aménager des lieux pour un afflux beaucoup plus grand que ça, parce que ça n’est que le début.

Un homme ventripotent s’écrie :

- Y’z’ont qu’à aller ailleurs. Ça n’est pas notre affaire.

Une femme à la voix haut perchée surenchérit :

- Il faut les empêcher de passer par là. Faire des barrages sur la route. Il faut protéger notre village. Ils n’auront aucun respect pour nous. Ils prendront tout, et après ils iront ailleurs. Et nous, on n’aura plus rien.

Et puis une voix plus sage, plus modérée soudain surgit. Une voix de femme qui frôle la colère, au moins l’exaspération, mais se contient, en professionnelle. Une voix qui m’accompagne depuis des années mais que je n’ai jamais entendue si volontaire, si décidée. Décidément, les événements l’ont bien changée, ma Cléa :

- Mais vous vous rendez compte de ce que vous dites ? Vous proposez d’envoyer les réfugiés vers d’autres villages ? Mais ils en auront déjà à ne plus savoir qu’en faire. Vous voulez faire des barrages ? Ils les contourneront. Ils n’ont pas le choix. Sinon, ils meurent. Là-bas, c’est les eaux qui montent. Ici, c’est le froid, la faim, la haine et la peur. La solitude. Les armes pour les repousser ? Mais ils vont devenir hargneux, je vous le dis. On leur refuse de vivre ? Vous allez les rendre méchants. Ils n’ont pas le choix ! Dites-vous bien ça. Alors, nous non plus, on n’a pas le choix. Faisons en sorte que ça se passe au mieux, parce que sinon, nous serons responsables. Vous serez responsables. Nous tous. Et vous aussi, madame, et vous, monsieur. Vous avez de la famille qui vivait près de la côte ? Vous n’avez pas envie qu’ils soient accueillis ? Vous avez des amis dans la plaine ? Vous leur tirerez dessus parce qu’ils cherchent un refuge ? Si vous étiez à leur place, qu’est-ce que vous feriez ? Vous n’y êtes pas, vous allez me dire. Non, vous êtes ici, et vous avez peur. Mais vous allez vous retrousser les manches. Et transformer cette peur en énergie. Barbara a raison, il faut prévoir beaucoup plus large. Monter des tentes, des lits, rassembler des couvertures, apporter des chauffages, et l’eau et l’hygiène, creuser des chiottes. Si on ne les accueille pas, on ne mérite plus vraiment ce qu’on a ici. Et il faut qu’ils s’adaptent aussi. Qu’ils participent. Qu’ils aident. Qu’ils partagent. Ce sont les règles. Ce sont nos règles à présent. Ils auront besoin de toute notre motivation pour apprendre ça, et nous aussi. Alors, arrêtez avec vos discours faits pour se battre, s’entretuer et pleurer sur ce qu’on a perdu. Ce n’est plus le moment. C’était le temps d’avant. Maintenant, nous avons presque tout perdu. Et des gens arrivent qui, eux, ont tout perdu. Alors, on va partager. Et ensemble, nous affronterons ce qui nous attend. Ensemble."

Un grand silence suit le discours. Une réflexion. Des regards baissés. Un peu de honte. Beaucoup d’idées qui tournent.

Car d’autres regards se croisent qui brillent d’une lueur nouvelle. Une envie, un but. Un projet. Il manquait un projet à ce village pour affronter le déluge, les tremblements de terre, les pillards, les bêtes redevenues sauvages, les enfants anthropophages, les peurs et les replis.

Un projet, ensemble.

Alors un applaudissement jaillit d’un coin de la place. Suivi d’un autre… En une poignée de secondes décisives, toute la place vibre sous les claquements de mains, les cris, les hourras. Cléa tente de me rejoindre, en larmes, il faut traverser la foule. Son expression me dit qu’elle n’a pas fait exprès. Pas vraiment. Elle était colère, Elle était fatiguée. Ça lui a échappé…

Je croise le regard de Lola. Elle est fière. Je murmure juste pour ma fille :

"- Tu vois, c’est quand elle ne sait pas qu’elle peut être chef qu’elle le devient. Il ne fallait surtout pas lui en parler..."

Cléa n’a pas le temps d’approcher qu’elle est entourée et acclamée. Nous, nous nous écartons.

C’est son heure. L’heure de Cléa.

XVI – Veillée des espoirs

O moi ! O la vie ! Les questions sur ces sujets qui me hantent

Les cortèges sans fin d’incroyants, les villes peuplées de sots,

Moi-même qui constamment me fais des reproches, (car qui est plus sot que moi et qui plus incroyant ?)

Les yeux qui vainement réclament la lumière, les buts méprisables, la lutte sans cesse recommencée,

Les pitoyables résultats de tout cela, les foules harassées et sordides que je vois autour de moi,

Les années vides et inutiles de la vie des autres, des autres à qui je suis indissolublement lié,

La question, O moi ! si triste qui me hante – qu’y a-t-il de bon dans tout cela, O moi, O la vie ?

Réponse ;

Que tu es ici – que la vie existe et l’identité,

Que le puissant spectacle se poursuit et que tu peux y apporter tes vers.

Walt Whitman – Les Feuilles d’Herbes, 1ère éd. 1855

Jeudi 14 novembre. Nuit.

Les fangios ne sont pas rentrés de leur exploration vers Aurillac.

Par contre, Marc, Jo, et les deux gars qui les accompagnaient sont finalement rentrés, eux. Épuisés par leur périple vers la capitale du canton : Maurs.

Ils sont attablés dans la salle des fêtes, et les assiettes d’aligot sont depuis longtemps finies, léchées et reléchées sur la table. Par contre, les verres ne désemplissent pas et on sent que la chaleur humaine, le contentement des estomacs et les retrouvailles les ragaillardissent drôlement. Ils parlent. Et nous tous, autour, nous écoutons leur récit. Il a commencé de manière organisé, puis ils en sont venus à rajouter chacun leur grain de sel…

Pour résumer :

Jo est blessé. Une morsure de chien à l’entrée de Leynhac, alors qu’ils déblayaient la route bloquée par des bouleaux arrachés à la glaise du talus. Il montre ostensiblement son bras enturbanné d’une bande encore suintante, mais propre, dixit l’intéressé… Ils étaient une trentaine de canidés agressifs et déterminés :

Le travail se terminait. Les chiens ont surgi et l’un deux s’est accroché au bras du cantonnier qui tenait la tronçonneuse. D’un coup de bûche, la bête s’est écroulée et ils se sont tous bien vite réfugiés dans leur voiture. Ils ont poussé les bouts de troncs qui bloquaient encore, confirmant la puissance du SUV de monsieur le Maire. Les chiens leur ont fait cortège d’aboiements, grondements et autres attaques des griffes sur les portières. Joseph a pissé le sang sur la banquette jusqu’à ce qu’un bandage de fortune en réduise le débit. Ils étaient alors devant les barricades de Leynhac et les habitants les ont secourus en tirant sur la meute. Durant plus de dix minutes ! Les chiens tombaient, mais cela n’effrayait pas les autres, pris dans une frénésie incroyable. Les bêtes se sont finalement éloignées, emportant les cadavres de leurs congénères pour les déguster au calme, certainement.

Après des soins plus appropriés au cantonnier et le coup de gnôle d’un papy, ils ont repris la route vers Maurs. La route avait déjà été dégagée. Ils ont atteint la capitale du canton, pour découvrir une ville presque assiégée. Par une marée de tentes… Les champs aux alentours de la petite ville étaient parsemés de réfugiés installés à la qui-mieux-mieux sous des toits de toile, dans les hangars et granges, sur les places, en ville… Une invasion.

C’est là que le récit est devenu plus animé, nos explorateurs s’étaient détendu petit à petit. Ils avaient pris des couleurs, négligé leur dessert, trop occupés à nous transmettre...

"- À Maurs, ils sont désemparés. Ils gèrent comme ils peuvent. Mais ils sont au bout de la route depuis Figeac ou Decazeville. C’est un carrefour. Il y a trop d’afflux. Croyez-moi, ici, c’est calme à côté. Sauf qu’ils prévoient d’envoyer des cortèges de réfugiés plus haut dans les terres, pour désengorger la ville.

- Et les animaux, là-bas : pareil.

- Des chiens. C’est le pire. Mais ils ont aussi abattu un lion ! Affamé, le lion, et pas vaillant apparemment. Mais quand même ! Il avait dû s’échapper d’une ménagerie ou d’un zoo ? Les abords des camps sont attaqués plusieurs fois par jour. Les tentes sont déchirées. Les chiens visent les enfants, les plus vieux... Ils ont ouvert un hôpital dans le collège, en ville, et des blessés arrivent tout le temps. Mais il n’y a pas assez de médecins et d’infirmières. Que les élèves de l’école d’aides-soignantes. Pas toujours très efficaces…

- Et pour la nourriture ? Ils ne craignent pas ?

- Pour l’instant, non. Il suffit de se mettre sur le bord du chemin et d’attendre. Les moutons, les lapins, les biches, les sangliers… ça passe en troupes. Ils forment les enfants au tir et ils rapportent du gibier. Le problème, c’est plus la primoscui-, la prascuimi-, la promiscotée… Bref, trop de gens, et les maladies et les déchets. En ville, on se croirait au moyen-âge.

- Ça commence à puer. Il y a les rats aussi, qui sont arrivés.

- Des cartons et des tissus, des gens qui dorment dans tous les coins. La merde et la pisse. Et des brasiers sur les places, pour faire cuire la viande, à peine boucanée. C’est une sacrée foire !

- Et les gendarmes sont super mobilisés, surtout sur des barrages filtrant vers Bagnac ou Decazeville, pour éviter des bandes organisées…

- Pour une fois qu’on leur trouve une utilité.

- Arrête, c’est pas le moment.

- Ouais, n’empêche !

- Ensuite, on est revenu par la nationale, pour voir comment elle est. Il y a plein de monde dessus, maintenant. Des petits groupes. Tous ceux qui n’osent pas aller par les petites routes.

- Et puis, rester groupés, c’est mieux, contre les chiens, et les pillards. Les réfugiés n’ont souvent pas grand-chose, que leurs vêtements, et des trucs glanés par-ci, par-là. Alors, quand ils trouvent quelqu’un avec un fusil...

- On a entendu plein d’histoires. Des voleurs, des fous. Il y en a qui brûlent les maisons !

- Et on est passé par Quézac, quand même. C’est comme ici, mais comme ils sont visibles de la route, alors ils ont encore plus de gens qui s’installent.

- Par contre, leurs barricades, ça vaut rien. Ils attendent les secours.

- Oui, ils ont dit que la préfecture ne tarderait pas à remettre de l’ordre partout. Alors, ils ne veulent pas trop s’inquiéter.

- On leur a dit qu’il ne fallait pas trop y compter.

Et là, Marc a eu un air désolé…

- Grégory, le maire, il m’a dit que j’en faisais toujours trop et que j’avais toujours rêvé de diriger le pays. On n’a jamais été d’accord sur grand-chose au niveau comcom ou politique, mais quand même !

- Et à St Julien de Toursac, même situation, mais ils se défendent bien. Et comme ici, ils prévoient pour plus de réfugiés. Ils sont bien solidaires. Ça a toujours été. Mais ils ont surtout des vieux. Ils manquent de bras.

- Enfin, ils manquaient. Parce que les bras, il y en a pleins qui arrivent, maintenant…

- Ensuite, Le Rouget.

- On n’a pas pu approcher.

- Ils ont fait des barricades bien avant le village. Sur les quatre routes. Ils bloquent tout le monde. Il paraît que les gens de Cayrols sont arrivés en parlant de bandes organisées qui enlevaient les femmes, alors ils se sont repliés sur eu-mêmes. Ils nous ont tiré dessus !

- Ils ont toujours cru qu’ils étaient les meilleurs.

- Bon, c’est pas le moment…

- Ouais, n’empêche !

- Et les gens de Cayrols sont réfugiés au Rouget. On n’a vu personne au village...

- Il était tard, déjà. Presque nuit. On a fait le tour par Manhes, puisque la route de Pradeyrols est éboulée.

- Ils ont bien vu le groupe pour Aurillac passer. Dans un sens. Il n’est pas repassé...

- Et ils ont choppé les deux gamins cannibales qui s’étaient échappés ce matin. Ils les font travailler.

- Ils s’organisent pour défendre juste quelques maisons et granges, comme une ferme renforcée du moyen-âge. Eux aussi sont solidaires, finalement.

- Ah oui, à Serrières et à Boissadel, ils préparent les maisons secondaires pour accueillir du monde. Ils préfèrent rester autonomes mais en soutien. Eux aussi, ils refont des murs entre les bâtiments, contre les bêtes et ces saligauds de voyous. S'il y en a qui veulent déménager, ils ont de la place, de la nourriture et du travail.

- On n’en sait pas plus. Il y a encore des routes fermées par des arbres ou des éboulements un peu partout. C’est ce qu’on a entendu.

- Et il ne faut pas attendre des secours de Maurs. C’est plutôt eux qui auraient besoin d’aide."

La suite de la soirée ressemble à un brouhaha de vie et de voix, tout le monde reprenant la parole en même temps, qui pour s’adresser à son voisin, qui pour appeler quelqu’un à l’autre bout de la salle. Une vie de village, quoi.

Je suis assis en face de Simone, notre "logeuse". Nous faisons enfin connaissance. Cléa pique du nez à mes côtés. Les enfants errent je ne sais où, avec d’autres enfants, certainement. Une vie d’enfants. Le chien est couché sur mes pieds, sous la table. Lui aussi a aimé l’aligot, surtout la saucisse qui allait avec. Comme je ne mange pas le cochon depuis un vieux souhait d’il y a plus de vingt ans, je me retrouve souvent avec des trucs comme ça que je donne à celui qui veut. Le chien voulait. Du coup, il m’aime particulièrement bien, ce soir…

Simone. Je découvre un petit bout de femme très bavard, très aimable. Très saoule. Elle parle, elle boit. Pas trop, mais du haut de ses soixante-quatorze ans, ça lui monte sacrément au ciboulot. Alors, elle me raconte une histoire du village d’il y a cinquante ans, mais je ne l’écoute plus vraiment. Je sais juste que le bourg était alors bien plus vivant que maintenant – enfin, qu’il y a quelques jours – et elle est contente de voir du monde. Il y avait quatre cafés, deux boucheries, des artisans… Et tout le monde vivait bien, enfin, les commerçants. Simone était repriseuse. Mais ses mains comme ses yeux n’y voient plus trop. Roméo lui a demandé ce soir si elle ne voudrait pas transmettre son savoir. C’est pertinent. Il va falloir retrouver les vieux métiers, parce qu’on ne pourra plus commander des chaussettes neuves sur internet avant longtemps. Voire jamais.

Tandis que Simone raconte, je pense à tous ces vieux métiers qui avaient disparu, et qui risquent bien de revenir : le travail du tissu, du bois, du métal, des roues, des murs… Je pense aux clôtures défensives contre les bêtes, avec des arbousiers, des épinettes, des églantiers… Le printemps pourrait être occupé pour un jardinier. Sans parler des potagers, des récoltes, parce qu’il va falloir penser à se nourrir. On ne pourra pas vivre sur nos réserves pendant des années, ni compter sur un approvisionnement extérieur. Au moins, si la mer monte jusqu’à nous, nous aurons du poisson.

Tout à mes pensées, je n’ai pas remarqué que Simon est monté sur l’estrade. Il y a posé un tabouret haut, un tabouret de bar, et le silence se fait petit à petit dans la salle. Car Simon raconte.

Il décrit notre expédition du matin, pour libérer Printanier et les autres. Il fait des grands gestes et sa voix s’échauffe. Il narre l’assaut contre le Cantou où se retranchaient ces jeunes paumés. Les coups de feu. Mon action contre leur chef, qui n’était pas prévue et qui a pris tout le monde au dépourvu, aussi bien Paul-vin que les gamins cannibales qui recréaient une religion païenne et sauvage. Il parle de Paul-vin qui dirigeait, de Nath qui n’avait peur de rien, de Cléa qui convainquait. Il explique les habitants de Manhes qui sortaient un à un de chez eux pour participer. Je découvre un Simon conteur et, comme il a certainement un peu bu, et qu’il ne réalise pas encore ce qu’il est en train de faire, il est spontané. Génial, en fait.

Nous buvons son récit, applaudissons, frémissons, rions. Les gens nous regardent, Cléa et moi, avec un œil neuf. Paul-vin, le gros Franck, Nath, Tony et Daniel aussi. La salle est pleine d’autochtones et de réfugiés, et tous de partager ce moment. Ce temps où l’on découvre les autres. Où se forgent des héros, des repères, des références. Je repense au projet évoqué par Cléa cet après-midi, et je me rends compte qu’il manquait encore ça à ce projet : des personnages.

Et Simon est en train de créer les personnages de notre histoire, les héros de notre projet, des fondations pour notre destinée.

Ça n’est pas vraiment l’heure de Simon : c’est notre heure à tous. Et je repense aux vieux métiers qui pourraient bien revenir au goût du jour. Il me semble que celui de conteur est primordial. Même Simone a cessé de parler. Elle écoute et opine du chef, un demi-sourire aux lèvres, plein d’images et de sons, plein de cette histoire qui se crée pour nous, avec nous, devant nous.

Je crois que notre avenir s’écrit maintenant.

Et c’est avec une énorme boule d’espoir chaude dans tout le corps que se termine cette soirée.

Que commence vraiment notre nouvelle vie.

XVII – Maurs-sur-Mer

Je travaillais dix heures par jour, et j’engrangeais les bénéfices. Et les dettes. Parce que je réinvestissais toujours. Pour plus tard. Pour les enfants. Pour ma retraite que j’aurai bien méritée. Je travaillais la nuit, dans mon sommeil, dans mes rêves, en faisant l’amour à ma femme. J’étais l’exemple parfait de la réussite. J’avais de l’argent, j’avais du pouvoir. Et pour maintenir tout ça, et éponger les dettes, et prévoir pour le lendemain, je travaillais encore plus.

Et puis il y eu la catastrophe. La fin du monde. D’un coup, j’ai été coupé de mon entreprise, noyée sous les vagues. Coupé de mes investissements, de mes bénéfices. Coupé de tout ce qui faisait ma vie. Je suis entré dans une profonde dépression, tandis que les gens autour de nous, nos voisins, s’organisaient collectivement pour survivre. Je n’étais pas là pour eux. Je ne l’avais jamais été.

Je n’ai dû ma survie qu’à mon désir d’alors de tout dominer : j’avais fait construire notre villa sur les flancs de la montagne, avec vue sur le soleil levant. Et la mer. Par temps clair. Au-dessus de l'inondation.

Et puis, il fallut bien sortir, et faire. Alors, j’ai réappris à couper du bois, à chasser, à cultiver des légumes, à faire connaissance avec mes voisins, pour s’entraider. J’ai redécouvert ma femme, celle qui m’avait séduit lorsque nous avions vingt ans, celle que je ne voyais plus. Elle était toujours là, mais c’est moi qui n’avait plus le même regard. J’ai redécouvert mes enfants, déjà ado. Ils avaient grandi sans moi. Je n’étais pas un père, j’avais trop à faire avec l’entreprise.

J’ai redécouvert le soleil levant, sur la mer. Je ne l’avais jamais vraiment regardé. Je voulais le posséder. Là, c’est lui qui me caressait, et la mer était venue jusqu’à nous…

J’ai tout perdu ce qui faisait de moi un entrepreneur, un gagnant. Et j’ai ressenti ce qui palpitait en moi depuis mes jeunes années et que j’avais étouffé : j’étais un homme, au milieu des hommes. J’étais une âme, au milieu du monde. J’étais un cœur au milieu des êtres.

On n’aurait pas pu remettre ça à plat avant qu’il ne soit trop tard ? Je ne regrette rien, parce que je vis maintenant, que je sais que je suis fragile, parce que nous sommes ensemble, une famille, un village, un pays, une culture, un projet de vie, parce que chaque aube est un baume sur mes chagrins. Mais quand même, on aurait pu s’organiser avant, non ?

Pierre Duvignac

maire de Los Masos, Pyrénées-Orientales

survivant au Second Déluge, désormais poète et paysan au "Collectif des Pyrénées Émergées"

Mardi 19 novembre.

Une semaine depuis les tremblements de terre et les raz-de-marée à travers le monde. Une semaine depuis notre installation chez Simone, au village de Boisset.

Une semaine de soleil et de températures frôlant les 20° Celsius le jour, et les 12° la nuit. Un printemps épuisant et déboussolé pour les plantes, avec un coucher de soleil à 17h...

Une semaine d’arrivées quotidiennes de réfugiés, de travaux collectifs, d’aménagements, d’expéditions vers les communes environnantes, de chasse, d’assauts de prédateurs dès que l’on met le pied en-dehors des barricades.

Une semaine de troc, d’échanges, de reconnaissance. Une semaine de repas partagés, de tâches partagées, de risques partagés, de disputes aussi. Qu’est-ce qu’on peut se bouffer le nez, parfois. Personne n’a choisi d’être là, les uns sur les autres. Mais des gens nous guident, nous apaisent, nous forment même, à cette nouvelle vie.

Cléa en fait partie. Elle se débrouille bien, et les gens l’écoutent naturellement, spontanément. Ils la croient forte et sûre d’elle. Ils ont confiance, ils commencent même à l’aimer. Elle est un pilier pour notre communauté.

Elle, elle continue à douter. En privé, c’est une petite fille apeurée. Avec les enfants, on la redresse par des paroles encourageantes chaque soir. Et Simone se joint à nous désormais, quand elle n’est pas dehors à refaire le monde avec ses copines à moitié sourdes et souffreteuses comme elle, les punkettes du troisième âge (je les soupçonne de fumer des joints à base d’hosties en cachette)… Puis chaque nuit, Cléa ne dort pas, cauchemarde. Au matin, elle râle, se plaint. Elle reste préoccupée à chaque instant, quand je la touche, quand elle chie, quand elle rit. Et puis, elle croise quelqu’un et redevient la Cléa à qui l’on parle, à qui l’on demande conseil, qui guide et fait ressortir le meilleur de chacun, au service du collectif. C’est un peu schizophrène. C’est très moderne, en fait. Vous saviez que Churchill ou Napoléon étaient bipolaires, une forme particulière de schizophrénie ? Non pas que Cléa le soit, bipolaire ou schizophrène, mais elle est complexe, oui...

Moi ? Je suis un électron libre, pas assez sérieux pour montrer l’exemple, trop pour recevoir des leçons. Et puis, je m’isole de plus en plus souvent. Je ne supporte pas toujours les autres. J’ai besoin de rêver, d’écrire dans ce carnet qui a remplacé l’ordinateur. Et je prépare un projet avec quelques autres olibrius comme moi. Nous avons réservé une grange pour notre propre usage. Simon, le père René, Nath et Tony. De temps en temps, Cléa ou Roméo viennent y jeter un œil. Les autres patientent, respectent notre demande de secret. Ils ont tellement à faire. Trop pour s’occuper de notre folie.

La compagnie partie pour Aurillac a fini par revenir. Enfin, une partie. Sept personnes sur les douze fangios d’il y a quatre jours. Le Cantal est devenu dangereux, en-dehors de quelques zones bien tenues. La capitale du département se remplit elle aussi de nouveaux arrivants. Ils ont eu des affrontements, des pillages. Nos défenseurs boissetois du monde libre et démocratique, armés jusqu’aux dents, sont tombés en plein dans une guerre civile : les gens se battaient pour savoir où situer les barricades, avant ou après tel quartier ? Pour trouver un toit. Pour revendiquer son appartenance à la cité (mais oui, Mohamed est là depuis cinquante ans, et ses enfants y sont nés…). Toutes les peurs et tous les racismes ont ressurgi d’un coup, avec la catastrophe. Comment gérer près de trente mille habitants lorsqu’il n’y a plus ni électricité, ni téléphone, ni gazole, ni infos sur le reste du monde ? Comment faire travailler ensemble ces fainéants de chômeurs, ces nantis de fonctionnaires, ces salauds de patrons, ces profiteurs d’immigrés, ces casse-couilles de femmes, ces machos d’hommes, ces pénibles enfants, ces abuseurs de gros, ces psychotiques de maigres ? Tous les prétextes sont bons pour se plaindre de l’autre.

Du coup, nos fiers guerriers sont revenus la queue entre les jambes. Ils ne savaient plus qui était l’ennemi, en qui avoir confiance. Là-bas, ils se sont séparés. Certains ne sont jamais revenus. Et pourtant, ils n’ont pas tiré un seul coup de feu. N’ont participé à aucune bataille. Mais ils ont vu des gens s’acharner sur un type, sur le boulevard qui traverse la ville Nord-Sud. Un véritable lynchage. Ils ont vu des groupes se réunir et attaquer ensemble un magasin d’électronique. D’électronique ! Ils sont revenus piteux, parce qu’ils ont saisi que l’humanité n’a que faire des discours et des actions simplistes, des bien-pensants, des héros la fleur au fusil. L’humanité est un bouillonnement de complexités, d’absurdités, d’immaturités. Un foutu bordel. Une foutue connerie.

Autant dire que la préfecture n’est plus. Ça doit être le premier bâtiment à avoir brûlé. Alors les secours ne sont pas prêts d’arriver. Mais on s’en doutait un peu.

Enfin, ils ont croisé quelques élus de la ville qui souhaitaient justement avoir des nouvelles des campagnes. Et des gens plus positifs, plus constructifs : les collectifs de quartier, les associations culturelles, sportives, religieuses, les crèches, les écoles, les centres de formation : tous sont en train de reprendre la main, discuter, convaincre, proposer, organiser. Tous ceux qui ont une notion de ce que veut dire société, éducation populaire, partage, échange. Ils se retrouvent et agissent. Et nos fangios sont revenus avec ce message de la ville : ce sera compliqué, mais l’ordre reviendra, parce qu’il le faut bien, et que les habitants, en ville comme à la campagne, ne laisseront rien passer. Ils ne veulent pas que le chaos détruise le vivre ensemble et la solidarité. Ils ont dit :

"- Revenez bientôt. Nous aurons besoin de vous. Vous aurez besoin de nous."

Les fusils des fangios sont tout froids de n’avoir pas servi. Leurs cinq disparus dans quelque coup fourré ou bataille de quartier leur pèsent plus qu’ils n’osent le dire. Ils ont l’impression de ne rien comprendre à leurs frères humains. Alors, depuis, ils se fondent dans le village, ils travaillent et ne se glorifient plus de rien.

Ça n’est pas vraiment une guerre. Ça n’est pas comme dans les films.

Et pour eux, ça n’est pas plus mal…

Il y a eu un pillage en règle au bourg de Quézac il y a trois jours. Des gens passés par les collines pour éviter les barrages de nos derniers gendarmes. Ils ont tué trois personnes, vidé quelques frigos branchés sur les groupes électrogènes, volé deux véhicules et ils sont repartis en faisant crisser leurs pneus de gangster sur l’asphalte et en tirant en l’air pour effrayer le paysan. Sans vérifier les jauges. Ni prendre la précaution de lire une carte… Ils voulaient disparaître dans la campagne, ils se sont perdus. Ils sont tombés en panne sèche près d’une ferme désaffectée aux Bessonies. Un cul-de-sac. Ils ont été attrapés le lendemain de leur forfait. Une coalition de Quézac, St Julien de Toursac, Parlan et Boisset leur est tombée dessus au petit matin. Je ne crois pas qu’ils en aient laissé partir un seul vivant. Mais Grégory, le maire de Quézac, a officiellement remercié Marc et Boisset, ainsi que les autres communes, et a avoué qu’il avait eu tort de faire route tout seul en attendant une hypothétique aide extérieure.

Il n’y a toujours aucun contact constructif avec Le Rouget. Ils continuent à tirer sur tous ceux qui approchent. Je crois que tout le monde a été un peu trop occupé pour s’en soucier…

Mais à part cette enclave caractérielle, c’est tout le territoire qui petit à petit est sécurisé, repris sur la sauvagerie et la peur, réapprivoisé.

Désormais, des navettes permettent de passer d’un village à l’autre, qui guident aussi les nouveaux arrivants vers leurs lieux d’accueil selon les capacités de chacun : villages, fermes, hameaux. Tout le monde s’y est mis, faisant contre mauvaise fortune bon cœur. On compte à peu près deux mille deux cents habitants au bourg de Boisset, alors qu’il y a tout juste une semaine, la commune entière, avec tous ses hameaux, ne dépassait guère les six cents péquenots.

Appuyés par des gardes armés qui repoussent les troupes de chiens, et éventuellement de brigands - mais on en croise de moins en moins -, ces voyages quotidiens permettent aussi d’être plus réactifs et solidaires entre les différentes communautés. Bien entendu, les dernières réserves d’essence et de gazole sont réservées aux urgences, aussi tous ces transports se font à traction animale ou à pied. Le bus du père René est amplement utilisé... Par contre, c’est long. Terriblement long. Heureusement qu’il fait bon, le ciel ne décolore pas de son bleu d’azur... Et ça n’est pas une mauvaise chose : ce rapport aux distances bouleverse le rapport au temps, introduit une nouvelle temporalité qui avait disparu de la vie trépidante et moderne du XXIème siècle. Le temps d’observer, de parler, de réfléchir. Le temps de faire ensemble.

Petite anecdote : puisqu’il n’y a plus de réseaux pour les portables, on ne peut plus savoir où sont nos proches à la minute même. Il faut donc attendre leur retour, avec tous les impondérables que cela provoque. Les gens commencent tout juste à s’habituer à attendre, à penser à autre chose qu’à : "- T’es où ?" Et en même temps que la patience, ils redécouvrent les vertus de la confiance, ce sentiment d’appartenance à l’instant et au lieu. C’est presque une cure de méditation pour tout un chacun. Une vague de zen sur les survivants de l’apocalypse. Une surprise qu’aucun roman ou film, ni même l’école soit dit en passant, ne nous avait préparé à découvrir. Un peu de maturité émerge de toutes ces épreuves déstabilisantes. En ressortira-t-on grandi ? Pas sûr, mais on peut toujours espérer...

Et la mer est arrivée.

Au pied de Maurs.

Les derniers réfugiés à errer dans le pays sont là depuis quelques jours. S’il en venait d’autres à présent, ce serait à la nage…

Sans bruit, doucement, irrésistiblement, les flots sont sortis de la vallée et ont recouvert en petites vaguelettes les champs les plus bas, baigné les frênes qui les bordaient. Seule la voie ferrée sur son ballast tente encore de résister, sur quelques dizaines de mètres, mais elle aussi est avalée.

C'est un grand lac avec des marées, et des chenaux qui partent vers la plaine, le large, en serpentant par les vallées.

Ce matin - enfin, il est plus près de midi -, nous sommes au-dessus de Maurs, à quelques kilomètres. Nous surplombons les arbres dénudés et le val qui plonge doucement vers la ville, vers ce bassin d’alluvions : la Rance et ces multiples affluents descend du Cantal pour y croiser le plus gros Célé qui frôle, lui, l’Aveyron et, ensemble, main dans la main, ils repartent vers le Lot…

Sur la nationale, il y a notre bus hippomobile et quatre charrettes de Boisset, mais aussi des remorques des autres villages. Nous nous sommes donné rendez-vous là où le point de vue sur la petite ville est le plus intéressant.

Une centaine de personnes sur l’asphalte.

Nous sortons les paniers, les bouteilles, les tables, tréteaux et bancs glissés dans les remorques, et nous nous préparons au premier pique-nique avec vue sur la mer du Cantal. En bas, c'est la ville du bout du monde. Enfin, de notre bout du monde. Et l’ambiance est plutôt chaleureuse.

Alors que le son des bouchons qui s’extirpent des goulots rythme la mise en table, Simon grimpe sur une charrette et demande l’attention, au détriment des quelques élus présents, toujours avides de discours…

"- Ici, Maurs-sur-Mer, capitale du bout du monde - oui, on en avait parlé ensemble sur la route…-. Le Cantal a toujours été éloigné de tout. Aujourd’hui, c’est tout qui est éloigné de nous, sous des mètres et des mètres d’eau. Ayons une pensée pour ceux qui y sont restés. Ils ne reviendront pas. Alors réjouissons-nous pour ceux qui sont encore là. Nous partageons les derniers territoires non immergés. Nous sommes l’humanité. Nous sommes l’espoir. Et puisque les usines à pastis sont noyées elles aussi, je lève mon verre de Salers et déclare la liqueur de gentiane apéritif officiel du nouveau monde. Vive la montagne ! Vive les amis ! Et vive la bonne bouffe ! À table !"

Et le voilà qui saute de son piédestal. Il donne une bourrade à Marc et quelques autres maires qui hésitaient à prendre la suite des parlotes, les fait asseoir de force avec un sourire carnassier et s’empare d’une assiette pleine de charcuterie qu’il leur pose sous le nez.

Et puisque tout le monde rit de leur déconvenue, ils n’insistent pas.

Le repas débute et qu’il est bon d’être ensemble, survivant ET vivant, sans discours, sous la lumière de la convivialité...

Le paysage est singulier : la colline descend doucement jusqu’aux premiers bâtiments de St-Étienne-de-Maurs, puis Maurs elle-même avec ses immeubles très dix-neuvième siècle, ses lotissements, ses toits de tuiles et d’ardoise comme un patchwork hasardeux. Ensuite, on distingue quelques arpents de vert et des tentes, petites tâches de couleur parsemant les prairies, puis les ondulations rases, marron, des flots qui clapotent doucettement et brillent de la lumière vive du soleil. Autour de cette étendue se dressent d’autres collines parsemées d’arbres et trouées de pâtures et de champs sombres, labourés depuis le début de l’automne.

Ce sont les bordures d’un archipel gigantesque qui doit avoir la taille du Massif Central et dont on ne voit qu’une infime parcelle. Une île au milieu d’un océan comme la terre n’en a plus connu depuis des millions d’années.

Des crêtes émergentes et des canaux, des hauts-fonds pleins encore de végétation terrestre, certainement déjà parcourus par des poissons marins. La terre, la chlorophylle, l’iode, les corps charriés, le sable, le métal, le plastique, le pétrole, tout se mêle dans un bouillon sale et malodorant qui mettra des semaines à se décanter. Les effluves de cette soupe de mer nous parviennent sur les maigres brins du vent qui souffle presque tiède sur le Cantal. C’est beau et c’est écœurant. Ça file le vertige. Je plains les maursois, il leur faudra quelques temps avant de respirer l’air du large.

En attendant, nous avons de l’oxygène sur notre piédestal de bitume, de la lumière, et de la société. Le banquet prend des allures de fête de quartier, ou plutôt de village. La campagne reprend ses rites et traditions. Je suis sûr que cette date du 19 novembre servira de commémoration dans les années à venir : le jour où nous avons découvert l’océan à nos pieds.

Quelques gens de Maurs viennent aussi partager un bout de repas, ou juste respirer loin du ressac qui chatouille la ville, observer de haut leur nouvel environnement.

La nuit tombe vite en cette période. Il serait déconseillé de rester dehors après le crépuscule, aussi le banquet se termine-t-il rapidement, mais avant de tout replier, je demande la parole :

"- Mesdames, Messieurs, c’est le moment de vous informer. Nous avons sorti et restauré quelque chose d’une grange au village, et demain, nous nous proposons de l’essayer pour la première fois.

C’est gros, ventru, ça souffle et ça prend des airs.

Non, ça n’est pas le gros Franck.

- Rires discrets dans l'assemblée...-

C’est une montgolfière.

Elle servira à repérer le terrain, à observer la mer et les routes principales. Elle permettra de transmettre des informations aux villages grâce à des drapeaux et à des codes de couleur, grâce au morse, et aux talkies-walkies. Elle servira de relais pour communiquer d’un bourg à un autre. Et on espère qu’elle sera un signal fort pour tout le monde, disant qu’ici, nous nous sommes organisés. Que nous sommes plus forts que jamais, accueillants et débrouillards. Que la vie continue.

Accessoirement, je suis pressé de découvrir notre nouveau monde vu d’en haut.

Nous la gonflerons demain matin sur le terrain de foot au village. Si parmi vous certains veulent assister à ce premier décollage, ils seront les bienvenus dès ce soir à Boisset. On a prévu d’accueillir des visiteurs. Le logement sera spartiate, comme partout, mais l’accueil à la hauteur.

C’est tout. Merci."

XVIII – De l’intérêt de s’élever un peu

J’ai la nostalgie d’une de ces vieilles routes sinueuses et inhabitées qui mènent hors des villes…

une route qui conduise aux confins de la terre…

où l’on puisse oublier dans quel pays on voyage…

sur laquelle on chemine comme un pèlerin, n’allant nulle part…

où l’on ne rencontre que de rares voyageurs…

où l’esprit est libre…

qui vous conduise jusqu’aux régions les plus éloignées de la terre…

elle est assez large…

aussi large que les pensées qu’elle vous inspire…

H. D. Thoreau

Alors, qui sait ce qui nous passe en tête

Peut-être finissons-nous par nous lasser

Si seulement nous avions

Le courage des oiseaux

Qui chantent

Dans le vent glacé

extrait de Le Courage des Oiseaux

Dominique A – album La Fossette, 1992

René surveille toute l’opération avec l’œil avisé d’un bosco de la marine anglaise affrontant l’Invincible Armada. Les trois cent kilos de toile, de nacelle, de brûleurs doivent être manipulés comme s’il s’agissait de la fleur innocente de sa petite fille : douceur et respect, si l’on veut voir s’épanouir tout le potentiel de sa progéniture. La comparaison est osée, mais quand on pense que l’on va chauffer le dessous de ses jupes pour qu’elle grimpe au ciel, et nous avec… Et René est jaloux comme s’il s’agissait de sa femme, son enfant, sa mère. Enfin, quelque chose de féminin qui semble beaucoup lui manquer et qu’il n’est pas sûr de vouloir laisser s’éloigner, surtout entre nos mains maladroites et vulgaires. Une histoire d’amour entre un vieil homme et un ballon. Mais lui n’y montera pas, n’y montera plus.

"- Je n’ai plus les réflexes pour ça, ni la vue. Je ne servirai à rien. Vous devez apprendre et plus tard, si vous êtes gentils, vous m’offrirez un dernier voyage. Quand je serai sûr que vous n’allez pas nous jeter dans les arbres ! Prenez soin de mon Alice."

Alice ? Le ballon s’appelle Alice ? Sa mère ? Sa femme ? Sa petite-fille ? Ce René est plein de surprises.

Sauf qu’en ce petit matin, avant le lever du jour, Alice est lourde à sortir de la grange et à tirer dans le champ. Nous ne poursuivons pas un lapin ni une reine de cœur, mais ce sont des chimères du même genre qui nous animent. Et au lieu du pays des merveilles, c’est un pays laborieux et encombrant que nous découvrons. Le soleil franchît la crête à l’est et vient refroidir nos dos en sueur alors que nous déplions le ballon de nylon et de polyuréthane. Les premiers spectateurs se rassemblent sur les pourtours du terrain de foot et je sens que les paris vont bon train sur nos chances de réussir, ou de nous nous scratcher lamentablement.

La toile dépliée remplit presque la moitié du terrain. Elle se dressera dans quelques minutes à plus de vingt mètres du sol. Pour l’instant, elle fait plutôt penser à une baleine fatiguée et asthmatique posée sur un tapis de verdure. Une baleine rouge et jaune, les couleurs occitanes… Avec le vert de l’herbe, on pourrait se croire à un festival rasta. René veille à chaque détail dans le montage des brûleurs, vérifie l’altimètre, place le ventilateur devant l’embouchure de l’enveloppe. Dans une pétarade aux odeurs d’essence, il propulse l’air sous la jupe d’Alice, qui se gonfle. La baleine asthmatique respire, et grandit. Alice soupire. Son vieil amant, le père René, semble rajeunir à la voir se cambrer sous son souffle.

"- Carol.

- ...

- Carol. Me femme s'appelait Carol. Comme Lewis Caroll. Et elle était fan de l'histoire d'Alice au pays des Merveilles.

- Ah...

- C'est pour ça que j'ai appelé le ballon Alice. Pour elle.

- J'ai rien demandé...

- Menteur. T'arrête pas. Avec tes yeux. Je vois que tu y penses.

- En fait, je pensais que pour toi, c'était une femme, on souffle sous ses jupes, on chauffe, et elle grimpe au ciel, tu vois, ce genre d'idée...

- T'es vraiment con, Loïc.

- C'est vrai.

- T'as pas besoin de moi ou d'Alice pour planer.

- C'est vrai.

- Va te faire foutre..."

René emploie parfois un langage plutôt cru, mais avec parcimonie. On chauffe Alice avec Délicatesse et on s'insulte avec Parcimonie... ça fait du monde. On n'est jamais seul ici.

Cela fait trois jours qu’il nous initie à la manipulation de l’engin, Tony et moi. Les seuls volontaires pour monter dans cette petite boîte en osier accrochée à un bout de plastique. Nath n’a pas voulu, Cléa encore moins. Simon a prétexté l’absence de buvette là-haut pour décliner la proposition. Roméo bien entendu a trop de responsabilités au sol pour se risquer à jouer les monte-en-l’air – on ne sait jamais, hein ? -. Et puis, je crois que le père René a un faible pour moi. Il aime m'insulter, avec bonhomie et néanmoins courtoisie - encore des copines... -.

Il est très fier de transmettre son savoir, et de voir son Alice remonter dans les éthers.

Puisque nous resterons en stationnaire, reliés au sol par deux grosses cordes interminables, il n’a pas insisté sur la navigation, les courants ascendants, les thermiques… Il a préféré nous faire répéter inlassablement les gestes qui font monter le ballon – j’actionne le brûleur, enflamme le propane -, le stabilisent – lorsque les pressions intérieure et extérieure sont les mêmes -, le font redescendre – ouvrir la soupape en faîte du ballon, ou le laisser se refroidir doucement -, et poser en douceur bien entendu - là, je n’ai pas tout compris -. Je sais que tout est histoire de différences de température et de pression. L’air chauffé est moins dense, sa masse volumique moins importante, plus léger donc, il pousse vers le haut. Le ballon monte.

Il doit faire 7°C ce matin, un peu frais comparé à l’habitude. Ça prendra vite...

Nous pénétrons dans la cathédrale de toile vérifier son gonflement et son homogénéité, Tony, René et moi. Et Le chien, bien que René lui crie dessus de son langage fleuri, à cause de ses griffes. La lumière traverse le tissu et colore nos visages ébahis. C’est une toute autre dimension, un cocon surdimensionné, comme des vitraux mous et circulaires. Une mosaïque de couleurs qui baigne nos yeux, teinte notre peau. À chaque pas, René explique, raconte, détaille. Il a rajeuni de vingt ans et son énergie est contagieuse. Je suis comme un enfant devant un arbre de Noël gigantesque et lumineux, traversé par les anges. Je vois que Tony suit les mêmes chemins, la mâchoire pendante. On pourrait faire entrer un convoi de tracteurs dans sa bouche sans qu’il s’en aperçoive, tellement elle bée depuis que la toile frémit et se gonfle.

Puis c’est à nous de réchauffer l’air contenu dans l’enveloppe, mission des pilotes… Une flamme, deux flammes pour aller plus vite. Quatre mètres de feu brut qui jaillit avec force. La ballon se redresse, la nacelle suit, solidement arrimée au sol - on a vu des ballons s’enfuir tout seuls, précise René -.

Vingt mètres de rondeur généreuse, de rouge et de jaune éclatant. Alice a une robe étincelante sous le soleil levant.

J’embrasse Cléa, qui n’ose pas trop s’approcher. Yvon et Lola ont une lueur envieuse dans le regard.

J’ai un instant d’hésitation avant de coincer ma chaussure dans le marche-pied pour me hisser par-dessus la margelle de rotin. Et hop ! Me voilà sur le sol souple de la nacelle. Tony à mes côtés. On renvoie un coup de chaud et Jo détache les amarres.

Les gens s’éloignent. Le sol s’éloigne. L’inquiétude s’éloigne. Ça n’est pas nous qui bougeons, la nacelle est stable, comme si elle était encore posée sur le sol. Ce sont les autres qui partent. Ils doivent avoir le vertige, pas nous. La terre s’en va. Nous ne bougeons toujours pas. C’est presque décevant, cette absence de sensation, d’ivresse ou de peur. C’est trop sage. Mais le paysage nous rappelle que nous ne sommes plus sur le plancher des vaches.

Le village de Boisset rapetisse, son église même s’écrase sous l’altitude, les collines autour de nous se transforment, s’adoucissent, deviennent des vagues buissonnantes. On distingue les vallées qui serpentent. La ligne sombre du chemin de fer.

Au-dessous, le public applaudit, petites silhouettes sombres sur l’herbe brillante.

Autour, la Châtaigneraie s’ouvre comme une fleur. Collines et vals encaissés, entrelacs de branches sombres des frênes, des chênes et des châtaigniers, plus claires des bouleaux et des saules. Ramures chargées des conifères. Mince filet du Moulègre qui serpente en contrebas du bourg. Le ciel est vertigineux de bleu, pas un pet de vent.

D’ailleurs, Tony flatule. Un bruit prolongé. Il rit.

"- Ça nous fera avancer plus vite…"

À cette altitude, de si bon matin, l’air est cristallin. Le parfum de mon co-pilote tranche, aussi net que s’il avait actionné un aérosol. Je pousse un cri de protestation.

Aussitôt, la voix de Jo dans le talkie-walkie :

"- Qu’est-ce qu’il se passe ? Vous avez un ennui ?

- Non, répond Tony, au bord du fou-rire. C’est Loïc qui a ses vapeurs. Il ne supporte pas la musique qui me vient de l’intérieur."

- Dois-je préciser que Tony est fan de Bernard Lavilliers ? "De n’importe quel pays, de n’importe quelle couleur, la musique est un cri qui vient de l’intérieur..."-

Un très léger choc lorsque l’amarre se tend sous nos pieds, et nous équilibrons la pression dans le ballon. Nous sommes stabilisés. Environ cent cinquante mètres au-dessus du sol. Je distingue des gens sur des routes, qui nous saluent du bras. Tony sort de sa besace son appareil photo numérique, un autre argentique, ses jumelles, et une bouteille de muscat qu’il a bien pris garde de dissimuler devant Simon. Moi aussi, je fais des photos avec un smartphone qui ne peut plus téléphoner à personne. Nous mitraillons le paysage. On pourra peut-être s'organiser une soirée diapo ?

Nous nous tournons alors vers ce qui nous intéresse et que nous redoutons, vers le sud d’où vient le changement, vers l’océan qui baigne à présent le Cantal.

Les vallées convergent vers la plaine où trône Maurs. Croisement des rivières, des routes vers le Lot et l'Aveyron. Vers Toulouse, vers la vallée de la Garonne. À présent un bras de mer, qui vient lécher notre pays, s'infiltre dans la vallée du Célé, baigne les champs autour de Maurs.

Nous distinguons clairement les toits et leurs fumées qui montent droites, paresseuses en ce matin calme. Des replis et des sillons parsemés de bosquets, de prairies, de hameaux. Des sinuosités creusées par les ruisseaux, les rivières. Des lignes tranchantes des routes, à moitié cachées par les ramures désossées des haies de frênes et de pommiers. Et derrière, la masse étale et brillante et déjà des oiseaux fuselés qui jouent dans les airs au-dessus d’elle. Et chaque repli de montagne devient contrefort d’une île. Chaque vallée assez large devient lagune. Chaque arpent du territoire participe à la géographie d’un archipel nouveau et magnifique. On se croirait à survoler le Vietnam ou quelqu’île perdue du Pacifique. Le Massif Central est devenue une grande île.

La Grande Île.

Une goulée de muscat me rappelle qu’on est bien en France, pays où l’alcool à neuf heures le matin est une tradition et permet même de célébrer la fin du monde sans remords… Et puis, après tout, demain, un lion ou un ours ou un cinglé de la gâchette peut bien me faire taire à tout jamais. Autant profiter de maintenant.

Il fait frais là-haut, mais rien d’insupportable.

Tony s'empare des jumelles, et moi d'un carnet pour noter ses remarques : il me décrit l'état des transformations et les évolutions du paysage qu'il observe. Il cherche les routes, les éboulements, les pans de forêt tombée. Le niveau de l'eau, les communes ensevelies, mais on ne voit pas assez loin pour cela. Plus tard, si l'on ose défaire les amarres et partir avec le vent, nous pourrons peut-être suivre les hordes de cerfs, les troupeaux errants, les bandes de chiens affamés, voire les gens perdus dans quelque coin de forêt.

Ensuite, nous testons la portée des talkies-walkies. Nous découvrons que nous pouvons mettre en relation Maurs et Quézac, Parlan, Leynhac, Mourjou. Nous n'avons personne pour faire le relais à Aurillac, mais on doit pouvoir atteindre la capitale, j'en suis persuadé. Avec quelques autres montgolfières, des relais sur quelques points de vue et pics bien placés, on devrait pouvoir quadriller tout le pays et s'entraider beaucoup plus efficacement.

Enfin, nous sortons le miroir et un petit livret de morse. Tony en a quelques notions datant de son service militaire, mais le livret est nécessaire pour les réveiller Moi, j'étais objecteur de conscience. Plus long, mais pas de morse ni de défilés en rangs ni d'armes à feu ni de coupe en brosse ni de sergent-chef autoritaire. Je faisais découvrir l'histoire et le patrimoine de la ville aux enfants nantais. Nantes certainement sous les eaux maintenant. Et moi dans les airs. La vie est pleine de surprises...

Le morse, c'est un test. Nous communiquons quelques minutes avec Jacquenard et son fils, remontés jusqu'à leur ferme sur la colline. Le soleil est dans son dos. Nous avons prévu un jeu. On veut voir si c'est pratique, voire rigolo, de faire du morse.

Je fais le transcripteur : tic-tic-taac, tic, taac-taac... et Tony exécute :

"- Tes moutons vont bien ? - Jacquenard est berger, il en a profité pour aller voir ses bêtes dans la grange -

Il répond :

- Un peu de suspect pour ma maman.

Moi :

- Pas bien compris.

Lui :

- Un vélo c'est tard.

Moi :

- Pardon ?

Lui :

- Bien-sûr. Un pétard"

Et là, j'abandonne. Le morse, c'est bien, mais il va falloir s'améliorer...

Une part du village s'est rassemblée sous nos pieds, petits vermisseaux qui s'agitent et se retrouvent. Ils voudraient certainement qu'on descende, qu'on leur raconte. Mais on n'est pas pressé.

Tandis que l'astre monte doucement sous les éthers azuréens de ce mois de novembre exceptionnel, nous profitons de l'air et du calme. Un peu du muscat aussi, mais il ne faut pas le dire...

Nous réfléchissons, et je prends note :

Besoin de gaz pour alimenter le ballon. Besoin de former d'autres aéronautes. Établir des protections autour du terrain de foot. De toute manière, beaucoup de gens ont envahi l'espace et le camping attenant parmi les réfugiés. Mais il serait dommage qu'un malotru vienne couper l'amarre ou que des chiens sauvages nous attendent à l'arrivée. Mettre en place un code simple de communication pour tout le pays : s'il l'on voit des brigands, une couleur. Si c'est un troupeau de biches, une autre, etc...

Puis l'envie d'une cigarette me prend. Et Tony a envie de pisser. "- Tu pouvais pas y aller avant le décollage ? - J'y ai été..." Bref, il est temps de redescendre. Il est temps de préparer le monde nouveau. Nos amis nous attendent en bas. Un océan nous attend près de Maurs. Il faudra construire des quais, rapporter des bateaux qui peuvent tenir la mer, même si on n'aura jamais ici des vagues suffisantes pour renverser une barque, protégés par les défilés zigzaguant des vallées. Faire encore du nettoyage dans les forêts pour éliminer petit à petit les menaces des carnassiers. Ré-ouvrir les routes. Nettoyer les charniers sous les décombres. Construire des refuges plus confortables pour tous ces nouveaux habitants. Gérer la nourriture, sa recherche, sa production, sa conservation, sa distribution. Enfin, primordial : trouver une place et un rôle pour chacun. Hors de question de laisser les gens inactifs, dans l'attente, livrés à eux-mêmes. Cela pourrait conduire à l'ennui, au ressentiment, à la surconsommation de tout et de rien. Aux séditions, aux mensonges, aux manipulations. On aura besoin que chacun se sente utile et accepté. Motivé. Participatif. De toute manière, on est coincé ici. Au moins pour un certain temps. Naufragés chez soi. Robinsons de la fin du monde. Il va falloir s'y faire. On peut rêver qu'on va s'entendre et travailler ensemble. Reconstruire un présent, envisager un avenir.

Nous, les habitants de la Grande Île...

Partie III - Il faut le boire | Chapitre XIX - Sur la Crête

Les Accords de Paris pour le climat, en 2016, prévoyaient, sans contrainte réelle pour les états signataires, de limiter la hausse des températures à + 1,5°C à l'échéance de 2025.

Mais le processus de fonte des glaces, les vagues monumentales, les mouvements des plaques tectoniques ont chamboulé ce vertueux programme :

Nous assistons à une hausse des températures de + 12°C, la libération des glaciers et l'envahissement des côtes provoque une concentration en CO2, qui favorise le métabolisme et la photosynthèse des plantes. Le Massif Central est désormais sous climat tropical et la végétation s'épuise à devenir plus luxuriante au naturel que la vitrine d'un fleuriste avec tous ses engrais chimiques Ça tombe bien, il y a du monde à nourrir. Nous pourrons bientôt manger des bananes et des arachides à Mende ou à Rodez...

En contrepartie, et nous en avons déjà été témoins, nous nous attendons à des modifications météorologiques importantes : vagues de froid soudaines, pluies diluviennes, sécheresses, canicules. Tout est possible. Aucune prévision ne saurait nous préparer aux prochaines saisons, aux prochaines années, aux prochaines décennies... Il va falloir être prudents, prévenants et solidaires.

Théo Marignac

Discours d’ouverture

de la 1ère Conférence des Terres Émergées

Clermont-Ferrand, le 26 juillet 2021

Vendredi 20 décembre. Boisset.

Le froid va finir par frapper, c'est sûr. Mais il reste discret pour l'instant, remplacé par cet automne souffreteux, gris la plupart du temps, ou brillant comme ce jour où nous avons inauguré la montgolfière. Il y un mois déjà.

Aujourd'hui, nous sommes remontés avec Yvon jusqu'à Pradeyrols, voir la maison, et les chats. Les volets sont toujours en place, la clé aussi. La maison est froide d'avoir été vide tout l'hiver, mais sinon, rien n'a vraiment changé. Enfin, les plantes, si. Elles ont un peu... mouru.

Cela fait plus d'un mois que nous sommes partis, et nos deux chattes doivent faire leur vie. Ou elles sont mortes. En tout cas, elles ne viennent pas râler de notre absence et réclamer qu'on leur frotte le dos. On leur laisse des croquettes, comme un petit mot pour ne pas qu'elles s'inquiètent pour nous. C'est mignon ? Dire que c'est pour elles que nous avons laissé Le chien au village...

J'en profite pour remplir un sac de livres. J'ai des demandes, au village. Yvon appelle au dehors après l'espèce Félidae, qui boude ou chasse ou moisit. La vie, quoi. Puis nous nous remettons en route. Ce ne sera pas long, mais je m'en voudrais de croiser une horde de bêtes errantes. Il est temps de partir.

J'envisage de revenir vivre ici. À Pradeyrols.

Les meutes de chiens sont de plus en plus rares. Bien-sûr, il faudra se méfier. Et les bandes de brigands, pour l'instant, ont été contenues. Le pays est sécurisé. Il s'est renforcé par besoin, à tel point que nul ne circule sur ses terres sans être vu ni autorisé. Des tours de guet complètent la montgolfière pour surveiller les routes et les cols, et le réseau de communication s'est rodé au cours des quelques semaines écoulées.

Dans cette maison, on y serait plus à l'aise, et on pourrait petit à petit accueillir des voisins et reformer un hameau. Margolette nous suivrait. Sa tranquillité et sa maison lui manquent.

La civilisation a du bon, car il n'a suffi que d'un mois pour retrouver un semblant de société. L'inconnue dans l'équation, pour presque tout le monde désormais, ce sont les migrants. Les installer dans des camps ou les loger à la maison ? Les surveiller ou les intégrer ? Et si ma fille tombe amoureuse d'un de ces... ? Il a beau venir d'à peine un peu plus loin que Figeac, il n'en reste pas moins un étranger.

Où je découvre que la peur de l'autre trouvera toujours un prétexte pour s'exprimer. En plus, parmi nos réfugiés, il y en a qui sont noirs. Imaginez si certains sont homosexuels, voire, voire,... des communistes ! Où va-t-on ma petite dame ?

Bref, ça jase et ça cancane. D'autant que ces préjugés, parfois, profitent et engraissent, en s'appuyant sur des faits réels :

À Maurs, un assassin se cachait parmi les réfugiés, qui a réussi à tuer trois personnes âgées avant d'être surpris, poursuivi, attrapé, et jugé. Jugé à la va-vite, c'est vrai, par la famille et les voisins de ses victimes. Lorsque les gendarmes et le maire sont arrivés, l'assassin nourrissait déjà les poissons par sa gorge ouverte...

À Parlan, une femme prétextait s'occuper des orphelins pour négocier le prêt d'une maison avec les autochtones et la commune. Une ferme un peu à l'écart du village. Elle accueillait bien les enfants, mais aussi et surtout les jeunes filles. Et elle nourrissait tout ce monde en échange de services particuliers donnés à des gens extérieurs. Sa maison close a duré deux jours. Une paire de gamins plus dégourdis que les autres se sont échappés et ont dénoncé leur tortionnaire. La mère maquerelle a été expulsée un jour de grand vent. On dit que les chiens sauvages aiment les jours de grand vent : on ne les entend pas arriver lorsqu'ils encerclent une proie...

Il y a des monstres parmi les réfugiés. Il y en a aussi chez les indigènes : les pillards qui avaient enlevé Margolette et les enfants, les gamins anthropophages de Manhes... Les migrants aussi sont victimes de gens du cru :

Un homme de Leynhac passait ses soirées à boire, puis à visiter les tentes des réfugiés autour du village. Ses victimes n'osaient rien dire. Monsieur était au Conseil Municipal, un proche, très proche du maire... Il violait impunément des femmes ayant tout perdu, puis menaçait de les chasser en-dehors de la commune en conseillant sur le pays de ne jamais plus les accueillir, où que ce soit. Les gens sont naïfs. Il n'aurait pas pu mettre cette dernière menace à exécution. Mais sa femme l'a suivi, qui l'a dénoncé, a exigé son bannissement. Il a été banni... du conseil, juste. Si, si ! Une simple mise à pied. Il a tenté de continuer, il est tombé sur un os. On ne sait pas trop qui ou quoi, mais l'homme a été retrouvé il y a deux matins, devant la mairie, avec ses parties fautives dans la gorge et un bulletin de vote des dernières élections, dépassant de ses lèvres, posé par-dessus...

La grande nouvelle, c'est que nous avons l'électricité. Le lundi et le mardi matin. À tour de rôle selon les cantons...

Aurillac est désormais pacifiée. Les communes du Cantal initient une nouvelle collaboration. Et des techniciens et des ingénieurs sont partis remettre en route le barrage de St Étienne-de-Cantalès, à charge pour eux de répartir l'électricité produite, couplée avec les diverses et multiples usines éoliennes et solaires, dont chaque site est désormais occupé. La propriété privée n'existe plus lorsqu'il s'agit de survie. Le besoin crée la ressource, et nous n'en manquons pas, de ressources, dans ce département montagneux parsemé de lacs, de rivières, de prairies, de forêts. Une véritable abondance. Un certain paradis. En apparence.

En tout cas, ces évolutions post-catastrophes nous incitent à reprendre notre liberté. Et puis, chez Simone, on est un peu à l'étroit, et Simone, elle cause toujours autant. Elle consomme tout l'oxygène avec ses mots et son débit irrépressible. On étouffe...

Sur le retour de Pradeyrols, nous quittons la crête et nous glissons dans la forêt. Nous discutons de tout et de rien, comme un père et son fils. Comme il a grandi, mon fils, en si peu de temps ! Nos bâtons claquent sur le bitume. Les poings dans mes poches crevées. Mon paletot aussi devient idéal ; Je vais sous la muse ! Et je suis son féal ; Oh ! Là ! Là ! que d'amours splendides je rêverais*, si Yvon ne m'avouait pas que Lola a décidé de profiter de mon absence pour se faire faire, enfin, la coiffure qui correspond à son état d'esprit.

"- Hein ! Quoi ? Mais pourquoi ? Comment ?

- Où ? Qui ? Que ? Toutes ces questions, papa ! De toute façon, c'est trop tard...

- Mais qu'est-ce que je vous ai fait ? Je suis si méchant ?

- Non, tu es moqueur. Elle ne voulait pas de toi dans ses pattes.

- Et sa mère ?

- Pas pareil. Elle est occupée, avec Nath et Aglaé, elle est de cuisine aujourd'hui.

- Ah, d'accord. C'est une cabale.

- Une... ? Un truc genre... cheval ?

- Non, genre : complot.

- Genre "coupe-l'eau" ?

- Arrête ou je te renie !

- Tu me René ?"

Voilà à quoi ressemblent de plus en plus les discussions sérieuses avec mon fils. Je lui ai transmis mon gros défaut pour les jeux de mot laids, l'humour qui pédale, la pique qui a du sel (mollets-pédale-selle), le champ lexical audacieux et tiré par les cheveux. Et du haut de ses 11 ans et quelques, il me bat ! J'en ai marre.

Mais je l'aime, alors, je le jette dans les feuilles mortes sur le bas-côté, et c'est à ce moment-là que j'entends un bruit-roulement-frottement-moteur-grondement-caoutchouc-sur-l'asphalte. Par réflexe, je me jette tout contre mon fils insolent et je nous recouvre à la va-vite de feuilles rousses et jaunes, sèches et craquantes. Elles volent un peu en tous sens. Avec un peu de chance...

Le convoi passe à deux mètres de nous. Cinq, non, six véhicules, pleins d'hommes en armes. On dirait des véhicules de transports de fonds, mais aux couleurs camouflage de l'armée, dont quatre ont la benne ouverte à l'arrière pour le transport des troupes. Ils n'ont pas l'allure d'officiels. Plutôt des mercenaires. Vu que la route derrière Pradeyrols est toujours coupée, c'est qu'ils viennent des crêtes, du côté de Maurs. Comme les pillards il y a plus d'un mois. Il doit y avoir un nid par là ! En tout cas, ça ne me dit rien qui vaille. Ce que je distingue à travers les feuilles brisées qui me recouvrent le visage annoncent des ennuis : des jeunes, armés, l'air décidé. Des anciens, allures de baroudeurs et muscles saillants, regards de meurtriers. Ce sont des conquérants, j'en mettrais ma main à couper au feu de la certitude. Je veux dire : pas de doute. Je sens une pulsion, honteuse et coupable, me serrer le ventre et visant à améliorer le taux d'hygrométrie de la couche humifère sous mes fesses, et mon pantalon par la même occasion. Autrement dit, je me pisserais bien dessus, puisqu'il faut tout expliciter.

Je me retiens au dernier moment. Et je crois qu'Yvon fait de même, à la crispation de sa main dans la mienne.

Ces six fourgons passent lentement, sur le qui-vive, dans un bruit sourd de blindés au diesel, prêts à faire feu au moindre mouvement. Mais ils ne regardent pas à leurs pieds, là où nous sommes. Ce qui est trop visible est souvent le plus discret. C'est notre cas. Ils s'éloignent enfin.

Je me redresse.

"- Prêt, Yvon ?

- Prêt."

Et nous coupons à travers bois, toute prudence enlevée. Nous avons une chance sur dix d'arriver avant eux et de prévenir tout le monde. Il ne faut pas la louper.

Ça commence par une descente vertigineuse pleine de branches tombées et d'un matelas de feuilles mortes. Nous rejoindrons le sentier en bas, qui longe la voie ferrée, puis la route qu'ils doivent emprunter, mais par des virages et des détours. S'ils se méfient à l'approche des premières maisons du village et ralentissent encore, nous passerons peut-être avant eux.

Nous, nous filons tout droit. C'est presque comme une couche de neige, mais la poudreuse est cassante et couleur rouille. Nous adoptons la position du skieur, jambes fléchies, en appui sur l'avant du corps. Du saute-mouton. Du glissement. La couche de feuilles amortit, vole en flocons. Les branches sont des pièges, glissantes sous les pieds, attrape-chevilles. Il faut être léger, rebondir, descendre encore plus vite, caler une trajectoire qui évite les obstacles mais permet de garder la vitesse. L'air emplit nos yeux, nos cheveux, l'ivresse du hors-piste, de faire nos traces dans la pente. On dirait deux gros sangliers qui découvrent le surf. Nous avalons la pente comme des professionnels du Super G et déboulons sur le vieux sentier en contrebas. Dans une horde de chiens maigres et encore plus surpris que nous. Ils piaillent et s'écartent. Nous soulevons les genoux et continuons la course sur le plat. je sens Yvon qui rame à se maintenir à mon niveau. Il lui manque encore vingt centimètres de jambes. Mais les chiens ont réagi, senti la viande stressée. Ils nous poursuivent, aboient, se mettent en chasse. Je crie :

"- Allez !"

Et un sursaut de fierté, de vie, de colère, de l'adulte qu'il sera un jour, peut-être, une force nouvelle inonde mon fils qui me rattrape. Concentré, tout à ses pas, son souffle, ses bras qui battent la mesure, il tente même de me dépasser. Si l'on veut tenir jusqu'au village, il ne faut pas aller plus vite. Ne pas trop vite s'épuiser. Je me colle à son rythme, juste un pas devant pour décider de la vitesse et continuer à l'entraîner.

Les chiens nous pourchassent. Ils vont nous rattraper. Les militaires doivent approcher par la route, la route qui n'est plus si loin. Si nous parvenons à l'atteindre...

"- Derrière moi, Yvon !"

Nous donnons un coup d'accélérateur. Les premiers camions passent de leur lent convoi.

"- Suis-moi."

Je suis un filou, je crie à l'adresse des mercenaires :

"- Aidez-nous ! Des chiens !"

Et je m'infiltre entre deux blindés, Yvon collé à mes semelles. Nous louvoyons entre les engins tandis que les soldats, à bord, hésitent. Nous ? Les chiens ? Mais les canidés représentent une menace immédiate et connue. Les véhicules s'arrêtent. Ils font leur choix et le premier coup de feu éclate, qui brise la gueule écumante du gros clebs qui déboule en tête.

Nous donnons nos dernières forces dans la dernière côte.

Devant, la barricade est gardée par Rom et sa barbe rassurante. Pas besoin d'explication. Ils ont entendu les coups de feu. Ils nous voient arriver, à bout de souffle.

Le comité d'accueil se met en place. Hommes et femmes, fusils, couteaux, et même un tracteur et sa herse à ras du sol, derrière la remorque qui barre la route.

Nous franchissons la porte, exsangues.

Je m'écroule au pied du monument aux morts, colonne carrée posée au croisement derrière la barricade. J'entends Yvon qui s'écrase à mes côtés et qui dit :

"- Je suis mort."

Bravo !

Les camions militaires s'approchent doucement de la barricade. Un homme d'une cinquantaine d'années sort son torse par la portière ouverte. Il ressemble à un méchant dans un film de guerre des années 80. Un ruban autour du front, une barbe soigneusement mal rasée - tiens, la mienne, d'ailleurs, ça fait quelques temps que je la laisse me gratter le menton.... - et une cicatrice épaisse et brutale de pirate sur la joue, comme s'il s'était suturé tout seul, à la main, dans le noir d'une tranchée, avec une aiguille en corne de vache.

"- Je suis le Major Lincaid de la Compagnie de l'Ordre. Nous rétablissons l'ordre et la sécurité sur les terres émergées. Vous êtes à présent en sécurité. Laissez-nous entrer et nous nous occuperons de tout."

Autant de répétitions en si peu de phrases.

Il répète un discours appris et pas très original. Je me dis que si ce type rentre dans la ville, nous sommes foutus. Ils vont tout prendre et tant pis pour nous. Je me dis aussi qu'il est temps que je me mêle un peu de politique et que j'aille partager mon opinion avec nos édiles qui justement arrivent à la barricade. Voici Marc, Roméo, Maurice et Séverine, l'équipe municipale, qui passent devant les deux essoufflés que nous sommes, Yvon et moi.

"- Marc !

Le maire prend à peine le temps de se retourner, mais il me reconnaît. Je suis celui par qui le changement arrive, il faut toujours se méfier des nouvelles que j'apporte...

- Je n'ai pas le temps, là, Loïc.

- Ô que si, tu as le temps. Parce que ce Lincaid est un imbécile. Il n'a pas pu penser à ce discours tout seul. Il n'est pas là pour nous protéger. S'il entre en ville, il va tout prendre. Et c'est un imbécile dangereux, parce qu'ils sont mieux armés que nous. Notre seul avantage, c'est le temps, justement, le nombre peut-être, et cette barricade. Ne l'ouvrez pas !"

On peut reconnaître une chose à notre élu en chef, il comprend assez vite les choses. Il opine de la tête. Il franchit en deux enjambées l'espace qui le sépare encore des chariots du charcutier, renforcés et emboîtés sur la remorque qui nous tient lieu de porte :

"- Vous voulez nous sauver ?

- Oh que oui ! Nous avons les armes et la force avec nous. Vous ne craindrez plus rien.

- Et qui va nous sauver... de vous ?

-..."

Ça cogite sec dans la calebasse du baroudeur. La tension grimpe d'un cran.

Marc voit à qui il a affaire.

Maurice a déjà placé des gens en surplomb de la route. À cet endroit, elle passe sous le talus, et donc sous la maison de Rom, puis d'autres jardins. Dans chacun, il y a désormais plusieurs habitants armés. Je soupçonne les adhérents à la chasse d'être les meneurs, à l'affût. Après tout, c'est leur passion. Une passion qui n'a jamais autant servi que depuis un mois, mais je n'épiloguerai pas plus sur ma piètre opinion des chasseurs en général. Toujours est-il que je suis bien content qu'ils se trouvent là, aujourd'hui.

J'attrape Yvon par la manche et je l'écarte du lieu d'un plausible affrontement. Derrière le monument aux morts, protégé par les pierres cimentées, je respire. Soudain, Le chien est dans mes pattes, Cléa et Lola sont à nos côtés. Enfin, Lola... n'est plus tout à fait Lola.

Elle a une grande crête souple qui fait une ligne ondulante entre le haut du front et la nuque, et tout le reste de ses cheveux a disparu.

Elle n'est pas plus grande, pas plus mûre, pas plus âgée, mais elle n'est plus l'adorable et gentille adolescente "collège et rigolades entre copines". Je m'aperçois que je ne connais pas la personne qu'elle va devenir. L'adulte en train d'émerger. La femme qui pointe et s'affirme. Ça me ferait presque encore plus peur que le Lincaid et ses cinglés de la gâchette à nos portes. Voici à quoi ressemble son "état d'esprit" selon le petit frère. Le haussement d'épaule de ma moitié m'apprend qu'elle non plus n'était pas au courant. Lola, quatorze ans, s'est punkisée toute seule. Ça lui va, en fait. Plutôt bien. Et puis, c'est encore mon bébé, et je suis si fier d'elle, tout d'un coup. Je l'attrape par les épaules et la serre dans mes bras.

"- C'est cool, ça te va bien, en fait.

- Papa, ça va, le câlin, là... Mais, c'est vrai, tu trouves que ça me va bien ?

- Oui, mon Papillon. Tu grandis bien. Allez, on se débarrasse de ces congelés du ciboulot, puis on va rentrer à la maison, sur la crête. Avec les chats, et Margot, et l'espace tout autour."

Justement, Major Lincaid vient enfin de trouver une réponse subtile et débonnaire, comme il en rêvait depuis l'enfance, certainement, et qui prouve que sa capacité de réflexion en a gardé des engelures :

"- Si vous ouvrez, tout se passera bien. Sinon, on fout le feu !"

La qualité des dialogues est à la ramasse. Il doit manquer de vitamines, le gros méchant...

Cependant, l'inquiétude transpire dans nos réactions, franchissant des crêtes de niveau insoupçonnées. On serait mieux à la plage dans une crique en Crête, tiens. (ça y est, je crois que j'ai fait le tour des synonymes...)

Et là, tombant comme un cheveu rebelle dans la soupe de poix éternelle de l'autorité abusive, une voix hilare lui répond. Depuis la fenêtre de la cuisine de Rom. Où se tient un Simon guilleret, un fusil dans une main, posé sur le rebord, une bière qui se-crète sa mousse dans l'autre :

- Le feu ? Ça tombe bien, blaireau, c'est l'hiver. On avait peur de prendre froid."

Aux autres fenêtres surgissent Paul-vin, Paul-pain, le boulanger, le gros Franck, Nath, et plus loin, derrière les cyprès, encore d'autres gens.

Et ils ouvrent le feu.

Un commentaire sur “Le nouveau roman de Luc Guérant « La Grande Île »

  1. Tiens, le retour des commentaires…
    Bien chères et chers lectrices et lecteurs, lâchez-vous, commentez donc, c’est une occasion unique pour un auteur de réévaluer son travail.
    Je suis tout ouïe
    Signé : l’auteur (assez en hauteur pour ne pas baigner dans la montée des eaux…)

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