Le nouveau roman de Luc Guérant « La Grande Île »

Rendez-vous ici pour la pré-publication de La Grande Île dès début janvier !

Introduction à La Grande Île :
Résumé

L'an dernier, j'ai écrit un polar qui se déroulait à Boisset. Cette fois-ci, j'ai voulu hausser un peu le challenge. On y retrouve Loïc et sa famille, Marc, Simon et quelques autres, plus de nouveaux personnages, inspirés des "vraies" gens de la commune, ou de mon imaginaire. À chacun de se reconnaître, ou de s'inventer en découvrant ces rôles que je me plais à créer.

À nouveau, le roman est en cours d'écriture. Il n'est pas terminé alors que sa publication débute. Et je ne connais pas encore son dénouement.

Par contre, tout le reste a changé : littérature de genre toujours, mais pas du polar. C'est une histoire de catastrophe naturelle et climatique, un roman post-apocalyptique. La fin du monde à Boisset. Voilà une idée intéressante... Mais ce qui me motive, ça n'est pas la destruction de l'espèce humaine, c'est plutôt sa reconstruction. Ce qui fait société dans un microcosme rural et montagnard. Ce qui fait de nous des êtres humains, un collectif, une force de rêve et d'évolution.

C'est donc un roman forcément optimiste, inspiré d'un constat forcément pessimiste sur notre société et tous ses travers...

Luc Guérant. Le 13 novembre 2017

Oiseaux de Sang à Boisset est sorti en juin 2017 chez les éditions Maloloire

Saxifrage est sorti en mars 2017 chez 5 Sens éditions

Il pleut depuis plus de quarante jours et, quand ça s'arrête, j'apprends que les glaces des pôles fondent soudainement. Les eaux montent et emportent tout sur leur passage.

Sauf nous : on est trop haut. C'est le Massif Central, ici. C'est même le Cantal, juste au bord...

Il faut alors gérer l'hiver, la connerie humaine, les réfugiés, les militaires bornés et la promiscuité.

La violence se déchaîne, la solidarité, ma fille se rase les cheveux, mon fils veut créer le club de hip-hop de l'apocalypse, ma femme devient leader et révolutionnaire et moi un assassin. J'avoue que je perds pied.

Heureusement, il reste l'amitié et l'humour voire l'amour, et la trufada.

Il reste le rêve et la foi en un monde meilleur, toujours.

On ne va pas se plaindre, la plage est à deux pas, car on vit désormais sur une île.

LA Grande Île.

Introduction

L'hospitalité n'est pas un choix, une décision, c'est une loi, celle qui ouvre la possibilité de l'accueil. (…) Elle n'est pas le produit d'un raisonnement, on ne la démontre pas, on la déclare. C'est un coup de force, un axiome, l'invention d'un nouveau langage qui peut s'inscrire dans des traditions ou des fidélités mais les déborde, comme il déborde la pensée purement politique ou la langue courante. Tout commence donc par la paix, même si, dès le départ, cette paix, confrontée au tiers, peut être oubliée, rejetée, transformée en guerre, en hostilité.

Jacques Derrida – De l'hospitalité, 1997

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Sublimation

Nom féminin (bas latin sublimatio, du latin classique sublimare, élever)

- Passage d'un corps de l'état solide à l'état gazeux

- Littéraire. Transformation des pulsions internes en des sentiments élevés, en de hautes valeurs morales ou esthétiques : sublimation des instincts.

In Larousse.fr

Partie I – La glace fond

I – Un jour plus vieux

Les courants océaniques, en se réchauffant, vont "attaquer" les barrières de glace par en dessous. Les chercheurs De Conto et Pollard ont mis au point un modèle du climat qui prend en compte la fonte des glaces causée à la fois par ce réchauffement de l'océan, mais aussi par la montée des températures atmosphériques, qui fait fondre la glace par le haut. Selon ce modèle, les étendues d'eau fondue qui se forment sur la surface de la glace vont souvent s'infiltrer par des failles. Cela peut alors entraîner une réaction en chaîne qui va casser des pans entiers de cette glace, et exposer ainsi des falaises glacées à un effondrement sur leur propre poids.

JP Fritz – chroniqueur sciences au Nouvelobs.com

31 mars 2016

 

Lundi 11 novembre.

C'est férié.

De toute façon, il pleut.

Alors autant rester à la maison.

En vérité, il pleut tout le temps. Ça n'est plus un automne, c'est un seau qui fuit. Les montagnes deviennent des marécages, même les rochers fondent. Ça dure depuis la fin de l'été. Ça n'est pas jardinier que j'aurais dû faire, c'est maître-nageur.

Ma nouvelle vie professionnelle avait pourtant bien commencé, au printemps. Le bouche-à-oreilles, juste le bouche-à-oreilles. Et deux premiers clients pour une remise en état de leur espace vert. Et deux autres clients pour des travaux réguliers. J'avais hésité longtemps à créer mon entreprise, mais là, il fallait y aller. J'ai passé le pas et jusqu'à fin juillet, j'ai bien travaillé. Suffisamment. J'ai appelé mon entreprise "Saxifrage" comme mon premier roman, publié l'an dernier. Comme ces fleurs aussi, qui brisent la pierre de leurs racines, qui recolonisent le béton, les voies ferrées, les friches industrielles.

Restait plus qu'à voir l'automne.

Et l'automne, c'est maintenant. Et c'est mouillé. Les remises en état sont faites, il y a moins de boulot avec ces premiers clients. Le bouche-à-oreilles s'est enrhumé. Et, bien-sûr, la motivation à aller dégueulasser les terrains avec mes bottes et les roues patinantes de mon fourgon a baissé soudainement. Bref, je ne travaille plus beaucoup. Du coup, je me suis remis à écrire.

C'était ça ou regarder tomber la pluie. Et me plaindre du temps qui passe et de la météo qui fout le camp, comme tout bon français qui s'ennuie ou commerçant qui travaille - on peut aussi inverser les propositions…-.

Ça bouge à l'étage. C'est férié aussi pour mes p'tits collégiens à moi. Ils profitent de la grasse mat' offerte, les coquins. Ils vont demander à aller faire des courses pour remplir les placards. Mais si c'est férié, c'est férié aussi pour les courses. Ils ne veulent pas comprendre ça. Je vais plutôt leur proposer d'aller à la cérémonie de commémoration de l'armistice. Ils seront moins motivés, d'un coup. Ça fera un petit chantage pas méchant. Et une piqûre de rappel de l'histoire, ce qui ne fait jamais de mal. Et j'aime bien les embêter. Mais je n'ai pas envie d'aller à la cérémonie moi-même. J'ai plein d'autres choses à faire, ou à ne pas faire. Et puis de toute façon, il pleut.

C'est fou ce que ça agit sur le moral. Si ça continue, à cause de la pluie, on va avoir une vague de suicides, ou un bond dans la consommation des ménages sur internet. Pauvres livreurs. Les gens n'osent plus sortir, avec ce temps, mais ils ont besoin de consommer (fringues, bouffe, électronique, nouveau cabanon de jardin…). C'est l'opium du peuple, la consolation suprême. Et c'est le livreur qui fait le travail, et qui s'embourbe dans les campagnes.

Le pire, c'est que c'est partout pareil. La France, l'Europe, la Russie, l'Inde, l'Afrique, même en Amérique : crues, inondations, effondrements… Depuis deux semaines, les catastrophes s'accumulent à travers le monde. Même la Hollande, chez nous, les pros du niveau de l'eau : ils prennent des mesures pour protéger leurs polders et réguler la montée des eaux sur leurs terres agricoles. Le prix de la tulipe va augmenter cet hiver. De toute façon, ça n'est pas la saison de la tulipe. C'est la saison du poireau et de la patate.

"- Tiens, chérie, un bouquet de patates.

- Oh merci, chéri, c'est trop gentil d'y avoir pensé…"

J'ai les idées qui divaguent. Vague-pluie-eau. J'ai presque la nausée. Un mal de mer à 600m d'altitude, on croit rêver. Ça doit être prémonitoire.

Heureusement, mon fils en pyjama vient me changer les idées. Il râle déjà parce qu'il n'y a plus de pain de mie à glisser sous sa pâte à tartiner. Tant pis. C'est férié. Un bon jour pour se passer de pain de mie. C'est l'armistice aussi pour la pâte à tartiner. Qu'il se débrouille. Il a onze ans, après tout.

"- Papa, si on faisait des crêpes ?"

Au début, c'était des pluies intermittentes. Un coup soleil, un coup nuages, un coup pluie, comme un duvet humide qui noie tout, en douceur, mais avec beaucoup d'insistance. Et puis, les précipitations se sont accentuées.

Ici, c'est le Cantal. La pluie a tendance à s'évacuer très vite, les multiples rivières sont là pour ça. Mais plus bas, plus au sud, plus à l'ouest, ils commencent à avoir des problèmes : les champs sont inondés, des petites routes deviennent impraticables. Les maisons neuves trempent dans leur jus, jolis pavillons tous identiques et tous à la queue-leu-leu dans les anciens marais remembrés, à la périphérie des bourgs. Tous mouillés !

Des évacuations sont en cours, des relogements temporaires dans des gymnases, dans les familles… La situation n'est pas joyeuse.

Et rien ne permet d'espérer l'accalmie. Les satellites eux-mêmes commencent à rouiller dans l'espace tellement ils annoncent d'eau sur le monde. Il pleut en Antarctique, il pleut dans les déserts, il pleut dans les verres de pastis sur la Canebière et les Marseillais demandent : mais d'où elle vient toute cette eau ?

D'après quelques scientifiques bien informés, il semblerait que l'alliance des gaz à effet de serre, du réchauffement climatique général de la Terre, des courants marins pollués et réchauffés par l'activité humaine… Tout ça attaque les banquises et provoquent une "sublimation" de la glace, qui se transforme instantanément en vapeur pour alimenter les nuages, ce qui augmente l'effet de cloche, de serre : le couvercle sur la casserole. Les banquises fondent et s'écroulent dans les océans, mais se dissolvent aussi dans les nuages. L'eau arrive par en haut ET par en bas. C'est une douche avec jets remontant, sauf qu'on n'a rien demandé et que trop de propre fragilise la peau. Je devrais arrêter de me laver, la pluie le fait pour moi.

D'après d'autres scientifiques bien informés aussi, et surtout bien rémunérés par l'industrie et les lobbies financiers, rien de tout cela ne serait vrai. C'est un cycle naturel. On n'y peut rien. Personne n'est responsable, ou alors Dieu, alors, à quoi bon lutter ? Il vaut mieux acheter le nouveau short moulant et coloré Desigual, les comprimés anti-vergetures des laboratoires Filtonfric et les douceurs au tranxène étanche pour voir la vie en rose. Ça va passer, faites-nous confiance…

En attendant, la météo est complètement détraquée et je ne voudrais pas vivre sur une petite île du Pacifique en train de disparaître sous l'océan de la confiance capitaliste.

Je vis sur une crête d'une petite montagne usée jusqu'à l'os dans le sud-Cantal, près du Lot et de l'Aveyron. C'est tranquille et le réchauffement climatique, pour l'instant, c'était surtout des oliviers plantés dans les jardins et les colonies de chenilles processionnaires qui se répandent plus vite que les bonnes nouvelles.

Mais ici aussi, ça va changer.

A la maison, le Monopoly tient la table, et Yvon est distrait. Alors il râle, parce que nous passons chez lui sans payer. Lola se moque, il enrage. Ça va finir en pugilat. Cléa, ma chère et tendre, bosse sa licence, au calme dans le bureau. Elle a repris une formation à distance, avec la motivation d'un lapin devant une saucisse de Francfort.

En fait, je ne suis pas sûr d'aimer jouer au Monopoly avec mes enfants. Peut-être que les jeux d'argent, ça finit toujours par dénaturer les relations. Je me surprends à jalouser ma fille qui pose un hôtel sur Rue de la Paix (mais où a-t-elle trouvé tout cet argent ?) et à ne pas respecter mon fils parce que l'argent lui file entre les doigts : futur chômeur !

Bon, avec ce temps, à part alimenter le poêle à bois, il n'y a pas grand-chose à faire. Surtout un jour férié…

L'après-midi s'étire langoureusement. La pluie remplit le ciel de ses sombres nuées. Le bois crépite.

J'invente un nouveau chantage pour que les enfants fassent leur part de travail ménager : le saladier et la poêle des crêpes ne rentrent pas dans le lave-vaisselle, ils trempent et attendent leur coup d'éponge. Quelle injustice ! Ils devront les laver. Ils acceptent la tâche ardue mais nécessaire puis prétextent une douche, un caca, un chat à caresser, le sac à préparer pour demain, et ils disparaissent. Je me retrouve seul dans la cuisine. Ils m'ont eu. La table est pleine de billets et de petites maisons rouges et vertes, au milieu de leurs jardinets composés des restes du goûter. L'évier déborde. Le seul soutien que j'ai désormais, c'est la chatte sur le banc qui m'observe et espère un truc de spécial à grignoter, genre boulette de beurre, bout de poulet, ou même des pâtes froides. Elle pourrait peut-être essuyer la vaisselle ?

J'allume la radio, ça me fera de la compagnie. Je trempe mes mains dans l'eau stagnante de l'évier tandis que la voix connue d'un journaliste énumère les titres de l'info :

"- Il semblerait que l'accélération de la fonte des glaciers ait dépassé les pires prévisions. Deux blocs de glace de la taille de l'Europe viennent de se décrocher de la banquise au large du Groenland et une masse similaire s'éloigne de l'Antarctique. On n'a jamais vu de glaciers si gigantesques se décrocher si vite, ni en blocs si compacts. La chute de ces mastodontes et leur libération dans la mer a déjà provoqué une série de vagues de près de trente mètres de haut qui se ruent à environ soixante kilomètres par heure vers les continents. L'Europe du Nord, la Russie, l'Océanie, l'Afrique et l'Amérique du Sud passent à l'instant en alerte tsunami. Il ne reste que quelques heures avant que ces raz-de-marée ne déferlent sur des zones à forte densité, des territoires qui ne sont pas préparés à ce type de catastrophe. On s'attend à une panique monumentale. Les autorités transmettent des consignes de sécurité, dont voici la teneur…"

Oups. Je me suis coupé avec un couteau caché sous l'eau sale et remuée de mon évier. Le sang s'étale à sa surface comme une flaque d'huile brune qui part en gouttelettes et en colore les remous.

Prémonitoire, je disais…

II - Un réveil échelonné

"There is no plan B, because we do not have a Planet B."
Ban Ki-moon, Secrétaire général des Nations Unies.
New York, Septembre 2014

Mardi 12 novembre. Hameau de Pradeyrols. Boisset.
Alt. 576m.
Tiens, il pleut.
A six heures, j'ébouillante mon eau pour le thé, j'allume l'ordinateur pour écrire, j'ouvre aux chattes de la nuit pour qu'elles sortent. Normalement, c'est l'inverse, elles dorment dehors, et je les rentre matin. Mais, depuis que le froid accompagne la pluie, c'est dur pour tout le monde. Elles font leurs besoins dehors. Elles n'utilisent la litière dedans que lorsqu'elles veulent nous embêter, ou alors s'il neige, bref, pas trop.
Je remonte réveiller mes deux collégiens blottis sous leurs draps. Des trucs tout chauds qui ne veulent pas se lever, même à les triturer, les retourner, leur soulever une paupière. Je n'ai jamais aimé réveiller les gens qui résistent. Un blocage, un effroi, quelque chose comme ça. Un mauvais souvenir de ma première vie de couple. La peur du gendarme et d'être celui qui exerce l'autorité. L'horreur de me révéler l'empêcheur de rêver. La capacité de l'être humain à résister. Fuck off, no pasaran ! Et comme disent les Inuits : "- s'il a besoin de dormir, pourquoi l'en empêcher ?" Bref, ça me met dans tous mes états s'il faut insister.
Alors, il ne me reste plus qu'une solution, la ruse ! D'abord, attraper un félidé, qui ne va pas tarder à ramener sa fraise de l'autre côté de la porte vitrée. Il pleut, ils vont rentrer vite. Ensuite, le coller, même mouillé, sur un lit. Et c'est tout. Car l'être boudeur et pelotonné sous sa couette, tel un tendre zombie, sort une main, un bras, et caresse le ronronnant. Bizarrerie de l'enfance (l'adolescence)… Et ça marche aussi bien avec le garçon que la fille.
Mais du coup, ça prend du temps de les réveiller, et il faut encore qu'ils déjeunent, se brossent les dents, se coiffent (Lola), choisissent leur pantalon (Lola), farfouillent la tablette (Yvon) : "- Pas d'écran le matin ! – Attends, juste un truc à vérifier…" S'habillent, se recoiffent (Lola), changent de pantalon (Lola), ferment cette tablette (Yvon) : "- Tu n'as pas le droit, le matin ! – Ouais je sais…" et que je les expulse dans la rue noire et obscure à marcher dans les flaques vers leur arrêt de bus. Sept heures. Fini. Sont partis.
L'océan n'a pas atteint Pradeyrols.
Mais qu'en est-il du reste du monde ?

Les infos se bousculent sur l'écran. Des images d’amateurs et de professionnels se succèdent dans une ronde s'accélérant. Le glacier, des vagues comme des immeubles qui s'abattent sur les terres, des champs et des villes recouvertes. Les hélicoptères filment la transformation du monde, à l'abri dans les airs. Mais j'entends un journaliste déclarer qu'il ne sait pas où il pourra se poser : même les toits des immeubles les plus hauts ont été recouverts. Il lui reste pour moins d'une heure de kérosène. La mer est trop agitée pour s'y jeter, et les rares bateaux encore flottants semblent sans pilote, fétus de paille emportés par le courant.
Mon thé refroidit.
La vague atteint tout juste le nord de l'Europe, après avoir frappé l'Islande et la Norvège (remarquablement protégée par ses montagnes). Le Danemark, les Pays-Bas et tout le sud de l'Angleterre sont noyés. La Belgique va bientôt tremper ses frites à l'eau de mer et Paris est évacuée !
De l'autre côté de l'hémisphère, l'Australie, l'Afrique du Sud, le Chili, l'Argentine subissent les assauts de leurs vagues à eux, encore plus dévastatrices. Les côtes sont rocheuses, moins peuplées pour la plupart, mais les villes sont écrasées par la violence de la submersion, sans parler des petits ports de pêche isolés dans les criques. L'idée même d'évacuation leur est inconnue. Les gens n'ont pas les moyens, ni même le temps de se mettre à l'abri. Les terres sont lavées à grande eau, ménage radical, et gare aux êtres minuscules qui traînent sur le chemin.
Bientôt ce seront la Russie, le Canada, Madagascar, le Brésil, la Malaisie…
Les dégâts sur les côtes et les infrastructures se comptent en millions, voire en milliards, voire les commentateurs ne savent plus très bien quoi dire. En tout cas, ce sont bien des millions de personnes qui sont touchées, dévastées, emportées.
Et je retiens la phrase d'un océanographe qui me fait froid dans le dos :
"- Les premières vagues sont un signe avant-coureur. Contrairement aux tsunamis qui ne font que passer, ceux-là pourraient bien rester : le niveau de l'eau ne redescendra pas. Il va même augmenter sensiblement durant les prochains jours, voire les prochaines semaines, atteindre des niveaux que personne n'avait prévus. Car derrière les glaciers monumentaux qui viennent de s'effondrer, il y a des millions d'années de glace qui attendent leur tour, et qui sont déjà en train de fondre."
Je pense aux enfants. Je n'aurais pas dû les envoyer au collège. Quitte à mourir, autant rester ensemble. Quitte à mourir, je réveille Cléa ? C'est peut-être mieux qu'elle dorme encore un peu. Mais si une vague arrive jusque chez nous ? Je baigne dans mon indécision quand la porte s'ouvre. Des torrents de pluie accompagnent mes collégiens et s'écoulent sur le carrelage, portés par le vent et les enfants frigorifiés.
"- Y avait un barrage des gendarmes sur la route. Nous ont dit de faire-demi-tour. La chauffeuse a dit plein de gros mots, puis elle nous a tous ramenés, un par un.
- Je suis content que vous soyez là. C'est la catastrophe dehors, alors c'est mieux qu'on reste ensemble."
Justement, Cléa descend, ensommeillée, étonnée de retrouver nos deux monstres tout dégoulinants dans l'entrée.
"- Mais qu'est-ce que vous faites là ? Y a eu un accident ?
- Viens, Doudoud, tu vas comprendre…"

Ordinateur sur la table. Internet chauffe sur l'écran. La bouilloire nous rappelle que l'eau n'est pas que catastrophe, et la cafetière à piston qu'on peut la maîtriser.
Mais ça, c'est dans la maison, parce que dehors, dans le monde, les images continuent à affluer sur tous les drames de ce déluge aussi subit que dévastateur. Cléa reste silencieuse, une tartine à la main, dont le miel doucement s'écoule et forme une petite masse gélatineuse sur la table. Son café suit la même route que mon thé à moi : il refroidit sans que personne ne songe plus à le boire. Nous voilà tous les quatre sur le banc, subjugués, horrifiés, hypnotisés.
Les spécialistes hautement qualifiés sont perdus. Personne n'avait osé ne serait-ce qu'imaginer le plus petit bout d'une théorie de ce type. Tout va beaucoup trop vite, beaucoup trop fort. Les océans devaient monter de un à deux mètres au cours des cent prochaines années, pas tout submerger en quelques jours. Mais le phénomène est réel, qui s'étend, et s'aggrave. Car la chute des glaciers, le bouleversement des courants marins, les vagues qui se succèdent entraînent des modifications des masses d'air, du taux d'humidité, des effets de serre sur les pôles.
Et puis un sismologue interviewé nous donne les derniers mots du média le plus ludique et interactif jamais créé par l'homme :
"- Il est à craindre des mouvements des plaques terrestres, et donc des tremblements de terre, des changements de niveaux dans les sols, et une montée des eaux exponentielle."
La connexion s'éteint.
Une vibration sourde comme des fourmis dans les pieds.
Les chats se précipitent dans nos pattes, effrayés.
La vibration s'accentue. Un réflexe d'un autre temps me fait crier :
"- Sous la table, tout le monde !"
Tandis que les pots de confiture et de pâte à tartiner dégringolent de la table, nous nous glissons précipitamment dessous, nous blottissons comme nous le pouvons les uns contre les autres, les enfants attrapent même les chats tout tremblants et un son déchirant nous emplit les oreilles.
Je ne sais plus si c'est mon corps qui tremble ou le monde. Je ne sais plus si ce sont mes oreilles qui hurlent ou le monde. Je pense à mes enfants que je protège tant que je peux de mon corps arque-bouté et une pensée fugitive me traverse l'esprit :
Je ne veux pas mourir dans mon vieux pyjama troué ni avec les dents sales.
Il va donc falloir s'en sortir…

III - Miraculés

1. Le Seigneur dit à Noé : Entre dans l'arche, toi et toute ta maison ; car je t'ai vu juste devant moi parmi cette génération.
2. Tu prendras auprès de toi sept couples de tous les animaux purs, le mâle et sa femelle ; une paire des animaux qui ne sont pas purs, le mâle et sa femelle ;
3. Sept couples aussi des oiseaux du ciel, mâle et femelle, afin de conserver leur race en vie sur la face de toute la terre.
4. Car, encore sept jours, et je ferai pleuvoir sur la terre quarante jours et quarante nuits, et j'exterminerai de la face de la terre tous les êtres que j'ai faits.
Genèse, chapitre 7, verset 5

"- Devant toute cette eau, j'ai décidé d'arrêter d'en boire !"
Témoignages de survivants au Second Déluge.

Mardi 12 novembre. Toujours.
Alt. 576m, aux derniers relevés.
Le jour se lève. La pluie s'est arrêtée. Le soleil surgit entre les nuages et illumine les bordures des volets, vient caresser le sol du salon, de la cuisine, le plafond. La poussière de plâtre recouvre tout d'un voile sale et sec, j'en ai sur les lèvres, sur les paupières. Je respire. Je suis vivant.
Un garçon toussote tout contre mon épaule. Je m'aperçois que ma Lolette a déjà les yeux ouverts, fixés sur le vide, sur la porte ou au-delà. Je remue, ankylosé, et secoue Cléa qui émerge elle aussi d'un brouillard poussiéreux.
"- Ça va, tout le monde ? Rien de cassé ? Je veux entendre vos voix ! Lola ?
- Oui, ça va ! Pourquoi toujours moi ?
On se regarde avec Cléa, les cils encore collés de plâtre, avec la même expression : même après la fin du monde, notre fille continue sa crise d'adolescence contre l'autorité et les contraintes de toutes sortes. 14 ans. L'apocalypse devra attendre qu'elle soit recoiffée !
- Parce que t'es une ado susceptible et un peu parano, mais je t'aime…
- Moi aussi, je t'aime, papa, mais là, on a du retard sur le ménage.
- Moi, je m'occupe de la chasse, clame Yvon, en s'extirpant de sous notre table en chêne.
- Et nous, les femmes, on fait la vaisselle, c'est ça ?
Sa mère susurre et ça devient dangereux. Il le sait. Il hésite.
- Il va bien falloir aller chercher à manger, non ?
Je lui pose très virilement une main sur l'épaule :
- Pas en chassant, pas tout de suite. D'abord, les dégâts. Puis les voisins. On peut peut-être aider. Ensuite, les courses, et après, la chasse, s'il le faut. Mais en premier, vérifiez l'eau, l'électricité, le téléphone, on ne sait jamais. La cuve de mazout aussi, dans la chaufferie. Moi, je vais voir chez Margolette…"
Margot Ellant est notre adorable voisine. Certains ont un croquemitaine à côté de chez eux, qui effraie les enfants. Nous, on a Margolette, qui les rassure. Si on s'en va, elle surveille l'électricité après l'orage, elle nourrit les chats. Et certaines soirées, lorsqu'ils étaient plus jeunes, on laissait les enfants seuls, avec pour consigne de ne pas hésiter à aller la voir si ça n'allait pas. Du coup, ça allait bien, puisqu'ils allaient la voir…
Un chat gratte à la porte. L'autre s'est sauvé je ne sais où.
Je tente une sortie. La porte est un peu dure à ouvrir, le montant a dû vriller. Mais elle était déjà dure avant, ça nous fera une excuse pour la faire changer… S'il reste un propriétaire et des lois de propriété après ça. La chatte se faufile devant moi, pressée de retrouver l'extérieur. Je comprends pourquoi : le ciel est d'un bleu irréel.
"- Venez prendre l'air et voir ça…"
L'herbe brille de toute cette pluie qui est tombée depuis le mois de septembre. Elle est grasse et haute, et s’ouvre de fleurs comme en été. Toute détraquée elle aussi. Ses verts respirent et se piquent d’éclats de lumières rouges, blanches, comme autant de pierres précieuses. Des mini-bombardiers et des voiliers des airs aux ailes majestueuses volettent de fleurs en fleurs, dans un vrombissement pressé et libérateur : les insectes rattrapent le temps perdu. Même en novembre, on peut avoir quelques heures d'été indien, ici dans le Cantal. Et c'est magnifique.
J'observe, figé. Je ne bouge plus.
Ma femme a plus les pieds sur terre que moi, elle me pousse.
"- Loïc, va voir Margot !
- Oui, c'est vrai, tu as raison…"
Je m'absente, parfois… J'ai l'âme rêveuse, un peu distrait, un peu ailleurs. Surtout après ce qu'il s'est passé. J'oublie un instant que…
- Loïc !"
Mais je sais obéir. Alors, j'obtempère.

La maison de la voisine est toujours là, le crépi un peu effrité par les secousses. J'en profite pour observer la mienne, de maison. Même état. Les vieilles bicoques en pierre des temps d'avant, elles bougent, elles vibrent, elles tiennent.
Margot sort justement de chez elle, les cheveux ébouriffés et l'air un peu dépassé. Je la touche comme on caresse une sculpture en papier froissé.
"- Vous allez bien ?
- C'était un tremblement de terre ?
- Oui, je pense. Et ça n'est pas fini. Il y a eu des raz-de-marée, des inondations. C'est un peu une fin du monde dans pas mal d'endroits.
- Et chez vous ? Isabelle, les enfants ?
- On va tous bien. Il y a juste de la poussière et du plâtre dans la maison. Enfin, je crois. Je vais aller voir les voisins.
- Je vous accompagne."
Je réalise tout d'un coup que mes espadrilles et mon pyjama rapiécé ne sont pas une tenue pour l'exploration, mais je ne vais pas faire demi-tour tout de suite. Et puis Margot n'a pas eu l'air de remarquer, toute abasourdie qu'elle est.
Dans le hameau, certains ne sont pas toujours là, entre les maisons secondaires et les compagnes qui vivent à la ville… D'autres travaillent tôt, ils ont dû partir avant que les gendarmes ne coupent la route, ou dans l'autre sens, en amont plutôt qu'en aval ? Peut-on rejoindre Aurillac ? Clermont ? Est-on isolé ? Je mets ces questions de côté pour l'instant. En tout cas, chez le voisin le plus proche, le verrou est mis. Personne.
Par la ruelle qui descend, derrière notre jardin : maison secondaire. Personne.
Derrière encore, l'ostéo. Et un trou béant dans le toit. Les poutres ressemblent aux arêtes d'un gros poisson éventré. J'appelle. Margot appelle. Je me faufile entre un pan de mur et une porte sortie de ses gonds. Découvre un bras, sous une pierre plus grosse qu'une malle. Le sang brille sur la manche, goutte au sol, s'écoule vers une tête, qui n'aura plus à être massée. Ils ont tous les deux été écrasés. Je ressors et manque de vomir sur ma voisine. Je sens mes forces qui disparaissent dans le sol, en même temps que mon déjeuner trop léger. Ça n'est pas bon, le thé régurgité, ça a un goût d'eau de vaisselle faisandée. Margot me laisse reprendre contenance.
"- Ils sont là. Écrasés sous les poutres. C'est trop tard pour eux.
- Alors, venez. Il y a peut-être d'autres gens à aider. On reviendra plus tard pour les sortir de là."
On a toujours besoin d'une femme pour assurer dans les situations compliqués. Les hommes, c'est bravade et compagnie. Ça vomit et ça a envie de retourner se faire câliner par maman. Mais Margolette est déjà repartie, à regrimper la côte. Et je la suis. Parce que je sais obéir. Et aussi parce que c'est la meilleure chose à faire.

La suite est encore pire. L'autre partie du hameau n'existe plus, qu'un champ de boue qui descend jusqu'à la rivière. Il y a la route, sur la crête, à moitié mangée, grignotée, creusée, comme un vieux rempart. Et dessous, tout a glissé. Les maisons avec. Sept maisons, et autant de granges, presque vingt personnes emportées par la nuit. Des monceaux de murs et de madriers surgissent dans la pente. Le reste doit être en bas, dans l'amoncellement d'arbres que l'on distingue au fond du val. Je n'ai pas vraiment la tenue pour descendre cette fois.
Je ne comprends pas que nous ayons eu si peu de dégâts à moins de cent mètres à peine de ce gouffre nouvellement créé. Les rochers dessous cachent bien leur jeu. Ils nous ont protégés. Pas nos voisins. Margot a l'air atterrée. Elle les connaissait bien mieux que moi.
Un autre hameau trône cent mètres au-dessus de nous, à un peu plus de cinq cent mètres à pied. La route de bitume éventrée grimpe comme une ligne de dents cariées sur la crête. Mais je déclare forfait :
"- Je rentre. Je vais me changer. Voir où en est la famille. Venez, Margolette. Il faut s'habiller mieux. Il faut faire l'inventaire pour le bois, la nourriture, les médicaments, les vêtements. Et puis je descendrai voir s'il reste quelqu'un de vivant. Venez. On ne peut rien faire de plus pour l'instant."
Je la raccompagne chez elle et retrouve les miens en plein secouage de couvertures par les fenêtres de l'étage. Je m’écarte des murs pour ne pas rajouter la douche de poussière à ma saleté accumulée ce matin. Je lève la tête. Cléa m'apostrophe :
"- C'est de la poussière et des plâtres abîmés. Rien de cassé, à part de la vaisselle. Plus de bruits que de dégâts. Il faut que tu vérifies la chaudière. On aurait dû faire le plein plus tôt. Là, on va avoir du mal, je crois. Comment c'était ?
- Margolette va bien. Il n'y a plus personne d'autre. La moitié du hameau a glissé dans la vallée. C'est un miracle qu'on soit encore en vie, et que la maison ait tenu le coup. Je vais me changer pour descendre voir. J'imagine que le téléphone…
- Niet. Ni téléphone, ni réseaux, ni électricité. Mais on a encore de l'eau. Yvon aurait préféré l'inverse : l'électricité et la connexion plutôt que les moyens de se laver… C'est vrai que tu es ridicule, mon chéri, avec ta tenue et des cheveux tout blancs.
- Tu sais, la chaudière, faudrait pas qu'elle fuie. Mais sans électricité…
- C'est vrai qu'elle ne servira plus à grand-chose. Je n'y avais pas pensé. Qu'est-ce que tu fais ?
- Je vais m'habiller."

Dans la maison, je découvre le chantier, sans m'attarder sur les détails. Les traces de pas et de poussière collée forment des labyrinthes abstraits sur les sols et chaque meuble. Chacun est occupé à trier ce qui est mettable, et à faire des tas dehors, où les linges et tissus risquent de s'accumuler quelques temps. J'attrape une tenue à la va-vite, sans bien y regarder quant à sa propreté. Je n'ose pas croire qu'il y ait des survivants au glissement de terrain, mais si c'était le cas, chaque seconde pourrait avoir son importance.
"- Je vais descendre. Vous êtes habillés ?
- Ben, oui, hein, quand même…
- Lola, ne sois pas insolente.
- …
- Alors, vous venez avec moi. Si je trouve quelqu'un, j'aurai peut-être besoin d'aide. Et si je dois me faire mal ou être coincé, je ne veux pas avoir à crier toute la journée pour qu'on me sorte de là. La maison peut attendre. Nos voisins, non."
Chaussures de montagne aux pieds, armés de bâtons, de pelles, de sacs, d'une barre à mine, d'eau et de quelques bouts de corde, nous partons en file indienne au secours de nos voisins, avec aussi peu d'espoir que d'envie. Mais j'ai le sentiment que chaque geste, parole, acte à présent, devient décisif et nécessaire. Il n'y a plus d'option. Si l'on hésite, on se le reprochera toute sa vie, aussi courte soit-elle. Il est temps de grandir. Il est temps d'assumer ses responsabilités, ses devoirs d'être humain, solidaire et social. Il est temps de creuser la terre et le béton pour comprendre et découvrir l'horreur et la fragilité du corps humain. Pour comprendre que nous ne sommes que ce que nous faisons de nous.
Nos voisins sont sûrement des crêpes sanguinolentes sous les ruines de leurs maisons. Nous serons des crêpiers bretons intrépides.