Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 1 – Les Présentations

 
par Luc Guérant
roman-feuilleton

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...

 

 

Les brumes se lèvent sur la vallée, baignant les frondaisons de l'automne d'un blanc laiteux, nuage de lait trop frais derrière la baie vitrée. Dans sa tasse, mon café s'accorde à la météo et à mon humeur : il refroidit plus vite que je ne le bois.
Je suis celui qui se lève, dans la maison. Par habitude, parce que c'est le temps où j'écris, parce qu'il en faut un et que notre fille doit se lever aussi pour attraper le bus du collège. Je suis un chômeur qui se lève.
Le rituel est quasi immuable. Je rentre les chattes qui, chacune, veulent une caresse avant de se ruer sur leurs croquettes - fraîchement versées, attention -. Elles viennent ensuite occuper le banc à mes côtés, chacune leur tour, quémandant leur boulette de beurre du ̎ matin ̎. La plus grande attend que mes genoux se libèrent pour venir s’y enrouler, tandis que la plus petite file chasser les mouches ou vérifier que les portes de la maison soient bien ouvertes. Sinon, elle râle pour que cette injustice soit réparée. La salope.
Parce qu’il faut alors que je me lève pour la faire taire, sinon elle va réveiller tout le monde beaucoup trop tôt. Tout le monde, c’est ma compagne, Cléa, éducatrice en milieu rural, et mon fils, Yvon, dix ans. Et parce que moi, j’aime rester assis sur le banc, l’ordi déplié près de mon café froid, à tenter d’écrire un beau roman qui changera ma vie - lorsqu’il sera publié -, avec la chatte sur les genoux. Je peux voir ma fille descendre et attraper son cartable pour courir jusqu’à son bus. Elle a treize ans et s’appelle Lola. Je lui fais une grimace ou un bisou, selon l’humeur. Selon que j’ai dû courir dans la maison après l’autre félidé trop bruyante, ou pas...
Ensuite, je réveille mon fils, ma femme, et tous de se préparer, petit à petit, et mon roman avance plus ou moins dans ces moments-là. Je suis le mouvement, m’habille prestement : c’est moi qui dépose le garçon à l’école trois kilomètres plus bas, après les bois et la route qui serpente, recouverte de feuilles brunes ou rousses. Avant de rentrer remettre la table propre, refaire une flambée dans le poêle avant que le froid ne s’installe et… chercher du travail.
C’est là où ma vie déraille. Si j’ai connu de nombreuses périodes sans travail, jamais elles ne m’ont obnubilé à ce point. J’étais jeune, peut-être. En tout cas, je doute de trouver, je doute de tenir à ce que je vais trouver, je doute d’en avoir envie, je doute même d’avoir envie d’essayer. Et alors l’ordinateur déplié sur la table de la cuisine devient ma perte : il sert à fouiller les annonces, à faire tourner mon esprit dans le vide, à trouver films ou séries à télécharger. Mais il ne se passe rien d’autre, et les journées ne produisent plus rien, et mon âme trop souvent a la nausée, jusqu’au soir et au retour de chacun, jusqu’au prochain matin et au rituel félin qui reprend…
Je suis jardinier, animateur, professionnel de la culture. Je suis un peu tout ça et un peu rien du tout. Et je cherche à créer le travail qui relie toutes ces immenses qualités que j’ai su avec le temps et la persévérance développer et peaufiner, ou alors, j’ai tout gâché, ne perfectionnant rien assez bien pour en faire un métier. Je suis un touche-à-tout qui ne sait rien faire, sauf toucher à tout. Est-ce que, à quarante-et-un an, ça fait un métier ?
Les brumes se lèvent sur la vallée, baignant l’herbe d’une rosée glacée. Mon café est froid. Le jour s’est levé. Tout le monde est à ses activités, école, travail, collège. Je suis parti, rentré, et mon esprit creuse encore ces constats déprimés de chômeur en train de s’habituer, de s’enfermer, de ritualiser sa non-activité. C’est à ce moment que l’étranger bizarrement vêtu frappe à ma porte.
Et que je lui ouvre. Imbécile !

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