Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 10 – Un retour, ou deux…

 
par Luc Guérant
roman-feuilleton

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...

 

Je ferme les yeux. Je tremble.
Ça ne dure qu’un instant. Je ré-ouvre les yeux, ça n’est plus le gendarme philosophe qui est à côté de moi, mais un  gros et grand type mal rasé en costume bleu-noir avec des liserés rouges marqués sapeurs-pompiers. Il me borde ! Maman ! Il s’aperçoit que je suis réveillé, me sourit, et c’est vrai que je lui trouve un air de ressemblance avec ma mère, enfin, dans la précision des gestes surtout.
̎ - Ne bougez pas. Vous vous êtes évanoui. Je suis du centre de secours de Maurs. Vous êtes dans l’ambulance, en route pour Aurillac. Ne vous inquiétez pas. Votre femme vous y rejoindra. Elle a dit, texto : la vie était plus tranquille quand il n’était qu’un spermatozoïde, même précoce. Ça veut dire qu’elle est en colère ?
- Plutôt, oui… Mais c’est bon signe. La colère lui va bien au teint. ̎
Je vois sourire la bouche épaisse de mon gardien et je trouve qu’il est plutôt rassurant. Si je ne m’évanouis plus, je pourrais presque penser que tout va bien se passer…
 
  1. Kabylie. Cela fait plus de sept mois que Bob foule de ses grandes enjambées le sol algérien. Il n’était jamais sorti de son pays avant d’être appelé sous les drapeaux pour ̎ les événements ̎ dans cette province française de l’autre côté de la Méditerranée. Depuis le bateau à Marseille, il a renoncé à faire des projets d’avenir. On lui a dit que la mort était le plus sûr moyen de rentrer à la maison… Il obéit, il marche, il tire. Bob n’a jamais tué personne. Ses coups de fusil se sont dispersés lors d’embuscades et d’affrontements dans le Massif de Hodna. En vérité, la peur est devenue sa principale compagne. Et le doute. Il a prétexté l’enrayement de son MAT-49 lors de leur dernière sortie dans un village où auraient dû se cacher des fellaghas. Il y avait des femmes, des enfants, des anciens. Bob a pensé à sa mère, seule au Coulon, à Boisset, dans le Cantal. Les ordres étaient clairs : nettoyer le village, trouver les terroristes, arracher à tout prix des renseignements sur leurs caches. Ça a été un massacre. Bob s’est écroulé, en larmes, tandis que ses compagnons de régiment défoulaient leur peur et leur colère dans les maisons voisines. Il entendait les cris des femmes, le feu qui dissimulait les viols et la torture. Il avait toujours eu foi en son pays. Ce soir, il doute. Le Commandant François le retrouve assis sous la lune, à l’écart du bruit et de la musique que diffuse un gros poste TSF dans le casernement. Ciao Ciao Bambina chante Dalida. Bob et le Commandant écoutent la nuit. Une sittelle pousse ses trilles nasillardes vers la lune. Le Commandant parle de sa passion des oiseaux. Bob imite des chants des passereaux de chez lui. Ils parlent de leurs pays, l’un le sud-Cantal et ses vallées étroites qui serpentent en un labyrinthe de forêts, l’autre la Drôme et ses hauts-plateaux balayés par les vents. Ils devisent en occitan. Ils oublient un temps l’horreur de cette guerre qui ne veut pas en porter le nom. Lorsque la lune est haute dans le ciel, le Commandant rapporte de sa chambre une jolie boîte en bois, recouverte d’un cuir soyeux. Il en dévoile le trésor à son nouvel ami : douze appeaux uniques, faits par un vieil artisan de chez lui. Il lui demande un service : il part le lendemain en opération et il veut absolument que cette boîte rentre en France. Il la confie à Bob. Il lui dit :
̎ - Quelqu’un viendra la chercher, un jour. Ne sépare pas la boîte des appeaux. Ne la cède pas. Garde-la jusqu’à ce qu’on vienne te la demander. Elle est mon héritage, et cet héritage est lourd et complexe, plus que je ne peux t’en dire. Fais ça pour moi. Rapporte-la, en souvenir de cette discussion, en souvenir des oiseaux, en souvenir du pays. Mon ami.
Bob n’a jamais trahi aucun ami. Il promet. Le lendemain, le Commandant François est tué dans une embuscade. Deux mois plus tard, Bob est blessé par un éclat d’obus qui le fera toujours un peu boiter. Il est rapatrié. La boîte d’appeaux rentre avec lui. Elle finira dans une malle, avec un casque et un ceinturon. Jusqu’à ce que Bob s’en souvienne, à l’occasion d’une discussion sur les oiseaux, sur leurs chants et sur ses imitations des passereaux de chez lui. Jusqu’à ce qu’il la confie à Seb, pour qu’il essaye les appeaux…
 
  1. Aurillac. Je me blottis dans la voiture à côté de Cléa. L’hôpital m’a relâché, conseillé du repos. Du repos, ça fait plusieurs mois que j’en prends. Ça ne me réussit pas trop. On a tenté de m’assassiner. Notre amie Clémentine est à la maison avec ses enfants parce qu’on a assassiné son mari. Je suis en colère. Et j’ai peur.
 

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