Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 11 – Une discussion de bon aloi

 
par Luc Guérant
roman-feuilleton

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...

 

 
Cléa a prévenu l’inspectrice générale. Elle nous attend à la maison. Elle observe la brochette d’enfants autour de la table qui dévore une montagne de spaghettis en y rajoutant des convois de fromage râpé et des outres de sauce tomate. Ça gicle, ça goutte, ça glisse, ça colle. La Générale se tient assez loin de la table pour ne pas faire partie des dommages collatéraux – ils ont des formations là-dessus à l’armée… - mais je lui retrouve, ô miracle, un bout de pâte d’un peu plus d’un centimètre sur sa veste, petit ver blanchâtre et inerte que je lui indique du bout des doigts. Elle, elle regarde mon nez avec effarement. Je plonge un instant dans la crème aux noisettes de ses yeux. On s’y noierait vite. Je me retourne vers Cléa, qui bien-sûr n’a rien loupé, je hausse les épaules et viens m’affaler près du plus jeune des nains. Je lui prends son assiette pas terminée, que je ressers allégrement :
̎ - Je peux ? ̎
Augustin n’a jamais été bégueule. Il adore que je mange dans son assiette, mais il est effrayé par mon nez. Alors je le badigeonne d’un peu de sauce tomate et il rit.
̎ - Excusez-moi, mais j’ai un peu faim. Je répondrai à toutes vos questions, Commandante, dans un instant.
- Vous pouvez m’appeler Maelenn. Je pense que vous l’avez mérité, tous. ̎
Là, c’est moi qui observe Cléa. Elle a rougi, j’en suis sûr. Cette militaire est une tentatrice ! Elle va briser notre couple et c’est moi qui resterai à tout nettoyer pendant qu’elles partiront dans les îles. J’ai de ces pensées, moi ! Il était temps que je mange…
Un quart-d’heure est passé. La table est nettoyée. La café est passé et fume dans les tasses. Lola joue la maîtresse, elle a emmené tous ces garçons à l’étage regarder un film, depuis l’ordinateur branché devant notre lit. Autrement dit, on va y retrouver des spaghettis à la tomate ce soir…
Je raconte mes derniers souvenirs et décris la boîte d’appeaux. Clémentine confirme pour la cachette sous les cartons, difficile à dénicher si on ne connaît pas les lieux. Madame Maelenn Degaëdic - on n’est pas encore intime, surtout si elle doit piquer ma femme – prend note de tout, sur un petit ordi tout plat. Elle sépare l’écran du clavier et l’écran devient tablette. Elle nous y fait relire nos dépositions, à chacun, que l’on signe avec un crayon optique ! Où sont les bonnes vieilles machines à écrire qu’un sergent débordant de testostérone grasse écrasait de tous ces doigts pour en sortir un rapport tâché d’encre et de traces de beignets au chocolat ?
La Généralissime Bretonne nous fait alors part des dernières avancées de l’enquête. On aurait vu traîner dans le pays un homme d’âge avancé, très courtois, avec un grand veston et un large chapeau, une cane élégante au pommeau sculpté, type ancien commando sorti d’un film américain…
̎ - L’Ankou ! ̎ Fis-je, en pointant un doigt assuré vers le ciel.
Avec lui se trouvaient deux ou trois montagnes de muscles presque muettes, type mafia russe, mais pas besoin de parler beaucoup avec des physiques comme ça.
̎ - Ce qui m’étonne, rajoute notre belle ministre des armées, c’est qu’on ne les ait pas encore trouvés. Avec des physiques pareils, ils ne peuvent pas passer inaperçus. D’autant que nous avons fait le tour des cafés, hôtels, boulangeries… Bref, partout où ça cause et ça se croise... ̎
On aurait vu aussi deux hommes sortis tout droit d’un film d’Almodovar, version Talons Aiguilles, avec des airs 70’s, des chemises bariolées, et qui suintent la violence par tous les pores. Ceux-là ont fait encore plus peur que la bande de l’Ankou. C’est dire… La major joue la confiance et pose toutes ses informations sur la table, à cœur ouvert...
̎ - J’ai lancé un avis de recherche pour tous ceux-là, et j’ai levé mes réseaux pour avoir d’autres informations. Je suis sûre que quelqu’un les a déjà vus, entre les services secret, l’armée, l’anti-terrorisme, le grand banditisme… Je soupçonne que ce sont ceux-là qui vous ont attaqué ce matin, et certainement eux aussi qui ont semé les cadavres. Ô pardon, Clémentine, je suis navrée pour votre mari. ̎
Clémentine ne dit rien. Ses yeux ne pleurent plus, braqués dans le vide, je soupçonne le traumatisme, fort, très fort. Je regarde Cléa, qui me soutient :
̎ - Clem, tu veux qu’on appelle tes parents ? Vous pourriez prendre quelques jours, avec les enfants ? Ne pas rester par ici. On s’occupera de la maison, de nettoyer…
- Je ne sais pas si j’y revivrai, dans la maison. Je vais partir, oui. Mais je voudrais les voir tomber avant, ceux qui ont fait ça.
- C’est que, d’après moi, reprend Miss Penny, en bonne agente qu’elle est, ils ne sont pas restés ici. S’ils cherchaient la boîte, ils ont dû repartir avec.
- Sauf qu’il y a deux groupes après cette boîte, je poursuis. Ça fait un de trop. Ça n’est peut-être pas fini. Ne levez pas trop vite votre surveillance, commissaire.
- Je ne suis pas commissaire. Dans la gendarmerie, on est officier. ̎
Elle est un peu outrée. Oooh ! Susceptible, la dame. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens aussi bien ma Cléa à moi que notre Clem traumatisée prêtes à défendre l’honneur de notre pauvre officier de gendarmerie, et je me dis qu’elle a vraiment un pouvoir étrange. Je ne réfléchis pas aux mots qui sortent ensuite de ma bouche, bien que je risque de les regretter longtemps :
̎ - Vous n’avez jamais pensé à faire hypnotiseuse, officier ? Avec vos yeux, vos répliques piquantes et vos… vos… atouts (geste éloquent), vous feriez carrière.
- Je fais déjà carrière ! ̎
Là je l’ai vexée, et les trois femmes me dévisagent comme le dernier des malotrus. Aïe !
 

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