Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 12 – Une sieste

 
par Luc Guérant
roman-feuilleton

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...

 

Je me suis excusé le plus platement du monde. Je crois que l’état de mon nez a plaidé pour moi. Elles n’ont pas insisté. Et puis… lorsque je sors fumer une cigarette, elles discutent à l’intérieur. Lorsque je rentre les rejoindre, elles sortent discuter sur la terrasse. Le commandore prend congé, mais ça dure, ça dure… Rongé par un peu de jalousie, beaucoup de fatigue et la montée des analgésiques pris pendant le repas, je grimpe comme sur un nuage m’allonger dans mon lit. Zut, il est occupé. Captain America veille sur les bambins…  Le lit dans le bureau est réservé à notre malheureuse Clémentine. Je bifurque vers l’autre bout du couloir. J’emprunte le lit de ma fille, il ne peut pas être trop inconfortable... Voire, je ne demande pas grand-chose. Voire, juste poser ma tête. Voire…
L’après-midi est déjà bien avancé lorsque j’émerge. La maison est calme. Le soleil borde l’horizon, n’éclairant plus notre vallée que de quelques rayons solitaires qui illuminent la canopée des hêtres, chênes et châtaigniers. Le moment est divinement apaisant. Les voitures sont là, Cléa a dû partir marcher avec le reste de la clique. Je frissonne sur la terrasse, mais l’air est pur et froid, c’est un lavement. Je vais m’enrhumer, et c’est pas le moment ! Je rentre me vêtir de chaussures, d’un pull épais, d’un blouson, d’un bonnet et d’une cigarette roulée bien épaisse. Je veux absolument voir disparaître le soleil derrière la colline, sentir le froid tomber, ressentir le frisson de la vie fragile et belle qui m’irrigue. Ouah ! M’a fait du bien, cette sieste !
Des pas, sur la terrasse derrière moi. Je l’ai senti. Un homme, haut, fort. Un chapeau et un manteau noir. Une cane à la main.
̎ - Vous êtes venu pour me tuer ? Parce que c’est de saison, en ce moment…
- Je n’ai pas tué vos amis.
- Je sais. Mais ils sont morts, et vous savez pourquoi. Et vous savez par qui. Mais les méchants courent encore, et vous êtes venus me trouver. Vous cherchez encore votre route ?
- Je cherche à nettoyer le bordel que tout ça a créé. ̎
Je me retourne lentement. L’Ankou me fait face. Mais où sont les enfants qui pourraient l’attaquer de partout ? Tout seul, je ne me sens vraiment pas de taille. Je souris à l’idée d’une ribambelle d’enfants armés de poêles, de planches à roulettes et de bâtons qui assaillent cet ancien militaire. Je le fais entrer.
Et Margolette débarque à sa suite ! Margolette, c’est ainsi que l’on a baptisé la voisine, Margot. Margot Ellant, Mme Ellant, c’est selon. Pour nous, elle est Margolette. Elle habite en face, depuis certainement la nuit des temps. Tout le monde connaît Mme Ellant. Elle donne des cours de catéchisme, fait partie d’une bande de mamies toujours par monts et par vaux et a vu grandir la plupart des habitants endémiques du village. Elle est surtout notre adorable voisine qui nous donne des pommes et des figues. Les enfants se réfugiaient chez elle il y a quelques années lorsque nous n’étions pas encore rentrés et qu’ils ne voulaient pas rester seuls à la maison. Elle les initiait au scrabble, la coquine…
Margolette apporte une cagette pleine de noix.
̎ - On me les a données, mais j’en ai trop. J’ai pensé que… Mais vous avez de la visite ? Je ne vous embête pas…
- Vous ne nous embêtez pas, voyons. Je vous présente Monsieur… Monsieur…
L’Ankou tend la main à ma voisine et dit avec chaleur :
- Monsieur Durandel. Enchanté, Madame. ̎ Et c’est qu’il en a l’air, le bougre ! Il doit faire deux fois sa taille, large comme une porte de grange, et elle pourrait lui cogner le nombril du front, mais elle jauge de son œil piquant et perspicace le physique et la voix profonde de son interlocuteur et ne paraît même pas impressionnée !
Il a dit son nom. C’était une astuce dont je serais presque fier : jouer sur les automatismes, la politesse et le charme fou de ma voisine pour que l’Ankou en dévoile un peu plus sur lui-même… Mais il a pu mentir, donner un faux nom. Le même que le rendez-vous de Seb pour les appeaux...
Je poursuis sur ma lancée :
̎ - M. Durandel est un ami de Bob.
- Karl Durandel. Je suis l’ami d’un ami. Je suis navré de ce qui lui est arrivé.
- Oui, je l’ai appris. D’ailleurs, Loïc, ses funérailles seront mardi prochain. Ce qui lui reste de famille a débarqué vite, et je crois qu’il veulent repartir encore plus vite…
- J’y serai, sans faute.
- Je vous laisse. Soyez le bienvenu par chez nous, Karl. ̎
Margolette s’en va, laissant comme un parfum d’indestructibilité dans son sillage. L’Ankou ne peut s’empêcher de laisser filtrer un ̎ - Cette femme est adorable ! ̎ Et je me demande s’ils ne se sont pas fait du gringue, là, devant moi… Les coquins.
̎ - Qu’est-ce que vous vouliez me dire ? ̎
Monsieur Durandel-l’Ankou-Karl s’assoie pesamment, toujours à la même place, pose son chapeau qu’il avait galamment retiré de sa tête à l’arrivée de ma voisine.
̎ - Vu ce qui vous est arrivé, et parce que je crois que je vais avoir besoin de vous, je vais vous raconter une histoire... ̎
 

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