Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 13 – Un Ankou

 
par Luc Guérant
roman-feuilleton

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...

 

Jacques François a épousé ma sœur, Amalia, en juillet 1956. Jeune officier idéaliste, il se préparait à partir en Algérie, mais le mariage a repoussé la date de son départ. Nous nous sommes rencontrés à la cérémonie. J’avais combattu en Indochine et il était très curieux d’en savoir plus sur le front, ainsi que sur le bien-fondé des interventions françaises dans les colonies. J’étais heureux pour ma sœur. Elle était radieuse. Son mari était un homme simple qui semblait la traiter avec amour et respect. Je l’ai tout de suite apprécié. Nous avons beaucoup parlé. Nous avons beaucoup bu, aussi. Et rigolé. J’étais marqué par ce que j’avais vécu là-bas, il était innocent et voulait changer le monde. Sa rencontre m’a apaisé. Et puis, il dansait à la perfection. Je me souviens encore d’Amalia virevoltant entre ses bras…
Ce fut un merveilleux été.
Mais je n’étais pas rentré seul d’Indochine. J’avais avec moi des plans, indications et contacts volés à un seigneur de guerre du Laos : un trésor de rapines et pierres précieuses, assez pour faire tomber un état ! J’étais rentré au pays avec  mission de trouver les soutiens nécessaires à une opération militaire de récupération de ce trésor, afin de reprendre la lutte et de financer des milices qui combattraient les forces communistes en extrême-orient. Je vous passe les détails. Il se trouve que mes complices ont été tués au début de cet été 56. J’étais donc le seul à connaître l’existence de ce trésor, enfin, je le croyais. En tout cas, je me sentais libéré de mes serments. Je ne voulais pas reprendre la lutte. Je ne voulais même pas chasser les communistes de ces pays à l’autre bout du monde. Qu’ils se débrouillent ! Je voulais voir ma sœur épanouie, peut-être me marier, que la famille Durandel s’agrandisse, avoir des enfants. Alors, j’ai caché les microfilms dans la doublure d’une boîte sculptée avec art et habillée de cuir. Dans cette boîte, j’ai placé un lot de ces appeaux que le vieux Melchisédech faisait et, comme Jacques m’avait avoué sa passion des oiseaux, je lui ai offert ce présent, avec des recommandations :
̎ - C’est notre héritage familial. Ne sépare jamais la boîte des appeaux. Les sifflets t’attireront les bonnes grâces des oiseaux, mais dans la boîte, tu as de quoi t’attirer les bonnes grâces du monde entier. Si vous êtes dans le besoin, apportez-moi la boîte et je vous aiderai. Si c’est moi qui suis dans le besoin, je viendrai alors vous la redemander. ̎
Jacques est parti au tout début de l’hiver. Amalia est restée au village. Nous vivions dans la Drôme.
Et puis, ils sont venus. Je ne sais comment ils ont entendu parler de moi, ou du trésor du Laos. Mais ils ont trouvé Amalia. Pas la boîte. Et Amalia est morte. J’ai expédié la boîte à Sétif, pour Jacques, avec l’annonce de la mort de sa femme. Ma sœur. Je lui ai rappelé mes recommandations, ajoutant qu’il ne fallait pas que les commanditaires de cet acte mettent la main sur les plans. Et je suis parti en chasse.
J’ai retrouvé les assassins d’Amalia, j’ai retrouvé l’officier pour qui ils travaillaient. Je suis devenu… mercenaire. J’étais doué pour retrouver et faire disparaître les militaires, ou anciens militaires, surtout ceux pour qui j’avais travaillé, avant. Cela fait soixante ans que j’exerce cette activité très lucrative. Je pensais avoir tout nettoyé, que cette affaire était claire. Alors j’ai commencé à rechercher la boîte. J’ai entendu parler de Bob. Jacques la lui avait confiée avant d’être tué dans une embuscade, en 1959. Je suis venu jusqu’ici. Et je ne suis pas le seul. Je n’ai pas assez fait le ménage. Je crois que c’est moi qui ai attiré ces tueurs par ici, et je compte bien récupérer cette boîte avant qu’ils ne disparaissent je ne sais où… Je suis désolé pour vos amis. Mais ça n’est pas fini. Vous allez m’aider à les coincer.
 
La nuit est là. Cléa n’est pas rentrée. Karl Durandel a l’air d’avoir pris trente ans en faisant son récit, ou peut-être qu’il les avait avant et qu’il cachait son jeu. En tout cas, c’est un vieillard seul et triste que se tient face à moi et j’aurai tendance à vouloir le détester. Pour ce qu’il a fait, pour ce qu’il est. Pour ce qu’il n’a pas encore dit :
̎ - Je suis vraiment désolé, mais comme j’ai besoin de vous, je me suis permis de retenir votre femme, vos enfants et vos amis. Je ne voudrais pas que la gendarmerie se mêle de nos affaires trop vite. Ils sont en sécurité. Je vous assure qu’ils seront relâchés sans dommage, si vous m’obéissez. ̎
 

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