Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 14 – Un gai tapant

 
par Luc Guérant
roman-feuilleton

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...

 

 
Un vieil homme est assis dans ma cuisine. Je ne suis même pas sûr d’atteindre cet âge, à moins que Sainte Mère du Clonage ne se penche sur mon cas pour remplacer mon foie, mes poumons, puis mes dents aussi, ça serait pas mal… Mais je ne crois pas en avoir envie. Par contre, j’ai envie de tuer ce vieillard et j’ai peur. Une peur qui coule glacée dans mon dos, au sens propre autant qu’en figuré : je tremble.
Il lit mon regard comme d’autres une recette : temps de cuisson optimum, on retire le soufflé !
̎ - Ça ne durera pas longtemps. Vous êtes l’appât, je suis le chasseur et ils sont les proies. Je les tue et je ramène la boîte. Et le calme peut revenir dans le pays.
- Vous ne pouviez pas commencer par là ? Sans en arriver à la case ̎ enlèvement, menaces, chantage ̎ ?
- On n’est jamais trop prudent... ̎
Je suis embêté, parce que j’ai vu les films : les témoins gênants disparaissent. Mais comment ne pas obéir si il y a juste une chance pour qu’ils restent en vie ? Et puis j’imagine Cléa, Lola et Yvon entre les mains de ces mercenaires et une sainte colère m’irrigue d’une énergie incroyable. C’est aussi inéluctable que la lumière attire le papillon : je vais les libérer ! Et l’instant d’après, l’abattement me fait ployer et j’ai envie de pleurer, de me recroqueviller en attendant que cette situation intenable finisse. Je résous mon dilemme en arrêtant de penser.
̎ - Qu’est-ce que vous voulez de moi ?
- Je sais qu’ils ne sont pas partis. Ils ne sont que des sous-fifres, aux ordres d’un vieux militaire revenu de tout et d’Indochine, comme moi… Ils attendront son ordre pour lever le camp.
- Et ce vieux pote à vous, qui vous dit qu’il ne l’a pas déjà donné, cet ordre ?
- Je l’ai tué avant de venir ici. ̎
Il a dit ça avec un tel détachement ! Je le hais ! Bon, j’avoue, je crois que je suis aussi un peu jaloux, dans ma haine flamboyante. Quelle classe ! Bébel, Indiana Jones et Obi Wan Kenobi mélangés, en méchant et en retraité. Il pourrait faire une pub pour une mutuelle-vieillesse : ̎ - Mieux que la pilule bleu, devenez meurtrier ! ̎ Je ne serai jamais comme lui, il faut être réaliste. Enfin, retraité je veux dire, suite aux réformes qu’ils pondent régulièrement. Parce que mélangé, je le suis.
Et méchant, je ne demande qu’à le devenir.
Je le suis dehors, sous une lune large et brillante. Un 4x4 noir le frôle tel un gros serpent, sans un bruit autre que le frottement de ses gommes sur l’asphalte. L’homme monte côté passager, à côté du chauffeur. La porte arrière s’ouvre sur un gouffre de noirceur. À ce moment, je sais que je ne reviendrai jamais de ce voyage au bout de la nuit. Je pose mon périssable popotin sur le siège de cuir pleine fleur. À côté de moi, un gorille vieillissant, sérieux et menaçant. Je referme la portière, je vais disparaître à jamais dans ce véhicule de la mort. Une sonnerie de portable retentit de la poche du chauffeur, un ancien aussi : un générique enfantin et psychédélique,   ̎ Chapi Chapo ! ̎
Le vieil ours musculeux au volant jure et marmonne en éteignant la sonnerie :
̎ - C’est ma p’tite fille. Elle trouvait la sonnerie rigolote, elle l’a associée à son numéro... ̎
Les barbouzes restent stoïques. Toujours aussi silencieux, le monstre de route redémarre, prend le virage comme sur un rail, avale la nuit. Et je souris malgré moi à l’absurde de la situation.
L’Ankou est le chef :
̎ - S’ils n’ont pas d’ordre, ils vont attendre. Et l’attente va les rendre anxieux. Ils deviendront idiots, et imprudents. Ce sont des soldats formés à l’action, pas à la réflexion. Vous allez vous montrer. Ils ne sont pas cachés loin. Ils sont sûrement chez quelqu’un : maison isolée, personnes âgées, manipulables, effrayées, prêtes à donner n’importe qui ou n’importe quoi pour survivre. Ils sont même peut-être au village, au café ou au restaurant, je ne sais pas trop ce qu’il y a ici. Comme des touristes. Vous allez vous montrer et dire qu’on a essayé de vous tuer pour des plans que vous aviez cachés juste avant. Ils en entendront parler, peut-être par un ̎ informateur ̎ qu’ils font chanter d’une manière ou d’une autre. Ils ne vous croiront pas, mais ils devront vérifier. Et c’est là que nous intervenons.
- Ça paraît si simple… Vous êtes en fait un génie du crime. Arsène Lupin au pays des Châtaignes. C’est Maurice Leblanc qui doit en faire une jaunisse… Le blanc, jaunisse. Vous percutez vite, les gars... ̎
Ils ne sourient pas. Je suis nerveux. Mon sens de l’humour devient de plus en plus catastrophique. Mes paumes sont moites comme une piste de bobsleigh. J’ai peur de vider une partie de ma vessie sur le cuir trop beau de ces charmants pinces-sans-rire. Je serais presque tenté. Qu’est-ce qu’ils pourraient me faire de plus ? Enlever ma famille ?
On arrive sur le village. Samedi soir. Salle des fêtes. Un concours de belote. Ils ont de la chance. Il va y avoir du monde. Le dernier café du village a fermé faute de clientèle et les habitants vivent principalement dans les hameaux. Le bourg n’est souvent fréquenté qu’en journée, autour de l’école et de l’épicerie. J’en ai oublié notre spectacle de contes, tant pis, ils se débrouilleront sans moi, et sans Cléa, et sans Seb. Bref, on aurait dû annulé. Trop tard. Tant pis.
Ils se garent un peu plus haut que la salle des fêtes. D’autres voitures remplissent les bas-côtés de la voie principale. Le Cantal rassemble encore toutes les générations lors des quines, fêtes patronales et concours de belote ou de pétanque. On redescend à pied. Karl parle de guet-apens, que c’est pour me venger. Je ne l’entends pas. Mon cœur  bat trop fort à mes oreilles et la peur est assourdissante.

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