Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 16 – Dix de der

 
par Luc Guérant
roman-feuilleton

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...

 

 

À sept ans, j’explore avec Ric, le voisin, le corps de la femme constitué d’un tas de madriers qui jouxte un portique avec une vieille balançoire et un trapèze. Nous sommes médecins réduit à la taille de globules pour la guérir d’une mystérieuse maladie et surtout, nous sommes aventuriers. Et le chantier dans le jardin nous fait un terrain de jeu magnifique.
À onze ans, je termine ma première séance d’équitation à la pharmacie avec le nez qui coule et la gorge qui racle. Ce n’est pas mon allergie qui l’a gêné, mais mon père a compris que je ne serai jamais le sportif casse-cou beau et fort, indépendant et audacieux qu’il espérait. Je crois qu’il est un peu déçu…
À quinze ans, je me glisse maladroitement, mais avec persévérance et douceur, dans l’intimité moite de Céline, deux ans plus âgée, qui me fait découvrir que rien n’est acquis, mais que tout s’apprivoise. Une expérience fondatrice.
À 41 ans, je glisse sur le parquet d’une salle des fêtes, heurte des chaises, bouscule et glisse sous de lourdes tables. Je vois défiler ma vie en un instant, scènes d’enfance à aujourd’hui. Et ma glissade me sauve la vie.
̎ Jean-Claude ̎ me vise, mais ne peut m’atteindre, les plateaux de table me cachent à son regard. Il tourne sur lui-même tandis que son pote se relève et s’approche de moi pour me décocher un coup de pied dans l’estomac.
C’est une roue de camion qui m’écrase les intestins, mon cœur s’arrête un instant, ô, juste un instant, et quand il repart, tout n’est que douleur. Je me recroqueville. Je ne distingue qu’à peine l’ordre lancé par la voix féminine :
̎ - Jetez vos armes ! Posez vos mains sur la tête ! Vous êtes encerclés, ça ne sert à... ̎
Le coup de feu est assourdissant.
Je n’en ai jamais entendu d’aussi près. C’est le canon long, long, long de Dave, je crois. Je suis couché comme un fœtus effrayé, mais je distingue les tremblements du sol, les cris, la bousculade, la panique. Certains se sont couchés par-terre. D’autres s’enfuient et trébuchent sur la majorité qui reste paralysée, des personnes âgées pour la plupart. On n’est pas assez formé pour gérer la panique. Le pire de l’humain peut ressortir. Le deuxième coup de feu confirme le mouvement, plus étouffé, moins brutal, une autre arme. Jean-Claude bascule, touché à l’épaule. Son revolver à la main décrit un grand arc de cercle. Il se ressaisit. Il vise, caché derrière une table. Le grand Dave hésite entre m’achever et se glisser sous les tables. Il rampe. Il va disparaître ! J’hésite quant à moi à attraper sa cheville pour le retarder mais je le vois, le coup de pied qu’il pourrait m’asséner. Je le vois ! Et ses chaussures sont trop grandes pour que je tente de les arrêter avec mes dents. Je suis lâche. Je suis raisonnable. Je le laisse partir.
Trois coups de feu maladroits partent du Jean-Claude qui, visiblement, a mal au bras. J’avise une chaise, cassée dans notre chute. Les fers et le plastique se sont dissociés. Je ne réfléchis pas. Réfléchir empêcherait d’agir. Réflexe de protection. Je lui brise le poignet en le frappant avec la tige creuse en inox. Et je glisse un revers sur sa joue, de ma baguette pas encore complètement tordue, qui prend alors un angle définitif. Il hurle. Ce sont des années de retenue, de colère, de frustrations qui s’expriment, je crois que je veux vraiment le tuer. Je crois que j’ai tellement peur que je ne veux plus avoir peur. Le menton carré se brise, se creuse et moi, je m’écroule. L’amie de Maelenn Degaëdic est sur moi. Puis elle vérifie le pouls du gars qui baigne la gueule dans son sang à côté. Je distingue les fesses arrondies et musclées de la reine des gendarmes qui disparaissent vers la cuisine de la salle des fêtes : sortie de secours. Je sens que Dave s’est enfui. Je pense à Karl Durandel, je pense à Cléa, à Clem, aux enfants. Pourvu que je n’ai pas fait une trop grosse connerie !
Alors, je me relève. Il faut que je sache. Je bouscule trois personnes que je ne connais pas, ou ne reconnais pas. Les trois quarts des gens sont dehors. Les secours ne sont pas arrivés mais j’aperçois des gens couchés et d’autres qui les rassurent. Un gros 4x4 noir descend la rue. Mon fils aurait su instantanément de quelle marque et modèle il s’agit. Moi, je sais qu’il est noir. Et que Dave est à ma place sur le siège arrière, le crâne contre la vitre. Je devine le gorille derrière qui le maintient sous sa poigne et son flingue.
Cléa. Pourvu que...

 

 

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