Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 19 – Un règlement de compte à OK Pradeyrols

 
par Luc Guérant
roman-feuilleton
Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...

 

 

 L’agent s’appelle Franck. Il garde le rez-de-chaussée, je l’entends tourner en rond avec ses semelles de caoutchouc qui glissent sur le carrelage. Les autres sont repartis. Lola nous a raconté sa version des événements, avec ses yeux qui se fermaient doucement et sa voix qui ramollissait à vue d’œil, et Yvon avait déjà plongé dans les bras de Morphée. Nous les avons couchés dans notre lit. Il est quatre heures trente du matin. Je fume une cigarette dans la cuisine, petite fenêtre ouverte pour aérer. Cléa est nerveuse, épuisée, survoltée. Elle me tourne autour, s’assoit, se relève. Franck s’approche alors galamment :
̎ - Vous devriez penser à vous reposer, madame. Ce qui vous est arrivé va vous travailler. D’un côté, ça pourrait être pire que l’enlèvement, parce que vous allez vous mettre en danger. Si vous laissez la peur vous ronger, si vous perdez le sommeil, si le stress vous rend mauvaise avec vos proches, voire, si le manque d’adrénaline vous pousse à retrouver des sensations aussi fortes que celles que vous avez vécues cette nuit. Il faut choisir tout de suite ce que vous voulez vivre et faire, pour vous, et pour vos proches. Et si vous ne voulez pas faire de mal à votre famille, alors il faut aller vous reposer. Et c’est valable aussi pour vous, monsieur. ̎
Ma foi, expliqué comme cela… j’acquiesce et j’emmène ma femme se coucher. À quatre dans le lit, on ne va pas être très bien, mais j’ai besoin de ces souffles autour de moi pour me sentir encore vivant, encore sur terre. On s’installe chacun sur un bord du lit, les fesses au-dessus du vide, on entoure nos deux mioches de nos bras qui se rejoignent. Faites que l’on puisse toujours les protéger ainsi…
 
Je suis celui qui se lève tôt. Pourquoi ce jour y changerait-il quelque chose ? Peut-être parce qu’il est presque dix heures et demi lorsque j’ouvre les yeux. Je suis étalé sur les couches de coussins et de pulls négligemment jetés au bas de notre lit. Sous la couette, plus haut, Cléa me tourne le dos, Yvon semble essayer de la dissimuler sous son bras et sa jambe qui partent à l’assaut à rebours et lui écrasent l’épaule et la hanche. Lola est pelotonnée de l’autre côté. Je pense que c’est elle qui m’a poussée, ou alors, le poids de mes fesses au-dessus du vide… Il est temps que je reprenne le travail, du muscle et de l’énergie, moi. Je me lève, engourdi. Je n’entends plus les pas en 48 fillette de l’agent philosophe en bas.
Les sens soudain en alerte, je descends sur la pointe des pieds. Un frottement sur la terrasse, le bruit d’un souffle. Personne au rez-de-chaussée. Les volets fermés m’empêchent de voir, sauf celui de la cuisine. Le soleil illumine le jardin qui resplendit de vert. Couper la pelouse avant qu’elle ne sèche... J’enfile un pull et entre-ouvre la porte. Il est là, le Dave, qui tire le corps de Franck vers la route, et c’est lourd, que du muscle et des chaussures blindées… Dave me voit, ouvre un large bec, lâchant sa proie. Il a une barre de fer dans la main droite. Il me sourit.
̎ - Ah, le voilà ! Je te retrouve, mon poussin... ̎
Il s’approche. Je ne sais pas si Franck est mort ou juste assommé. Dave est terrifiant. Nu dans mon pantalon de survêtement, si j’urine maintenant, je ne m’en remettrai peut-être jamais. J’ai pourtant du mal à ne pas me vider d’un seul coup. Dave a des plaies au visage et la chemise déchirée, par-dessous une veste militaire qui a dû ramper dans la boue. Il me brûle de sa haine et de sa furie. Je ne veux pas qu’il s’approche des miens, je vais l’en écarter. Je sors sur la terrasse et le toise.
̎ - Vous êtes toujours vivant ? Et vous ne vous êtes pas enfui ?
- Je voulais d’abord te retrouver, mon poussin. J’ai une dette envers toi. Tu as tout fait foirer. Jean-Claude s’est fait attraper. Ma mission est foutue. Mais tu as les plans de la boîte. Ce sera ma porte de sortie. Ma clef pour la fortune. Et d’abord, ma dette : ma vengeance. Je vais te torturer tout doucement, et ta femme et tes enfants aussi, pour que tu comprennes qu’on ne se met pas sur le chemin du Dave sans risque. Tu vas parler et tu vas crier, mon poussin. ̎
Je suis bloqué par le muret de la terrasse. Il n’est plus qu’a deux pas de moi. Une ombre passe derrière lui. Une petite silhouette avec des lunettes et des cheveux coupés courts. Une petite femme armée d’un grand bâton. Margolette arme de ses deux bras et frappe ! L’homme s’écroule. Il tente de se relever, en s’appuyant sur le muret. Je suis paralysé par la situation. Je n’en reviens pas que ce soit la voisine qui vienne me délivrer ! La porte s’ouvre et Yvon surgit, dans son pyjama rouge en haut et noir en bas. Il a un regard que je ne lui ai jamais vu, et une planche à pain à la main, celle avec la poignée. Il frappe aussi, en hurlant, sur la tête, le malheureux Dave !
̎ - Ça suffit ! Vous a-llez-nous-lai-sser-tran-qui-lle ! ̎
Lola arrive sur ces entrefaites, sa couverture en polaire toute douce, rose, autour des épaules. Elle a le même regard que son frère. Ô que je suis fier d’eux, mes petites crottes. Elle balance la couverture sur le mercenaire, aveuglé, à moitié K.O. et Margolette frappe, et Yvon frappe, et Lola frappe de ses pieds, et je les rejoins. On se défoule, on se vide, on s’essouffle, on ahane, on s’épuise, on s’enhardit, on s’oublie. Dave ne bouge plus depuis longtemps lorsque l’on s’arrête. J’ai soudain peur que mes enfants aient pris goût à cette violence mais je les vois se jeter en pleurs dans les bras de leur mère qui vient d’arriver et je me souviens de Franck. Je me précipite vers lui. Il respire. Il a un œil aussi gros qu’un œuf d’autruche et une plaie sanglante sur la joue. Je regarde Margolette et, du fond du cœur : ̎ - Merci.
Elle me regarde et sourit :
- J’espère que j’ai eu raison, hein ? C’était bien un méchant, je ne me suis pas trompée ? ̎

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