Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 2 – Une Panne

 
par Luc Guérant
roman-feuilleton

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...

 

La maison est située au bout du hameau, juste avant les bois. Plus loin, une route monte vers les crêtes, une autre descend sous les arbres jusqu’au bourg. C’est là que les gens perdus s’arrêtent pour demander leur chemin : elle est contre la route, lorsqu’on y passe, on y distingue nettement les lumières qui témoignent d’une présence. Il semble facile de venir frapper à la baie vitrée. C’est ce qu’a fait l’étranger.
L’Ankou ! C’est ce que je me dis spontanément en le voyant, mes racines bretonnes me travaillent encore, parfois...
Il est derrière la vitre, grand, l’allure âgée d’un vieux qui a connu la vie, la mort et ses misères. Il porte une tenue noire et enveloppante, un chapeau large qui dissimule ses traits, et un long bâton à la pomme ouvragée, comme une tête de loup ou de lynx sculptée. Il semble droit sorti d’un roman gothique ou steampunk. Et si son imper cachait des implants mécaniques ou des tentacules ?
Je lui ouvre sans vraiment de méfiance. Il est commun que l’on vienne frapper à notre porte… Et tout de suite, il m’impressionne. Et sans comprendre comment, il est déjà dans la maison, ouvrant son manteau, posant son chapeau sur la table et ses fesses sur le banc. On s’est à peine échangé nos bonjours, et il a déjà pris toute la place.
J’ai tout de même distingué à l’ouverture du manteau qu’il n’a aucun implant ni extension effrayante sur son corps. Il est juste… impressionnant. Sa voix est claire, posée, d’une autorité forgée par l’expérience, avec un zeste d’accent anglais ou allemand, ou hollandais, qu’importe. Il porte de hautes chaussures de style militaire ou montagnard. Il doit avoir dans les soixante-dix ans, mais peut-être quatre-vingt. Cependant, je ne voudrais pas avoir à me battre contre lui, il a l’air plus solide qu’un roc.
Sous ses cheveux clairsemés, blancs et rebelles, il braque sur moi un regard métallique, aussi gris qu’intelligent.
̎ - Mon voyant s’est allumé et je me suis arrêté juste après votre maison. Je dois avoir une fuite au radiateur, vous auriez peut-être une bouteille d’eau à me dépanner, que je puisse atteindre un garage ? ̎
Je ne comprends pas bien ce qu’il fait assis dans ma cuisine alors qu’il dit vouloir continuer sa route, mais j’obtempère. Les remarques acerbes qui émergent dans ma caboche ne franchissent pas la barrière de mes lèvres. Il m’impressionne, le type !
Je lui remplis une bouteille plastique au robinet tandis qu’il entreprend de me faire la conversation. Enfin, il soliloque, parce que je n’ai pas dû prononcer d’autres mots que le premier bonjour à la porte.
̎ - C’est joli, par ici. Je ne connaissais pas le Cantal. Ces brumes rendent tout mystérieux, non ? Je viens rendre visite quelqu’un. Il s’appelle Bob. Il habite un peu plus loin, je crois. Le Coulon, c’est ça ?
À nouveau, j’acquiesce. Je pose la bouteille sur la table et m’assois en face de lui.
-. Nous sommes de vieilles connaissances. Il doit me rendre un objet que je lui avais confié. Bon, je ne vais pas vous déranger plus longtemps, merci pour la bouteille d’eau. Au revoir. ̎
Il se lève, referme son long manteau, récupère son couvre-chef et sort sur la terrasse. Et moi, comme un con, je lui dis :
̎ - Vous voulez un coup de main ? ̎
Et je le suis dehors. J’aurais pu rester à la maison, j’aurai pu ne pas lui ouvrir, j’aurai pu ne pas être mêlé à cette histoire...
La maison est une grange restaurée. L’ancienne étable, au rez-de-chaussée, remplit à présent le rôle d’une grande cuisine-salon, dont les portes-fenêtres plongent vers la vallée, plein sud. La route se glisse derrière le pignon nord, à l’ombre, dans notre dos… Aussi, lorsque le soleil vient caresser le béton granuleux de la terrasse, on oublie facilement la route, et le monde. Le regard plonge plein sud sur les forêts. Le panorama est reposant, voire rafraîchissant par un matin comme celui-là.
Le loyer devient cher pour un chômeur, un ménage succinct prend une demi-journée, on n’a pas de garage, la plancha héritée du beau-père dort dehors sous une bâche, mais on s’y sent en vacances, alors, on ne veut plus en partir.
L’homme a l’air de ressentir la même chose. Il reste figé, debout (même de dos, il impressionne !), les yeux parcourant la mer de nuages qui s’étale en contrebas.
Il se retourne enfin et me vrille de ses yeux d’acier :
̎ - Vous êtes bien, ici. Il ne faudrait pas risquer de tout gâcher. Je vous remercie de votre aide, je vais me débrouiller. ̎
Je le laisse s’éloigner, sa bouteille en plastique sous le bras. Et zut, j’en ai oublié de lui dire où se trouvent les garages les plus proches ! Je le poursuis sur quelques pas, prend pied sur la route pour le héler, et manque me faire renverser par un gros 4x4 tout noir qui me frôle tel un gros serpent, sans un bruit autre que le frottement de ses gommes sur l’asphalte. L’engin s’arrête au niveau de mon mystérieux visiteur. L’homme monte côté passager, à côté du chauffeur. Toujours aussi silencieux, le monstre de route redémarre, prend le virage comme sur un rail, attrape la route de droite qui grimpe vers les crêtes, vers Le Coulon, vers chez Georges.
Il n’y a aucun véhicule en panne sur le bord de la route.

 

5 Commentaires sur “Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 2 – Une Panne

  1. salut beau frère !!! Chouette idée ce roman feuilleton !! Très sympa, j’attends la suite avec impatience … et ton futur prix Goncourt aussi !
    Bises

  2. salut beau frère !!! Chouette idée ce roman feuilleton !! Très sympa, j’attends la suite avec impatience … et ton futur prix Goncourt aussi !
    Bises

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