Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 28 – Un moment d’épanchement

 
par Luc Guérant
roman-feuilleton
Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...

 

Avant que le grand homme ne sorte de sa voiture, je lance un regard appuyé au super agent qui s’est déjà levée afin, je suppose, d’aller chercher son arme restée dans la maison. Elle se rassoit. Évitons les sujets de friction. Ma terrasse a déjà connu assez de violence. Les enfants sortent, curieux de ce nouveau visiteur.
Il a son manteau sombre et son chapeau. Il avance d’un pas de guépard vers nous, en s’appuyant négligemment sur sa belle cane, guerrier impeccable malgré l’âge qui plisse son visage. Je l’accueille chaleureusement :
̎ - J’allais refaire du café, Monsieur Durandel. Asseyez-vous.
Yvon revient avec sa planche à pain à la main, je distingue l’iPod de Lola dans sa main. Je le parie allumé en mode caméra. Décidément, mes enfants me font craquer. L’Ankou s’assoit sur la chaise en plastique que j’ai laissée vacante, pose son chapeau sur la table. Je crois qu’Yvon a passé un message dans la maison, parce que les enfants de Clem nous rejoignent. Le petit Augustin a un pistolet en plastique, l’aîné un couteau de cuisine et le cadet, dans les bras, un chat : arme fatale... L’Ankou sourit et lève les mains, en évidence.
̎ - Je ne suis pas venu chercher les problèmes. Je crois juste que vous avez quelque chose m’appartenant. ̎
J’ai tout vu, tout entendu, en versant l’eau bouillante dans le pot à piston contenant le café. Je rapporte la noire potion et une tasse supplémentaire :
̎ - Et ce quelque chose nous a tous coûté trop cher pour qu’on vous le rende sans contrepartie. J’ai une proposition à vous faire.
- Je ne me rendrai pas. J’en sais trop et j’ai été mêlé à trop d’histoire pour survivre longtemps à l’ombre des barreaux. J’envisageais plutôt une retraite pépère sur les terres familiales en Ardèche. Que comptez-vous faire des microfilms ?
- Les rendre à leurs propriétaires originaux. Et obtenir votre témoignage pour que soient diffusés les noms des responsables de ce massacre, chez nous. Et je suis sûr que vous avez moyen de négocier quelque chose avec les forces de l’ordre pour ne pas vous retrouver poignardé sous les douches d’une quelconque prison de banlieue. ̎
Marcelle lève la main, comme une écolière disciplinée. Je vois qu’elle tient négligemment sa petite cuillère dans la main, l’air de rien, et je suppose que c’est potentiellement une arme entre ses mains…
̎ - Marcelle Dechantilly. Lieutenant-colonel Dechantilly, de la DGSI. Votre parcours m’intéresse et j’ai toute autorité pour négocier. Mais il faudra avant cela régler une histoire concernant ces deux familles : vous les avez menacées et enlevées. Elles peuvent porter plainte, et alors, je devrai vous arrêter. C’est donc entre vous que ça se joue, tout de suite. ̎
Ça alors ! Je n’attendais pas un tel soutien à mon plan tarabusté de la part de cette... fonctionnaire. Je comprends mieux la proximité avec notre bretonne en habits bleu. Ces femmes sont des Indiana Jones, des Han Solo, des Harrison Ford, quoi !
La rousse Harrison Ford se lève et rentre. Clem s’assoit avec nous. Les enfants armés et vigilants nous encerclent. Nous voici, deux familles face à un vieil homme solide comme un roc mais qui, tout d’un coup, semble se rapetisser. Il nous dévisage tout à tour. Et il commence.
Il nous raconte d’où il vient, l’armée, les services secrets, l’Indochine ; sa sœur Amalia et son beau-frère et ami Jacques François ; La mort, la solitude, la vengeance ; les camaraderies, dont ses gorilles qui l’ont accompagné jusqu’ici ; les contrats, l’argent, les exécutions, les manigances, les secrets d’État ; la fatigue, la tentation de renoncer ; la sensation d’être arrivé au bout, le dernier baroud d’honneur, l’enlèvement, maladroit, mais il ne leur aurait été fait aucun mal, il est désolé ; les questions concernant ce trésor qui ne lui appartient pas ; il fumerait bien une cigarette, tout d’un coup, alors que ça fait trente ans qu’il a arrêté ; est-ce que les enfants vont vraiment l’attaquer ? Il ne voulait pas leur faire peur, mais il fallait aller jusqu’au bout. Il terminerait bien sa vie assis sur une chaise à contempler un paysage comme celui qui se déroule devant notre maison ; il peut avoir un peu d’autre café ? Qu’est-ce qu’on compte faire ?
Je vois bien que tout le monde est touché. Connaître son ennemi, c’est déjà l’aimer un peu. Et l’Ankou n’est plus tout à fait un ennemi, maintenant. Cléa surprend tout le monde : elle se lève et se tient droite, de son 1m65, devant le grand homme assis mais presque aussi grand qu’elle sur sa chaise. Elle le gifle de façon retentissante.
̎ - Ça me suffira, ce sera la seule plainte que vous aurez de moi. Le reste vous appartient. Et Loïc a quelque chose à vous demander, alors ça me suffit. Et je ne veux plus jamais vous revoir, ni que vous approchiez de mes enfants. ̎
Elle rentre. Clem se lève, elle aussi. Je me dis que c’est le quart-d’heure des baffes, mais non. Elle dit juste :
̎ - Je suis d’accord avec elle. Faites ce que vous avez à faire et disparaissez. Loin. Je n’oublierai pas que c’est de votre faute si ils ont trouvé mon mari, et Bob. De Votre faute. Faites en sorte que plus personne n’en souffre. ̎
Elle rentre, les enfants suivent, mus par un sixième sens que je ne me souviens pas leur avoir appris. J’aperçois du coin de l’œil un iPod appuyé contre un pot de fleur, sur le muret de la terrasse. Je ne suis pas seul. Ma fille a laissé un espion.
La rousse nous rejoint :
̎ - Bon, parlons de la suite, maintenant. ̎
 

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