Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 3 – Une journée de chôme

par Luc Guérant
roman-feuilleton

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...

 

En vérité, les gens font ce qu’ils veulent. S’ils veulent se raconter des histoires pour valoriser le vol d’une bouteille d’eau, ça les regarde. Je suis pragmatique et stressé par ma situation, je rentre au chaud retrouver ma recherche stérile et mon quotidien qui se délite. J’aime ces associations de mots et de sons, je devrais la noter celle-là…
Bob est une personnalité dans le pays. Passionné d’histoire locale, membre d’une infinité d’associations, vieux célibataire toujours par monts et par vaux, il traîne son mètre quatre-vingt dans l’organisation de diverses fêtes de village, il connaît tout le monde et malgré ses quatre-vingt-cinq ans, il reste ouvert aux nouvelles idées et à soutenir la jeunesse. Il est le vieux du pays qui rend acceptable la rudesse des campagnes. C’est celui qu’il faut rencontrer avant de croire que personne ne nous aime ni ne nous aimera jamais dans ces coins reculés de bouseuses et de bouseux depuis cinq générations. Il est une pépite dans le paysage social. Et c’est un ami, si tant est qu’on puisse se faire un ami d’un local né dans sa cuisine il y a presque un siècle alors que nous ne sommes ici que depuis cinq ans, et pas très actif au niveau local…
Du coup, je m’inquiète. J’y pense et repense et finalement, je l’appelle. Et si l’Ankou avait de mauvaises intentions, et si… Mais je tombe sur sa messagerie.
̎ - Bob, c’est Loïc, à Pradeyrols. Il y a un type qui a demandé après toi. Grand, impressionnant, très impressionnant, ton âge, dans ces eaux-là. Il n’est pas seul et ils conduisent un gros 4x4 tout noir. Voilà, ils montent vers chez toi. J’espère que tu les connais, je voulais juste te prévenir... ̎
 
Je tente d’oublier tout ça. J’ai des candidatures spontanées à écrire, à envoyer. Des affiches pour la soirée contes de samedi à mettre au village voisin. La haie de frênes à tailler. La pelouse à passer à la débroussailleuse. Du linge à laver. Le poêle à ramoner (sauf qu’il est déjà rallumé). Bref, devant cette accumulation de tâches primordiales à accomplir, je me verse un café et me rassoie sur le banc de la cuisine. Cela fait cinq jours que je ne fume plus, mais je gratte des fonds de paquets et m’en roule une dans un tabac sec et friable. Je la fume à m’en tourner la tête sur la terrasse qui se réchauffe doucement. Cette inactivité me pèse, je n’ai plus de volonté. Mais l’air, le soleil, la sensation de légère ivresse de la première cigarette : je suis bien. J’attrape le scotch, les punaises et les affiches et pars accomplir ma haute mission associative.
 
Finalement, il ne fait pas si chaud que ça, ou disons que le village voisin doit être dans un couloir de vent et d’humidité, ou que le temps a tourné. Lorsque je rentre enfin chez moi, j’ai les oreilles douloureuses et le nez qui coule. Les nuages ont repris le ciel et je réfléchis à ce que je ne vais pas faire aujourd’hui. Je ranime le feu, réchauffe le potage, réécris pour la huitième fois cette lettre de motivation assez généraliste pour être envoyée aussi bien à Aurillac qu’à Figeac ou à Maurs, qu’aux espaces verts, qu’aux responsables pédagogiques, qu’aux chantiers d’insertion… Oui, dans ma recherche d’emploi, je rentabilise. Ma lettre une fois scannée et imprimée, je vais gagner du temps. De toute façon, 90 % des candidatures spontanées ne sont pas lues, alors, il faut que 90 % de mon travail de rédaction soit industrialisé, sinon, je m’épuise pour rien.
Ensuite, le temps passe vite à imprimer du papier qui ne sera peut-être lu que par le stagiaire assigné à l’ouverture du courrier. Il faut déjà descendre à la capitale du canton chercher ma fille au collège, elle termine tôt aujourd’hui. Je poste une batterie de courriers qui changeront ma vie et me permettront enfin de travailler local, en jardins et pédagogie, à faire l’intello et l’ouvrier, le patron et le manœuvre, à la fois le repos et l’entretien du corps… J’en rêve. Puis je remonte, j’étale le linge devant le poêle, je force Lola à réviser son anglais :
̎ - Mais je saièèèèèè ! C’est facile... ̎
Et je repars cueillir le rejeton à la sortie de l’école. Les journées d’un chômeur sont pleines d’imprévu…
C’est là que j’apprends la nouvelle, tout le monde en parle, par petits groupes, à demi-mot. Même les plus petits qui tournent autour des mères et des nounous en attendant les grands frères se taisent, semblent sous la chape d’une lourde et terrible nouvelle. Je m’introduis avec la grâce d’un éléphant dans une discussion :
̎ - Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi tout le monde semble dans cet état-là ?
- Bob est mort. Bob, du Coulon. Retrouvé chez lui, il paraît que ça n’est pas beau à voir. Il a été tué ! ̎

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