Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 4 – Une visite officielle

 
par Luc Guérant
roman-feuilleton

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...

 

On ne devine jamais à quel point on peut être sensible à certaines nouvelles, à quel point elles peuvent nous toucher, nous frapper même. Parce que lorsque j’entends ça, j’ai un vertige. Je pose ma main sur le rebord de la fenêtre de la cantine, là où les parents attendent en fumant la clope et en papotant de la varicelle du petit… J’hésite à m’écrouler contre le mur. En fait, je file à la mairie qui jouxte l’école et cherche le maire. Il est le chef des gendarmes, non ? C’est la secrétaire qui m’accueille, et je l’informe sur l’homme qui cherchait Bob avant qu’il ne soit tué.
Elle est gentille, la secrétaire mais, lorsqu’elle me dit qu’il faut que j’attende le maire et la brigade de gendarmerie surplace, je m’esquive :
̎ - Lola est seule à la maison, Yvon m’attend pour rentrer. Ils savent où me trouver... ̎
J’ai peur. Une peur irraisonnée. Une peur viscérale. J’ai peur pour mes enfants. J’ai peur pour Bob. Et s’il était mort par ma faute ? Et pourquoi il est mort ? Est-ce que c’est l’Ankou qui a fait le coup ? (je sais, elle est facile, celle-là…) ; même si il aurait été stupide que ce type passe chez moi m’avertir qu’il se rendait chez Bob juste avant de l’assassiner... Ou alors, je suis devenu un témoin gênant. En fait, je commence à avoir peur pour moi, aussi. Je réfléchis aux armes que j’ai à la maison : bâton, marteau, couteau. Chats ? Yvon me parle mais je n’écoute pas. Il va encore râler qu’on ne l’écoute jamais. Je scrute autour de la voiture en prenant pied sur la pelouse trop haute du jardin. Je suis rassuré de voir ma fille dans la cuisine. Elle a enfilé un tablier trop grand et elle explore le four d’où sort une appétissante odeur de biscuit croustillant au chocolat. Dans l’évier, une montagne de saladiers et de couverts dissimule le robinet et menace de s’écrouler. Sur la table, des traces d’œufs, de farine, de sucre, de pépites de chocolat se mêlent comme si elle avait dû livrer bataille pour les mélanger. La cuisine du goûter, au niveau symbolique, c’est de la politique de quartier...
Je profite que les enfants ont la bouche débordante de cookies pour leur relater les événements. Je veux qu’ils soient prêts, eux aussi, à rencontrer le grand type et son chapeau, l’Ankou… Et puis qu’ils ne s’étonnent pas de voir débarquer les gendarmes, ou d’entendre parler de tout ça le lendemain à l’école. Je suis sûr que la moitié du village sait déjà que j’ai vu passer un drôle de type qui en avait après Bob. Les nouvelles vont vite,  par ici, surtout qu’il n’y en a pas beaucoup des nouvelles. La campagne assure au niveau tranquillité de vie : on n’est pas embêtés par les bouleversements tous les quatre matins. En tout cas, ça ne leur coupe pas l’appétit, aux enfants, même si je dénote une pointe d’inquiétude dans leur regard. Et voilà, Cléa va encore me reprocher de trop leur en dire ! C’est ce soir, au moment du coucher, que les questions vont émerger, nombreuses et insistantes. Pour l’instant, on en fait un jeu, on imagine le pire, voire l’inimaginable, et on pouffe. La miette de cookie mêlée de salive est un excellent dérivatif à l’angoisse : ça colle partout !
Bien-sûr, c’est à ce moment que leur mère arrive. Elle ne comprend rien du tout mais s’étonne que nous n’ayons pas fait les devoirs. Et puisque l’on continue à pouffer, elle voudrait une explication. Alors je l’attrape par le coude et l’emmène dans notre boudoir privé : la chaufferie. Là, coincé sur des chaises en plastique entre la chaudière, la cuve à mazout et la machine à laver, je lui raconte tout. Enfin, presque tout, parce qu’on a une visite. Monsieur le Maire accompagné de trois uniformes jaillit sur la terrasse et s’approche prudemment de nous. J’hésite à me saisir de la tronçonneuse, juste pour voir leurs réactions, mais Marc nous connaît bien, et ça dénoterait un peu trop. À la place, je tends plutôt la main et invite ces braves représentants de la loi à entrer dans la cuisine qui, comme je le rappelle, ne fait qu’un avec le salon. Ils ont donc vue sur toute la pièce, dont le fils accroché à l’ordinateur sur la table du salon et sa sœur en train d’essayer de l’en déloger à l’aide d’une écharpe bleu toute douce qu’elle agite au-dessus de son nez. Situation qui ne saurait que s’envenimer, Cléa les chasse à l’étage réviser leurs leçons (y jetteront-ils ne serait-ce qu’un œil ce soir?) mais le travail est fait : pour les gendarmes, aucun de nous ne ressemble à un serial-killer, ni même à un menteur, on va pouvoir y aller franco.
Alors que l’eau bout pour un café, je leur re-raconte mon histoire. Je sens que les enfants sont dissimulés dans l’escalier pour entendre sans se faire remarquer. Marc, le maire, n’était jamais rentré chez nous, les cantalous n’aiment pas trop entrer chez les gens, ils ont l’impression de briser une intimité. Par contre, la Major Degaëdec, chef nouvellement promue de la brigade de gendarmerie de Maurs, n’a pas ces réticences. Elle est déjà comme chez elle, assise à la place de l’Ankou exactement, à faire tourner sa tasse de grès entre ses doigts. Ses deux lieutenants sont restés dehors, comme des cerbères gardant l’entrée des enfers. J’aurai dû appeler la maison comme ça : ̎ Denfer ! ̎ Mais on est en location, on ne donne pas un nom à ce qu’on ne fait qu’utiliser temporairement. Et hop, le thème de ma précarité revient me hanter, et je me rends compte que je n’écoute plus ce qu’il se passe, alors la Commandante Degaëdec braque ses yeux noisettes sur ma compagne pour lui expliquer les mesures de surveillance qu’ils mettent en place pour retrouver l’auteur ou les auteurs du crime horrible commis ce matin au Coulon. Et j’avoue que je suis jaloux : ces noisettes ont l’air captivantes et Cléa n’y est pas totalement insensible. La Lieutenante est juste un peu plus jeune que nous, à peine la quarantaine, des cheveux châtains frisés qui adoucissent un visage carré et autoritaire, mais elle a une bouche pleine et des yeux magnifiques. Bien que son uniforme tente de dissimuler le reste du corps, on y devine des formes généreuses accompagnée de souplesse et de muscles longs. Brrr… cette Capitaine est une Tentatrice ! ̎ Denfer ! ̎ Et elle s’intéresse à ma femme. Tant pis, je n’ai jamais vraiment été attiré par l’uniforme, même porté par une aussi belle Générale.
Bref, je ne suis plus du tout à la discussion, peut-être troublé par la Colonel, et Cléa me frappe la cheville par-dessous la table. L’inspectrice me tend sa carte, au cas où quelque chose me reviendrait, me rappelle qu’il faudra que je passe à la gendarmerie faire une déposition, puis se lève.
Alors que les gendarmes s’éloignent, on ne peut s’empêcher, Marc et moi, de rester quelques pas en arrière juste pour réfléchir… tout en laissant nos regards errer sur la cambrure de dos de la maréchaussée. Je demande :
̎ - Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui est arrivé à Bob ? ̎

2 Commentaires sur “Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 4 – Une visite officielle

  1. Vivement le prochain épisode. Comment faire pour l’avoir autrement sur sur Facebook? J’ai des amis qui seraient ravis de vous lire car ils connaissent Boisset mais ne sont pas sur Facebook. et encore bravo.

  2. Bonjour Anne-Marie et merci de nous suivre !Il n’est pas nécessaire d’avoir Facebook pour suivre ce roman feuilleton. 2 nouveaux épisodes paraissent sur le site de Boisset tous les jeudis matins à 8h. Il suffit à vos amis de se rendre sur boisset-cantal.fr et de cliquer sur la page du feuilleton dans le menu!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée.