Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 5 – Une soirée arrosée

 
par Luc Guérant
roman-feuilleton

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...

 

Marc est un jeune maire, de notre âge, qui en est déjà à son deuxième mandat. Ancien sportif fracassé par un accident de tracteur, il a gardé une allure et une corpulence qui en jettent, une certaine autorité naturelle que n’aurait pas reniée son père, qui avait été maire avant lui. Même si la vie à la campagne et dans une commune d’à peine plus de six cent habitants reste paisible, il en quand même déjà vu plus que le commun : scènes conjugales violentes, suicides, machines agricoles renversées, membres écrasés, accident d’adolescents avec des explosifs artisanaux… Le maire est appelé par la gendarmerie en cas de mort ou d’accident sur sa commune. Il voit le pire. Souvent, le meilleur aussi : naissances, unions... Mais ça n’a rien à voir ici. À l’évocation du sort de notre ami Bob, je sens qu’il est marqué.
̎ - C’était pas beau à voir. Ils l’ont frappé pour l’interroger. Ils ont retourné la maison. Ils cherchaient quelque chose. Je suis étonné qu’ils se soient montrés avant de faire leur crime, ou alors, ils n’avaient pas prévu de le tuer, ou tes visiteurs ne sont pas les meurtriers. En tout cas, d’après Maelenn, c’est un travail de bouchers qui savaient ce qu’ils faisaient (- Maelenn ? Ô, allons, Marc, d’où tu connais déjà son prénom?). J’espère qu’ils ont trouvé ce qu’ils voulaient, sinon, on va avoir d’autres problèmes. Mais s’ils se sont arrêtés chez toi, ça n’est pas pour revenir vous tuer ensuite, si c’est ce qui t’inquiète. Tu ne risques probablement rien.
- Probablement, hein… Je crois que je vais probablement arrêter de m’inquiéter, alors… ̎
Alors que les guerriers bleus et tentateurs et les édiles locaux séducteurs repartent enquêter ou bien signer d’interminables papiers pour raconter leur journée, je souris à ma belle qui est un peu jalouse, lui pince les fesses en lui rappelant que c’est elle qui s’est fait draguer, et attrape le téléphone.
Sébastien, l’ornithologue du village, est un copain. Mais c’est aussi peut-être l’un des derniers à avoir vu Bob. En effet, ça vient de me revenir : ils se sont rencontrés hier pour évoquer une zone de nidification du pipit farlouse - C’est un passereau, je me souviens de son nom à cause d’un défaut permanent qui veut que je détourne les mots, et celui-ci est assez facile à transformer...-.
Je tombe sur Clémentine, sa femme, maîtresse d’école. Leur fils aîné est copain avec Yvon. Lorsque les adultes ne se croisent pas, ce sont les enfants qui provoquent des rencontres. Bref, on se connaît plutôt bien. Elle me répond qu’il est en repérage. On aurait observé un oiseau encore plus rare que le ̎ p’tite-bite de tarlouze ̎ sur la commune voisine. Il est parti tenter de le retrouver et vérifier sa zone de nidification. Il sera de retour avant la nuit. Aussi, avant la nuit, qui arrive vite en cette saison, je saute dans mon vieux break bleu et rend visite à mon ami.
Les nuages ont eu tout le temps de s’accumuler au-dessus des vallées, assombrissant les couleurs rouillées  des frondaisons. Avant d’arriver chez Seb et Clémentine, la nuit est venue vite et la pluie avec, qui atténue la puissance de mes feux d’un voile épais, lourd et débordant. Chez eux, tout est éteint. Je cours plié en deux jusqu’au porche d’entrée et frappe à la porte vitrée. La sachant ouverte, j’appuie sur la poignée et sens une vague de chaleur provenant du poêle juste derrière, qui s’échappe vers l’hiver et la nuit. Mêlée au parfum du bois qui brûle, il y a une autre odeur, minérale, métallique, qui m’inonde d’une vague de tension. J’y reconnais l’odeur de la poudre qui accompagne souvent les chasseurs de retour de leurs exploits. Je sais que Clémentine n’est pas rentrée avec les enfants, qu’ils sont encore au sport à cette heure-ci. Mais où est Seb ? Sa voiture est garée devant. D’une main tâtonnante, je trouve l’interrupteur. La lumière jaillit. La pièce a été retournée, de la vaisselle et du linge sont éparpillés au sol, et parmi ce capharnaüm, une chaussure dépasse, semelle levée vers le plafond. Il y a un pied dedans, et en remontant la jambe attachée à ce pied, je découvre Seb inerte, le corps dissimulé sous une nappe. Une tâche sombre recouvre sa chemise. Je cherche son pouls mais plus rien ne palpite dans ce corps. Je ne peux retenir ma vessie et je m’écroule à ses côtés en me pissant dessus. Je suis aussi mouillé en-dedans qu’en dehors. J’appelle la Commandante...
 
̎ - Vous devriez prévenir votre femme. Qu’elle vous retrouve plus tard à la caserne. On va prendre vos empreintes et votre déposition et vous n’êtes pas en état de rentrer, ensuite. ̎
Une ambulance, un fourgon et deux ou trois autres véhicules ont débarqué, pleins de gendarmes et de pompiers. Juste avant Clémentine qui rentrait avec les enfants. C’est l’inspectrice qui lui a annoncé l’inéluctable. Je reste prostré depuis tout ce temps. Ils m’ont soulevé pour me poser plus loin, sur le canapé, loin de la dépouille. Je ne me lève même pas lorsque Clémentine s’écroule. Jusqu’à ce que l’Empereur sexy de la gendarmerie lui demande si elle a un autre endroit où passer la nuit, avec les enfants, et qu’elle répond entre deux sanglots :
̎ - Heu, oui, chez des amis, Loïc et Cléa. ̎
Alors je pouffe. Je me redresse et me retourne vers elle, qui m’aperçoit. On s’écroule dans les bras l’un de l’autre. Je me reprends enfin :
̎ - Prenez trois affaires dans un sac, je vous emmène.
Et à la Reine de Saba :
- Retrouvez-moi chez moi. Ma femme sera au courant et je vous suivrai où vous voudrez signer tout ce que vous voudrez... ̎
 

2 Commentaires sur “Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 5 – Une soirée arrosée

  1. Captivant et frais !!! J ai tout lu d un seul trait !!! Tu as vraiment un bon coup de crayon !! Et j adore les touches d humour superbement placées! ! Je peux que te souhaiter de pouvoir partager ton travail le plus largement possible! ! Bonne continuation Luc !!!!

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