Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 6 – Une voisine

 
par Luc Guérant
roman-feuilleton

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...

 

Nous avons été interrogés plus profondément avant de partir :
̎ - Vous lui connaissiez des ennemis ?
Est-ce que vous avez de la drogue ou des médicaments chez vous ? De l’argent ?
Avait-il une activité politique ?... ̎
J’ai raconté au Lord en jupons de la gendarmerie, et à Clémentine du coup, tout ce que je savais de la rencontre de Bob et Seb. Puis nous avons repris la route tandis que la pluie se calmait. La prise d’empreintes attendrait, une équipe passera nous interroger demain.
La responsabilité change un homme. J’étais abattu. Me voilà à nouveau efficace. Je conduis dans un état second, mon corps accomplissant ce que je lui ai demandé, conduire, tandis que mon esprit trie tout ce qu’il s’est passé aujourd’hui. Je demande à Clémentine, assise à l’arrière avec ses trois garçons contre elle :
̎ - Ils cherchent quelque chose, quelque chose que Bob lui a donné. Ils vont continuer tant qu’on n’aura pas trouvé ce que c’est. Tu es sûre que Seb n’a rien rapporté hier ?
- Je ne sais pas. Mais après l’école, quand il est reparti, il a pris son sac d’observation, avec les jumelles, l’appareil photo, ses notes. C’est peut-être caché dedans. C’est un sac à dos marron, mais je ne sais pas s’il était à la maison, ou alors si ces… ces gens l’ont pris.
- Ça n’est pas grave. N’y pense plus pour l’instant, on arrive. ̎
Mais moi, j’y repense. On installe nos hôtes dans la chambre d’ami, tous les quatre dans le même lit. Cléa a sorti toute sa panoplie d’huiles essentielles pour bien dormir, et on laisse trois garçons et leur maman se coucher dans des parfums de fleurs de mandarine, la porte ouverte sur le couloir qui restera éclairé toute la nuit, comme une balise qui rassure dans la tempête.
Je me suis nettoyé et changé. Je me rends alors compte que personne n’a mangé. Cléa me retrouve installé à la table de la cuisine, un verre de vin à portée de main, en train de découper du fromage :
̎ - Seb a vu quelqu’un avant de rentrer, ou alors il n’est pas rentré seul et c’est son tueur qu’il a rencontré. Mais je pense que Bob lui a donné quelque chose hier, et que lui l’a transmis à quelqu’un d’autre aujourd’hui, et le tueur cherche toujours. Je pense que tous les ornithologues du coin devraient faire attention, à présent.
- Et moi, me répond Cléa, je pense que la gendarmerie a dû arriver aux mêmes conclusions que toi, et qu’ils doivent chercher qui il a rencontré aujourd’hui, et qu’ils vont les prévenir. Je pense que tu ne devrais pas t’inquiéter autant et les laisser faire leur travail. Je pense que tu avoir besoin de te reposer. Tu as vu ton ami mort ! C’est un choc, il faut que tu te relâches.
- Je ne crois pas que j’arriverai à dormir.
- Essaye. ̎
Peu après, je me couche surexcité, l’esprit en ébullition. Puis je me mets en boule contre le petit corps chaud de Cléa. D’un coup, je m’endors.
 
Je suis celui qui se lève dans la maison. Ce matin-là ne fait pas exception. Les chattes jouent leur rôle à la perfection, même si par inadvertance, leurs boulettes de beurre sont anormalement grosses aujourd’hui. Elles me pardonneront. Au lieu de plancher sur mon roman, j’ouvre une nouvelle fiche où je résume tout ce qu’il s’est passé depuis la visite de ̎ l’Ankou ̎. Ça tombe bien, c’est jour férié aujourd’hui. Je n’aurai pas eu à cœur de réveiller qui que ce soit. Je ne comprends toujours pas pourquoi l’homme au chapeau s’est montré s’il avait l’intention de tuer autant de personnes. Pour demander sa route ? Avec les plans, les cartes, les GPS ? Ou pour autre chose ?
Je me mets à chercher ce qui, dans mes relations avec Bob, aurait pu attirer vers moi son assassin. Ou vers Cléa ? Ou les enfants ? Les chats ? Je m’égare…
Trois mugs de café, c’est trop pour moi, désormais. Mon cœur bat trop vite, mes intestins gargouillent. Il est temps d’agir.
J’imprime le fruit de mes réflexions, pour le Major Degaëdic. Je m’habille. Je me rassoie. Je n’ai rien à faire : je ne vais pas partir à la gendarmerie alors que des gendarmes doivent venir à nous. Je fume, au froid, dans la chaufferie. Le givre blanchit la campagne. Le ciel prend des teintes de bonbon. Les nuages de la veille sont partis. Il est trop tard pour me recoucher. Je range la chaufferie, ça fait du bruit qui ne devrait pas réveiller la maison. C’est un autre bâtiment, jouxtant l’habitation, appuyé sur un ancien four à pain. C’est petit, ça s’entasse, il faut régulièrement tout re-ranger. Je déplace la tondeuse pour la troisième fois lorsque l’on pousse la porte, doucement.
C’est une femme que je n’ai jamais vue. La soixantaine bien marquée, des cheveux longs, argentés, coiffés savamment en un brushing audacieux au-dessus d’une veste de laine. Son maquillage est un peu trop marqué, mais son regard chaleureux. Je murmure un ̎ - Bonjour ̎ surpris.
̎ - Bonjour, je cherchais Clémentine. Je pensais la trouver par chez vous. Je suis sa voisine et je vous ai vu partir, hier soir. Je regardais par ma fenêtre…
- Et, vous avez vu autre chose, avant ? Avant que je vienne chez eux ?
- Oui, mais je ne savais pas si je pouvais en parler aux gendarmes. Ils ne comprennent pas toujours, hein ? Alors, j’ai attendu, et je suis venue.
- Rentrons, vous m’expliquerez tout ça au chaud. Je vais vous faire du café. ̎
 

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