Oiseaux de Sang à Boisset : Chapitre 7 – Un message

 
par Luc Guérant
roman-feuilleton

 

Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...

 

La femme me suit gentiment à l’intérieur. Je l’invite à s’asseoir et elle prend place exactement là où s’est assis l’homme au chapeau, puis la Commandante de gendarmerie. Décidément, il y a quelque chose qui y guide les étrangers, peut-être des forces telluriques provenant du sous-sol ? L’eau monte en température dans la bouilloire lorsque Cléa descend. La femme n’a rien dit de plus. Nous nous installons tous deux en face de notre visiteuse et je remplis deux tasses. Moi, je n’en boirai plus. Jamais. La plus grande des chattes, la sauvage, vient se rouler sur ses genoux. Elle fuit les étrangers, d’habitude. Je suis un peu jaloux. Cléa prend cela comme un bon signe :
̎ - Vous êtes sa voisine, c’est ça ? Vous voulez que j’aille réveiller Clémentine ?
- Non, pas tout de suite. Je vais vous dire, et vous verrez si ça en vaut la peine, ou peut-être ça peut attendre, la pauvre… Seb est passé chez moi, en rentrant, hier soir. Il m’a laissé un message pour Clémentine, à lui donner s’il ne revenait pas, parce qu’il devait ressortir.
Elle sort une enveloppe pliée d’une poche de sa veste de laine. Elle la défroisse en cherchant ses mots.
- Il avait l’air excité, comme si il avait trouvé un trésor, et effrayé, comme si ce trésor lui brûlait déjà les doigts. Il était pressé. Il m’a dit que c’étaient des notes. Que c’était important. Que je les garde en attendant. Que je les donne à Clémentine sinon. Mais il ne reviendra plus, n’est-ce-pas ? Puis, il est remonté chez lui. Et j’ai entendu une voiture, un peu après. Vous savez comme ils ont du mal à monter la pente qui mène à leur maison ? Elle est raide. J’entends tout de chez moi. Moins d’une heure après, la voiture est repartie, et dix minutes après, c’était vous. Ça faisait bien du monde à une heure pareille, alors j’ai regardé. Puis j’ai vu arriver les gendarmes, les pompiers. Je n’ai pas allumé pour qu’ils ne pensent pas à venir chez moi. Je ne savais pas quoi faire. Je voulais voir Clémentine. Et je n’ai jamais aimé les pandores !
Une pointe de révolte enflamme ses yeux un instant. La chatte sur ses genoux gronde presque et en descend prestement. Notre visiteuse insiste :
- Oui, je n’ai pas toujours été cette vieille bourgeoise que vous voyez… On a tous nos raisons de se mettre au vert, et d’éviter la police.
- Bon, et que savez-vous de la voiture qui est venue chez eux ?
- Gros moteur, gros bruit. Ça aurait pu être un gars d’ici, dans un 4x4. Mais il n’avait pas l’air à l’aise avec la piste trop raide, donc, je pense plutôt que c’est quelqu’un d’ailleurs, qui n’a pas l’habitude, et qui n’est jamais venu chez eux. Vous, vous êtes monté tout seul, ensuite. Bruit normal, comme Seb ou Clémentine quand ils rentrent, vous voyez ?
- Je vois surtout qu’il va falloir en parler aux gendarmes.
- C’est que, ils me connaissent un peu, en fait. Et j’ai peur qu’ils ne fassent ressortir de vieilles histoires. Et que ça ne m’attire des ennuis. Je suis tranquille ici, j’ai tourné le dos à ma vie d’avant. Une vie… un peu violente. Mais je n’aurai pas fait de mal à Seb !
- On vous croit. Il faut donner ces notes à Clémentine. On doit savoir ce qu’il y a dedans, et décider ensuite… Quant aux gendarmes, ils finiront par venir frapper à votre porte, c’est étonnant que ça ne soit pas encore fait.
- C’est que… Je suis partie très tôt ce matin, je suis juste venue vous voir pour le message à Clémentine, et je prends le train tout à l’heure pour aller chez ma fille, à Tours. Alors, vous voyez, les gendarmes, il faudra qu’ils soient motivés, quand même. ̎
Cléa se lève pour aller réveiller discrètement Clémentine. Si ça n’avait été que moi, j’aurai déjà ouvert l’enveloppe, mais ma femme respecte les procédures. C’est peut-être pour ça qu’elle a un boulot où elle en sort pas mal, et moi les désillusions d’un chômage dont j’ai peur de ne plus me sortir. La voisine ne s’intéressant pas à mes pensées pourtant subtiles et originales, mais silencieuses, je la fixe dans les yeux :
̎ - Vous pensez à quelqu’un, qui aurait pu vouloir tuer Seb ? ̎
Je m’aperçois de l’imbécile prétention de ma question. Et pourquoi pas : - Avouez tout ! Ou alors : - Vous en savez trop, l’un de nous doit mourir ! Mais elle réagit bien. Elle sourit :
̎ - Oui, bien-sûr. Je vous ai fait une liste. Je pense que c’est le gang des motards de Maurs. Ils lui en voulaient parce qu’il disait que les bruits de leurs moteurs dérangeaient les étourneaux. Mais vous êtes crétin ! Si j’avais une telle information, j’aurai été les voir, les pandores. Vous n’avez pas d’autres questions de ce type ?
- Heu, non. Je me sens bête. C’est ce qu’ils disent dans les films... ̎
Cléa et Clémentine me sauvent en nous rejoignant et, tandis que je fais chauffer de l’eau pour un thé, notre amie prend connaissance du courrier. Elle nous regarde tous les trois et nous le dévoile :
Clem,
C’est fantastique. Les appeaux que Bob a retrouvés dans sa vieille boîte sont uniques ! Je viens d’en tester quelques-uns avec Monsieur Durandel, qui m’a contacté parce qu’il croyait avoir repéré une gélinotte des bois à Leynhac ! On est allé sur site. Bien-sûr, on n’a rien trouvé. Cette poule est discrète, et pas sûr qu’il y en ait par ici. Mais ce M. Durandel est charmant. Bonhomme impressionnant, on dirait un ancien militaire, avec un grand chapeau comme en voit dans les polars américains. J’avais pris trois appeaux. Les deux premiers n’ont rien donné. Le troisième, Bob m’avait dit que c’était le pipit farlouze. Tu sais comme j’aime ce petit passereau discret et de plus en plus rare. Et bien, il y en a un qui a répondu ! J’ai un appeau à pipit ! Je n’en reviens pas.
C’est après que ça s’est gâté. M. Durandel m’a demandé si j’avais d’autres appeaux, et où je les avais laissés. Je lui ai proposé de retourner les chercher et d’en faire un inventaire avec lui ce soir. Aussi, je rentrerai peut-être tard. Et puis, il y a ces gens qui sont arrivés. Ils nous attendaient près des voitures. Ils m’ont fait peur. M. Durandel m’a dit de rentrer, qu’on se retrouverait tout à l’heure à l’auberge de Leynhac. Ils m’ont regardé bizarrement. J’écris ce mot vite fait, j’y joins mes premières observations sur le pipit et sur les deux autres appeaux, mais je ne suis pas tranquille. J’ai un mauvais pressentiment. Et puis ce Durandel a peut-être été un peu insistant à vouloir toute la boîte d’appeaux. Bah, je me trompe sûrement. Mais je vais laisser tout ça à la voisine. Elle te donnera ce mot si je ne suis pas revenu ce soir. Bob m’a dit qu’il avait oublié les appeaux dans leur boîte depuis les années 60 ! Qu’on les lui avait donné au service militaire. Il y a une petite étiquette avec des noms d’oiseaux sur chaque. Elles sont un peu effacées, mais on a bien reconnu ̎ pipit ̎, et ça marche ! J’ai hâte de tester tous les autres. Je ne peux pas résister, je vais y retourner. J’hésite à prendre la boîte, elle est bien trop jolie, et son cuir est fatigué. Je vais mettre les appeaux dans un sac. A tout à l’heure.
Seb
 

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