Oiseaux de Sang à Boisset : le roman feuilleton boissetois

roman-feuilleton par Luc Guérant

 

J’ai eu envie d’écrire une histoire locale, contemporaine, en jouant sur les codes du polar pour me permettre toutes les libertés avec des lieux et des personnes que je connais bien. Je ne prépare pas, j’écris au fur-et-à-mesure. Je ne sais pas ce que réservera la suite, comme une sorte d’improvisation littéraire. Le polar permet toutes les audaces : tuer un ami, transformer un décor quotidien en scène macabre, inventer une quête sanglante dans un pays pourtant plutôt calme. Il y faut de l’action, des rebondissements, un langage simple, des digressions, quelques femmes de caractère et des personnages inquiétants. L’idéal, ce sont des chapitres courts. L’action et le rythme en priorité. Et du coup, j’ai fait des épisodes. Alors, très vite, c’est devenu un feuilleton, mais un feuilleton en « work-in-progress » : un chantier en cours. En le suggérant à Renaud, qui gère le site de la commune de Boisset, lieu principal de l’action, je veux créer un rendez-vous pour les lecteurs qui apprécieraient ma prose. Susciter des réactions alors que le roman n’est pas terminé peut s’avérer dangereux, mais aussi un formidable challenge, et une source de créativité. Le défi me plaît. S’il plaît aux lecteurs aussi, alors on va bien s’amuser »… Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire…
Chapitres 1 à 10

Chapitre 1 : Les Présentations

par Luc Guérant
roman-feuilleton
Toute ressemblance avec des personnes ou des lieux existants ou ayant réellement existé est purement volontaire. Que ces lieux ou ces personnes m’excusent par avance de ce que je vais faire d’eux, car là par contre, c’est du domaine de l’imaginaire...
Les brumes se lèvent sur la vallée, baignant les frondaisons de l'automne d'un blanc laiteux, nuage de lait trop frais derrière la baie vitrée. Dans sa tasse, mon café s'accorde à la météo et à mon humeur : il refroidit plus vite que je ne le bois.
Je suis celui qui se lève, dans la maison. Par habitude, parce que c'est le temps où j'écris, parce qu'il en faut un et que notre fille doit se lever aussi pour attraper le bus du collège. Je suis un chômeur qui se lève.
Le rituel est quasi immuable. Je rentre les chattes qui, chacune, veulent une caresse avant de se ruer sur leurs croquettes - fraîchement versées, attention -. Elles viennent ensuite occuper le banc à mes côtés, chacune leur tour, quémandant leur boulette de beurre du ̎ matin ̎. La plus grande attend que mes genoux se libèrent pour venir s’y enrouler, tandis que la plus petite file chasser les mouches ou vérifier que les portes de la maison soient bien ouvertes. Sinon, elle râle pour que cette injustice soit réparée. La salope.
Parce qu’il faut alors que je me lève pour la faire taire, sinon elle va réveiller tout le monde beaucoup trop tôt. Tout le monde, c’est ma compagne, Cléa, éducatrice en milieu rural, et mon fils, Yvon, dix ans. Et parce que moi, j’aime rester assis sur le banc, l’ordi déplié près de mon café froid, à tenter d’écrire un beau roman qui changera ma vie - lorsqu’il sera publié -, avec la chatte sur les genoux. Je peux voir ma fille descendre et attraper son cartable pour courir jusqu’à son bus. Elle a treize ans et s’appelle Lola. Je lui fais une grimace ou un bisou, selon l’humeur. Selon que j’ai dû courir dans la maison après l’autre félidé trop bruyante, ou pas...
Ensuite, je réveille mon fils, ma femme, et tous de se préparer, petit à petit, et mon roman avance plus ou moins dans ces moments-là. Je suis le mouvement, m’habille prestement : c’est moi qui dépose le garçon à l’école trois kilomètres plus bas, après les bois et la route qui serpente, recouverte de feuilles brunes ou rousses. Avant de rentrer remettre la table propre, refaire une flambée dans le poêle avant que le froid ne s’installe et… chercher du travail.
C’est là où ma vie déraille. Si j’ai connu de nombreuses périodes sans travail, jamais elles ne m’ont obnubilé à ce point. J’étais jeune, peut-être. En tout cas, je doute de trouver, je doute de tenir à ce que je vais trouver, je doute d’en avoir envie, je doute même d’avoir envie d’essayer. Et alors l’ordinateur déplié sur la table de la cuisine devient ma perte : il sert à fouiller les annonces, à faire tourner mon esprit dans le vide, à trouver films ou séries à télécharger. Mais il ne se passe rien d’autre, et les journées ne produisent plus rien, et mon âme trop souvent a la nausée, jusqu’au soir et au retour de chacun, jusqu’au prochain matin et au rituel félin qui reprend…
Je suis jardinier, animateur, professionnel de la culture. Je suis un peu tout ça et un peu rien du tout. Et je cherche à créer le travail qui relie toutes ces immenses qualités que j’ai su avec le temps et la persévérance développer et peaufiner, ou alors, j’ai tout gâché, ne perfectionnant rien assez bien pour en faire un métier. Je suis un touche-à-tout qui ne sait rien faire, sauf toucher à tout. Est-ce que, à quarante-et-un an, ça fait un métier ?
Les brumes se lèvent sur la vallée, baignant l’herbe d’une rosée glacée. Mon café est froid. Le jour s’est levé. Tout le monde est à ses activités, école, travail, collège. Je suis parti, rentré, et mon esprit creuse encore ces constats déprimés de chômeur en train de s’habituer, de s’enfermer, de ritualiser sa non-activité. C’est à ce moment que l’étranger bizarrement vêtu frappe à ma porte.
Et que je lui ouvre. Imbécile !

Chapitre 2 – Une Panne

La maison est située au bout du hameau, juste avant les bois. Plus loin, une route monte vers les crêtes, une autre descend sous les arbres jusqu’au bourg. C’est là que les gens perdus s’arrêtent pour demander leur chemin : elle est contre la route, lorsqu’on y passe, on y distingue nettement les lumières qui témoignent d’une présence. Il semble facile de venir frapper à la baie vitrée. C’est ce qu’a fait l’étranger.
L’Ankou ! C’est ce que je me dis spontanément en le voyant, mes racines bretonnes me travaillent encore, parfois...
Il est derrière la vitre, grand, l’allure âgée d’un vieux qui a connu la vie, la mort et ses misères. Il porte une tenue noire et enveloppante, un chapeau large qui dissimule ses traits, et un long bâton à la pomme ouvragée, comme une tête de loup ou de lynx sculptée. Il semble droit sorti d’un roman gothique ou steampunk. Et si son imper cachait des implants mécaniques ou des tentacules ?
Je lui ouvre sans vraiment de méfiance. Il est commun que l’on vienne frapper à notre porte… Et tout de suite, il m’impressionne. Et sans comprendre comment, il est déjà dans la maison, ouvrant son manteau, posant son chapeau sur la table et ses fesses sur le banc. On s’est à peine échangé nos bonjours, et il a déjà pris toute la place.
J’ai tout de même distingué à l’ouverture du manteau qu’il n’a aucun implant ni extension effrayante sur son corps. Il est juste… impressionnant. Sa voix est claire, posée, d’une autorité forgée par l’expérience, avec un zeste d’accent anglais ou allemand, ou hollandais, qu’importe. Il porte de hautes chaussures de style militaire ou montagnard. Il doit avoir dans les soixante-dix ans, mais peut-être quatre-vingt. Cependant, je ne voudrais pas avoir à me battre contre lui, il a l’air plus solide qu’un roc.
Sous ses cheveux clairsemés, blancs et rebelles, il braque sur moi un regard métallique, aussi gris qu’intelligent.
̎ - Mon voyant s’est allumé et je me suis arrêté juste après votre maison. Je dois avoir une fuite au radiateur, vous auriez peut-être une bouteille d’eau à me dépanner, que je puisse atteindre un garage ? ̎
Je ne comprends pas bien ce qu’il fait assis dans ma cuisine alors qu’il dit vouloir continuer sa route, mais j’obtempère. Les remarques acerbes qui émergent dans ma caboche ne franchissent pas la barrière de mes lèvres. Il m’impressionne, le type !
Je lui remplis une bouteille plastique au robinet tandis qu’il entreprend de me faire la conversation. Enfin, il soliloque, parce que je n’ai pas dû prononcer d’autres mots que le premier bonjour à la porte.
̎ - C’est joli, par ici. Je ne connaissais pas le Cantal. Ces brumes rendent tout mystérieux, non ? Je viens rendre visite quelqu’un. Il s’appelle Bob. Il habite un peu plus loin, je crois. Le Coulon, c’est ça ?
À nouveau, j’acquiesce. Je pose la bouteille sur la table et m’assois en face de lui.
-. Nous sommes de vieilles connaissances. Il doit me rendre un objet que je lui avais confié. Bon, je ne vais pas vous déranger plus longtemps, merci pour la bouteille d’eau. Au revoir. ̎
Il se lève, referme son long manteau, récupère son couvre-chef et sort sur la terrasse. Et moi, comme un con, je lui dis :
̎ - Vous voulez un coup de main ? ̎
Et je le suis dehors. J’aurais pu rester à la maison, j’aurai pu ne pas lui ouvrir, j’aurai pu ne pas être mêlé à cette histoire...
La maison est une grange restaurée. L’ancienne étable, au rez-de-chaussée, remplit à présent le rôle d’une grande cuisine-salon, dont les portes-fenêtres plongent vers la vallée, plein sud. La route se glisse derrière le pignon nord, à l’ombre, dans notre dos… Aussi, lorsque le soleil vient caresser le béton granuleux de la terrasse, on oublie facilement la route, et le monde. Le regard plonge plein sud sur les forêts. Le panorama est reposant, voire rafraîchissant par un matin comme celui-là.
Le loyer devient cher pour un chômeur, un ménage succinct prend une demi-journée, on n’a pas de garage, la plancha héritée du beau-père dort dehors sous une bâche, mais on s’y sent en vacances, alors, on ne veut plus en partir.
L’homme a l’air de ressentir la même chose. Il reste figé, debout (même de dos, il impressionne !), les yeux parcourant la mer de nuages qui s’étale en contrebas.
Il se retourne enfin et me vrille de ses yeux d’acier :
̎ - Vous êtes bien, ici. Il ne faudrait pas risquer de tout gâcher. Je vous remercie de votre aide, je vais me débrouiller. ̎
Je le laisse s’éloigner, sa bouteille en plastique sous le bras. Et zut, j’en ai oublié de lui dire où se trouvent les garages les plus proches ! Je le poursuis sur quelques pas, prend pied sur la route pour le héler, et manque me faire renverser par un gros 4x4 tout noir qui me frôle tel un gros serpent, sans un bruit autre que le frottement de ses gommes sur l’asphalte. L’engin s’arrête au niveau de mon mystérieux visiteur. L’homme monte côté passager, à côté du chauffeur. Toujours aussi silencieux, le monstre de route redémarre, prend le virage comme sur un rail, attrape la route de droite qui grimpe vers les crêtes, vers Le Coulon, vers chez Georges.
Il n’y a aucun véhicule en panne sur le bord de la route.

Chapitre 3 – Une journée de chôme

En vérité, les gens font ce qu’ils veulent. S’ils veulent se raconter des histoires pour valoriser le vol d’une bouteille d’eau, ça les regarde. Je suis pragmatique et stressé par ma situation, je rentre au chaud retrouver ma recherche stérile et mon quotidien qui se délite. J’aime ces associations de mots et de sons, je devrais la noter celle-là…
Bob est une personnalité dans le pays. Passionné d’histoire locale, membre d’une infinité d’associations, vieux célibataire toujours par monts et par vaux, il traîne son mètre quatre-vingt dans l’organisation de diverses fêtes de village, il connaît tout le monde et malgré ses quatre-vingt-cinq ans, il reste ouvert aux nouvelles idées et à soutenir la jeunesse. Il est le vieux du pays qui rend acceptable la rudesse des campagnes. C’est celui qu’il faut rencontrer avant de croire que personne ne nous aime ni ne nous aimera jamais dans ces coins reculés de bouseuses et de bouseux depuis cinq générations. Il est une pépite dans le paysage social. Et c’est un ami, si tant est qu’on puisse se faire un ami d’un local né dans sa cuisine il y a presque un siècle alors que nous ne sommes ici que depuis cinq ans, et pas très actif au niveau local…
Du coup, je m’inquiète. J’y pense et repense et finalement, je l’appelle. Et si l’Ankou avait de mauvaises intentions, et si… Mais je tombe sur sa messagerie.
̎ - Bob, c’est Loïc, à Pradeyrols. Il y a un type qui a demandé après toi. Grand, impressionnant, très impressionnant, ton âge, dans ces eaux-là. Il n’est pas seul et ils conduisent un gros 4x4 tout noir. Voilà, ils montent vers chez toi. J’espère que tu les connais, je voulais juste te prévenir... ̎
 
Je tente d’oublier tout ça. J’ai des candidatures spontanées à écrire, à envoyer. Des affiches pour la soirée contes de samedi à mettre au village voisin. La haie de frênes à tailler. La pelouse à passer à la débroussailleuse. Du linge à laver. Le poêle à ramoner (sauf qu’il est déjà rallumé). Bref, devant cette accumulation de tâches primordiales à accomplir, je me verse un café et me rassoie sur le banc de la cuisine. Cela fait cinq jours que je ne fume plus, mais je gratte des fonds de paquets et m’en roule une dans un tabac sec et friable. Je la fume à m’en tourner la tête sur la terrasse qui se réchauffe doucement. Cette inactivité me pèse, je n’ai plus de volonté. Mais l’air, le soleil, la sensation de légère ivresse de la première cigarette : je suis bien. J’attrape le scotch, les punaises et les affiches et pars accomplir ma haute mission associative.
 
Finalement, il ne fait pas si chaud que ça, ou disons que le village voisin doit être dans un couloir de vent et d’humidité, ou que le temps a tourné. Lorsque je rentre enfin chez moi, j’ai les oreilles douloureuses et le nez qui coule. Les nuages ont repris le ciel et je réfléchis à ce que je ne vais pas faire aujourd’hui. Je ranime le feu, réchauffe le potage, réécris pour la huitième fois cette lettre de motivation assez généraliste pour être envoyée aussi bien à Aurillac qu’à Figeac ou à Maurs, qu’aux espaces verts, qu’aux responsables pédagogiques, qu’aux chantiers d’insertion… Oui, dans ma recherche d’emploi, je rentabilise. Ma lettre une fois scannée et imprimée, je vais gagner du temps. De toute façon, 90 % des candidatures spontanées ne sont pas lues, alors, il faut que 90 % de mon travail de rédaction soit industrialisé, sinon, je m’épuise pour rien.
Ensuite, le temps passe vite à imprimer du papier qui ne sera peut-être lu que par le stagiaire assigné à l’ouverture du courrier. Il faut déjà descendre à la capitale du canton chercher ma fille au collège, elle termine tôt aujourd’hui. Je poste une batterie de courriers qui changeront ma vie et me permettront enfin de travailler local, en jardins et pédagogie, à faire l’intello et l’ouvrier, le patron et le manœuvre, à la fois le repos et l’entretien du corps… J’en rêve. Puis je remonte, j’étale le linge devant le poêle, je force Lola à réviser son anglais :
̎ - Mais je saièèèèèè ! C’est facile... ̎
Et je repars cueillir le rejeton à la sortie de l’école. Les journées d’un chômeur sont pleines d’imprévu…
C’est là que j’apprends la nouvelle, tout le monde en parle, par petits groupes, à demi-mot. Même les plus petits qui tournent autour des mères et des nounous en attendant les grands frères se taisent, semblent sous la chape d’une lourde et terrible nouvelle. Je m’introduis avec la grâce d’un éléphant dans une discussion :
̎ - Qu’est-ce qui se passe ? Pourquoi tout le monde semble dans cet état-là ?
- Bob est mort. Bob, du Coulon. Retrouvé chez lui, il paraît que ça n’est pas beau à voir. Il a été tué ! ̎

Chapitre 4 – Une visite officielle

On ne devine jamais à quel point on peut être sensible à certaines nouvelles, à quel point elles peuvent nous toucher, nous frapper même. Parce que lorsque j’entends ça, j’ai un vertige. Je pose ma main sur le rebord de la fenêtre de la cantine, là où les parents attendent en fumant la clope et en papotant de la varicelle du petit… J’hésite à m’écrouler contre le mur. En fait, je file à la mairie qui jouxte l’école et cherche le maire. Il est le chef des gendarmes, non ? C’est la secrétaire qui m’accueille, et je l’informe sur l’homme qui cherchait Bob avant qu’il ne soit tué.
Elle est gentille, la secrétaire mais, lorsqu’elle me dit qu’il faut que j’attende le maire et la brigade de gendarmerie surplace, je m’esquive :
̎ - Lola est seule à la maison, Yvon m’attend pour rentrer. Ils savent où me trouver... ̎
J’ai peur. Une peur irraisonnée. Une peur viscérale. J’ai peur pour mes enfants. J’ai peur pour Bob. Et s’il était mort par ma faute ? Et pourquoi il est mort ? Est-ce que c’est l’Ankou qui a fait le coup ? (je sais, elle est facile, celle-là…) ; même si il aurait été stupide que ce type passe chez moi m’avertir qu’il se rendait chez Bob juste avant de l’assassiner... Ou alors, je suis devenu un témoin gênant. En fait, je commence à avoir peur pour moi, aussi. Je réfléchis aux armes que j’ai à la maison : bâton, marteau, couteau. Chats ? Yvon me parle mais je n’écoute pas. Il va encore râler qu’on ne l’écoute jamais. Je scrute autour de la voiture en prenant pied sur la pelouse trop haute du jardin. Je suis rassuré de voir ma fille dans la cuisine. Elle a enfilé un tablier trop grand et elle explore le four d’où sort une appétissante odeur de biscuit croustillant au chocolat. Dans l’évier, une montagne de saladiers et de couverts dissimule le robinet et menace de s’écrouler. Sur la table, des traces d’œufs, de farine, de sucre, de pépites de chocolat se mêlent comme si elle avait dû livrer bataille pour les mélanger. La cuisine du goûter, au niveau symbolique, c’est de la politique de quartier...
Je profite que les enfants ont la bouche débordante de cookies pour leur relater les événements. Je veux qu’ils soient prêts, eux aussi, à rencontrer le grand type et son chapeau, l’Ankou… Et puis qu’ils ne s’étonnent pas de voir débarquer les gendarmes, ou d’entendre parler de tout ça le lendemain à l’école. Je suis sûr que la moitié du village sait déjà que j’ai vu passer un drôle de type qui en avait après Bob. Les nouvelles vont vite,  par ici, surtout qu’il n’y en a pas beaucoup des nouvelles. La campagne assure au niveau tranquillité de vie : on n’est pas embêtés par les bouleversements tous les quatre matins. En tout cas, ça ne leur coupe pas l’appétit, aux enfants, même si je dénote une pointe d’inquiétude dans leur regard. Et voilà, Cléa va encore me reprocher de trop leur en dire ! C’est ce soir, au moment du coucher, que les questions vont émerger, nombreuses et insistantes. Pour l’instant, on en fait un jeu, on imagine le pire, voire l’inimaginable, et on pouffe. La miette de cookie mêlée de salive est un excellent dérivatif à l’angoisse : ça colle partout !
Bien-sûr, c’est à ce moment que leur mère arrive. Elle ne comprend rien du tout mais s’étonne que nous n’ayons pas fait les devoirs. Et puisque l’on continue à pouffer, elle voudrait une explication. Alors je l’attrape par le coude et l’emmène dans notre boudoir privé : la chaufferie. Là, coincé sur des chaises en plastique entre la chaudière, la cuve à mazout et la machine à laver, je lui raconte tout. Enfin, presque tout, parce qu’on a une visite. Monsieur le Maire accompagné de trois uniformes jaillit sur la terrasse et s’approche prudemment de nous. J’hésite à me saisir de la tronçonneuse, juste pour voir leurs réactions, mais Marc nous connaît bien, et ça dénoterait un peu trop. À la place, je tends plutôt la main et invite ces braves représentants de la loi à entrer dans la cuisine qui, comme je le rappelle, ne fait qu’un avec le salon. Ils ont donc vue sur toute la pièce, dont le fils accroché à l’ordinateur sur la table du salon et sa sœur en train d’essayer de l’en déloger à l’aide d’une écharpe bleu toute douce qu’elle agite au-dessus de son nez. Situation qui ne saurait que s’envenimer, Cléa les chasse à l’étage réviser leurs leçons (y jetteront-ils ne serait-ce qu’un œil ce soir?) mais le travail est fait : pour les gendarmes, aucun de nous ne ressemble à un serial-killer, ni même à un menteur, on va pouvoir y aller franco.
Alors que l’eau bout pour un café, je leur re-raconte mon histoire. Je sens que les enfants sont dissimulés dans l’escalier pour entendre sans se faire remarquer. Marc, le maire, n’était jamais rentré chez nous, les cantalous n’aiment pas trop entrer chez les gens, ils ont l’impression de briser une intimité. Par contre, la Major Degaëdec, chef nouvellement promue de la brigade de gendarmerie de Maurs, n’a pas ces réticences. Elle est déjà comme chez elle, assise à la place de l’Ankou exactement, à faire tourner sa tasse de grès entre ses doigts. Ses deux lieutenants sont restés dehors, comme des cerbères gardant l’entrée des enfers. J’aurai dû appeler la maison comme ça : ̎ Denfer ! ̎ Mais on est en location, on ne donne pas un nom à ce qu’on ne fait qu’utiliser temporairement. Et hop, le thème de ma précarité revient me hanter, et je me rends compte que je n’écoute plus ce qu’il se passe, alors la Commandante Degaëdec braque ses yeux noisettes sur ma compagne pour lui expliquer les mesures de surveillance qu’ils mettent en place pour retrouver l’auteur ou les auteurs du crime horrible commis ce matin au Coulon. Et j’avoue que je suis jaloux : ces noisettes ont l’air captivantes et Cléa n’y est pas totalement insensible. La Lieutenante est juste un peu plus jeune que nous, à peine la quarantaine, des cheveux châtains frisés qui adoucissent un visage carré et autoritaire, mais elle a une bouche pleine et des yeux magnifiques. Bien que son uniforme tente de dissimuler le reste du corps, on y devine des formes généreuses accompagnée de souplesse et de muscles longs. Brrr… cette Capitaine est une Tentatrice ! ̎ Denfer ! ̎ Et elle s’intéresse à ma femme. Tant pis, je n’ai jamais vraiment été attiré par l’uniforme, même porté par une aussi belle Générale.
Bref, je ne suis plus du tout à la discussion, peut-être troublé par la Colonel, et Cléa me frappe la cheville par-dessous la table. L’inspectrice me tend sa carte, au cas où quelque chose me reviendrait, me rappelle qu’il faudra que je passe à la gendarmerie faire une déposition, puis se lève.
Alors que les gendarmes s’éloignent, on ne peut s’empêcher, Marc et moi, de rester quelques pas en arrière juste pour réfléchir… tout en laissant nos regards errer sur la cambrure de dos de la maréchaussée. Je demande :
̎ - Qu’est-ce qui s’est passé ? Qu’est-ce qui est arrivé à Bob ? ̎

Chapitre 5 – Une soirée arrosée

Marc est un jeune maire, de notre âge, qui en est déjà à son deuxième mandat. Ancien sportif fracassé par un accident de tracteur, il a gardé une allure et une corpulence qui en jettent, une certaine autorité naturelle que n’aurait pas reniée son père, qui avait été maire avant lui. Même si la vie à la campagne et dans une commune d’à peine plus de six cent habitants reste paisible, il en quand même déjà vu plus que le commun : scènes conjugales violentes, suicides, machines agricoles renversées, membres écrasés, accident d’adolescents avec des explosifs artisanaux… Le maire est appelé par la gendarmerie en cas de mort ou d’accident sur sa commune. Il voit le pire. Souvent, le meilleur aussi : naissances, unions... Mais ça n’a rien à voir ici. À l’évocation du sort de notre ami Bob, je sens qu’il est marqué.
̎ - C’était pas beau à voir. Ils l’ont frappé pour l’interroger. Ils ont retourné la maison. Ils cherchaient quelque chose. Je suis étonné qu’ils se soient montrés avant de faire leur crime, ou alors, ils n’avaient pas prévu de le tuer, ou tes visiteurs ne sont pas les meurtriers. En tout cas, d’après Maelenn, c’est un travail de bouchers qui savaient ce qu’ils faisaient (- Maelenn ? Ô, allons, Marc, d’où tu connais déjà son prénom?). J’espère qu’ils ont trouvé ce qu’ils voulaient, sinon, on va avoir d’autres problèmes. Mais s’ils se sont arrêtés chez toi, ça n’est pas pour revenir vous tuer ensuite, si c’est ce qui t’inquiète. Tu ne risques probablement rien.
- Probablement, hein… Je crois que je vais probablement arrêter de m’inquiéter, alors… ̎
Alors que les guerriers bleus et tentateurs et les édiles locaux séducteurs repartent enquêter ou bien signer d’interminables papiers pour raconter leur journée, je souris à ma belle qui est un peu jalouse, lui pince les fesses en lui rappelant que c’est elle qui s’est fait draguer, et attrape le téléphone.
Sébastien, l’ornithologue du village, est un copain. Mais c’est aussi peut-être l’un des derniers à avoir vu Bob. En effet, ça vient de me revenir : ils se sont rencontrés hier pour évoquer une zone de nidification du pipit farlouse - C’est un passereau, je me souviens de son nom à cause d’un défaut permanent qui veut que je détourne les mots, et celui-ci est assez facile à transformer...-.
Je tombe sur Clémentine, sa femme, maîtresse d’école. Leur fils aîné est copain avec Yvon. Lorsque les adultes ne se croisent pas, ce sont les enfants qui provoquent des rencontres. Bref, on se connaît plutôt bien. Elle me répond qu’il est en repérage. On aurait observé un oiseau encore plus rare que le ̎ p’tite-bite de tarlouze ̎ sur la commune voisine. Il est parti tenter de le retrouver et vérifier sa zone de nidification. Il sera de retour avant la nuit. Aussi, avant la nuit, qui arrive vite en cette saison, je saute dans mon vieux break bleu et rend visite à mon ami.
Les nuages ont eu tout le temps de s’accumuler au-dessus des vallées, assombrissant les couleurs rouillées  des frondaisons. Avant d’arriver chez Seb et Clémentine, la nuit est venue vite et la pluie avec, qui atténue la puissance de mes feux d’un voile épais, lourd et débordant. Chez eux, tout est éteint. Je cours plié en deux jusqu’au porche d’entrée et frappe à la porte vitrée. La sachant ouverte, j’appuie sur la poignée et sens une vague de chaleur provenant du poêle juste derrière, qui s’échappe vers l’hiver et la nuit. Mêlée au parfum du bois qui brûle, il y a une autre odeur, minérale, métallique, qui m’inonde d’une vague de tension. J’y reconnais l’odeur de la poudre qui accompagne souvent les chasseurs de retour de leurs exploits. Je sais que Clémentine n’est pas rentrée avec les enfants, qu’ils sont encore au sport à cette heure-ci. Mais où est Seb ? Sa voiture est garée devant. D’une main tâtonnante, je trouve l’interrupteur. La lumière jaillit. La pièce a été retournée, de la vaisselle et du linge sont éparpillés au sol, et parmi ce capharnaüm, une chaussure dépasse, semelle levée vers le plafond. Il y a un pied dedans, et en remontant la jambe attachée à ce pied, je découvre Seb inerte, le corps dissimulé sous une nappe. Une tâche sombre recouvre sa chemise. Je cherche son pouls mais plus rien ne palpite dans ce corps. Je ne peux retenir ma vessie et je m’écroule à ses côtés en me pissant dessus. Je suis aussi mouillé en-dedans qu’en dehors. J’appelle la Commandante...
 
̎ - Vous devriez prévenir votre femme. Qu’elle vous retrouve plus tard à la caserne. On va prendre vos empreintes et votre déposition et vous n’êtes pas en état de rentrer, ensuite. ̎
Une ambulance, un fourgon et deux ou trois autres véhicules ont débarqué, pleins de gendarmes et de pompiers. Juste avant Clémentine qui rentrait avec les enfants. C’est l’inspectrice qui lui a annoncé l’inéluctable. Je reste prostré depuis tout ce temps. Ils m’ont soulevé pour me poser plus loin, sur le canapé, loin de la dépouille. Je ne me lève même pas lorsque Clémentine s’écroule. Jusqu’à ce que l’Empereur sexy de la gendarmerie lui demande si elle a un autre endroit où passer la nuit, avec les enfants, et qu’elle répond entre deux sanglots :
̎ - Heu, oui, chez des amis, Loïc et Cléa. ̎
Alors je pouffe. Je me redresse et me retourne vers elle, qui m’aperçoit. On s’écroule dans les bras l’un de l’autre. Je me reprends enfin :
̎ - Prenez trois affaires dans un sac, je vous emmène.
Et à la Reine de Saba :
- Retrouvez-moi chez moi. Ma femme sera au courant et je vous suivrai où vous voudrez signer tout ce que vous voudrez... ̎

Chapitre 6 – Une voisine

Nous avons été interrogés plus profondément avant de partir :
̎ - Vous lui connaissiez des ennemis ?
Est-ce que vous avez de la drogue ou des médicaments chez vous ? De l’argent ?
Avait-il une activité politique ?... ̎
J’ai raconté au Lord en jupons de la gendarmerie, et à Clémentine du coup, tout ce que je savais de la rencontre de Bob et Seb. Puis nous avons repris la route tandis que la pluie se calmait. La prise d’empreintes attendrait, une équipe passera nous interroger demain.
La responsabilité change un homme. J’étais abattu. Me voilà à nouveau efficace. Je conduis dans un état second, mon corps accomplissant ce que je lui ai demandé, conduire, tandis que mon esprit trie tout ce qu’il s’est passé aujourd’hui. Je demande à Clémentine, assise à l’arrière avec ses trois garçons contre elle :
̎ - Ils cherchent quelque chose, quelque chose que Bob lui a donné. Ils vont continuer tant qu’on n’aura pas trouvé ce que c’est. Tu es sûre que Seb n’a rien rapporté hier ?
- Je ne sais pas. Mais après l’école, quand il est reparti, il a pris son sac d’observation, avec les jumelles, l’appareil photo, ses notes. C’est peut-être caché dedans. C’est un sac à dos marron, mais je ne sais pas s’il était à la maison, ou alors si ces… ces gens l’ont pris.
- Ça n’est pas grave. N’y pense plus pour l’instant, on arrive. ̎
Mais moi, j’y repense. On installe nos hôtes dans la chambre d’ami, tous les quatre dans le même lit. Cléa a sorti toute sa panoplie d’huiles essentielles pour bien dormir, et on laisse trois garçons et leur maman se coucher dans des parfums de fleurs de mandarine, la porte ouverte sur le couloir qui restera éclairé toute la nuit, comme une balise qui rassure dans la tempête.
Je me suis nettoyé et changé. Je me rends alors compte que personne n’a mangé. Cléa me retrouve installé à la table de la cuisine, un verre de vin à portée de main, en train de découper du fromage :
̎ - Seb a vu quelqu’un avant de rentrer, ou alors il n’est pas rentré seul et c’est son tueur qu’il a rencontré. Mais je pense que Bob lui a donné quelque chose hier, et que lui l’a transmis à quelqu’un d’autre aujourd’hui, et le tueur cherche toujours. Je pense que tous les ornithologues du coin devraient faire attention, à présent.
- Et moi, me répond Cléa, je pense que la gendarmerie a dû arriver aux mêmes conclusions que toi, et qu’ils doivent chercher qui il a rencontré aujourd’hui, et qu’ils vont les prévenir. Je pense que tu ne devrais pas t’inquiéter autant et les laisser faire leur travail. Je pense que tu avoir besoin de te reposer. Tu as vu ton ami mort ! C’est un choc, il faut que tu te relâches.
- Je ne crois pas que j’arriverai à dormir.
- Essaye. ̎
Peu après, je me couche surexcité, l’esprit en ébullition. Puis je me mets en boule contre le petit corps chaud de Cléa. D’un coup, je m’endors.
 
Je suis celui qui se lève dans la maison. Ce matin-là ne fait pas exception. Les chattes jouent leur rôle à la perfection, même si par inadvertance, leurs boulettes de beurre sont anormalement grosses aujourd’hui. Elles me pardonneront. Au lieu de plancher sur mon roman, j’ouvre une nouvelle fiche où je résume tout ce qu’il s’est passé depuis la visite de ̎ l’Ankou ̎. Ça tombe bien, c’est jour férié aujourd’hui. Je n’aurai pas eu à cœur de réveiller qui que ce soit. Je ne comprends toujours pas pourquoi l’homme au chapeau s’est montré s’il avait l’intention de tuer autant de personnes. Pour demander sa route ? Avec les plans, les cartes, les GPS ? Ou pour autre chose ?
Je me mets à chercher ce qui, dans mes relations avec Bob, aurait pu attirer vers moi son assassin. Ou vers Cléa ? Ou les enfants ? Les chats ? Je m’égare…
Trois mugs de café, c’est trop pour moi, désormais. Mon cœur bat trop vite, mes intestins gargouillent. Il est temps d’agir.
J’imprime le fruit de mes réflexions, pour le Major Degaëdic. Je m’habille. Je me rassoie. Je n’ai rien à faire : je ne vais pas partir à la gendarmerie alors que des gendarmes doivent venir à nous. Je fume, au froid, dans la chaufferie. Le givre blanchit la campagne. Le ciel prend des teintes de bonbon. Les nuages de la veille sont partis. Il est trop tard pour me recoucher. Je range la chaufferie, ça fait du bruit qui ne devrait pas réveiller la maison. C’est un autre bâtiment, jouxtant l’habitation, appuyé sur un ancien four à pain. C’est petit, ça s’entasse, il faut régulièrement tout re-ranger. Je déplace la tondeuse pour la troisième fois lorsque l’on pousse la porte, doucement.
C’est une femme que je n’ai jamais vue. La soixantaine bien marquée, des cheveux longs, argentés, coiffés savamment en un brushing audacieux au-dessus d’une veste de laine. Son maquillage est un peu trop marqué, mais son regard chaleureux. Je murmure un ̎ - Bonjour ̎ surpris.
̎ - Bonjour, je cherchais Clémentine. Je pensais la trouver par chez vous. Je suis sa voisine et je vous ai vu partir, hier soir. Je regardais par ma fenêtre…
- Et, vous avez vu autre chose, avant ? Avant que je vienne chez eux ?
- Oui, mais je ne savais pas si je pouvais en parler aux gendarmes. Ils ne comprennent pas toujours, hein ? Alors, j’ai attendu, et je suis venue.
- Rentrons, vous m’expliquerez tout ça au chaud. Je vais vous faire du café. ̎

Chapitre 7 – Un message

La femme me suit gentiment à l’intérieur. Je l’invite à s’asseoir et elle prend place exactement là où s’est assis l’homme au chapeau, puis la Commandante de gendarmerie. Décidément, il y a quelque chose qui y guide les étrangers, peut-être des forces telluriques provenant du sous-sol ? L’eau monte en température dans la bouilloire lorsque Cléa descend. La femme n’a rien dit de plus. Nous nous installons tous deux en face de notre visiteuse et je remplis deux tasses. Moi, je n’en boirai plus. Jamais. La plus grande des chattes, la sauvage, vient se rouler sur ses genoux. Elle fuit les étrangers, d’habitude. Je suis un peu jaloux. Cléa prend cela comme un bon signe :
̎ - Vous êtes sa voisine, c’est ça ? Vous voulez que j’aille réveiller Clémentine ?
- Non, pas tout de suite. Je vais vous dire, et vous verrez si ça en vaut la peine, ou peut-être ça peut attendre, la pauvre… Seb est passé chez moi, en rentrant, hier soir. Il m’a laissé un message pour Clémentine, à lui donner s’il ne revenait pas, parce qu’il devait ressortir.
Elle sort une enveloppe pliée d’une poche de sa veste de laine. Elle la défroisse en cherchant ses mots.
- Il avait l’air excité, comme si il avait trouvé un trésor, et effrayé, comme si ce trésor lui brûlait déjà les doigts. Il était pressé. Il m’a dit que c’étaient des notes. Que c’était important. Que je les garde en attendant. Que je les donne à Clémentine sinon. Mais il ne reviendra plus, n’est-ce-pas ? Puis, il est remonté chez lui. Et j’ai entendu une voiture, un peu après. Vous savez comme ils ont du mal à monter la pente qui mène à leur maison ? Elle est raide. J’entends tout de chez moi. Moins d’une heure après, la voiture est repartie, et dix minutes après, c’était vous. Ça faisait bien du monde à une heure pareille, alors j’ai regardé. Puis j’ai vu arriver les gendarmes, les pompiers. Je n’ai pas allumé pour qu’ils ne pensent pas à venir chez moi. Je ne savais pas quoi faire. Je voulais voir Clémentine. Et je n’ai jamais aimé les pandores !
Une pointe de révolte enflamme ses yeux un instant. La chatte sur ses genoux gronde presque et en descend prestement. Notre visiteuse insiste :
- Oui, je n’ai pas toujours été cette vieille bourgeoise que vous voyez… On a tous nos raisons de se mettre au vert, et d’éviter la police.
- Bon, et que savez-vous de la voiture qui est venue chez eux ?
- Gros moteur, gros bruit. Ça aurait pu être un gars d’ici, dans un 4x4. Mais il n’avait pas l’air à l’aise avec la piste trop raide, donc, je pense plutôt que c’est quelqu’un d’ailleurs, qui n’a pas l’habitude, et qui n’est jamais venu chez eux. Vous, vous êtes monté tout seul, ensuite. Bruit normal, comme Seb ou Clémentine quand ils rentrent, vous voyez ?
- Je vois surtout qu’il va falloir en parler aux gendarmes.
- C’est que, ils me connaissent un peu, en fait. Et j’ai peur qu’ils ne fassent ressortir de vieilles histoires. Et que ça ne m’attire des ennuis. Je suis tranquille ici, j’ai tourné le dos à ma vie d’avant. Une vie… un peu violente. Mais je n’aurai pas fait de mal à Seb !
- On vous croit. Il faut donner ces notes à Clémentine. On doit savoir ce qu’il y a dedans, et décider ensuite… Quant aux gendarmes, ils finiront par venir frapper à votre porte, c’est étonnant que ça ne soit pas encore fait.
- C’est que… Je suis partie très tôt ce matin, je suis juste venue vous voir pour le message à Clémentine, et je prends le train tout à l’heure pour aller chez ma fille, à Tours. Alors, vous voyez, les gendarmes, il faudra qu’ils soient motivés, quand même. ̎
Cléa se lève pour aller réveiller discrètement Clémentine. Si ça n’avait été que moi, j’aurai déjà ouvert l’enveloppe, mais ma femme respecte les procédures. C’est peut-être pour ça qu’elle a un boulot où elle en sort pas mal, et moi les désillusions d’un chômage dont j’ai peur de ne plus me sortir. La voisine ne s’intéressant pas à mes pensées pourtant subtiles et originales, mais silencieuses, je la fixe dans les yeux :
̎ - Vous pensez à quelqu’un, qui aurait pu vouloir tuer Seb ? ̎
Je m’aperçois de l’imbécile prétention de ma question. Et pourquoi pas : - Avouez tout ! Ou alors : - Vous en savez trop, l’un de nous doit mourir ! Mais elle réagit bien. Elle sourit :
̎ - Oui, bien-sûr. Je vous ai fait une liste. Je pense que c’est le gang des motards de Maurs. Ils lui en voulaient parce qu’il disait que les bruits de leurs moteurs dérangeaient les étourneaux. Mais vous êtes crétin ! Si j’avais une telle information, j’aurai été les voir, les pandores. Vous n’avez pas d’autres questions de ce type ?
- Heu, non. Je me sens bête. C’est ce qu’ils disent dans les films... ̎
Cléa et Clémentine me sauvent en nous rejoignant et, tandis que je fais chauffer de l’eau pour un thé, notre amie prend connaissance du courrier. Elle nous regarde tous les trois et nous le dévoile :
Clem,
C’est fantastique. Les appeaux que Bob a retrouvés dans sa vieille boîte sont uniques ! Je viens d’en tester quelques-uns avec Monsieur Durandel, qui m’a contacté parce qu’il croyait avoir repéré une gélinotte des bois à Leynhac ! On est allé sur site. Bien-sûr, on n’a rien trouvé. Cette poule est discrète, et pas sûr qu’il y en ait par ici. Mais ce M. Durandel est charmant. Bonhomme impressionnant, on dirait un ancien militaire, avec un grand chapeau comme en voit dans les polars américains. J’avais pris trois appeaux. Les deux premiers n’ont rien donné. Le troisième, Bob m’avait dit que c’était le pipit farlouze. Tu sais comme j’aime ce petit passereau discret et de plus en plus rare. Et bien, il y en a un qui a répondu ! J’ai un appeau à pipit ! Je n’en reviens pas.
C’est après que ça s’est gâté. M. Durandel m’a demandé si j’avais d’autres appeaux, et où je les avais laissés. Je lui ai proposé de retourner les chercher et d’en faire un inventaire avec lui ce soir. Aussi, je rentrerai peut-être tard. Et puis, il y a ces gens qui sont arrivés. Ils nous attendaient près des voitures. Ils m’ont fait peur. M. Durandel m’a dit de rentrer, qu’on se retrouverait tout à l’heure à l’auberge de Leynhac. Ils m’ont regardé bizarrement. J’écris ce mot vite fait, j’y joins mes premières observations sur le pipit et sur les deux autres appeaux, mais je ne suis pas tranquille. J’ai un mauvais pressentiment. Et puis ce Durandel a peut-être été un peu insistant à vouloir toute la boîte d’appeaux. Bah, je me trompe sûrement. Mais je vais laisser tout ça à la voisine. Elle te donnera ce mot si je ne suis pas revenu ce soir. Bob m’a dit qu’il avait oublié les appeaux dans leur boîte depuis les années 60 ! Qu’on les lui avait donné au service militaire. Il y a une petite étiquette avec des noms d’oiseaux sur chaque. Elles sont un peu effacées, mais on a bien reconnu ̎ pipit ̎, et ça marche ! J’ai hâte de tester tous les autres. Je ne peux pas résister, je vais y retourner. J’hésite à prendre la boîte, elle est bien trop jolie, et son cuir est fatigué. Je vais mettre les appeaux dans un sac. A tout à l’heure.
Seb

Chapitre 8 – Une boîte en cuir

Une dernière feuille contient des observations sur les appeaux, leurs matériaux, le son qu’ils produisent… Je regarde Clémentine :
̎ - Tu as retrouvé les appeaux ? Et la boîte ?
Elle hausse les épaules :
̎ - Non, mais je n’ai pas eu le temps de chercher. Tu crois que c’est ça qu’ils cherchaient ? On ne peut pas tuer pour un truc aussi stupide ! Mon Seb n’est pas mort pour un truc aussi stupide ! Ce ne sont que des sifflets…
La voisine l’interrompt, alors que les larmes commençaient à noyer sa voix :
- Moi, je chercherais plutôt du côté de la boîte. On faisait ça à l’époque, pour transmettre des messages discrètement, on les mettait dans une doublure ou un double-fond, et dans la boîte, des choses tellement précieuses ou originales que personne ne s’occupait du contenant. Les appeaux sont peut-être là pour cacher la boîte. C’est elle qu’il faut trouver. Bon, je suis vraiment navrée, Clémentine, pour ce qui arrive. Prends soin de toi. Il faut que j’y aille, maintenant. J’ai déjà beaucoup trop traîné... ̎
La vieille dame se lève et a un geste surprenant pour son apparence de bourgeoise guindée et par trop bigote : elle étreint tendrement Clémentine, comme une mamie. Et, encore plus surprenant, alors que je me lève de table pour lui ouvrir la porte, elle me pince les fesses :
̎ - Ne la laissez pas tomber ! Sinon, vous aurez affaire à moi. ̎
J’avoue que pendant un instant, j’ai vraiment peur. Elle disait peut-être vrai, concernant son passé un peu violent. En tout cas, en voilà une autre que je n’ai pas envie de contrarier. Ça commence à faire beaucoup. Ce village devient pesant, à la fin !
D’autant que lorsqu’elle est partie, Cléa se tourne vers moi :
- Tu la laisses partir ? Elle devrait parler aux gendarmes ! Et pourquoi elle te touche le cul ? Tu la connais ?
Je hausse les épaules.
- C’est ma maîtresse, oui, depuis 1954. J’étais un spermatozoïde très précoce ! ̎
Nos échanges arrivent à faire sourire Clémentine. Alors, j’en profite pour lui avouer le projet qui vient d’émerger dans ma tête :
̎ - Clem, je voudrais aller jeter un œil chez toi, avant que les gendarmes ne viennent nous interroger, que tu me dises où Seb a pu cacher cette boîte. Je serai de retour dans une heure maximum. Tu peux me guider ?
- Je voudrais venir, mais là, je n’ai pas la force de revoir la maison.
Elle se tourne vers ma compagne : - On peut encore rester ici ? Bien-sûr, Cléa acquiesce.
- Mais je n’ai plus la clé, je l’ai laissée aux gendarmes. Et ils ont dû mettre des scellés ou quelque chose comme ça… ̎
- Ça vaut quand même le coup de tenter... ̎
Elle me donne toutes les infos qui lui passent par la tête, sur la maison, les habitudes de notre ami… Et dire que l’assassin a peut-être déjà cette boîte entre les mains, ou alors que l’on fait complètement fausse route. Et si c’était un chasseur qui déteste les ornithologues ? Alors, il n’aurait pas tué Bob, lui-même chasseur. J’ai toutes ces pensées en tête en montant dans la voiture, et j’avoue que ça commence à faire un peu beaucoup…
 
Il y a une voiture de la gendarmerie devant la maison, des rubalises jaunes tout autour. Je pousse néanmoins la porte. Un jeune agent me dévisage. Il est plutôt mignon, l’air gentil. Il a des tâches de son sur le visage, des cheveux coupés à la brosse un peu négligés. Décidément, la gendarmerie de Maurs déjoue tous les pronostics. Où sont les gros et braves moustachus d’antan ?
̎ - Bonjour, je suis Loïc, je suis venu chercher quelques affaires pour Clémentine et les enfants, ils ont passé la nuit chez nous et ils n’ont pas pris le temps de faire un sac hier soir. Vous croyez que…
- Non, je ne crois pas. Mais je vais appeler le major. ̎
Le jeune homme se saisit de son portable, et je lui indique discrètement qu’il ferait mieux de se rendre au milieu du jardin, où la connexion sera bien meilleure. Et hop, dès qu’il s’éloigne, je me glisse dans le garage par la porte arrière de la cuisine. Je sais exactement où il me faut chercher. J’ai quelques secondes devant moi. Je tire deux cartons. Je soulève une vieille couverture. Elle est là ! Une boîte en bois, taille boîte à chaussures, recouverte d’un vieux cuir craquant. Je l’attrape et la pose sur la table, dans la salle à manger. L’agent ne la remarque même pas en rentrant :
̎ - Le major accepte. Mais vous devez me signaler tout ce que vous remarquerez, et me montrer ce que vous prenez. ̎
Trop content, j’incline la tête et grimpe à l’étage. C’est gênant de fouiller dans les affaires des gens. Je me saisis d’un gros sac et enfourne à la va-vite des affaires de toilette et du linge pour toute la famille. Je ne sais trop s’il s’agit de linge propre ou sale, tout est sens dessus-dessous ici aussi.
Je pose le sac sur la table, le vide et laisse l’agent vérifier son contenu. Puis je re-remplis le sac, la boîte mystérieuse au fond. L’agent n’a toujours rien vu. N’auraient-ils pas des problèmes de formation à la gendarmerie ? Ou alors, on ne leur fait pas lire assez de polars ni rencontrer assez de filous dans mon genre. Je le cache, mais je jubile.
Je remercie le gendarme et repars au plus vite vers la maison.
Un gros engin noir en a décidé autrement. Surgissant de derrière les piles du pont de la voie ferrée, il frappe fort !

Chapitre 9 – Un oiseau cassé

Bref intermède musical.
Symphonie de bakélite et de métal dans un froissement de naissance du monde. Choc initial d’une grosse caisse et éclats de verre scintillants. Souffle des cuivres. Mélodie de la caisse qui frotte, se retourne. Basculement de rythme et pause.
 
̎ - Monsieur ! Monsieur ! Vous m’entendez ? Vous pouvez parler ? ̎
Voiture. Épaule comprimée par une barre, non, une sangle. Goutte à goutte qui glisse de mon nez, tombe en montant devant mes yeux.
J’ai la tête à l’envers.
̎ - Vous m’entendez ? Vous pouvez bouger ?
- Oui, je crois. ̎
Je bouge un bras, le remonte au-dessus de ma tête, touche le sol, enfin, le plafond de la voiture. On a fait un tonneau. Je m’appuie sur mes bras. La ceinture me tient.
̎ - Vous êtes prêt ? On va couper la ceinture, retenez-vous. ̎
Tout d’un coup, la résistance lâche et je bascule, un peu. Il n’y a pas la place pour tomber beaucoup. À quatre pattes, je cherche la sortie. Quelqu’un tient la portière ouverte.
̎ - Attendez ! Pas trop vite ! ̎
Je sors en rampant, sonné. J’ai le nez qui pisse. Rien de cassé apparemment. La voiture a basculé dans le talus, elle s’est posée juste au-dessus de la rivière, sur le toit. Le gendarme m’assoie contre un rocher, me pose la tête.
̎ - Voilà, ne bougez plus, les secours vont arriver. Vous avez eu de la chance. J’ai entendu le choc, je suis venu. Vous vous souvenez de ce qui est arrivé ?
- Une voiture. Une grosse voiture noire. Elle m’attendait.
- Il n’y a pas de voiture, monsieur. Mais vous n’êtes pas tombé tout seul, ça c’est sûr. J’ai prévenu le major. Elle arrive. Elle était chez vous. Votre famille est au courant. On va s’occuper de vous.
- La boîte ! La boîte dans le sac ! Elle est toujours là ?
- Il n’y a pas de sac, monsieur. ̎
- Et merde ! ̎
Je tente de me relever, mais l’agent m’appuie sur les épaules, me colle au rocher.
̎ - Vous n’auriez pas une cigarette ?
- Je ne fume pas, monsieur, et pas si près d’une voiture accidentée.
- C’est bien ma veine, mon sauveur est un saint et une pucelle. Vous vous appelez Jeanne, mon sauveur ?
- Je… Je ne comprends pas, monsieur.
- Écoutez, Jeanne, il vaut mieux que vous le sachiez, j’ai volé quelque chose, tout à l’heure, dans la maison. Une boîte cachée dans le garage. Vous n’avez rien vu. Je voulais la rapporter chez moi, l’observer avant de la donner à votre chef. Ça pourrait bien être le fin mot de l’histoire, la chose que cherche le tueur, et à cause de moi, elle est perdue.
- Ah, oui, c’est embêtant. Vous voilà bien puni. (J’y crois pas ! Comment il parle, mais d’où il vient, celui-là?) En même temps, ça va peut-être permettre de ne pas avoir des morts qui s’accumulent. Parce que ça commence à faire beaucoup, dans le coin. ̎
Je le regarde par en-dessous, amusé, intrigué. Je ne m’attendais pas à ce que ce jeune éphèbe apprenti-gendarme exprime un avis, qui plus est un avis qui va à l’encontre de la vox populi.
̎ - Vous trouvez que c’est bien que le ou les tueurs aient ce qu’ils cherchent ? Et si ils disparaissent ? Ils ne seront pas punis…
- Oh, je pense qu’ils finiront pas l’être, punis, d’une façon ou d’une autre. Mais vous, vous venez de frôler la mort, et deux de vos amis n’ont pas eu cette chance. Si cette boîte vous menaçait, maintenant, vous êtes tranquille. Laissez le reste à d’autres... ̎
Jeune, naïf et sage et avisé, c’est possible, tout ensemble ? Il doit être schizophrène, cet agent. Finalement, il vaut mieux que j’arrête de discuter avec lui, je vais finir par l’aimer, ou en avoir peur. Ou un peu des deux. Si Cléa savait… Mais comment m’éloigner ? Je viens de passer sous un rouleau-compresseur, le symbole viril, bleu et motorisé de ma liberté vient de se briser  à jamais sous le talus, je suis exténué et… tiens, j’ai froid.

Chapitre 10 – Un retour, ou deux…

Je ferme les yeux. Je tremble.
Ça ne dure qu’un instant. Je ré-ouvre les yeux, ça n’est plus le gendarme philosophe qui est à côté de moi, mais un  gros et grand type mal rasé en costume bleu-noir avec des liserés rouges marqués sapeurs-pompiers. Il me borde ! Maman ! Il s’aperçoit que je suis réveillé, me sourit, et c’est vrai que je lui trouve un air de ressemblance avec ma mère, enfin, dans la précision des gestes surtout.
̎ - Ne bougez pas. Vous vous êtes évanoui. Je suis du centre de secours de Maurs. Vous êtes dans l’ambulance, en route pour Aurillac. Ne vous inquiétez pas. Votre femme vous y rejoindra. Elle a dit, texto : la vie était plus tranquille quand il n’était qu’un spermatozoïde, même précoce. Ça veut dire qu’elle est en colère ?
- Plutôt, oui… Mais c’est bon signe. La colère lui va bien au teint. ̎
Je vois sourire la bouche épaisse de mon gardien et je trouve qu’il est plutôt rassurant. Si je ne m’évanouis plus, je pourrais presque penser que tout va bien se passer…
 
  1. Kabylie. Cela fait plus de sept mois que Bob foule de ses grandes enjambées le sol algérien. Il n’était jamais sorti de son pays avant d’être appelé sous les drapeaux pour ̎ les événements ̎ dans cette province française de l’autre côté de la Méditerranée. Depuis le bateau à Marseille, il a renoncé à faire des projets d’avenir. On lui a dit que la mort était le plus sûr moyen de rentrer à la maison… Il obéit, il marche, il tire. Bob n’a jamais tué personne. Ses coups de fusil se sont dispersés lors d’embuscades et d’affrontements dans le Massif de Hodna. En vérité, la peur est devenue sa principale compagne. Et le doute. Il a prétexté l’enrayement de son MAT-49 lors de leur dernière sortie dans un village où auraient dû se cacher des fellaghas. Il y avait des femmes, des enfants, des anciens. Bob a pensé à sa mère, seule au Coulon, à Boisset, dans le Cantal. Les ordres étaient clairs : nettoyer le village, trouver les terroristes, arracher à tout prix des renseignements sur leurs caches. Ça a été un massacre. Bob s’est écroulé, en larmes, tandis que ses compagnons de régiment défoulaient leur peur et leur colère dans les maisons voisines. Il entendait les cris des femmes, le feu qui dissimulait les viols et la torture. Il avait toujours eu foi en son pays. Ce soir, il doute. Le Commandant François le retrouve assis sous la lune, à l’écart du bruit et de la musique que diffuse un gros poste TSF dans le casernement. Ciao Ciao Bambina chante Dalida. Bob et le Commandant écoutent la nuit. Une sittelle pousse ses trilles nasillardes vers la lune. Le Commandant parle de sa passion des oiseaux. Bob imite des chants des passereaux de chez lui. Ils parlent de leurs pays, l’un le sud-Cantal et ses vallées étroites qui serpentent en un labyrinthe de forêts, l’autre la Drôme et ses hauts-plateaux balayés par les vents. Ils devisent en occitan. Ils oublient un temps l’horreur de cette guerre qui ne veut pas en porter le nom. Lorsque la lune est haute dans le ciel, le Commandant rapporte de sa chambre une jolie boîte en bois, recouverte d’un cuir soyeux. Il en dévoile le trésor à son nouvel ami : douze appeaux uniques, faits par un vieil artisan de chez lui. Il lui demande un service : il part le lendemain en opération et il veut absolument que cette boîte rentre en France. Il la confie à Bob. Il lui dit :
̎ - Quelqu’un viendra la chercher, un jour. Ne sépare pas la boîte des appeaux. Ne la cède pas. Garde-la jusqu’à ce qu’on vienne te la demander. Elle est mon héritage, et cet héritage est lourd et complexe, plus que je ne peux t’en dire. Fais ça pour moi. Rapporte-la, en souvenir de cette discussion, en souvenir des oiseaux, en souvenir du pays. Mon ami.
Bob n’a jamais trahi aucun ami. Il promet. Le lendemain, le Commandant François est tué dans une embuscade. Deux mois plus tard, Bob est blessé par un éclat d’obus qui le fera toujours un peu boiter. Il est rapatrié. La boîte d’appeaux rentre avec lui. Elle finira dans une malle, avec un casque et un ceinturon. Jusqu’à ce que Bob s’en souvienne, à l’occasion d’une discussion sur les oiseaux, sur leurs chants et sur ses imitations des passereaux de chez lui. Jusqu’à ce qu’il la confie à Seb, pour qu’il essaye les appeaux…
 
  1. Aurillac. Je me blottis dans la voiture à côté de Cléa. L’hôpital m’a relâché, conseillé du repos. Du repos, ça fait plusieurs mois que j’en prends. Ça ne me réussit pas trop. On a tenté de m’assassiner. Notre amie Clémentine est à la maison avec ses enfants parce qu’on a assassiné son mari. Je suis en colère. Et j’ai peur. 
Chapitres 11 à 20

Chapitre 11 – Une discussion de bon aloi

Cléa a prévenu l’inspectrice générale. Elle nous attend à la maison. Elle observe la brochette d’enfants autour de la table qui dévore une montagne de spaghettis en y rajoutant des convois de fromage râpé et des outres de sauce tomate. Ça gicle, ça goutte, ça glisse, ça colle. La Générale se tient assez loin de la table pour ne pas faire partie des dommages collatéraux – ils ont des formations là-dessus à l’armée… - mais je lui retrouve, ô miracle, un bout de pâte d’un peu plus d’un centimètre sur sa veste, petit ver blanchâtre et inerte que je lui indique du bout des doigts. Elle, elle regarde mon nez avec effarement. Je plonge un instant dans la crème aux noisettes de ses yeux. On s’y noierait vite. Je me retourne vers Cléa, qui bien-sûr n’a rien loupé, je hausse les épaules et viens m’affaler près du plus jeune des nains. Je lui prends son assiette pas terminée, que je ressers allégrement :
̎ - Je peux ? ̎
Augustin n’a jamais été bégueule. Il adore que je mange dans son assiette, mais il est effrayé par mon nez. Alors je le badigeonne d’un peu de sauce tomate et il rit.
̎ - Excusez-moi, mais j’ai un peu faim. Je répondrai à toutes vos questions, Commandante, dans un instant.
- Vous pouvez m’appeler Maelenn. Je pense que vous l’avez mérité, tous. ̎
Là, c’est moi qui observe Cléa. Elle a rougi, j’en suis sûr. Cette militaire est une tentatrice ! Elle va briser notre couple et c’est moi qui resterai à tout nettoyer pendant qu’elles partiront dans les îles. J’ai de ces pensées, moi ! Il était temps que je mange…
Un quart-d’heure est passé. La table est nettoyée. La café est passé et fume dans les tasses. Lola joue la maîtresse, elle a emmené tous ces garçons à l’étage regarder un film, depuis l’ordinateur branché devant notre lit. Autrement dit, on va y retrouver des spaghettis à la tomate ce soir…
Je raconte mes derniers souvenirs et décris la boîte d’appeaux. Clémentine confirme pour la cachette sous les cartons, difficile à dénicher si on ne connaît pas les lieux. Madame Maelenn Degaëdic - on n’est pas encore intime, surtout si elle doit piquer ma femme – prend note de tout, sur un petit ordi tout plat. Elle sépare l’écran du clavier et l’écran devient tablette. Elle nous y fait relire nos dépositions, à chacun, que l’on signe avec un crayon optique ! Où sont les bonnes vieilles machines à écrire qu’un sergent débordant de testostérone grasse écrasait de tous ces doigts pour en sortir un rapport tâché d’encre et de traces de beignets au chocolat ?
La Généralissime Bretonne nous fait alors part des dernières avancées de l’enquête. On aurait vu traîner dans le pays un homme d’âge avancé, très courtois, avec un grand veston et un large chapeau, une cane élégante au pommeau sculpté, type ancien commando sorti d’un film américain…
̎ - L’Ankou ! ̎ Fis-je, en pointant un doigt assuré vers le ciel.
Avec lui se trouvaient deux ou trois montagnes de muscles presque muettes, type mafia russe, mais pas besoin de parler beaucoup avec des physiques comme ça.
̎ - Ce qui m’étonne, rajoute notre belle ministre des armées, c’est qu’on ne les ait pas encore trouvés. Avec des physiques pareils, ils ne peuvent pas passer inaperçus. D’autant que nous avons fait le tour des cafés, hôtels, boulangeries… Bref, partout où ça cause et ça se croise... ̎
On aurait vu aussi deux hommes sortis tout droit d’un film d’Almodovar, version Talons Aiguilles, avec des airs 70’s, des chemises bariolées, et qui suintent la violence par tous les pores. Ceux-là ont fait encore plus peur que la bande de l’Ankou. C’est dire… La major joue la confiance et pose toutes ses informations sur la table, à cœur ouvert...
̎ - J’ai lancé un avis de recherche pour tous ceux-là, et j’ai levé mes réseaux pour avoir d’autres informations. Je suis sûre que quelqu’un les a déjà vus, entre les services secret, l’armée, l’anti-terrorisme, le grand banditisme… Je soupçonne que ce sont ceux-là qui vous ont attaqué ce matin, et certainement eux aussi qui ont semé les cadavres. Ô pardon, Clémentine, je suis navrée pour votre mari. ̎
Clémentine ne dit rien. Ses yeux ne pleurent plus, braqués dans le vide, je soupçonne le traumatisme, fort, très fort. Je regarde Cléa, qui me soutient :
̎ - Clem, tu veux qu’on appelle tes parents ? Vous pourriez prendre quelques jours, avec les enfants ? Ne pas rester par ici. On s’occupera de la maison, de nettoyer…
- Je ne sais pas si j’y revivrai, dans la maison. Je vais partir, oui. Mais je voudrais les voir tomber avant, ceux qui ont fait ça.
- C’est que, d’après moi, reprend Miss Penny, en bonne agente qu’elle est, ils ne sont pas restés ici. S’ils cherchaient la boîte, ils ont dû repartir avec.
- Sauf qu’il y a deux groupes après cette boîte, je poursuis. Ça fait un de trop. Ça n’est peut-être pas fini. Ne levez pas trop vite votre surveillance, commissaire.
- Je ne suis pas commissaire. Dans la gendarmerie, on est officier. ̎
Elle est un peu outrée. Oooh ! Susceptible, la dame. Je ne sais pas pourquoi, mais je sens aussi bien ma Cléa à moi que notre Clem traumatisée prêtes à défendre l’honneur de notre pauvre officier de gendarmerie, et je me dis qu’elle a vraiment un pouvoir étrange. Je ne réfléchis pas aux mots qui sortent ensuite de ma bouche, bien que je risque de les regretter longtemps :
̎ - Vous n’avez jamais pensé à faire hypnotiseuse, officier ? Avec vos yeux, vos répliques piquantes et vos… vos… atouts (geste éloquent), vous feriez carrière.
- Je fais déjà carrière ! ̎
Là je l’ai vexée, et les trois femmes me dévisagent comme le dernier des malotrus. Aïe !

Chapitre 12 – Une sieste

Je me suis excusé le plus platement du monde. Je crois que l’état de mon nez a plaidé pour moi. Elles n’ont pas insisté. Et puis… lorsque je sors fumer une cigarette, elles discutent à l’intérieur. Lorsque je rentre les rejoindre, elles sortent discuter sur la terrasse. Le commandore prend congé, mais ça dure, ça dure… Rongé par un peu de jalousie, beaucoup de fatigue et la montée des analgésiques pris pendant le repas, je grimpe comme sur un nuage m’allonger dans mon lit. Zut, il est occupé. Captain America veille sur les bambins…  Le lit dans le bureau est réservé à notre malheureuse Clémentine. Je bifurque vers l’autre bout du couloir. J’emprunte le lit de ma fille, il ne peut pas être trop inconfortable... Voire, je ne demande pas grand-chose. Voire, juste poser ma tête. Voire…
L’après-midi est déjà bien avancé lorsque j’émerge. La maison est calme. Le soleil borde l’horizon, n’éclairant plus notre vallée que de quelques rayons solitaires qui illuminent la canopée des hêtres, chênes et châtaigniers. Le moment est divinement apaisant. Les voitures sont là, Cléa a dû partir marcher avec le reste de la clique. Je frissonne sur la terrasse, mais l’air est pur et froid, c’est un lavement. Je vais m’enrhumer, et c’est pas le moment ! Je rentre me vêtir de chaussures, d’un pull épais, d’un blouson, d’un bonnet et d’une cigarette roulée bien épaisse. Je veux absolument voir disparaître le soleil derrière la colline, sentir le froid tomber, ressentir le frisson de la vie fragile et belle qui m’irrigue. Ouah ! M’a fait du bien, cette sieste !
Des pas, sur la terrasse derrière moi. Je l’ai senti. Un homme, haut, fort. Un chapeau et un manteau noir. Une cane à la main.
̎ - Vous êtes venu pour me tuer ? Parce que c’est de saison, en ce moment…
- Je n’ai pas tué vos amis.
- Je sais. Mais ils sont morts, et vous savez pourquoi. Et vous savez par qui. Mais les méchants courent encore, et vous êtes venus me trouver. Vous cherchez encore votre route ?
- Je cherche à nettoyer le bordel que tout ça a créé. ̎
Je me retourne lentement. L’Ankou me fait face. Mais où sont les enfants qui pourraient l’attaquer de partout ? Tout seul, je ne me sens vraiment pas de taille. Je souris à l’idée d’une ribambelle d’enfants armés de poêles, de planches à roulettes et de bâtons qui assaillent cet ancien militaire. Je le fais entrer.
Et Margolette débarque à sa suite ! Margolette, c’est ainsi que l’on a baptisé la voisine, Margot. Margot Ellant, Mme Ellant, c’est selon. Pour nous, elle est Margolette. Elle habite en face, depuis certainement la nuit des temps. Tout le monde connaît Mme Ellant. Elle donne des cours de catéchisme, fait partie d’une bande de mamies toujours par monts et par vaux et a vu grandir la plupart des habitants endémiques du village. Elle est surtout notre adorable voisine qui nous donne des pommes et des figues. Les enfants se réfugiaient chez elle il y a quelques années lorsque nous n’étions pas encore rentrés et qu’ils ne voulaient pas rester seuls à la maison. Elle les initiait au scrabble, la coquine…
Margolette apporte une cagette pleine de noix.
̎ - On me les a données, mais j’en ai trop. J’ai pensé que… Mais vous avez de la visite ? Je ne vous embête pas…
- Vous ne nous embêtez pas, voyons. Je vous présente Monsieur… Monsieur…
L’Ankou tend la main à ma voisine et dit avec chaleur :
- Monsieur Durandel. Enchanté, Madame. ̎ Et c’est qu’il en a l’air, le bougre ! Il doit faire deux fois sa taille, large comme une porte de grange, et elle pourrait lui cogner le nombril du front, mais elle jauge de son œil piquant et perspicace le physique et la voix profonde de son interlocuteur et ne paraît même pas impressionnée !
Il a dit son nom. C’était une astuce dont je serais presque fier : jouer sur les automatismes, la politesse et le charme fou de ma voisine pour que l’Ankou en dévoile un peu plus sur lui-même… Mais il a pu mentir, donner un faux nom. Le même que le rendez-vous de Seb pour les appeaux...
Je poursuis sur ma lancée :
̎ - M. Durandel est un ami de Bob.
- Karl Durandel. Je suis l’ami d’un ami. Je suis navré de ce qui lui est arrivé.
- Oui, je l’ai appris. D’ailleurs, Loïc, ses funérailles seront mardi prochain. Ce qui lui reste de famille a débarqué vite, et je crois qu’il veulent repartir encore plus vite…
- J’y serai, sans faute.
- Je vous laisse. Soyez le bienvenu par chez nous, Karl. ̎
Margolette s’en va, laissant comme un parfum d’indestructibilité dans son sillage. L’Ankou ne peut s’empêcher de laisser filtrer un ̎ - Cette femme est adorable ! ̎ Et je me demande s’ils ne se sont pas fait du gringue, là, devant moi… Les coquins.
̎ - Qu’est-ce que vous vouliez me dire ? ̎
Monsieur Durandel-l’Ankou-Karl s’assoie pesamment, toujours à la même place, pose son chapeau qu’il avait galamment retiré de sa tête à l’arrivée de ma voisine.
̎ - Vu ce qui vous est arrivé, et parce que je crois que je vais avoir besoin de vous, je vais vous raconter une histoire... ̎

Chapitre 13 – Un Ankou

Jacques François a épousé ma sœur, Amalia, en juillet 1956. Jeune officier idéaliste, il se préparait à partir en Algérie, mais le mariage a repoussé la date de son départ. Nous nous sommes rencontrés à la cérémonie. J’avais combattu en Indochine et il était très curieux d’en savoir plus sur le front, ainsi que sur le bien-fondé des interventions françaises dans les colonies. J’étais heureux pour ma sœur. Elle était radieuse. Son mari était un homme simple qui semblait la traiter avec amour et respect. Je l’ai tout de suite apprécié. Nous avons beaucoup parlé. Nous avons beaucoup bu, aussi. Et rigolé. J’étais marqué par ce que j’avais vécu là-bas, il était innocent et voulait changer le monde. Sa rencontre m’a apaisé. Et puis, il dansait à la perfection. Je me souviens encore d’Amalia virevoltant entre ses bras…
Ce fut un merveilleux été.
Mais je n’étais pas rentré seul d’Indochine. J’avais avec moi des plans, indications et contacts volés à un seigneur de guerre du Laos : un trésor de rapines et pierres précieuses, assez pour faire tomber un état ! J’étais rentré au pays avec  mission de trouver les soutiens nécessaires à une opération militaire de récupération de ce trésor, afin de reprendre la lutte et de financer des milices qui combattraient les forces communistes en extrême-orient. Je vous passe les détails. Il se trouve que mes complices ont été tués au début de cet été 56. J’étais donc le seul à connaître l’existence de ce trésor, enfin, je le croyais. En tout cas, je me sentais libéré de mes serments. Je ne voulais pas reprendre la lutte. Je ne voulais même pas chasser les communistes de ces pays à l’autre bout du monde. Qu’ils se débrouillent ! Je voulais voir ma sœur épanouie, peut-être me marier, que la famille Durandel s’agrandisse, avoir des enfants. Alors, j’ai caché les microfilms dans la doublure d’une boîte sculptée avec art et habillée de cuir. Dans cette boîte, j’ai placé un lot de ces appeaux que le vieux Melchisédech faisait et, comme Jacques m’avait avoué sa passion des oiseaux, je lui ai offert ce présent, avec des recommandations :
̎ - C’est notre héritage familial. Ne sépare jamais la boîte des appeaux. Les sifflets t’attireront les bonnes grâces des oiseaux, mais dans la boîte, tu as de quoi t’attirer les bonnes grâces du monde entier. Si vous êtes dans le besoin, apportez-moi la boîte et je vous aiderai. Si c’est moi qui suis dans le besoin, je viendrai alors vous la redemander. ̎
Jacques est parti au tout début de l’hiver. Amalia est restée au village. Nous vivions dans la Drôme.
Et puis, ils sont venus. Je ne sais comment ils ont entendu parler de moi, ou du trésor du Laos. Mais ils ont trouvé Amalia. Pas la boîte. Et Amalia est morte. J’ai expédié la boîte à Sétif, pour Jacques, avec l’annonce de la mort de sa femme. Ma sœur. Je lui ai rappelé mes recommandations, ajoutant qu’il ne fallait pas que les commanditaires de cet acte mettent la main sur les plans. Et je suis parti en chasse.
J’ai retrouvé les assassins d’Amalia, j’ai retrouvé l’officier pour qui ils travaillaient. Je suis devenu… mercenaire. J’étais doué pour retrouver et faire disparaître les militaires, ou anciens militaires, surtout ceux pour qui j’avais travaillé, avant. Cela fait soixante ans que j’exerce cette activité très lucrative. Je pensais avoir tout nettoyé, que cette affaire était claire. Alors j’ai commencé à rechercher la boîte. J’ai entendu parler de Bob. Jacques la lui avait confiée avant d’être tué dans une embuscade, en 1959. Je suis venu jusqu’ici. Et je ne suis pas le seul. Je n’ai pas assez fait le ménage. Je crois que c’est moi qui ai attiré ces tueurs par ici, et je compte bien récupérer cette boîte avant qu’ils ne disparaissent je ne sais où… Je suis désolé pour vos amis. Mais ça n’est pas fini. Vous allez m’aider à les coincer.
 
La nuit est là. Cléa n’est pas rentrée. Karl Durandel a l’air d’avoir pris trente ans en faisant son récit, ou peut-être qu’il les avait avant et qu’il cachait son jeu. En tout cas, c’est un vieillard seul et triste que se tient face à moi et j’aurai tendance à vouloir le détester. Pour ce qu’il a fait, pour ce qu’il est. Pour ce qu’il n’a pas encore dit :
̎ - Je suis vraiment désolé, mais comme j’ai besoin de vous, je me suis permis de retenir votre femme, vos enfants et vos amis. Je ne voudrais pas que la gendarmerie se mêle de nos affaires trop vite. Ils sont en sécurité. Je vous assure qu’ils seront relâchés sans dommage, si vous m’obéissez. ̎

Chapitre 14 – Un gai tapant

Un vieil homme est assis dans ma cuisine. Je ne suis même pas sûr d’atteindre cet âge, à moins que Sainte Mère du Clonage ne se penche sur mon cas pour remplacer mon foie, mes poumons, puis mes dents aussi, ça serait pas mal… Mais je ne crois pas en avoir envie. Par contre, j’ai envie de tuer ce vieillard et j’ai peur. Une peur qui coule glacée dans mon dos, au sens propre autant qu’en figuré : je tremble.
Il lit mon regard comme d’autres une recette : temps de cuisson optimum, on retire le soufflé !
̎ - Ça ne durera pas longtemps. Vous êtes l’appât, je suis le chasseur et ils sont les proies. Je les tue et je ramène la boîte. Et le calme peut revenir dans le pays.
- Vous ne pouviez pas commencer par là ? Sans en arriver à la case ̎ enlèvement, menaces, chantage ̎ ?
- On n’est jamais trop prudent... ̎
Je suis embêté, parce que j’ai vu les films : les témoins gênants disparaissent. Mais comment ne pas obéir si il y a juste une chance pour qu’ils restent en vie ? Et puis j’imagine Cléa, Lola et Yvon entre les mains de ces mercenaires et une sainte colère m’irrigue d’une énergie incroyable. C’est aussi inéluctable que la lumière attire le papillon : je vais les libérer ! Et l’instant d’après, l’abattement me fait ployer et j’ai envie de pleurer, de me recroqueviller en attendant que cette situation intenable finisse. Je résous mon dilemme en arrêtant de penser.
̎ - Qu’est-ce que vous voulez de moi ?
- Je sais qu’ils ne sont pas partis. Ils ne sont que des sous-fifres, aux ordres d’un vieux militaire revenu de tout et d’Indochine, comme moi… Ils attendront son ordre pour lever le camp.
- Et ce vieux pote à vous, qui vous dit qu’il ne l’a pas déjà donné, cet ordre ?
- Je l’ai tué avant de venir ici. ̎
Il a dit ça avec un tel détachement ! Je le hais ! Bon, j’avoue, je crois que je suis aussi un peu jaloux, dans ma haine flamboyante. Quelle classe ! Bébel, Indiana Jones et Obi Wan Kenobi mélangés, en méchant et en retraité. Il pourrait faire une pub pour une mutuelle-vieillesse : ̎ - Mieux que la pilule bleu, devenez meurtrier ! ̎ Je ne serai jamais comme lui, il faut être réaliste. Enfin, retraité je veux dire, suite aux réformes qu’ils pondent régulièrement. Parce que mélangé, je le suis.
Et méchant, je ne demande qu’à le devenir.
Je le suis dehors, sous une lune large et brillante. Un 4x4 noir le frôle tel un gros serpent, sans un bruit autre que le frottement de ses gommes sur l’asphalte. L’homme monte côté passager, à côté du chauffeur. La porte arrière s’ouvre sur un gouffre de noirceur. À ce moment, je sais que je ne reviendrai jamais de ce voyage au bout de la nuit. Je pose mon périssable popotin sur le siège de cuir pleine fleur. À côté de moi, un gorille vieillissant, sérieux et menaçant. Je referme la portière, je vais disparaître à jamais dans ce véhicule de la mort. Une sonnerie de portable retentit de la poche du chauffeur, un ancien aussi : un générique enfantin et psychédélique,   ̎ Chapi Chapo ! ̎
Le vieil ours musculeux au volant jure et marmonne en éteignant la sonnerie :
̎ - C’est ma p’tite fille. Elle trouvait la sonnerie rigolote, elle l’a associée à son numéro... ̎
Les barbouzes restent stoïques. Toujours aussi silencieux, le monstre de route redémarre, prend le virage comme sur un rail, avale la nuit. Et je souris malgré moi à l’absurde de la situation.
L’Ankou est le chef :
̎ - S’ils n’ont pas d’ordre, ils vont attendre. Et l’attente va les rendre anxieux. Ils deviendront idiots, et imprudents. Ce sont des soldats formés à l’action, pas à la réflexion. Vous allez vous montrer. Ils ne sont pas cachés loin. Ils sont sûrement chez quelqu’un : maison isolée, personnes âgées, manipulables, effrayées, prêtes à donner n’importe qui ou n’importe quoi pour survivre. Ils sont même peut-être au village, au café ou au restaurant, je ne sais pas trop ce qu’il y a ici. Comme des touristes. Vous allez vous montrer et dire qu’on a essayé de vous tuer pour des plans que vous aviez cachés juste avant. Ils en entendront parler, peut-être par un ̎ informateur ̎ qu’ils font chanter d’une manière ou d’une autre. Ils ne vous croiront pas, mais ils devront vérifier. Et c’est là que nous intervenons.
- Ça paraît si simple… Vous êtes en fait un génie du crime. Arsène Lupin au pays des Châtaignes. C’est Maurice Leblanc qui doit en faire une jaunisse… Le blanc, jaunisse. Vous percutez vite, les gars... ̎
Ils ne sourient pas. Je suis nerveux. Mon sens de l’humour devient de plus en plus catastrophique. Mes paumes sont moites comme une piste de bobsleigh. J’ai peur de vider une partie de ma vessie sur le cuir trop beau de ces charmants pinces-sans-rire. Je serais presque tenté. Qu’est-ce qu’ils pourraient me faire de plus ? Enlever ma famille ?
On arrive sur le village. Samedi soir. Salle des fêtes. Un concours de belote. Ils ont de la chance. Il va y avoir du monde. Le dernier café du village a fermé faute de clientèle et les habitants vivent principalement dans les hameaux. Le bourg n’est souvent fréquenté qu’en journée, autour de l’école et de l’épicerie. J’en ai oublié notre spectacle de contes, tant pis, ils se débrouilleront sans moi, et sans Cléa, et sans Seb. Bref, on aurait dû annulé. Trop tard. Tant pis.
Ils se garent un peu plus haut que la salle des fêtes. D’autres voitures remplissent les bas-côtés de la voie principale. Le Cantal rassemble encore toutes les générations lors des quines, fêtes patronales et concours de belote ou de pétanque. On redescend à pied. Karl parle de guet-apens, que c’est pour me venger. Je ne l’entends pas. Mon cœur  bat trop fort à mes oreilles et la peur est assourdissante.

Chapitre 15 – Belote et rebelote

C’est une danse, une chaise musicale, un duel à O.K. Corral et aussi un vieux défi amical. Il y a les équipes qui viennent d’ailleurs, soupçonnées de s’être fait virer de partout pour avoir triché. On les accepte, mais, bien-sûr, si elles gagnent… Il y a les jeunes du coin qui s’affirment face à tous ces anciens, mais ils n’ont pas les réflexes. Il y a les couples ensemble ; et les couples où Madame est avec une copine, et Monsieur avec un copain. Quand ils jouent ensemble, ils se disputent, ils préfèrent s’affronter… Il y a les équipes indémodables et indécrottables : ils ne joueraient avec personne d’autre. Il y a les solitaires qui demandent à l’entrée : ̎ - je recherche un partenaire. ̎ Il y a les époux qui ont le même nom, les frères et sœurs qui ont le même nom, les pères et filles qui ont… Le concours de belote est un microcosme et l’équivalent du saloon dans les western. Le lieu où on y croise son voisin. Certains soirs, d’aucuns font près d’une heure de route pour un concours de belote. Celui-ci a attiré du monde. Gérard, à l’entrée me demande si je m’inscris. Je refuse gentiment. Il m’annonce, fier : ̎ - 58 équipes ! ̎ Pas mal…
La salle est pleine. Je louvoie entre les tables pour atteindre en bout de salle LE Lieu où se répandent les nouvelles : le bar. La bière y est kronenbourg, les sodas ne sont pas grandes marques, le café un amer concentré d’acidité grand-mère – les bonne-mamans ne sont pas toutes que douceurs et câlins… -. Les gagnants offrent la tournée – tradition – et certains commencent toujours en avance, leurs tournées...
Le boulanger, Paul, raconte une blague à l’épicier, Paul (du coup, il y a ̎ Paul-pain ̎ et il y a ̎ Paul-vin ̎). Le président de la chasse arbore une veste toute neuve, d’un vert mat et aussi ombrageux que son sourire est lumineux : ça devait être son anniversaire il y a pas longtemps, et c’était aussi son départ à la retraite. M. le Maire est là aussi, on se salue d’un mouvement de tête lorsque nos regards se croisent.
Une femme aux yeux noisette se tient appuyée sur le comptoir. Elle porte un pantalon qui ne cache rien de ses formes, ses cheveux sont attachés au-dessus de sa tête. Elle rit et ça fait comme une cascade fraîche sur les hommes autour d’elle, troublés et intrigués : qui est-elle ? D’où vient-elle ? Avec qui est-elle ? Soudain, un feu d’artifice s’accroche à son bras : jupe verte épaisse et virevoltante, regard énergique et pétillant, bouche rouge, cheveux roux détachés. Un charme sauvage, indomptable… La lieutenante de gendarmerie est une tentatrice, je le savais, et elle a amené une amie. Flic aussi ? Aucune idée, mais je m’approche discrètement d’elles, en espérant ne pas me faire remarquer de Karl Durandel ou de ses hommes.
Et c’est alors que je les vois.
Ils sont assis à une table, attendant le début des hostilités. Ils ont dépassé la quarantaine tous les deux. Un échalas, le crane dégarni sur des cheveux filasses et désordonnés, il porte une chemise hawaïenne dépenaillée, dont les pans cachent le haut du pantalon. L’autre est plus râblé. Des épaules de lutteur, un menton carré, des yeux gris, une chemise stricte couleur bleu-nuit bien calée dans un pantalon de velours noir. Le bidasse et le schizophrène. Ils semblent décalés dans cet environnement de villageois. Ils viennent d’ailleurs. Ils font tâche.
Personne ne s’approche vraiment de leur table. Les gens restent debout, à quelques pas. Ils attendent le début du concours.
Je me rapproche encore de la lieutenante, j’ai terriblement besoin d’avoir confiance en elle. Cléa me dirait de le faire. Je murmure :
̎ - Bonjour. J’ai des ennuis. L’homme est ici. Et aussi (j’indique d’un doigt les deux hommes attablés)… Eux. Je pense que ce sont les tueurs. ̎
Elle me regarde d’abords avec surprise puis, tout en glissant son visage dans les cheveux flamboyants de sa complice - nid magnifique… -, elle observe les deux escogriffes.
̎ - Et l’autre ?
- Dehors, avec ses hommes, deux gorilles. Ils ont enlevés Cléa, Clem et les enfants. Ils veulent attraper ces hommes, là, et récupérer la boîte. Je dois les attirer sur moi. Je… je ne sais plus quoi faire.
- Ne faites rien, on va s’en occuper. ̎
Elle en a de bonnes, la pandore ! Je me retrouve figé au milieu de la foule. Comment ça, ne rien faire ? Mais moi, j’ai besoin de faire quelque chose, je ne peux pas rester spectateur. Et ma femme ? Et mes amis ? Et ces tueurs dans la salle ? Et ces tueurs dehors ? Alors, je fais une connerie.
Je distingue du coin de l’œil la gendarmette qui s’éloigne le téléphone à l’oreille et je me dirige droit sur Wallace et Gromit :
̎ - J’ai ce que vous voulez. Je vous donne les plans et vous disparaissez. Suivez-moi dehors. ̎
Je n’en reviens pas d’avoir dit ça ! Mais c’est trop tard, je me dirige vers la sortie et je les entends derrière moi :
̎ - C’est un piège !
- Tu vois des pièges partout, Dave, c’est pour ça que tu es fou. Que veux-tu qu’il nous fasse ici, en pleine foule ?
- Et les flics, Jean-Claude ? Et Durandel ? ̎
Je ne comprends qu’au dernier moment que ça ne se passe pas comme prévu. C’est un froissement de tissu, puis un bruit métallique. ̎ Dave ̎ est en train de dégainer et d’armer un pistolet plus long que… plus long que… très très long. Je comprends que certains les caressent ainsi. Quel attribut !
Il va tirer ? Je hurle et me jette sur lui. Le bout du canon est encore bloqué par la ceinture, sa main empoignée dessus, coincée. Il parvient tout de même, de l’autre bras, à me faire basculer par-dessus lui, et on tombe sur les tables, lui un genou à terre, moi comme une loque, affalé. Son pote sort un flingue aussi.

Chapitre 16 – Dix de der

À sept ans, j’explore avec Ric, le voisin, le corps de la femme constitué d’un tas de madriers qui jouxte un portique avec une vieille balançoire et un trapèze. Nous sommes médecins réduit à la taille de globules pour la guérir d’une mystérieuse maladie et surtout, nous sommes aventuriers. Et le chantier dans le jardin nous fait un terrain de jeu magnifique.
À onze ans, je termine ma première séance d’équitation à la pharmacie avec le nez qui coule et la gorge qui racle. Ce n’est pas mon allergie qui l’a gêné, mais mon père a compris que je ne serai jamais le sportif casse-cou beau et fort, indépendant et audacieux qu’il espérait. Je crois qu’il est un peu déçu…
À quinze ans, je me glisse maladroitement, mais avec persévérance et douceur, dans l’intimité moite de Céline, deux ans plus âgée, qui me fait découvrir que rien n’est acquis, mais que tout s’apprivoise. Une expérience fondatrice.
À 41 ans, je glisse sur le parquet d’une salle des fêtes, heurte des chaises, bouscule et glisse sous de lourdes tables. Je vois défiler ma vie en un instant, scènes d’enfance à aujourd’hui. Et ma glissade me sauve la vie.
̎ Jean-Claude ̎ me vise, mais ne peut m’atteindre, les plateaux de table me cachent à son regard. Il tourne sur lui-même tandis que son pote se relève et s’approche de moi pour me décocher un coup de pied dans l’estomac.
C’est une roue de camion qui m’écrase les intestins, mon cœur s’arrête un instant, ô, juste un instant, et quand il repart, tout n’est que douleur. Je me recroqueville. Je ne distingue qu’à peine l’ordre lancé par la voix féminine :
̎ - Jetez vos armes ! Posez vos mains sur la tête ! Vous êtes encerclés, ça ne sert à... ̎
Le coup de feu est assourdissant.
Je n’en ai jamais entendu d’aussi près. C’est le canon long, long, long de Dave, je crois. Je suis couché comme un fœtus effrayé, mais je distingue les tremblements du sol, les cris, la bousculade, la panique. Certains se sont couchés par-terre. D’autres s’enfuient et trébuchent sur la majorité qui reste paralysée, des personnes âgées pour la plupart. On n’est pas assez formé pour gérer la panique. Le pire de l’humain peut ressortir. Le deuxième coup de feu confirme le mouvement, plus étouffé, moins brutal, une autre arme. Jean-Claude bascule, touché à l’épaule. Son revolver à la main décrit un grand arc de cercle. Il se ressaisit. Il vise, caché derrière une table. Le grand Dave hésite entre m’achever et se glisser sous les tables. Il rampe. Il va disparaître ! J’hésite quant à moi à attraper sa cheville pour le retarder mais je le vois, le coup de pied qu’il pourrait m’asséner. Je le vois ! Et ses chaussures sont trop grandes pour que je tente de les arrêter avec mes dents. Je suis lâche. Je suis raisonnable. Je le laisse partir.
Trois coups de feu maladroits partent du Jean-Claude qui, visiblement, a mal au bras. J’avise une chaise, cassée dans notre chute. Les fers et le plastique se sont dissociés. Je ne réfléchis pas. Réfléchir empêcherait d’agir. Réflexe de protection. Je lui brise le poignet en le frappant avec la tige creuse en inox. Et je glisse un revers sur sa joue, de ma baguette pas encore complètement tordue, qui prend alors un angle définitif. Il hurle. Ce sont des années de retenue, de colère, de frustrations qui s’expriment, je crois que je veux vraiment le tuer. Je crois que j’ai tellement peur que je ne veux plus avoir peur. Le menton carré se brise, se creuse et moi, je m’écroule. L’amie de Maelenn Degaëdic est sur moi. Puis elle vérifie le pouls du gars qui baigne la gueule dans son sang à côté. Je distingue les fesses arrondies et musclées de la reine des gendarmes qui disparaissent vers la cuisine de la salle des fêtes : sortie de secours. Je sens que Dave s’est enfui. Je pense à Karl Durandel, je pense à Cléa, à Clem, aux enfants. Pourvu que je n’ai pas fait une trop grosse connerie !
Alors, je me relève. Il faut que je sache. Je bouscule trois personnes que je ne connais pas, ou ne reconnais pas. Les trois quarts des gens sont dehors. Les secours ne sont pas arrivés mais j’aperçois des gens couchés et d’autres qui les rassurent. Un gros 4x4 noir descend la rue. Mon fils aurait su instantanément de quelle marque et modèle il s’agit. Moi, je sais qu’il est noir. Et que Dave est à ma place sur le siège arrière, le crâne contre la vitre. Je devine le gorille derrière qui le maintient sous sa poigne et son flingue.
Cléa. Pourvu que...

Chapitre 16 – Dix de der

À sept ans, j’explore avec Ric, le voisin, le corps de la femme constitué d’un tas de madriers qui jouxte un portique avec une vieille balançoire et un trapèze. Nous sommes médecins réduit à la taille de globules pour la guérir d’une mystérieuse maladie et surtout, nous sommes aventuriers. Et le chantier dans le jardin nous fait un terrain de jeu magnifique.
À onze ans, je termine ma première séance d’équitation à la pharmacie avec le nez qui coule et la gorge qui racle. Ce n’est pas mon allergie qui l’a gêné, mais mon père a compris que je ne serai jamais le sportif casse-cou beau et fort, indépendant et audacieux qu’il espérait. Je crois qu’il est un peu déçu…
À quinze ans, je me glisse maladroitement, mais avec persévérance et douceur, dans l’intimité moite de Céline, deux ans plus âgée, qui me fait découvrir que rien n’est acquis, mais que tout s’apprivoise. Une expérience fondatrice.
À 41 ans, je glisse sur le parquet d’une salle des fêtes, heurte des chaises, bouscule et glisse sous de lourdes tables. Je vois défiler ma vie en un instant, scènes d’enfance à aujourd’hui. Et ma glissade me sauve la vie.
̎ Jean-Claude ̎ me vise, mais ne peut m’atteindre, les plateaux de table me cachent à son regard. Il tourne sur lui-même tandis que son pote se relève et s’approche de moi pour me décocher un coup de pied dans l’estomac.
C’est une roue de camion qui m’écrase les intestins, mon cœur s’arrête un instant, ô, juste un instant, et quand il repart, tout n’est que douleur. Je me recroqueville. Je ne distingue qu’à peine l’ordre lancé par la voix féminine :
̎ - Jetez vos armes ! Posez vos mains sur la tête ! Vous êtes encerclés, ça ne sert à... ̎
Le coup de feu est assourdissant.
Je n’en ai jamais entendu d’aussi près. C’est le canon long, long, long de Dave, je crois. Je suis couché comme un fœtus effrayé, mais je distingue les tremblements du sol, les cris, la bousculade, la panique. Certains se sont couchés par-terre. D’autres s’enfuient et trébuchent sur la majorité qui reste paralysée, des personnes âgées pour la plupart. On n’est pas assez formé pour gérer la panique. Le pire de l’humain peut ressortir. Le deuxième coup de feu confirme le mouvement, plus étouffé, moins brutal, une autre arme. Jean-Claude bascule, touché à l’épaule. Son revolver à la main décrit un grand arc de cercle. Il se ressaisit. Il vise, caché derrière une table. Le grand Dave hésite entre m’achever et se glisser sous les tables. Il rampe. Il va disparaître ! J’hésite quant à moi à attraper sa cheville pour le retarder mais je le vois, le coup de pied qu’il pourrait m’asséner. Je le vois ! Et ses chaussures sont trop grandes pour que je tente de les arrêter avec mes dents. Je suis lâche. Je suis raisonnable. Je le laisse partir.
Trois coups de feu maladroits partent du Jean-Claude qui, visiblement, a mal au bras. J’avise une chaise, cassée dans notre chute. Les fers et le plastique se sont dissociés. Je ne réfléchis pas. Réfléchir empêcherait d’agir. Réflexe de protection. Je lui brise le poignet en le frappant avec la tige creuse en inox. Et je glisse un revers sur sa joue, de ma baguette pas encore complètement tordue, qui prend alors un angle définitif. Il hurle. Ce sont des années de retenue, de colère, de frustrations qui s’expriment, je crois que je veux vraiment le tuer. Je crois que j’ai tellement peur que je ne veux plus avoir peur. Le menton carré se brise, se creuse et moi, je m’écroule. L’amie de Maelenn Degaëdic est sur moi. Puis elle vérifie le pouls du gars qui baigne la gueule dans son sang à côté. Je distingue les fesses arrondies et musclées de la reine des gendarmes qui disparaissent vers la cuisine de la salle des fêtes : sortie de secours. Je sens que Dave s’est enfui. Je pense à Karl Durandel, je pense à Cléa, à Clem, aux enfants. Pourvu que je n’ai pas fait une trop grosse connerie !
Alors, je me relève. Il faut que je sache. Je bouscule trois personnes que je ne connais pas, ou ne reconnais pas. Les trois quarts des gens sont dehors. Les secours ne sont pas arrivés mais j’aperçois des gens couchés et d’autres qui les rassurent. Un gros 4x4 noir descend la rue. Mon fils aurait su instantanément de quelle marque et modèle il s’agit. Moi, je sais qu’il est noir. Et que Dave est à ma place sur le siège arrière, le crâne contre la vitre. Je devine le gorille derrière qui le maintient sous sa poigne et son flingue.
Cléa. Pourvu que...

Chapitre 17 – Un plan ?

̎ - C’est quoi que vous ne comprenez pas dans – ne faites rien - ? Vous avez été stupide et inconscient…
- Et très courageux, reprend Marc qui arrive derrière la Bretonne en colère. Tu t’es jeté sur lui et tu nous as peut-être sauvé la vie. On a une blessure par balle, maîtrisée. Quelques fractures et des contusions. Les fractures sont des personnes âgées bousculées dans leur fuite. On a eu de la chance. C’étaient des terroristes ?
- Plutôt des mercenaires, d’anciens militaires recasés dans la vente d’informations et les actions en tous genres. Comme cette série de meurtres et de violence chez vous. ̎
Le maire et moi regardons cette rousse bergère nous faire ce docte discours. A nos yeux interrogateurs, elle comprend qu’il nous manque un élément…
̎ - Heu, pardon. Lieutenant-colonel Marcelle Dechantilly, de la DGSI, services du contre-espionnage français. Je suis une vieille amie de Maelenn. Et une spécialiste de ce genre de dingues de la gâchette... ̎
Donc, Dave est un cinglé. Il s’est enfui. Jean-Claude est un bloc, une machine. Il est blessé, arrêté, mais peu de chance qu’il parle. Même sous la torture.
- Ils attendent des ordres. C’est pour ça qu’ils sont encore là. Et Dave ne s’est pas enfui, il est aux mains de Durandel. Je les ai vus passer là – je montre la route devant nous, où deux ambulances des pompiers viennent de s’arrêter – il y a deux minutes. Il va le tuer quand il l’aura fait parler. Il doit libérer ma femme, notre amie et nos enfants. Vous croyez que … ? ̎
Le vertige me prend et je m’écroule doucement, dans les bras de Marc pour qui je ne dois pas peser beaucoup, même avec ses problèmes de dos. Je dois l’avouer, Monsieur le Maire, je n’ai pas voté pour vous, ça n’est pas dans ma nature, mais vous êtes tout d’un coup un sacré soutien. Je ne l’oublierai pas. Mais plus tard, pour la valse…
 
J’ouvre les yeux. Maurice est allongé à côté de moi. Il a un gros pansement tâché de rouge sur l’épaule, ses charentaises sont tâchées elles aussi. Ce sont les charentaises pour sortir, pas celles pour conduire le tracteur. Entre l’épaule et les pieds, la même couverture de survie qu’à moi, un truc couleur de l’espace avec des reflets métalliques… J’aime bien Maurice, il porte toute la bonté du monde dans son regard. Je suis navré pour lui. Je le lui dis :
̎ - Oh, Maurice, je suis désolé de ce qu’il vous est arrivé !
- Hin, hin, c’est pas grave, je suis vivant. On est tous vivants. C’est plutôt moi qui suis désolé, rajoute-t-il de son sourire tout tendre. On a tous appris pour ta famille. J’espère que ça va aller. ̎
Ma famille ! Je me redresse, heu, je tente de me redresser. Je suis bien faible, nauséeux. Un pompier me voit m’agiter et m’aide à m’asseoir sur le muret qui borde la placette devant la salle des fêtes.
Nous sommes une bonne douzaine de personnes installées ici, à la va-vite. Je vois des uniformes bleu tourner dans la salle. Ils doivent relever les empreintes, les cartouches… Et du coup, les blessés sont installés dehors. Mais il fait froid ! Ils ne sont pas bien ! Il y a Maurice, donc, Rat-Taupier aussi, avec un bandage au poignet (ce surnom, Ratte-au-pied, c’est moi qui lui ai donné, c’est un secret, mais je suis navré pareil pour elle…), Paul-pain et Paul-vin côte-à-côte, en train de dire des conneries encore. N’étaient la plaie à la tête de l’un et le bras en écharpe de l’autre, et leurs couverture brillantes de survie étalées sur les corps, on pourrait croire qu’il ne s’est rien passé pour eux.
La gendarmette au kouign-amann et la rousse à la chantilly m’ont repéré. Elles s’approchent et je sens l’intérêt des hommes et la jalousie des femmes autour de moi. En fait, elles sont une magnifique distraction à ce qui nous arrive. Vous entendez, les forces de police et les services secrets ? Engagez des beautés inaccessibles dans vos services d’ordre, ça nous fera oublier nos problèmes… Elles sont accompagnées par mon copain le pompier, toujours aussi gros et grand et mal rasé dans son costume bleu-noir aux  liserés rouges. Il ne me fait pas oublier mon récent accident, lui :
̎ - Vous ressemblez de plus en plus à ma mère, je lui dis. ̎
Il ne comprend pas. A dire vrai, moi non plus. Je veux rentrer, je veux retrouver les miens. Comme si elle avait lu dans mes pensées, Maelenn me dit :
̎ - On a un plan pour récupérer tout le monde sain et sauf. ̎

Chapitre 18 – Des retrouvailles

Il y a eu un temps de flottement, puis, d’une seul coup, sur l’ordre du feu d’artifice en jupe de hippie appartenant aux services secrets, tout s’est organisé : les blessés ont été emportés ou raccompagnés à leurs véhicules, un espace plus confortable avait été installé dans la salle des fêtes où ont été installés tous ceux qui devraient attendre la prochaine ambulance ou le retour d’un proche pour rentrer. En moins d’une minute, plus personne n’était dans le froid.
Sauf moi - et le service d’ordre le plus charmant et le plus lesbien de tout le Massif Central :
 - On sait à présent où il se cache. Karl Durandel et ses vétérans de l’autre siècle. On prépare déjà l’assaut. Mais, avant, vous avez des choses à nous raconter.
- Je suis entièrement dévoué à votre cause. Mais, vous ne craignez pas qu’une attaque mette les otages en danger ?
- Pas si on les a déjà libérés. Ils ne sont pas au même endroit, une équipe est déjà sur place. Vous allez retrouver votre famille. ̎
Je la fixe avec, dans les yeux, tout le doute et la méfiance que m’inspirent ce genre de phrases. Cela ne fait que deux jours que je me frotte à des barbouzes sur le retour, mais j’ai compris une chose : on ne rigole pas avec leur capacité de nuire. Mais comme on m’apporte une tasse de café bien chaud, bien amer, limite adjuvant, le gobelet en plastique a l’air de vouloir fondre en mes doigts, je me mets moi aussi à fondre devant leurs regards inquisiteurs. Je raconte les derniers événements, depuis la boîte d’appeaux jusqu’aux plans pour un trésor au Laos (quand je raconte ça, je me rends compte qu’on doit me prendre pour un fou…), mes relations avec le grand teuton Durandel et le plan pour attirer Dave et Jean-Claude. Tiens, d’ailleurs, Jean-Claude ?
̎ - Entre nos mains, pour l’instant. L’armée va le récupérer. Il est accusé d’espionnage, de trahison, de meurtre au premier degré, de viol dans d’autres pays et en plus il a insulté un gradé. Il est foutu.
- Sauf si il négocie, et donc il va parler, et donc il sortira, mais on saura peut-être d’où viennent ses ordres… Mais si c’est un ministre, ça n’y changera rien. Moi, j’m’en fous, tant qu’il ne revient jamais par ici.
- Dans deux heures, maximum, les otages seront libérés et ramenés à la maison. On va vous y escorter, et vous pourrez les y attendre... ̎
 
La maison est vide, excepté les chats qui attendent devant la porte. Je ne me souviens même plus les avoir sortis. Sur les conseils de Marcelle Dechantilly, je m’affale dans le canapé. Les pandores repartent vers la nuit, je reste. Comme un phare dans la pénombre, je laisse toutes les lumières, intérieur et extérieur, allumées. Je sais que je n’arriverai pas à dormir, je le sais tellement bien que je ferme les yeux quand même. Et je m’endors.
 
C’est une sensation plus qu’un son distinct, mais je réalise soudain qu’une voiture, non, deux voitures passent le portail et se rangent sur l’herbe. J’émerge d’un coup, me précipite dehors. Par les portières ouvertes, ils sortent. Cléa, Lola et Yvon ; Clémentine et les trois garçons. Je me jette dans les bras de ma femme et je pleure à chaudes gouttes tandis que les enfants se blottissent tout contre nous. Lorsque je me relève, j’étreins plus brièvement Clem et attrape son petit dernier, Augustin, pour le coller affectueusement contre mon torse.
̎ - Venez, rentrons. ̎
Le Major est là, ainsi qu’un grand type plein de muscles, cheveux blonds à la brosse et armes collées un peu partout sur le corps. Ils ont envoyé les troupes de choc. J’en suis heureux. J’ai encore des larmes qui me piquent les yeux. Le vent s’est levé et la nuit brille de mille paillettes. Le froid est une caresse apaisante. La maison un refuge bienvenu. La Degaëdic met la  bouilloire en route. Clem nous regarde :
̎ - Cléa, je te laisse raconter ? Je ne peux pas laisser les enfants seuls, je vais aller nous coucher.
- Mais bien-sûr. C’est fini, maintenant, n’est-ce-pas, Maelenn ? On ne craint plus rien, ici ?
- Un agent va rester toute la nuit ici, et il n’y plus de raison pour que l’on s’en prenne à vous. Oui, vous pouvez aller vous reposer. Vous l’avez amplement mérité. ̎
Je me sens comme un enfant. J’ai le nez et les côtes en compote, mais je tiens mon Yvon sur mes genoux, ma douce est à mes côtés, notre Lola blottie contre elle. Je n’avais peut-être jamais vraiment réalisé à quel point ils comptent pour moi. À quel point ma vie ne serait rien sans eux. Je continue à pleurer de bonheur. Le major Degaëdic s’assoit en face de nous, le porte-biceps à-côté d’elle.
̎C’est Cléa qui prend la parole :
̎ - Ils ne nous ont fait aucun mal. Ils nous ont emmenés dans une ferme vers Leynhac. Il y faisait un peu froid, alors ils ont fait du feu, et nous ont réchauffé un bouillon. Le chef est reparti. Ton Ankou, je pense. Il restait un type sympa, costaud, âgé, mais sympa. Il nous a dit qu’il avait des petits enfants. Qu’il n’avait aucune intention de nous faire du mal. Qu’on serait relâchés très vite. Il nous a apporté des couvertures et on s’est blottis autour du poêle.
Maelenn a repris :
- Il n’y a pas eu de résistance. Le gardien laissé par Durandel n’avait pas le cœur à faire du mal à qui que ce soit. Ou alors, c’étaient ses ordres. L’assaut s’est déroulé tout doucement. Le commando d’intervention n’a même pas eu à briser la porte. L’homme était désarmé, il nous attendait, une tasse de lait chaud à la main. Marcelle est en train de le cuisiner pour préparer l’assaut contre Durandel et les autres mercenaires. On n’a pas de nouvelles de la boîte d’appeaux pour l’instant. Pour nous, la nuit est loin d’être finie. ̎

Chapitre 19 – Un règlement de compte à OK Pradeyrols

 L’agent s’appelle Franck. Il garde le rez-de-chaussée, je l’entends tourner en rond avec ses semelles de caoutchouc qui glissent sur le carrelage. Les autres sont repartis. Lola nous a raconté sa version des événements, avec ses yeux qui se fermaient doucement et sa voix qui ramollissait à vue d’œil, et Yvon avait déjà plongé dans les bras de Morphée. Nous les avons couchés dans notre lit. Il est quatre heures trente du matin. Je fume une cigarette dans la cuisine, petite fenêtre ouverte pour aérer. Cléa est nerveuse, épuisée, survoltée. Elle me tourne autour, s’assoit, se relève. Franck s’approche alors galamment :
̎ - Vous devriez penser à vous reposer, madame. Ce qui vous est arrivé va vous travailler. D’un côté, ça pourrait être pire que l’enlèvement, parce que vous allez vous mettre en danger. Si vous laissez la peur vous ronger, si vous perdez le sommeil, si le stress vous rend mauvaise avec vos proches, voire, si le manque d’adrénaline vous pousse à retrouver des sensations aussi fortes que celles que vous avez vécues cette nuit. Il faut choisir tout de suite ce que vous voulez vivre et faire, pour vous, et pour vos proches. Et si vous ne voulez pas faire de mal à votre famille, alors il faut aller vous reposer. Et c’est valable aussi pour vous, monsieur. ̎
Ma foi, expliqué comme cela… j’acquiesce et j’emmène ma femme se coucher. À quatre dans le lit, on ne va pas être très bien, mais j’ai besoin de ces souffles autour de moi pour me sentir encore vivant, encore sur terre. On s’installe chacun sur un bord du lit, les fesses au-dessus du vide, on entoure nos deux mioches de nos bras qui se rejoignent. Faites que l’on puisse toujours les protéger ainsi…
 
Je suis celui qui se lève tôt. Pourquoi ce jour y changerait-il quelque chose ? Peut-être parce qu’il est presque dix heures et demi lorsque j’ouvre les yeux. Je suis étalé sur les couches de coussins et de pulls négligemment jetés au bas de notre lit. Sous la couette, plus haut, Cléa me tourne le dos, Yvon semble essayer de la dissimuler sous son bras et sa jambe qui partent à l’assaut à rebours et lui écrasent l’épaule et la hanche. Lola est pelotonnée de l’autre côté. Je pense que c’est elle qui m’a poussée, ou alors, le poids de mes fesses au-dessus du vide… Il est temps que je reprenne le travail, du muscle et de l’énergie, moi. Je me lève, engourdi. Je n’entends plus les pas en 48 fillette de l’agent philosophe en bas.
Les sens soudain en alerte, je descends sur la pointe des pieds. Un frottement sur la terrasse, le bruit d’un souffle. Personne au rez-de-chaussée. Les volets fermés m’empêchent de voir, sauf celui de la cuisine. Le soleil illumine le jardin qui resplendit de vert. Couper la pelouse avant qu’elle ne sèche... J’enfile un pull et entre-ouvre la porte. Il est là, le Dave, qui tire le corps de Franck vers la route, et c’est lourd, que du muscle et des chaussures blindées… Dave me voit, ouvre un large bec, lâchant sa proie. Il a une barre de fer dans la main droite. Il me sourit.
̎ - Ah, le voilà ! Je te retrouve, mon poussin... ̎
Il s’approche. Je ne sais pas si Franck est mort ou juste assommé. Dave est terrifiant. Nu dans mon pantalon de survêtement, si j’urine maintenant, je ne m’en remettrai peut-être jamais. J’ai pourtant du mal à ne pas me vider d’un seul coup. Dave a des plaies au visage et la chemise déchirée, par-dessous une veste militaire qui a dû ramper dans la boue. Il me brûle de sa haine et de sa furie. Je ne veux pas qu’il s’approche des miens, je vais l’en écarter. Je sors sur la terrasse et le toise.
̎ - Vous êtes toujours vivant ? Et vous ne vous êtes pas enfui ?
- Je voulais d’abord te retrouver, mon poussin. J’ai une dette envers toi. Tu as tout fait foirer. Jean-Claude s’est fait attraper. Ma mission est foutue. Mais tu as les plans de la boîte. Ce sera ma porte de sortie. Ma clef pour la fortune. Et d’abord, ma dette : ma vengeance. Je vais te torturer tout doucement, et ta femme et tes enfants aussi, pour que tu comprennes qu’on ne se met pas sur le chemin du Dave sans risque. Tu vas parler et tu vas crier, mon poussin. ̎
Je suis bloqué par le muret de la terrasse. Il n’est plus qu’a deux pas de moi. Une ombre passe derrière lui. Une petite silhouette avec des lunettes et des cheveux coupés courts. Une petite femme armée d’un grand bâton. Margolette arme de ses deux bras et frappe ! L’homme s’écroule. Il tente de se relever, en s’appuyant sur le muret. Je suis paralysé par la situation. Je n’en reviens pas que ce soit la voisine qui vienne me délivrer ! La porte s’ouvre et Yvon surgit, dans son pyjama rouge en haut et noir en bas. Il a un regard que je ne lui ai jamais vu, et une planche à pain à la main, celle avec la poignée. Il frappe aussi, en hurlant, sur la tête, le malheureux Dave !
̎ - Ça suffit ! Vous a-llez-nous-lai-sser-tran-qui-lle ! ̎
Lola arrive sur ces entrefaites, sa couverture en polaire toute douce, rose, autour des épaules. Elle a le même regard que son frère. Ô que je suis fier d’eux, mes petites crottes. Elle balance la couverture sur le mercenaire, aveuglé, à moitié K.O. et Margolette frappe, et Yvon frappe, et Lola frappe de ses pieds, et je les rejoins. On se défoule, on se vide, on s’essouffle, on ahane, on s’épuise, on s’enhardit, on s’oublie. Dave ne bouge plus depuis longtemps lorsque l’on s’arrête. J’ai soudain peur que mes enfants aient pris goût à cette violence mais je les vois se jeter en pleurs dans les bras de leur mère qui vient d’arriver et je me souviens de Franck. Je me précipite vers lui. Il respire. Il a un œil aussi gros qu’un œuf d’autruche et une plaie sanglante sur la joue. Je regarde Margolette et, du fond du cœur : ̎ - Merci.
Elle me regarde et sourit :
- J’espère que j’ai eu raison, hein ? C’était bien un méchant, je ne me suis pas trompée ? ̎

Chapitre 20 – Un rapport des événements

Margolette approche la main du tas humain gisant sur la terrasse. Elle tire la couverture. Dessous, Dave gémit encore, la tête sanguinolente. Je me lève et pénètre dans la buanderie. J’en ressors armé d’une pince coupante et du tuyau d’arrosage. J’en découpe aussitôt des bouts d’un bon mètre de longueur et Cléa vient m’aider à ficeler le tueur blond, les mains dans le dos. Il est l’image même de la douleur mais je n’ai aucune pitié. Le soleil vient lécher la terrasse, enfin. Je me redresse, les cheveux dans la lumière mordorée de ce petit matin d’hiver :
̎ - Il faut appeler Maelenn, il faut des secours pour Franck. Il me faut un petit déjeuner. ̎
 
Deux ambulances sont venues, deux ambulances sont reparties. Des gendarmes ont escorté les pompiers,  autour de Dave toujours inconscient – il sera étroitement surveillé - mais aussi avec Franck, leur infortuné collègue – son bilan vital n’est pas engagé…-.
Marc est venu, avec son premier adjoint, Roméo (Alfa St Tendre-Haie, de nom, ça ne s’invente pas…), journaliste et responsable de la communication de la commune, parce que là, il est temps qu’ils s’y penchent, à la communication : deux meurtres, des tentatives d’assassinat, des enlèvements, une course au trésor, et tout ça en moins de trois jours ! Si j’osais écrire ça dans un livre, on me déclarerait crétin et on jetterait tous mes textes à la poubelle. Heureusement que l’idée ne m’en est jamais venue…
J’hésite à me resservir un café, parce que je sais qu’au troisième mug, ça me fiche des palpitations. Maelenn est assise en face de nous, Margolette à ses côtés. Marc est debout, les bras croisés. Roméo assis, un stylo agile remplissant les pages de son carnet à spirales. Avec Cléa, nous racontons les derniers événements, la chef des chefs opine ou fait raturer, pour éviter des détails qui doivent rester secrets, le temps que l’enquête progresse.
Clem nous a annoncé que ses parents viennent les chercher, elle et les enfants, pour les emmener en congés anticipés, dans la Drôme, parce que cette dernière agression, chez nous, ça commence à faire beaucoup. Elle rassemble ses affaires, leurs affaires, dans la chambre. C’est dimanche, rien ne presse. Je me souviens que Karl a parlé de la Drôme, d’où il serait issu. Qu’est-il devenu, celui-là ? Comment s’est passé l’attaque des forces de l’ordre sur leur lieu de repli ? Comment Dave est-il parvenu à s’échapper ? Où se cache la boîte aux appeaux ? Qu’en est-il de la préservation du pipit farlouze ? Quelqu’un veut-il dire à Yvon de lâcher cette planche à découper ? Lola remettra-t-elle sa couverture rose tâchée de sang sur ses épaules ? Où est le bouton pour que j’arrête de poser des questions qui deviennent de plus en plus stupides ?
Lorsque Marc et Roméo (non, non, je ne crois qu’il y ait une histoire d’amour entre eux…) nous quittent, on se tourne tous vers la belle gendarme et on ne cille pas : il est temps qu’elle nous raconte ce qu’il s’est passé cette nuit.
̎ - Bon, je suppose que je vous dois quelques explications. Ça ne s’est pas vraiment bien déroulé. Mais on n’avait pas prévu que Dave revienne ici. On le pensait loin, à l’heure qu’il est… Et on vous a mis en danger, du coup…
 
Rapport sur les événements de la nuit :
Plaine sportive de Boisset, 21h. Une brigade du GIGN  débarque tout juste de la capitale. Elle se sépare en deux commandos.
Cinq hommes partent prendre d’assaut une ferme aux abords de la commune de Leynhac afin de libérer 7 otages civils, deux femmes et cinq enfants. Leur mission sera un succès sans heurt ni violence : le gardien des otages ne souhaitait pas résister. Il est mis aux arrêts. Interrogé, il refusera de parler, mais communiquera son nom aux forces de l’ordre. Ses états de service dans différents corps d’armée et pour les services secrets parlent pour lui. Il ne trahira pas ses donneurs d’ordre. Il avoue en souriant : il est trop vieux pour ses conneries.
Les otages civils sont rapidement interrogés, auscultés par un médecin avant d’être ramenés à leur domicile. Deux garçons d’une dizaine d’années invectivent les militaires parce qu’ils les obligent à porter des couvertures trop grandes et qui piquent, sur leurs épaules. ̎- Elles doivent avoir des puces, ça sent la sueur, disent-ils. ̎ Des mères sourient et laissent faire… Ils sont tous en bonne santé.
Chapitres 21 à 30 (fin)

Chapitre 21 – Un rapport des événements (2)

L’autre commando encercle le haut-lieu de l’animation villageoise, la salle des fêtes. Mais ils ne sont pas encore en place que retentit le premier coup de feu, suivi de la fusillade qui verra tout le monde s’enfuir et se marcher dessus. Des fous sanguinaires se cachaient parmi les joueurs.
Le commando ne connaît pas encore sa cible. Il laisse s’échapper un 4x4 noir. À son bord l’ancien militaire Karl Durandel, deux de ses complices, des baroudeurs comme lui, et Dave, le tueur fou.
Le Major Degaëdic de la Brigade Mobile de Maurs et le commandant Dechantilly de la DGSI, sur place en civil toutes les deux, ont tout de même procédé à l’arrestation de Jean-Claude, l’autre tueur, blessé à l’épaule. On ne sait toujours pas si ̎ Jean-Claude ̎ et ̎ Dave ̎ sont des surnoms, des pseudonymes ou leurs réels prénoms. Il est clair que Jean-Claude ne facilitera pas la tâche des enquêteurs sur ces questions-là.
Les procédures d’usage se mettent en place autour de la salle des fêtes : secours, recherches d’indices, interrogatoires. Retour des victimes qui le peuvent à leur domicile, évacuation des autres.
 
Il est minuit et 45 minutes lorsque les deux commandos se retrouvent à proximité d’un corps de ferme loué très récemment dans un hameau, sur la commune de Leynhac, à trois kilomètres de la première intervention.
Un informateur anonyme a vu arriver Durandel et d’autres hommes peu avant dans la nuit. Les soldats se déploient autour des bâtiments. Le Major Degaëdic et le Commandant Dechantilly sont présentes en tant qu’observatrices.
Les issues rapidement identifiées, les troupes prennent position et enfoncent les portes. Les soldats sont accueillis par des salves de tirs. Ils répliquent et progressent dans le bâtiment. Un sergent est blessé au cou par des éclats de pierre passés sous sa tenue protectrice. Il saigne abondamment, est évacué aussitôt. Sa vie n’est pas en danger. Un tir traverse la bouche d’un des mercenaires. Il tombe sur les fesses, position assise. Il a un fusil d’assaut sous le bras gauche, une AK47 sous le droit. Les deux armes  sont encore chaude de ses tirs de barrage, visiblement destinés à faire croire qu’ils étaient plus nombreux... L’assaut est terminé.
L’autre mercenaire est découvert dans une pièce vide à l’étage, la gorge tranchée : selon les premières constatations, des balles tirées par les forces de l’ordre ont tranché les liens de l’otage appelé Dave, ou le tueur fou. Ces mêmes balles ont éclaté le bois des fenêtres, fournissant au forcené l’arme idéale pour surprendre son gardien et l’assassiner : un éclat de bois long et affûté, est resté planté dans la gorge du mercenaire. Hémorragie fatale. Dave s’est enfui.
Les deux hommes de Durandel gagnaient du temps. Ils avaient certainement prévu de résister le plus longtemps possible, permettant à leur chef de disparaître.
Aucune trace d’une fameuse ̎ boîte à appeaux ̎.
 
Maelenn se tait. Son rapport ressemblait à ça : mi-langage officiel, mi-langage oral direct, plus quelques remarques personnelles à volonté salace ou provocatrice que la bienséance m’interdit de reproduire. On dirait que cette nuit d’action lui a donné un coup de fouet, à la bretonne, elle se lâche ! Margolette, à côté d’elle, sourit à chacune de ces saillies. Je ne l’avouerai que sous la torture, afin de préserver son honneur, mais je crois qu’elle s’amuse beaucoup, ma voisine, depuis qu’elle a écrasé son bâton sur la tête du blond filasse qui en voulait à mon intégrité. Elle n’a jamais passé autant de temps chez nous, et n’a pas l’air pressée d’en partir. Et Maelenn semble la considérer comme sa vieille formatrice à qui elle aurait tout confié, c’est dire ! Peut-être que Margolette est encore plus impressionnante que Durandel, en fin de compte ?
Et si c’était elle, le chef de gang, en fait ?
La tête mystérieuse qui dirige tout ?
La main cachée qui manipule ?
Interrompant mes pensées, mon fils arrive, et ma fille, qui l’entourent : ils ont vaincu le monstre ensemble, avec Margot, et c’est comme s’ils avaient senti mes doutes absurdes. Ils la soutiennent. Ils me regardent comme on regarde un enfant qui est pris en faute. Je baisse les yeux. Elle est leur amie, point. Et je suis fier et heureux qu’ils aient une amie comme elle. Même si elle m’impressionne.

Chapitre 22 – Un piège

̎ - Je résume : Dave et Jean-Claude m’ont retourné la voiture pour récupérer la boîte à appeaux, en peau, en plus, la boîte… - le temps de silence derrière un jeu de mots témoigne de sa qualité… - Mais comme leur patron ne leur a pas dit de l’ouvrir, ni de la lui rapporter, ils sont restés dans le pays à attendre. Normal, Karl Durandel a supprimé le fameux patron avant de débarquer ici, en recherche de la même boîte, qui entre-temps, a atterri entre les mains de Sébastien. Dave et Jean-Claude ont donc tué Bob, puis Seb, puis ils ont tenté avec moi…
- Ils ont tué aussi le propriétaire auprès de qui ils louaient une maison. Il a dû demander des justificatifs de domicile…
- Je remercie la Généralissime Degaëdic pour la pertinence de son interruption. Ne recommencez pas, où j’appelle le ministre. Donc, Ils me piquent la boîte mais ne savent pas vraiment quoi en faire. Aussi, quand je leur dis que j’avais sorti la carte au trésor de la boîte avant qu’ils ne bousillent ma belle voiture bleu, ils doutent. Ils prennent peur : et s’ils avaient fait tout ça pour rien ? Ils paniquent. Ils passent à l’attaque. Et c’est la fusillade à la salle des fêtes. Puis Dave est attrapé par Durandel, puis Durandel s’enfuit. Alors, où est la boîte ? L’Ankou l’a-t-il récupérée ? Dave a-t-il parlé ? Et qu’est-ce que Durandel veut en faire, de cette boîte ? Et surtout, il est parti, celui-là, ou on risque encore d’avoir de ses nouvelles ici ?
À vous, Madame Maelenn… ̎
Mais la gradée fait non avec la tête.  Elle n’a aucune réponse à ces questions et je vois qu’elle s’inquiète de savoir ce bonhomme encore dans la nature. Clem est descendue nous rejoindre. Personne ne dit mot. Le silence est épais comme une couche de brouillard sur un matin d’hiver, dans les vallées de la Châtaigneraie Cantalienne. Je frissonne. Je me souviens que c’est dimanche, alors :
̎ - Bon, qui c’est qui mange ici, ce midi ? On a peut-être encore le temps d’aller chercher quelques poulets au marché, et on fera des pâtes…
 
Finalement, Margolette est retournée chez elle. Maelenn a prétexté avoir des rapports à rédiger en retard, pour s’éclipser. Elle a laissé deux agents dans une voiture devant la maison.
Clem nous a fait un gros câlin sur le canapé, bientôt rejointe par ses enfants, puis les nôtres. Elle en avait gros sur le cœur, et un peu peur aussi de la situation. On a tenté de la rassurer comme on le pouvait. Son fils aîné, le copain d’Yvon, est le plus mutique. Lui ne dit rien, il garde tout. Lors du câlin, lorsque Lola et Yvon sont venus s’appuyer à la pyramide humaine qui menaçait de faire s’écrouler notre beau canapé orange, le garçon a versé une grosse larme du haut de ses dix ans et l’effet domino s’est déclenché. On s’est tous mis à chialer intensément, et c’était bon d’ouvrir les vannes, et de partager le chagrin. Il y a juste le canapé qui fait la tête, trempé d’un coup par toute cette eau et ce sel. Je pense qu’il restera décoloré à jamais. Comme nous.
 
Je contemple la nappe moutonneuse et nacrée qui rougit le ciel, comme un troupeau de brebis orange fluo qui paresserait au-dessus du jardin. L’automne est vraiment magnifique. Les pieds dans l’herbe à nouveau humide, j’ai froid. J’ai envie de rester seul, pourtant.
J’ai une idée qui tricote son chemin de nœuds et de lignes dans mon cerveau. Un canevas ni chaud, ni beau, mais terriblement invasif. Je crois que je sais comment trouver l’Ankou. Et la boîte d’appeaux. Mais il va me falloir de l’aide.
Je retraverse le jardin et surgit en plein milieu d’une compétition de billes : les garçons ont utilisé tout le salon jusqu’à la cuisine avec des livres, des bouts de cagettes, de petites barres de bois de construction, des chaussures et des ustensiles de cuisine. Un grand parcours pour billes, qui roulent sur le carrelage, sans contrôle, se glissent sous les meubles et rebondissent avec des petits bruits de verre. Ils sont appliqués. Je ne les dérange pas. Je monte expliquer mon plan à Cléa.
̎ - Et si Karl Durandel n’avait pas encore la boîte ? Je ne pense pas qu’il aient pu faire parler ce cinglé de Dave. Donc, je présume que la boîte est encore cachée près de la maison où ils habitaient, celle dont ils ont tué le propriétaire. Et c’est là aussi qu’il y a des gendarmes, puisqu’il y a eu meurtre. Karl doit se cacher et attendre que tout redevienne calme pour aller fouiller. Ça nous donne l’avantage. Puisqu’on sait ce qu’on cherche, et que les gendarmes sont nos amis – je ne pensais pas dire ce genre de choses un jour… - alors on va trouver cette foutue boîte avant lui, et l’attirer ensuite dans un piège. Il ne repartira pas sans ses plans, il ne nous reste qu’à les trouver et on lui fait passer un message. Pour qu’il vienne se jeter dans la gueule du loup.
- C’est n’importe quoi, ton plan. Il suffit qu’il ait déjà la boîte et il ne reviendra jamais dans le pays. ̎
Cléa est insupportable des fois, surtout quand elle a raison. Mais je suis têtu :
̎ - Et même si il y a une chance sur mille, il faut la tenter. Et je ne vois pas comment il aurait pu mettre la main dessus, pas en aussi peu de temps, pas avec toutes les forces de police qui lui courent après. Je pense même qu’il nous surveille, nous, pour l’amener plus sûrement à la boîte…
- Ou alors, ça te monte à la tête, tout ça. Je te préviens, je ne supporterai pas que tu prennes part à des fusillades et à des bastonnades sur la terrasse tous les jours. J’ai déjà eu bien assez peur. Il est temps que ça finisse.
- Je suis bien d’accord avec toi. Il est temps que ça finisse. ̎

Chapitre 23 – Une fouille populaire…

Il a suffit de deux coups de fil et me voilà à nouveau à la salle des fêtes. Autour de nous, une partie du GIGN, quelques agents de la DGSI, le maire, son premier adjoint et les deux employés communaux, et des chasseurs, joueurs de pétanque et autres membres d’association locales, lesquelles se recoupent toutes plus ou moins. Une quarantaine de personnes qui ont reporté toute autre activité en ce lundi matin, afin de retrouver une jolie boîte en bois recouverte d’un joli cuir, contenant des appeaux uniques et des plans pour un trésor inestimable à l’autre bout du monde.
Mais bien-sûr, rien n’est jamais simple, au pays des vaches et des châtaignes. Tout commence par des reproches :
̎ - Et notre concours de belote ? Tu as amené ces fous dangereux ici, tu les as provoqués dans la salle, et tout est parti en couilles ! On va devoir rembourser toutes les inscriptions, jeter les lots qui seront bientôt périmés, y a des tables et des chaises cassées, et plus personne ne viendra jouer à Boisset ! Alors, maintenant, tu veux qu’on travaille pour toi ? Mais tu te prends pour qui ? ̎
On l’appelle Makyo au village. Il est grand, gros, il a le caractère et l’intelligence d’un dragon. Et je crois que pour l’instant, le caractère a pris le pas sur l’intelligence… Heureusement, je ne suis plus tout seul dans cette histoire, et c’est Maelenn Degaëdic qui prend ma défense. Du haut de son mètre soixante et des poussières, elle toise l’immense Makyo :
̎ - Ce n’est pas pour lui que vous allez travailler, c’est pour vous, vous tous ici dans le pays, et sous mes ordres à moi. Il y a eu plusieurs meurtres pour une histoire qui ne concerne en rien Loïc, et pourtant, il est intervenu, il a risqué plusieurs fois sa vie et il est encore présent pour chercher des solutions. C’est votre cas ? Parce que sinon, je vous demanderai de bien vouloir la fermer. On a du travail et vous nous faites perdre notre temps. ̎
Elle se retourne et tout est dit. Makyo cherche le regard de Marc, autorité parmi les autorités sur la commune, mais celui-ci hausse les épaules. Il n’y a rien à ajouter. Donc il me jette un regard noir, meurtrier. Je lui souris, aux anges, comme un enfant content. Je ne me suis peut-être pas fait un ami, mais ça fait un bien fou.
Marc et Maelenn réunissent tout le monde autour d’eux pour distribuer les rôles et les consignes : se rendre à la ferme occupée par Dave et Jean-Claude, refouiller les bâtiments, la cour, le jardin, puis en cercles concentriques, les alentours, les fossés, les granges, les véhicules, les arbres… Je montre approximativement avec mes mains la taille de la boîte, la décris.
On fait quatre groupes, chacun dirigé par un ̎ local ̎ et un gendarme. Maelenn coordonne. Paul-pain, Makyo, Marc et moi-même nous retrouvons ainsi chacun à la tête d’une dizaine de personnes, civils et militaires mêlés. Comme l’a expliqué Maelenn, il faut diversifier les points de vue, la boîte n’est pas grande, toutes les idées seront bonnes pour la retrouver.
̎ - Pour savoir trouver, il faut savoir cacher. ̎ Je repense à mes années lycée, lorsque mon grand frère fouillait ma chambre, plus par désœuvrement qu’autre chose, à mon avis. Alors, je cachais tout : l’argent de poche, la collecte pour organiser une fête à mon anniversaire, la boulette de shit, les préservatifs que je n’utilisais jamais, célibat timide oblige… Et je retrouvais des traces de son passage, mais il niait, le bougre ! Alors je cachais encore mieux, tellement que peut-être, parfois, je l’ai accusé de m’avoir volé, alors que j’avais juste trop bien fait mon boulot, et que je ne retrouvais pas moi-même ce que j’avais dissimulé. Bien-sûr, je ne dis rien de tout ça à mon équipe.
Je n’ai que deux militaires avec moi, dont le jeune qui m’avait laissé fouiller la maison de Seb et Clem ! Je lui souris avec amitié, il répond par un haussement penaud, il a dû se faire tirer les oreilles après cette histoire... On commencera par la maison : apporter un œil neuf là où le GIGN a déjà fouillé…
On se serre dans deux voitures. La mienne sent la biquette, le plancher est tapissé de boulettes de terre sèche et de poils de chien. Je roule sur une canette vide qui se cachait sous le siège mais je suis tellement serré par mes deux compagnons de banquette que je ne risque pas de tomber. Je crois que le chauffeur s’appelle Simon. Je l’ai croisé une ou deux fois au village. Il a l’haleine aussi fraîche que les tapis de son 4x4. Le jeune gendarme est assis à côté de lui pour le guider. Je suis sûr qu’il rêve de le faire souffler dans le ballon, mais ce sera pour une autre fois...

Chapitre 24 – Une maison inconfortable

La Châtaigneraie Cantalienne est un labyrinthe de collines et de forêts, de rus sauvages et de pâtures paisibles. Les habitations y sont dispersées en fermes et hameaux, petits bourgs hébergeant une église, voire une école, maisons esseulées. Les hommes ont dû vouloir s’isoler, ou chacun avait l’ambition de se développer tellement que ce seraient les autres qui viendraient à lui. Respect de l’intimité de chacun ? Ou concurrence effrénée et maladive ? C’est ma source, ma colline, je ne partage pas !
Je plains les enfants quand ils devaient aller à l’école, à pied... les jeunes rentrant un peu saouls du bal, les personnes âgées qui cherchent des partenaires de belote, sans voiture…
Mais je ne plains pas les mercenaires ou bandits en recherche d’une planque discrète. L’idéal !
Je plains par contre les bons citoyens et gendarmes en recherche d’une aiguille, pardon, d’une boîte, dans une meule de foin de la taille d’un hameau comme celui-là. Les pauvres ! Zut, c’est moi, c’est nous. Mais qu’est-ce qui m’a pris d’avoir une idée pareille ?
La maison est abritée derrière un rideau de frênes l’isolant du reste du hameau. Je ne suis même pas sûr de pouvoir en retrouver la route. Je pense que le jeune gendarme a un GPS caché entre ses genoux pour paraître aussi sûr de lui dans ses indications, ou alors il est né dans le pays. Ou alors, il est un cyborg de nouvelle génération, mais ça, c’est juste le genre d’idée que j’ai lorsque l’angoisse m’étreint. Ou que j’ai bu trop de café. Bref, j’ai la cervelle en ébullition. Heureusement, on est arrivé.
Le froid nous saisit alors que nous nous extirpons de la niche ambulante et tout-terrain. Autour de nous, les portières claquent. L’air est pur. Simon boude. Je comprends. Il se penche derrière son volant pour en retirer un paquet de clopes, mais je le soupçonne en fait de prendre une goulée du seul air qui lui est bon : celui de sa voiture où marinent des années de chaussettes, de chiens mouillés, de tabac froid et de bière renversée. Je comprends…
J’arrête de réfléchir et je dis une connerie :
̎ - Où est la maison, chef ? Puisqu’on doit commencer par là, autant commencer par là... ̎
Personne n’ose ne serait-ce que sourire, mais la jeunesse en costume bleu et timide indique la porte vieillotte d’une maison pas finie, aux fenêtres écaillées et gondolées, au murs non enduits, au toit moussu et suintant : si je louais un truc pareil, moi aussi, j’aurai envie de tuer mon proprio…
̎ - On a des lampes ? Parce que je suis pas sûr qu’il aient installé la lumière, là-dedans. C’est tout juste s’ils ont mis des murs et un toit avant de le louer…
- Épargnez-nous vos sarcasmes. Et dites-nous comment vous voulez qu’on procède, puisque c’est vous le chef, maintenant, se rebiffe le schtroumpf qui n’en mène pas large.
- On est dix. Cinq à l’étage, cinq au rez-de-chaussée. On cherche dans les murs, les plafonds, les cocottes, derrière les assiettes, la chasse d’eau, les lattes de parquet, derrière le poêle. Le GIGN est passé ici, mais ils ne savaient ce qu’ils cherchaient. Nous, nous savons. On se retrouve dans la cuisine dans dix minutes. Que quelqu’un fasse du café. ̎
Je n’ai pas toujours été jardinier au chômage et écrivain du matin. J’ai aussi dirigé des équipes, entre autres pour organiser des festivals, mais aussi des grands jeux avec enfants – et adultes… - et des visites pédagogiques. Mais je suis tout de même assez fier de moi : les hommes s’exécutent sans discuter, du gendarme au paysan retraité. Ça a du bon, l’autorité !
Lorsque nous pénétrons dans les lieux, d’autres équipes s’éparpillent aux alentours, certaines iront même chez les voisins et… les propriétaires, après avoir obtenu autorisations et mandats, j’espère.
Je grimpe à l’étage, suivi de Simon et quatre gars inconnus au bataillon. Je ne fréquente pas assez les soirées-apéro dans le pays, moi ! Je me présente tout de même afin de mémoriser leurs prénoms. Je m’étonne qu’il n’y ait pas plus de femmes dans nos équipes de recherche. J’oublie souvent que les rôles restent bien déterminés dans la plupart des maisons : personne n’a dû penser à les prévenir et certaines auraient refusé de prendre part à cette activité "entre hommes". Ou alors, j’imagine que je vois le mal partout quand je ne suis entouré que de mâles… Hé hé hé – le mal mâle…-.
En réalité, j’ai plein d’images d’endroits où pourrait se cacher cette boîte – sous l’escalier, sous le four, etc. -, et je confronte ces fruits de l’imagination à la visite des lieux, remodelant à chaque pas ces projections. Pourvu que chacun fasse de même.

Chapitre 25 – Un pipit farlouze dans la main

La maison ressemble à une grotte d’ermite mort depuis des centaines d’années. Elle est froide, humide, sale. Des duvets en boule sur les lits témoignent juste d’une occupation récente, ainsi que la vaisselle sale dans l’évier et sur la table en formica de la cuisine. On l’a retournée correctement, on a trouvé quelques objets personnels de nos deux tueurs, qui finiront entre les mains de la gendarmerie, mais rien de probant. Et pas encore de boîte.
L’équipe fume le clope devant la maison, respirant l’air sain du matin et savourant la chaleur d’un café fumant dans des verres coincés entre les doigts. Le gendarme avec nous relance une cafetière et va passer le mot aux collègues dispersés dans les environs. Ils viendront faire la pause ici et rendre compte de leurs avancées.
La grange est notre prochain objectif. Elle jouxte la maison et paraît presque en meilleur état. Par contre, la lumière n’est pas son fort. Le gendarme – mais comment s’appelle-t-il, celui-là ? - nous rapporte des lampes-torches. Je rappelle à tout le monde qu’il peut y avoir des objets tranchants et rouillés dans le noir. Prudence.
Une grange, c’est souvent deux niveaux : les étables en-bas, royaume du bois, de la paille, des araignées et des évacuations qui courent dans l’allée centrale ; le grenier en haut, pour les outils, les tracteurs, la paille et la bouteille de pastaga entourée de ses verres nettoyés au coin de chemise.
La quête est longue et minutieuse. Je me débarrasse d’une énième toile d’araignée tentant de blanchir encore plus vite mes cheveux jadis d’un noir de jais, les pieds sur un lit de bouse et paille séchée qui rebondit comme un sommier, lorsqu’un bruit attire mon attention.
Une trille. On dirait le printemps. Elle se renouvelle. Puis un autre son, plus prolongé. Des oiseaux chantent l’amour à l’étage au-dessus ! Avec des hommes qui fouillent partout, ils se seraient sauvés. Les appeaux !
Je contourne le talus pentu du pignon pour atteindre l’étage supérieur par sa grande porte. Simon sort glorieux dans la lumière. Il a un sifflet dans la bouche, dont il abuse sans cérémonie, il en tient une poignée dans une main et un coffret de bois et de cuir sous l’autre bras. Des pipits, des alouettes et des tariers chantent par sa barbe. Il est rayonnant.
Je me retourne vers le gendarme :
̎ - Comment tu t’appelles, au fait ?
- Jean.
- Jean, préviens tes chefs. On a trouvé la boîte ! ̎
Jean (- d’arme ?) colle sa bouche à la radio qui ballottait à sa ceinture. Il ne leur faut pas plus de trois minutes pour tous se rassembler au pied de la grange. Je laisse la gloire à Simon tandis qu’il tend la boîte à El Supremador Maelenn Degaëdic, qui recompose immédiatement les équipes. La chasse est interrompue. On va pouvoir rentrer à la maison.
Marc signale qu’il faudra que chacun passe à la mairie signer le registre qui consignera toute l’opération du matin, et afin que les salariés justifient de leur absence auprès de leurs employeurs (le langage pôle-emploi est devenu une seconde nature…).
Maelenn me pose une main chaleureuse sur l’épaule avant que je ne remonte dans la voiture à poil et à bière de Simon :
̎ - Tu avais raison, Loïc. Si la boîte est encore ici, il y a des chances pour que Karl Durandel le soit aussi. On va peut-être pouvoir l’attraper. Bravo, beau travail !
- Et les plans, le trésor, qu’est-ce que vous allez en faire ?
- Je n’en ai aucune idée, petit padawan*. Ce sera à mes supérieurs d’en décider. Je crains même que ça ne soit une décision politique, maintenant. Et ça ne serait peut-être pas une mauvaise chose : le Laos n’est pas très riche, ils pourraient apprécier ce genre de cadeau de la diplomatie française.
- Je ne crois pas que ça ira jusqu’à la diplomatie, sauf si on les y oblige, non ?
- Oui, peut-être. Tu as encore une idée, toi ?
- Oui, peut-être… Je pense qu’on pourrait rencontrer Karl Durandel sans violence. Vous l’arrêtez si vous voulez, ou vous en faites ce que vous voulez, il ne dira pas non. Et on va rendre le trésor au Laos par la même occasion. Par la voie diplomatique, bien-sûr. Mais pour ça, il ne faut pas que les plans remontent à vos supérieurs. Donnez-les moi. ̎
: un padawan est un apprenti chevalier jedi, dans la saga Star Wars...

Chapitre 25 – Un pipit farlouze dans la main

La maison ressemble à une grotte d’ermite mort depuis des centaines d’années. Elle est froide, humide, sale. Des duvets en boule sur les lits témoignent juste d’une occupation récente, ainsi que la vaisselle sale dans l’évier et sur la table en formica de la cuisine. On l’a retournée correctement, on a trouvé quelques objets personnels de nos deux tueurs, qui finiront entre les mains de la gendarmerie, mais rien de probant. Et pas encore de boîte.
L’équipe fume le clope devant la maison, respirant l’air sain du matin et savourant la chaleur d’un café fumant dans des verres coincés entre les doigts. Le gendarme avec nous relance une cafetière et va passer le mot aux collègues dispersés dans les environs. Ils viendront faire la pause ici et rendre compte de leurs avancées.
La grange est notre prochain objectif. Elle jouxte la maison et paraît presque en meilleur état. Par contre, la lumière n’est pas son fort. Le gendarme – mais comment s’appelle-t-il, celui-là ? - nous rapporte des lampes-torches. Je rappelle à tout le monde qu’il peut y avoir des objets tranchants et rouillés dans le noir. Prudence.
Une grange, c’est souvent deux niveaux : les étables en-bas, royaume du bois, de la paille, des araignées et des évacuations qui courent dans l’allée centrale ; le grenier en haut, pour les outils, les tracteurs, la paille et la bouteille de pastaga entourée de ses verres nettoyés au coin de chemise.
La quête est longue et minutieuse. Je me débarrasse d’une énième toile d’araignée tentant de blanchir encore plus vite mes cheveux jadis d’un noir de jais, les pieds sur un lit de bouse et paille séchée qui rebondit comme un sommier, lorsqu’un bruit attire mon attention.
Une trille. On dirait le printemps. Elle se renouvelle. Puis un autre son, plus prolongé. Des oiseaux chantent l’amour à l’étage au-dessus ! Avec des hommes qui fouillent partout, ils se seraient sauvés. Les appeaux !
Je contourne le talus pentu du pignon pour atteindre l’étage supérieur par sa grande porte. Simon sort glorieux dans la lumière. Il a un sifflet dans la bouche, dont il abuse sans cérémonie, il en tient une poignée dans une main et un coffret de bois et de cuir sous l’autre bras. Des pipits, des alouettes et des tariers chantent par sa barbe. Il est rayonnant.
Je me retourne vers le gendarme :
̎ - Comment tu t’appelles, au fait ?
- Jean.
- Jean, préviens tes chefs. On a trouvé la boîte ! ̎
Jean (- d’arme ?) colle sa bouche à la radio qui ballottait à sa ceinture. Il ne leur faut pas plus de trois minutes pour tous se rassembler au pied de la grange. Je laisse la gloire à Simon tandis qu’il tend la boîte à El Supremador Maelenn Degaëdic, qui recompose immédiatement les équipes. La chasse est interrompue. On va pouvoir rentrer à la maison.
Marc signale qu’il faudra que chacun passe à la mairie signer le registre qui consignera toute l’opération du matin, et afin que les salariés justifient de leur absence auprès de leurs employeurs (le langage pôle-emploi est devenu une seconde nature…).
Maelenn me pose une main chaleureuse sur l’épaule avant que je ne remonte dans la voiture à poil et à bière de Simon :
̎ - Tu avais raison, Loïc. Si la boîte est encore ici, il y a des chances pour que Karl Durandel le soit aussi. On va peut-être pouvoir l’attraper. Bravo, beau travail !
- Et les plans, le trésor, qu’est-ce que vous allez en faire ?
- Je n’en ai aucune idée, petit padawan*. Ce sera à mes supérieurs d’en décider. Je crains même que ça ne soit une décision politique, maintenant. Et ça ne serait peut-être pas une mauvaise chose : le Laos n’est pas très riche, ils pourraient apprécier ce genre de cadeau de la diplomatie française.
- Je ne crois pas que ça ira jusqu’à la diplomatie, sauf si on les y oblige, non ?
- Oui, peut-être. Tu as encore une idée, toi ?
- Oui, peut-être… Je pense qu’on pourrait rencontrer Karl Durandel sans violence. Vous l’arrêtez si vous voulez, ou vous en faites ce que vous voulez, il ne dira pas non. Et on va rendre le trésor au Laos par la même occasion. Par la voie diplomatique, bien-sûr. Mais pour ça, il ne faut pas que les plans remontent à vos supérieurs. Donnez-les moi. ̎
: un padawan est un apprenti chevalier jedi, dans la saga Star Wars...

Chapitre 26 – Un plan audacieux mais amical

 - Je ne peux pas faire ça. ̎
Sa voix est catégorique, mais son regard parle un autre langage. Je l’aurais deviné ! Maelenn Degaëdic aime prendre des initiatives, aime suivre son instinct. Hou ! Comme ça doit être dur dans l’armée et l’administration française pour une telle femme !…
̎ - Et bien disons que c’est déjà fait, et que c’est nous qui l’avons fait... ̎
Simon est ressorti de la voiture, curieux de ce qui nous retarde, et il se trouve juste entre nous et le reste des brigades encore en mouvement dans la cour du bâtiment. Ses épaules larges, sa casquette défraîchie, son allure débonnaire nous cachent des autres. Je lui fais un clin d’œil tout en sortant mon couteau pliable de ma poche (je l’aime bien ce couteau d’électricien, avec deux lames, une droite et une en quart de lune.). J’attrape la boîte encore sous le bras de l’incandescente inspectrice, la retourne et la perce sans hésiter.
La force de l’ordre aux yeux noisette manque de défaillir tandis que la force tellurique de la campagne et de la bière se met à sourire plus large qu’une porte de grange. Le cuir s’ouvre sous mes doigts, je tiens le couvercle dans mon autre main pour éviter la chute des appeaux, je suis sur le bois. Merde ! Il faut l’ouvrir par l’intérieur.
Mon regard à Simon devient pressant. Il s’étire le bougre. Mais c’est qu’il serait bon comédien, en plus ! Je me baisse, renverse les appeaux sur une pierre plate et propre, découpe à nouveau. Je sens tout de suite la capsule. Bingo !
Une toute petite capsule en céramique, à vis, beige et rouge, on dirait un gros comprimé. Je la glisse dans une poche de chemise, remballe les sifflets et tends la boîte à la bombe de défense nucléaire qui hésite entre la colère et le contentement. Je pense que je passe à deux doigts de la mort par combustion spontanée tellement ses yeux me font mal. Je souris.
̎ - Vous ne vous en apercevrez que lorsqu’on sera parti. Viens Simon, on a du travail…
- Loïc, c’est ma carrière qui est en jeu, là. T’as pas intérêt à ce que ça se sache.
Simon lui sourit et lui adresse un clin d’œil :
- C’était un plaisir, madame ! ̎
L’insolent ! C’est que je commence à bien l’aimer, ce Simon.
Le temps de grimper dans la voiture, je rappelle à mon chauffeur qu’il devra rester discret sur cette histoire, même si je doute qu’il en soit capable. En tout cas, il a réagi vite et bien, et c’est plus que je ne pouvais en espérer. Je glisse à nouveau sur la canette dans le fond de la voiture, et cette fois, il n’y a plus personne pour me retenir. Nous ne sommes plus que trois dans le 4x4, les autres ont pris d’autres véhicules. Seul sur la banquette arrière, je manque de m’écrouler. De mon portable, j’appelle Roméo.
Simon nous ramène jusqu’à la mairie de Boisset. J’y retrouve Monsieur l’adjoint et journaliste :
̎ - J’ai laissé un message à mes contacts au Monde et au Figaro. Je les rappellerai tout à l’heure, quand tu m’en auras dit plus. Qu’est-ce que vous avez fait ?
- On va convoquer une conférence de presse exceptionnelle. Il est question de restitution d’un trésor de guerre au Laos, de la bienveillance de l’État français, de l’arrestation de meurtriers dans le Cantal, d’espionnage et d’une histoire de famille et d’amitié qui remonte à 60 ans. Interdiction de prévenir Marc, il a des devoirs en tant que maire qui l’obligeraient à prévenir les gendarmes ou la préfecture. On s’est compris ? ̎
Simon est ma caution, mon témoin et ma garantie. Je ne sais pas si Roméo aurait pu accepter ce marché sans sa présence, détachée, souriante. Comme si le bon sens paysan et villageois avait le dessus sur toute autre considération ou responsabilité. Roméo risque gros lui aussi, en tant qu’élu et en tant que journaliste. En fait, on risque tous gros. Il n’y a que Simon qui ne semble pas s’en inquiéter : il s’amuse, lui. Il me suit. Je me demande s’il n’a pas une maison où il pourrait rentrer...

Chapitre 27 – Une bise dans l’Ankou

Je laisse Roméo organiser cette conférence de presse. Je lui laisse aussi la capsule contenant visiblement les micro-films de Durandel. Hors de question de me le faire voler encore une fois. Je rentre à ma maison. Simon a hésité. Mais il n’a trouvé aucune raison valable de continuer à me coller au train, surtout que les retrouvailles avec l’Ankou pourraient s’avérer... dangereuses. On échange tout de même nos téléphones, et je lui rappelle que nous aurons très certainement à faire avec la gendarmerie lorsqu’ils s’apercevront, officiellement, de la disparition des plans.
Nous avons autorisé les enfants à sécher l’école aujourd’hui. Après tout, ils ont été enlevés, leur père a manqué être tué et ils ont matraqué un tueur à domicile, de quoi créer un léger traumatisme… Réchauffement climatique oblige, il fait un temps printanier. En plus, en débarquant, je retrouve une rousse mutine à la table de la cuisine : Marcelle Dechantilly, de la Sécurité Intérieure. Elle porte une tenue sportive, discrète, qui souligne sa silhouette d’athlète. Ses cheveux incandescents donnent l’impression que la forêt d’automne est entrée dans la maison. Une forêt en chair et non en bois, mais qui réchauffe aussi… À côté, Cléa est… heu… ravie et boudeuse. La rousse est charmante, mais je la sens jalouse, encore ! Ça chauffe, vivement le printemps !
L’agent Muldy me sourit innocemment :
̎ - Maelenn m’a demandé de vous surveiller. Alors je me suis fait inviter à manger... ̎
Mon postulat est le suivant : l’Ankou a besoin d’informations. Il a dû suivre notre battue du matin, il doit se douter que nous avons retrouvé la boîte. Il va devoir se dévoiler, d’une manière ou d’une autre. J’espère que ça sera amical, et non avec armes et fracas. Mais du coup, la présence d’un agent près des miens n’est peut-être pas une mauvaise idée. En tout cas, j’ai connu des agents moins agréables…
Je décide de jouer la confiance. Je lui avoue que j’attends Karl Durandel.
̎ - Je pense qu’il ne tardera pas à savoir que c’est moi qui ai les plans, il va donc venir les chercher. ̎
Marcelle est une hôte réjouissante. Le rire facile, le regard chaleureux. Elle a tôt fait de détendre l’atmosphère, avec plein d’anecdotes rigolotes qui distraient les enfants. C’est le dernier repas de Clémentine avec nous, ses parents arriveront en début d’après-midi, pour les ramener en Ardèche. Elle et Cléa sont reparties à la Planche du Souq ce matin, chercher des affaires. Je ne les ai pas interrogées là-dessus, ça sortira si nécessaire, mais je sens que Cléa est marquée par cette visite, là où Seb a été assassiné. Et je ne parle pas de notre amie qui est retournée sur son lieu de vie désormais profané. En fait, c’est une bonne chose que la rousse à la Chantilly soit là. Et je crois qu’elle le sait.
Mon téléphone sonne alors qu’on s’installe en terrasse pour prendre le café au soleil. C’est une chance que l’appel passe, parce que mon portable a tendance à tout garder pour lui, dans la maison. C’est Simon, la voix un peu plus empâtée que ce matin :
̎ - L’Ankou, il est venu. J’étais au café et il m’a trouvé. Il m’a filé les jetons, dis donc. Il m’a demandé où étaient les plans. Je lui ai dis que tu étais rentré chez toi avec. Que tu savais qu’il allait venir. Que tu l’attendais. Il arrive, mec. Tu lui feras une bise dans l’Ankou – des rires jaillissent dans le téléphone, il n’est pas tout seul -. Ne t’inquiète pas pour moi, il ne m’a rien fait. De toute façon, il y a tout le monde ici, qui est prêt à me défendre…
J’entends les cris de la foule solidaire derrière lui.
- J’ai bien fait ?
- Merci, Simon. C’était exactement ce qu’il fallait faire. Tu es presque un héros, si seulement ta voiture puait pas autant…
- Hé, faut pas exagérer, non plus. L’héroïsme, ça transporte pas les brebis. Chaque chose à sa place...
Et les acclamations à cette dernière remarque reprennent de plus belle dans le bistrot.
- Je ne m’inquiète pas, Simon. Prends soin de toi, n’abuses pas trop…
- Ne jamais abuser de la sobriété, c’est un principe ! ̎
Je raccroche avant d’entendre de nouveaux cris.
Je regarde Marcelle. Je hoche la tête. Elle a déjà tapé son SMS, certainement pour Maelenn. Une voiture se glisse doucement par le portail. Un 4x4 noir aussi silencieux et redoutable qu’un gros serpent. Je me lève :
̎ - On va refaire du café. ̎

Chapitre 28 – Un moment d’épanchement

Avant que le grand homme ne sorte de sa voiture, je lance un regard appuyé au super agent qui s’est déjà levée afin, je suppose, d’aller chercher son arme restée dans la maison. Elle se rassoit. Évitons les sujets de friction. Ma terrasse a déjà connu assez de violence. Les enfants sortent, curieux de ce nouveau visiteur.
Il a son manteau sombre et son chapeau. Il avance d’un pas de guépard vers nous, en s’appuyant négligemment sur sa belle cane, guerrier impeccable malgré l’âge qui plisse son visage. Je l’accueille chaleureusement :
̎ - J’allais refaire du café, Monsieur Durandel. Asseyez-vous.
Yvon revient avec sa planche à pain à la main, je distingue l’iPod de Lola dans sa main. Je le parie allumé en mode caméra. Décidément, mes enfants me font craquer. L’Ankou s’assoit sur la chaise en plastique que j’ai laissée vacante, pose son chapeau sur la table. Je crois qu’Yvon a passé un message dans la maison, parce que les enfants de Clem nous rejoignent. Le petit Augustin a un pistolet en plastique, l’aîné un couteau de cuisine et le cadet, dans les bras, un chat : arme fatale... L’Ankou sourit et lève les mains, en évidence.
̎ - Je ne suis pas venu chercher les problèmes. Je crois juste que vous avez quelque chose m’appartenant. ̎
J’ai tout vu, tout entendu, en versant l’eau bouillante dans le pot à piston contenant le café. Je rapporte la noire potion et une tasse supplémentaire :
̎ - Et ce quelque chose nous a tous coûté trop cher pour qu’on vous le rende sans contrepartie. J’ai une proposition à vous faire.
- Je ne me rendrai pas. J’en sais trop et j’ai été mêlé à trop d’histoire pour survivre longtemps à l’ombre des barreaux. J’envisageais plutôt une retraite pépère sur les terres familiales en Ardèche. Que comptez-vous faire des microfilms ?
- Les rendre à leurs propriétaires originaux. Et obtenir votre témoignage pour que soient diffusés les noms des responsables de ce massacre, chez nous. Et je suis sûr que vous avez moyen de négocier quelque chose avec les forces de l’ordre pour ne pas vous retrouver poignardé sous les douches d’une quelconque prison de banlieue. ̎
Marcelle lève la main, comme une écolière disciplinée. Je vois qu’elle tient négligemment sa petite cuillère dans la main, l’air de rien, et je suppose que c’est potentiellement une arme entre ses mains…
̎ - Marcelle Dechantilly. Lieutenant-colonel Dechantilly, de la DGSI. Votre parcours m’intéresse et j’ai toute autorité pour négocier. Mais il faudra avant cela régler une histoire concernant ces deux familles : vous les avez menacées et enlevées. Elles peuvent porter plainte, et alors, je devrai vous arrêter. C’est donc entre vous que ça se joue, tout de suite. ̎
Ça alors ! Je n’attendais pas un tel soutien à mon plan tarabusté de la part de cette... fonctionnaire. Je comprends mieux la proximité avec notre bretonne en habits bleu. Ces femmes sont des Indiana Jones, des Han Solo, des Harrison Ford, quoi !
La rousse Harrison Ford se lève et rentre. Clem s’assoit avec nous. Les enfants armés et vigilants nous encerclent. Nous voici, deux familles face à un vieil homme solide comme un roc mais qui, tout d’un coup, semble se rapetisser. Il nous dévisage tout à tour. Et il commence.
Il nous raconte d’où il vient, l’armée, les services secrets, l’Indochine ; sa sœur Amalia et son beau-frère et ami Jacques François ; La mort, la solitude, la vengeance ; les camaraderies, dont ses gorilles qui l’ont accompagné jusqu’ici ; les contrats, l’argent, les exécutions, les manigances, les secrets d’État ; la fatigue, la tentation de renoncer ; la sensation d’être arrivé au bout, le dernier baroud d’honneur, l’enlèvement, maladroit, mais il ne leur aurait été fait aucun mal, il est désolé ; les questions concernant ce trésor qui ne lui appartient pas ; il fumerait bien une cigarette, tout d’un coup, alors que ça fait trente ans qu’il a arrêté ; est-ce que les enfants vont vraiment l’attaquer ? Il ne voulait pas leur faire peur, mais il fallait aller jusqu’au bout. Il terminerait bien sa vie assis sur une chaise à contempler un paysage comme celui qui se déroule devant notre maison ; il peut avoir un peu d’autre café ? Qu’est-ce qu’on compte faire ?
Je vois bien que tout le monde est touché. Connaître son ennemi, c’est déjà l’aimer un peu. Et l’Ankou n’est plus tout à fait un ennemi, maintenant. Cléa surprend tout le monde : elle se lève et se tient droite, de son 1m65, devant le grand homme assis mais presque aussi grand qu’elle sur sa chaise. Elle le gifle de façon retentissante.
̎ - Ça me suffira, ce sera la seule plainte que vous aurez de moi. Le reste vous appartient. Et Loïc a quelque chose à vous demander, alors ça me suffit. Et je ne veux plus jamais vous revoir, ni que vous approchiez de mes enfants. ̎
Elle rentre. Clem se lève, elle aussi. Je me dis que c’est le quart-d’heure des baffes, mais non. Elle dit juste :
̎ - Je suis d’accord avec elle. Faites ce que vous avez à faire et disparaissez. Loin. Je n’oublierai pas que c’est de votre faute si ils ont trouvé mon mari, et Bob. De Votre faute. Faites en sorte que plus personne n’en souffre. ̎
Elle rentre, les enfants suivent, mus par un sixième sens que je ne me souviens pas leur avoir appris. J’aperçois du coin de l’œil un iPod appuyé contre un pot de fleur, sur le muret de la terrasse. Je ne suis pas seul. Ma fille a laissé un espion.
La rousse nous rejoint :
̎ - Bon, parlons de la suite, maintenant. ̎

Chapitre 29 – Le con fait rance…

Ils sont venus d’Aurillac, de Limoges, de Toulouse, même de Paris. La Salle du Conseil, à la mairie, avait peu souvent rassemblé autant de monde. Roméo a fait dresser une table sur une estrade et les journalistes ont été installés sur des chaises en contrebas. Autour des sièges, plusieurs caméras filment déjà. Je reste en spectateur. Maelenn et Marcelle sont appuyées contre un mur de l’autre côté de la pièce. Je sais qu’elle devront rendre compte de cet événement qui se déroule sans l’aval de leurs supérieurs. Sur l’estrade, Roméo préside, Marc à ses côtés, et un homme râblé débride ses yeux pour observer l’assemblée : l’ambassadeur du Laos en personne a fait le déplacement.
Je sors. Il fait gris aujourd’hui. Une nappe de nuages bouche l’horizon. L’humidité s’infiltre et fait frissonner.
Tout à l’heure, on enterrera Bob. Je vois arriver Karl Durandel dans un gros 4x4 aux vitres teintées. Il est accompagné de deux gros bras des services secrets. Je ne sais pas exactement ce qu’il a négocié avec la Miss dessert à la chevelure rousse, mais je suppose qu’il a été question de son impunité en échanges de ses secrets. Une vie dont je ne voudrais pour rien au monde. J’ai hâte de retrouver mon actualité de jardinier-écrivain-chômeur. Et puis, l’hiver, c’est l’occasion de se reposer chez soi, pas de sortir tout le temps affronter des tueurs et des photographes de presse…
Je salue d’un hochement de tête le grand homme. Il pénètre dans la salle comble et prend place aux côtés de l’ambassadeur. Maelenn me rejoint sur le parvis de la mairie.
̎ - Ça va bien se passer. Les discours sont rodés. Les plans vont être remis officiellement à l’ambassadeur. Personne ne pourra le contester. C’était une sacrée idée ! Même si ça m’a coûté ma place. Ils m’envoient dès demain à la Guadeloupe, loin de la Métropole. Ils sentent bien que je n’ai pas été totalement innocente dans cette affaire.
- Je suis désolé, Maelenn. Je pense que tu as fait du bon boulot, ici. Ça n’est pas juste de te muter comme ça.
- Mais c’est l’armée, tu sais. Je n’ai pas à décider. Et puis, il fera meilleur là-bas.
- Que va devenir l’Ankou ?
- Un informateur. Il sera certainement placé en résidence surveillée, avec un faux nom, et il terminera ses vieux jours entre ses gardes du corps et ses souvenirs. Je ne m’inquiète pas trop pour lui... ̎
La conférence de presse a duré presque une heure. Les questions et les flash ont fusé dès que Roméo a eu terminé son speech et que le maire a officiellement remis les plans du trésor à l’ambassadeur. Quelques journalistes sont restés ensuite pour assister à l’enterrement de la première victime des ̎ tueurs aux appeaux ̎, comme ils sont déjà surnommés. Seb, lui sera inhumé sur les terres familiales, son corps a été rapatrié ce matin vers chez ses parents, à Limoges. Je ne crois pas que Clem revienne vivre ici. Elle va plutôt vendre la maison et trouver un poste d’instit ailleurs, loin, loin de ces souvenirs douloureux.
Il y a foule à l’église, il y a foule au cimetière. Bob était l’ami de près de la moitié du Cantal, plus des gens venus d’ailleurs. Cléa est descendue avec Margolette et les enfants et nous rentrons tous ensemble nous réfugier dans notre petit hameau. Une surprise nous y attend.
Les gardes du corps patientent près de leur engin aux vitres noires. Karl Durandel est sur la terrasse, enveloppé dans son grand manteau de mystère. Il salue cordialement Margolette, qui lui fait un clin d’œil. Je jure que je l’ai vu ! Je me demande s’il ne se cachait pas chez elle, en fait. J’éviterai de poser la question, je ne veux pas en savoir plus…
Il se lève à notre approche :
̎ - Je voulais vous remercier. Pour ce que vous avez fait, avec le trésor, et pour avoir permis de négocier avec les autorités. Je n’y serai pas arrivé sans votre petit coup de pouce. Alors j’ai apporté un cadeau pour vous. ̎
J’aperçois alors un objet rectangulaire emballé, posé sur le muret derrière lui. Je devine. La boîte… Il me la tend.
̎ - Les gendarmes ont accepté de me la rendre. Les appeaux sont de vrais objets uniques, artisanaux, fabriqués par un vieil artisan juif de chez moi. Ils valent chacun une petite fortune sur les marchés de collectionneurs. Je n’en aurai plus trop l’utilité, mais vous, vous pouvez apprécier de garder ce souvenir de moi, plutôt que la violence et la peur… J’apprécierais que vous acceptiez ce présent. ̎ 
Je la prends, la déballe. Sort un sifflet qui trille sous mon souffle. Je pense à Seb. Une trille similaire jaillit de la haie de frênes et de chênes derrière la maison, au bout du jardin. Yvon m’arrache la boîte des mains et se dirige dans cette direction.
̎ - Je crois que le cadeau est accepté. Vous partez ?
- Il est temps, oui. Je n’ai que trop traîné ici. Il faut maintenant que je disparaisse. Au revoir. J’ai été ravi que ce soit vous à qui j’ai demandé ma route, la semaine dernière. Je suis sûr que vous saurez utiliser cette histoire. Faites-en un roman... ̎
L’Ankou est remonté en auto avec ses gardiens. Ils sont repartis vers la nationale, vers le monde. Je ne suis pas encore rentré lorsque j’entends l’explosion.

Chapitre 30 – Une fin, enfin.

Un cratère noir coupe la route à deux cent mètres de la dernière grange du hameau. Une carcasse de voiture fume sur le bitume fondu. Je pensais être blasé après tous ces événements, mais je reste choqué. Les secours et la gendarmerie arrivent lorsque Cléa me prend par le bras pour me ramener à la maison. Je reste hébété. Je ne respire presque plus. Mon cœur pourtant fait des bonds incontrôlés dans ma poitrine. Je réalise que la voiture aurait pu sauter dans notre jardin, que l’on aurait pu sauter tous avec. Mais quand est-ce que ça va se terminer ?
Yvon revient avec la boîte en bois recouverte de cuir sous le bras. Il me la tend :
̎ - Je les ai tous essayés. Il y en a un qui ne marche pas. Je l’ai démonté. Il y avait un papier roulé dedans, c’est pour ça que l’air ne passait pas. Tiens, je crois que c’est pour toi… ̎
Le mot est petit, roulé étroitement. Une écriture minuscule et appliquée trace des lignes parallèles en plein et en délié sur le papier. Je reconnais mon nom. Il me faut une loupe.
Je suis celui qui se lève, dans la maison. Pourtant, ce matin, je retourne me coucher. Le mot est de Karl Durandel. Il me parle de ses ennemis, ceux qu’il n’a pas déjà tué, ceux qui craignent ses révélations. Ceux qui attenteront très vite à sa vie lorsque la conférence de presse aura accompli sa mission. Alors, il doit disparaître. Il est désolé que ça se passe près de chez moi, mais ça doit être fait le plus vite possible. Maintenant, officiellement, il n’est plus. Je comprends que disparaître peut avoir plusieurs sens, selon la personne qui l’utilise, mais il aurait pu faire ça plus loin. On va aggraver le traumatisme des enfants, avec tout ça. C’était pas malin. Alors je préfère fuir, m’endormir, oublier. Même si je suis content que le grand homme ait organisé sa propre porte de sortie.
Des idées tournoient, m’empêchent de m’assoupir. Je repense aux appeaux, aux oiseaux, au tueurs, à Dave le fou, au gorille pacifique qui gardait Cléa et les enfants, à la sale réputation que je vais avoir sur le village. Je ne suis pas prêt de retourner à un concours de belote. Je pense à la voisine de Clem et Seb qui vit loin de son passé tumultueux, à Simon qui m’a aidé beaucoup plus qu’il ne le pensait ou que j’aurais pu supposer. Aux gens que je côtoie, aux projets professionnels que je nourris, que nous nourrissons avec Cléa, souvent à se demander s’il ne faut pas repartir construire ailleurs ce qu’on n’arrive pas à bâtir ici.
Je pense finalement que nous avons peut-être notre place dans ce pays, une place désormais marquée par le sang, mais aussi l’amitié, qu’il est temps d’arrêter de chercher ailleurs quand la vie n’est pas tout à fait à la hauteur de nos espérances. Peut-être que ce sont nos espérances qui ne sont pas à la hauteur de la vie. Peut-être que ce week-end m’a montré que j’étais d’ici, finalement, parce que c’est là que ça se passe, c’est là que je suis. Et en quatre jours, les gens d’ici ont été au-delà de mes espérances. Ils m’ont fait me sentir quelqu’un.
Je n’entends pas vraiment la porte poussée tout doucement, mais je sens que l’on se faufile à mes côtés. Je garde les yeux fermés. Des petits corps chauds s’installent d’un côté, un corps plus adulte et plus féminin de l’autre. Même les pattes de velours d’une bête qui ne vient plus si souvent se rouler en boule sur nos jambes. Je souris. Je suis bien. Je m’endors enfin.

Luc Guérant

3 Commentaires sur “Oiseaux de Sang à Boisset : le roman feuilleton boissetois

  1. Superbe Roman, impatient de lire la suite jeudi prochain.
    Je suis fière de connaitre un auteur de polar,
    BRAVO LUC . . .
    Jean Pierre lecteur depuis Laval

  2. Je vous écris des hauteurs de Boisset, enfin très au-dessus de son point culminant car j’observe enfin l’oiseau de paradis et le paradis qui va avec… eh oui je suis mort ! mais je reste connecté et lecteur de ce très bon et singulier polar par le truchement des récepteurs célestes (c’est au moins de la 5000 G qu’ils ont là-haut).

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